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CHAPITRE SIXIÈME

d L'Elite vient de partout. Elle se recrute sur les hauteurs de la Société et elle s'appelle l'Elite bour- ” geoise. Mais elle se recrute aussi dans les basses val- lées, dans la masse elle-même, dont elle représente les meilleures qualités, dont elle est l’émanation la

plus pure et en quelque sorte la fine fleur, et elle s'appelle l’Elite ouvrière.

En présence du Christ ouvrier Bossuet s’écrie : « Jésus fils d’un charpentier, charpentier lui-même, sans qu'on parle d'aucun autre emploi. Ce n’est point un docte pinceau qu'il manie... Ce n’est point une docte plume qu’il exerce par de beaux écrits... Que ceux qui vivent d’un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus est de leur corps. » Le monde des travailleurs manuels ayant été divinisé par le Christ, attendons-nous à en voir sortir une Elite ouvrière.

Y a-t-il aujourd’hui une Elite ouvrière et, s'il y en a une, est-il possible de lui souhaiter plus d’autorité, plus de relief et par conséquent plus d’influence? Nous allons répondre à ces deux questions.

iio LE SALUT PAR L'ÉLITE DANS LA NATION

Elles nous feront toucher dans le présent des réalités consolantes et elles nous feront concevoir pour l’avenir de solides espérances.

Y a-t-il aujourd’hui une Elite ouvrière?

Dès maintenant nous avons une Elite ouvrière. . Elle n’est encore que le petit, le très petit nombre. Qu'importe? Le levain fait lever toute la pâte et l'Elite ouvrière est le ferment, la minorité dynamique qui finira par transformer l'immense multitude … des travailleurs. .

D'où vient notre Elite ouvrière? Elle vient surtout de nos patronages catholiques. Depuis cinquanie ans et plus le sol de France s’est couvert de milliers d’'OŒuvres de jeunesse, qui n’ont pas fait beaucoup de bruit, mais qui ont fait beaucoup de bien, qui la plupart du temps sont restées inaperçues et comme ensévelies dans la médiocrité de leur berceau, mais qui finalement se sont épanouies au grand jour dans une splendide moïsson de chrétiens. Nous récoltons aujéurd’hui ce que d'autres avant nous, perdus ef ignorés dans leur humble emploi, ont semé et fécondé de leur parole, de leur exemple, de leur prière et de leurs généreux sacrifices. Les prêtres et les laïques, fondateurs et directeurs de nos patronages, ont été les artisans lointains, fragmentaires, maïs efficaces de la renaïssance française et chrétienne, les

vrais créateurs de.notre Elite ouvrière. C’est de l’ef- | fort combiné de ces humbles vies d’apôtres, anonymes et chétives pour la plupart, travaillant en - pleine pâte populaire, qu'est sorti le groupe déjà im- > posant qui prend aujourd’hui sa place au soleil dans nos Syndicats et Associations catholiques.

Nous avons une Elite ouvrière et nous la voyons s'affirmer et fonctionner dans nos Syndicats chré- . tiens. Quand sont nés ces syndicats en 1887, que

de scepticisme autour de leur berceau ! que d’oppo-

sitions venant de droite et de gauche, des milieux timorés de droite qui n’en voyaient pas l’opportunité

et des milieux violents de gauche qui en prévoyaient les futurs succès !

Le Syndicat des Employés du commerce et de * l'industrie a commencé très petitement, il a grandi

au milieu des contradictions, il à survécu aux désastres et aux décès de l’horrible guerre, il vient de célébrer sa Fête des dix mille, il se dresse en plein Paris avec son siège indépendant et ses œuvres multiples, il fait sentir son action jusque dans les milieux officiels, il est la première grande force ouvrière chrétiennement organisée.

Et à l’ombre du Syndicat des Employés du comimerce et de l’industrie, voici les Syndicats féminins qui naissent et se développent merveilleusement. On les voit poindre d’abord à Lyon avec Mile Rochebillard, puis à Grenoble avec Mlle Poncet, enfin à Paris, rue de l’Abbaye et rue de Sèze. Ces femmes adrairables s'appuient sur la loi de 1884, au lieu de la bouder, — se groupent en syndicats libres, au lieu de rester isolées, — et opposent ainsi un, résistance efficace aux groupements ouvriers antichré-

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tiens, au lieu de se contenter de les craindre et de les maudire. Elles déclarent d’ailleurs ouvertement qu’elles « prennent pour guide la doctrine sociale

catholique et basent leur action sur les règles mo- .

rales du christianisme ». En même temps qu’elles

veulent améliorer les conditions du travail et défen-

dre les intérêts de leur profession, elles affirment leur esprit chrétien et développent en elles la fierté de leur catholicisme.

Nous avons une Elite ouvrière. Sous le drapeau de la Confédération française des Travailleurs chrétiens, nos Syndicats libres rallient déjà une puissante armée de 140.000 ouvriers, ouvrières et employés.

