CHAPITRE SEPTIÈME
Ii est difficile de porter un jugement d'ensemble
sur le monde agricole. Il y a tant de différences
entre la grande, la moyenne et la petite culture, entre le sol, les coutumes et les âmes de nos régions agricoles ! La diversité est partout. Et cependant à la campagne comme à la ville, dans les champs comme dans les ateliers, la loi du salut par l’Elite est la loi qui règne et gouverne souverainement.
La masse rurale obéit à une Elite opulente ou populaire qui s’impose au respect et à l’imitation de tous. Etudions le prestige et l'influence de cette double Elite.
Bienfaisante influence de l’Elite rurale opulente.
Constatons d’abord la bienfaisante influence de l'Elite rurale opulente. Dans tous les milieux et dans tous les ordres les Elites sont indispensables
120 LE SALUT PAR L'ÉLIBE DANS LA NATION à la marche en avant de l’humanité. Et cela est vrai à la campagne plus qu'ailleurs. Il y a donc une Elite rurale qui possède la richesse et, avec la richesse, la valeur morale et professionnelle, le caractère et l'intelligence, la compétence et le savoirfaire. +
Elle possède la richesse d’un patrimoine hérité des aïeux, ou Ja richesse acquise par un travail intensif et habile. Et cette richesse reçue ou gagnée, elle la conserve et l’augmente en évitant les dépenses somptueuses d'aménagement, de vêtement et de table qui, à la ville, engloutissent des sommes la plupart du temps exagérées. Et cette richesse, mise au service de son dévouement, devient pour elle un légitime et puissant moyen d'influence.
L'Elite rurale opulente accrédite d’abord le retour et la fidélité à la terre. Par son histoire et par son sol la France est essentiellement un pays agricole. Tant mieux ! Là, à.la campagne, est la vigueur de la race, le pain qui nourrit la nation, le bon sens et la modération qui assurent la stabilité sociale. Or, depuis trop longtemps, l’exode rural est un phénomène qui dépèce, appauvrit et exténue la France ét il n’y a qu’un moyen de conjurer et d'arrêter ce fatal exode, c’est que l’exemple vienne de haut et que les membres des classes les plus élevées, les riches propriétaires du sol consentent à reprendre au milieu de nos populations rurales la place et le rôle qu'ils n'auraient jamais dû quitter.
Les petits imitent les grands. Les masses rurales ont besoin de chefs qui les retiennent à la campagne par leur exemple d’abord, en y restant, en y vivant, en y prenant part à la direction de l’exploitation
agricole, et qui leur démontrent ainsi par les faits que la vie des champs est bonne puisqu'ils consentent à la partager avec elles. Pour fixer à la campagne tant d'hommes qui sont tentés de la quitter, il faut que les plus forts, les plus fortunés et les meilleurs d’entre eux commencent par s’y fixer euxmêmes.
I s'agit de repeupler et en même temps de relever nos campagnes. Et rien n’est possible en cet ordre de choses sans la présence, l’exemple et l’action d’une Elite rurale opulente. Si les familles aisées ou fortunées ne reviennent pas à la campagne, les petits paysans, les fils de fermiers où de métayers continueront d’émigrer vers la ville. Si la masse paysanne est abandonnée à elle-même, on !a trompe, on l’égare, on la pervertit à fond. Pour la sauver du sophisme, il faut auprès d'elle ses chefs et ses protecteurs, propriétaires résidents et agriculteurs exploitants, qui vivent dans le pays et lui donnent une bonne direction, qui s'imposent au respect et à la confiance de tous, qui font plus pour la solution dé la question sociale que bien des théoriciens à grand fracas.
L'Elite rurale opulente par un ensemble de conseils donnés et de services rendus fait régner dans nos campagnes la prospérité et la paix.
La masse rurale à besoin de chefs plus éclairés, plus avertis, plus compétents, et par conséquent plus capables de guider, de conseiller et d’entraîner les autres vers de nécessaires progrès. Que de routines à vaincre dans nos Campagnes et que d’heureuses nouveautés à introduire ! L’Elite rurale opulente est
là pour enseigner à tous la culture raisonnée, intensive et progressive. Elle propage les bonnes méthodes, l’emploi des engrais chimiques, l’usage des machines : semeuses, faucheuses, batteuses. Au besoin elle risque un peu de son argent pour attirer et rétribuer la main-d'œuvre, pour mettre en valeur des terres en friche, pour réparer et agrandir des bâtiments, pour construire des habitations ouvrières, pour perfectionner l'outillage agricole, et, soit par les capitaux qu’elle avance, soit par la lumière qu’elle diffuse, elle ramène la prospérité dans nos villages.
Elle y ramène aussi la paix en y acclimatant des habitudes de cordialité et de solidarité. Discrètement et sans avoir l’air d’accabler le monde du poids de ses bienfaits, elle travaille au bien du grand nombre en suscitant la création d’un fourneau économique, d’une halte sur la ligne du chemin de fer, d’une salle de patronage: de quelques institutions de prévoyance et de mutualité, telles que caisses rurales, assurances, syndicats. Elle entretient avec la masse rurale des rapports faciles, bienveillants, constants et quotidiens. C’est peu d’acheter un logis ou un château à la campagne pour y avoir de l'influence : tout dépend de la suite. Il ne suffit pas que la fortune soit bien acquise et bien dépensée : il faut en quelque sorte se la faire pardonner. Et quand on a donné son cœur, il faut encore savoir attendre celui des autres. Cela ne vient pas tout de suite, mais cela vient. Quand les petits et les faibles voient les riches et les puissants ne pas les fuir, se mêler à eux dignement et simplement, rendre à tous des services personnels gratuits, désintéressés et ne rien rechercher si ce n’est qu’il y ait plus de bonheur
autour de soi, plus d’entente et plus de justice, la défiance et l’affreuse inimitié disparaissent assez vite, et bientôt un souffle puissant de concorde rapproche les cœurs. Pour obtenir ces précieux résultats, que faut-il surtout? Beaucoup d'esprit chrétien.
L’Elite rurale opulenté manifeste principalement sa bienfaisante influence dans nos campagnes en y ramenant la moralité et la religion.
Elle mène de front la richesse et la simplicité de la vie. Elle est sérieusement occupée du matin au soir, Car en même temps qu'elle savoure les joies sacrées de la famille, elle s'intéresse aux gens du voisinage et aux affaires de la commune, elle visite les malades, assiste les pauvres et console les affligés ; elle est aux yeux de la masse rurale le mandataire de la Providence et l’auxiliaire du Curé de la paroisse ; et si au point de vue moral et religieux elle ne peut pas tout, elle peut certainement beaucoup.
Elle empêche beaucoup de mal. Le clergé rural est trop souvent impuissant. Que n’a-t-on pas fait pour le discréditer et le démonétiser? Réduit à ses seules forces, il ne peut pas endiguer l’inondation de l’impiété et du vice qui submerge nos campagnes. Sans la présence et la collaboration des dirigeants, le curé de village n'arrive pas à grand’chose ; avec l’exemple et l’action d’une Elite opulente, chrétienne et dévouée, il lui devient possible d'atteindre la masse et de la sauver. Quand les plus riches sont en même temps les plus croyants, les plus bienfaisants et les flus aimés, bien vite la religion se relève, les mœurs
se restaurent, lé niveau général remonte. On voit l’école chrétienne se dresser à côté de l’église, le patronage continuer et compléter l’œuvre de l’école, le bon journal circuler dans toutes les maisons, les œuvres sociales s’ajoutér aux œuvres réligieusés. Entre les mains du pasteur et sous l’impulsion de l’'Elite rurale opuiente, la paroisse renaît et tout à coup dans son sein surgit une seconde Elite, qui n’est pas moins féconde que la première.
IT
Bienfaisante influence de l’'Elite rurale populaire.