Aux élections pour les Conseils de prud'hommes,

pour les Offices des pupilles de la Nation, pour le.

Conseil supérieur du Travail, ils ont obtenu des

succès inattendus, ils ont enlevé de nombreux sièges, 1

ils ont révélé une force dont rien désormais n’arrêtera l’élan.

Chaque jour, avec une ténacité incroyable, dotés des plus modiques ressources, combattus par des adversaires violents et faiblement aidés par des conservateurs indolents, les militants des Syndicats chrétiens prennent pied non seulement dans les milieux populaires, mais dans les commissions paritaires, dans les organisations officielles, partout où leur

présence fera triompher leurs conceptions de justice

évangélique.

Nous avons une Elite ouvrière. Elle ne cache pas son drapeau. Elle est et elle se dit publiquement chrétienne et catholique. Elle déclare qu’en matière sociale la neutralité ne peut exister, que toute ques-

tion sociale est, en même temps qu’un problème

économique, une question morale, et que la question morale est une question religieuse. N'est-ce pas l’évidence même?

Nous avons une Elite ouvrière. Elle est spécialement professionnelle. Sans s’écarter jamais des règles de la justice, elle défend ses droïts avec vaillance et ténacité, c’est-à-dire la sécurité dans l’emploi, l’aisance dans la famille, l'élévation dans la position sociale. Qui oserait lui en faire un reproche?

Nous avons une Elite ouvrière. Elle est juste, modérée ,raisonnable. Elle respecte la religion, la famille, la propriété. Elle condamne le principe de la lutte des classes, de l’action directe, de l'atteinte à la liberté du travail, du sabotage et du boycottage. Elle prépare la solution rationnelle de la question sociale par l’entente du capital et du travail.

Nous avons une Elite ouvrière. Elle fait de la bonne besogne. Elle est active. Elle évite, autant qu'elle le peut, les stériles combinaisons politiques. Elle ne se borne pas à se mettre en colère ou à se lamenter. Elle ne reste pas dans le domaine du rêve et de la chimère. Elle fait en sorte que les questions sociales ne soient pas accaparées par le socialisme. Elle suscite partout des groupements de travailleurs sérieux, calmes et modérés dans leurs revendications. Elle encourage la vieille et féconde idée de la coopérative ouvrière, et elle vient de se rallier à l’idée neuve et non moins féconde de l'actionnariat syndical.

On vante beaucoup l'Ecole. Elle n’a pas cependant la solution de l'avenir des masses par l'éducation. C'est surtout à la famille et à l'atelier qu'il faut

demander cette solution. Les parents préparent les

bons foyers. L’Elite ouvrière organise les bons ateliers. Aux travailleurs qui veulent rester honnêtes et chrétiens, l’Elite ouvrière propose des institutions qui sont en même temps moralisatrices et avantageuses. À la société menacée par le flot montant du socialisme révolutionnaire, l'Elite ouvrière rend un service signalé en pénétrant l’âme de la masse de l'esprit fraternel et de l’esprit chrétien qui sont le salut de la religion et de la patrie.

Nous avons une Elite ouvrière. Bénissons Dieu et äemandons-Lui de nous aïder à la faire grandir et prospérer.

IT

Doit-on développer et favoriser l’Elite ouvrière?

Il le faut. Développons et favorisons notre Elite ouvrière. Quand le monde du travail verra enfin que la religion est sa grande bienfaitrice et que l'Eglise catholique n’est pas seulement la reine du dogme et de la morale, mais qu'elle possède aussi la clef des améliorations sociales, le monde du travail reviendra à la religion et lui rendra une popularité plus belle et plus éclatante que celle des anciens jours. Or, pour faire pénétrer ces idées dans la foule des travailleurs, l’Elite bourgeoise a peu de chance de réussir sans la collaboration de l’Elite ouvrière.

L'Elite ouvrière coudoïe la masse, elle est issue de la même origine, vouée au même labeur, soumise aux mêmes épreuves. Elle ne se compose pas

de capitalistes, de défenseurs des intérêts et des traditions d’une caste, mais de prolétaires, de défenseurs-nés de la démocratie. Le cœur du peuple lui est donc plus accessible et plus ouvert. Elle a toute chance de se faire entendre et de se faire suivre.

Mais encore faut-il que l’Elite ouvrière ait une triple force : la force de la moralité, la force de l’intelligence et, autant que possible, la force du nombre.

Tâchons d'augmenter sans cesse La valeur morale de l’Elite ouvrière, c’est-à-dire sa valeur religieuse, sa valeur chrétienne.

Sans la religion le monde du travail ne serait capable ni de modérer ses désirs, ni de rester juste dans ses revendications, ni de pratiquer comme il le faut la charité et la mutualité du dévouement. Vouloir édifier quelque chose de durable sans rendre à Dieu sa place dans l'édifice social, c’est construire sur le sable, c'est jeter dans le lit desséché d’un fleuve dont on a tari la source quelques gouttes d’eau pour le rendre navigable. Seule la religion “peut remédier à l’antagonisme des classes en leur rendant la charité et l’abnégation perdues. Et en ce qui concerne particulièrement les associations ouvrières, seule la religion peut les rendre utiles et fécondes, en les rendant vertueuses, en les affranchissant de l’égoïsme, de la licence et de l’envie.

Or, pour aiguiller le monde du travail dans cette direction, pour lui imprimer un puissant mouvement de retour à la foi, il faut qu’à sa tête marche une Elite ouvrière animée de solides convictions religieuses et très ardente à propager et à faire prévaloir ces convictions. Tant vaudra l’élite, tant vau-

dra la masse, Ce ne sont pas les grosses multitudes qui mènent le monde, ce sont les minorités agissantes et convaincues. C’est du sommet que le fleuve descend dans les vallées profondes. C’est de l’Elite ouvrière que la religion descendra dans la vaste démocratie. |

Et l’Elite ouvrière aura d'autant plus d'autorité et de puissance qu'elle possédera plus à fond l'intelligence et la science du métier. Tâchons donc d'augmenter sans cesse la valeur intellectuelle et professionnelle de l’Elite ouvrière.

L'enseignement social est à la mode et il se distribue dans une multiplicité toujours croissante d’assemblées, de livres et de discours. Mais il est à craindre que ces savants travaux n'atteignent pas le public populaire dont ils se préoccupent. En général on ne pense pas assez, en disant et en écrivant de très belles choses, à l’Elite ouvrière qui a le besoin et le désir de s’instruire et de se documenter. Faïsons donc participer le plus possible l’Elite ouvrière à l’étude et à la connaissance des questions sociales. Aidons-la à remplir sa tâche et à répondre à sa mission, en élargissant son horizon et en agrandissant son rayon visuel, sa faculté de savoir, sa capacité d'apprendre.

Et dans l’Elite ouvrière se placent naturellement les contremaîtres, dont l'influence est si consérable, plus considérable même que celle des patrons. C’est par eux, s'ils sont de bons professionnels et d'’excellents chrétiens, s'ils ont en même temps la science du professionnel et la conscience du chrétien, que se

fera l'éducation de la masse, la diffusion des idées sainés dans le monde du travail.

Tâchons enfin d'augmenter la valeur numérique de l'Elite ouvrière. Quelquefois, en présence de la masse ouvrière, mélange tragique de qualités et de défauts, en présence de cette masse indifférente ou hostile, qui fait monter jusqu'à nous ses sourds murmures el ses clameurs désespérées, comme les flots d’une marée furieuse que soulève un vent d'orage, nous sommes tentés de nous laisser aller au découragement et nous disons tout bas : « Il n’y a rien à faire. À quoi bon jeter ma faible parole dans ce tumulte et émietter mon pain sur la surface de cet . océan? La masse nous échappe, Une légion d’apôtres né serait pas de trop pour la reconquérir. »

Les apôtres existent. C’est l’Elite ouvrière, Mais que ne sont-ils légion? Si l'Elite ouvrière a une vraie valeur d'esprit et de cœur, une vraie valeur morale et religieuse, et si eHe grandit en nombre, tous les espoirs lui sont permis et elle nous prépare des victoires certaines. Plus seront nombreux les ouvriers qualifiés et exemplaires dans leur vie privée, dans leur vie de famille, dans leur vie professionnelle, et plus il recruteront de soldats pour la bonne cause, pour la cause de Dieu et de la patrie. Ils se feront les entraîneurs de la foule ouvrière qu'ils atteindront âme par âme, et autour d’eux les hésitants seront rassurés, les faibles se sentiront forts et les irréduc- ‘ibles garderont au moins un silence respectueux.

Que vive et grandisse l’Elite ouvrière ! L'avenir lui appartient. Je sais que la masse semble ne plus vouloir de Dieu et de sa loi. Mais elle n’a pas dit

son dernier mot. Quand un charlatan se présente sur la place du village, il est entouré pendant quelques heures d’une popularité que les médecins sérieux chercheraient vainement à lui disputer. Laissez-le faire. Il passe vite. Sa réputation finit avec le bruit de sa grosse caisse et demain quand quelqu'un sera malade au village, on ira chercher le médecin et le charlatan sera oublié.

De même en ces dernières années l’impiété a enflé sa voix sur les places publiques et la foule mal instruite et crédule s’est laissée trop facilement endoctriner. Le vertige ne pouvait pas durer. Voici qu’au sein même de la masse se dresse une Elite ouvrière et voici que, sous la poussée de cette Elite, la masse peu à peu, unité par unité, groupe par groupe, revient à Jésus-Christ, son ancien maître. Le salut par l’Elite. C’est la loi.

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