Constatons maintenant la biénfaisante influence de l’Elite rurale populaire. La masse sera toujours la masse, c'est-à-dire toujours plus ou moins médiocrée, Mais dans cette masse inerte et jusque dans nos villages les plus oubliés se cache une Elite anonyme et inaperçüe, qu'il serait bien utile et souvent très facile de discerner et de mettre en valeur.
Au sein de la masse rurale existe une Elite intelligente et sage qui vit dans l'obscurité ét aime son obscurité, qui vit à sa place ct se contente de faire bonnement son devoir, qui vit dans sa sphère sans déranger l’ordre providentiel. Elle ignore la vanité, le luxe, l’amour des plaisirs, l’esprit de fausse indépendance. Elle ne connaît que la parfaite conformité de la conscience à la loi de Dieu et, sans même le chercher, elle trouve le bonheur au bout du sillon qu'elle arrose de ses sueurs.
O sagesse, Ô science populaire qui s'accompagne souvent d’une distinction supérieure à l’art des plus lettrés et des plus diserts ! Témoin ce vieux laboureur qui n'avait jamais parlé en public, qui ne pouvait même pas lire, parce qu'il avait perdu ses lunettes, parce que ses lunettes lorsqu'elles furent laborieusement retrouvées, étaient couvertes de buée, Il laisse papier et lunettes, il dit un mot, les amis applaudissent. L’orateur improvisé s’emporte ou plutôt il est emporté dans un mouvement superbe : les mots, les images, les gestes, la passion, la victoire viennent à la rescousse. Il s’asseoit couvert de bravos... (CA ! fait-il, je ne savais pas qu'il fût si bon d'être applaudi ! »
Au sein de la masse rurale existe une Elite honnéte et morale qui pratique le dévouement inconnu, le respect des supériorités, la justice envers tous, la paternelle bonté, la fermeté bienveillante, la fidélité quotidienne aux devoirs d'état, et par-dessus tout la plus stricte, la plus scrupuleuse moralité. Loin des séductions urbaines on garde plus facilement les traditions d'honneur et de respect de soi-même qu'on a reçues des ancêtres, On appartient à un groupe, à une famille, à une maison qui fut toujours immaculée et on n’a pas même la pensée de rompre avec la correction d’un passé qui fut toujours irréprochable, d’une bonne renommée qui vaut mieux que ceinture dorée, Et puis on $e livre à un travail moralisateur et presque sanctifiant, dur et crucifiant qui, en pressurant la chair, fait couler et comme s’évaporer la fumée des passions mauvaises, à un travail qui assouplit les Âmes par le sacrifice et les relève dans Îa plus noble des indépendances,
Que si avec cela on a de la religion, si l’on sait s’agenouiller en ce beau sanctuaire de la nature où l’air est plus pur, le ciel plus ouvert, Dieu plus accessible et plus familier, on escalade peu à peu jusqu'aux plus hauts sommets de la beauté morale. Livrées au travail des champs et transfigurées par la foi religieuse, nos populations rurales s’élèveraient à un niveau de moralité supérieur. Ce n’est pas là de l’utopie, du rêve, de la chimère.
Au sein de la masse rurale existe encore par-ci par-là une Elite croyante et vraiment chrétienne qui prend le temps de réfléchir et de prier et qui voit partout le nom, la main et le visage de Dieu. Elle épelle la nom divin écrit sur la terre en lettres de fleurs et au ciel en lettres de feu. Elle travaille avec Dieu, dont la main puissante et bonne dispose souverainement des moissons toujours incertaines et des fléaux toujours possibles. Elle discerne le souvenir et le visage de Dieu et dans les croix plantées à tous les angles des routes, et dans le doux tintement de l'Angelus, et dans les flèches, dans le clocher qui se dresse au sein du village comme un doigt levé vers le ciel, et dans les exhortations du pasteur entendues chaque dimanche à l’église. On peut laïciser les écoles, les hôpitaux, les institutions de bienfaisance et même les cimetières ; on ne peut pas laïciser notre terre de France, notre ciel, nos fleurs, nos étoiles, nos horizons qui parlent et prêchent le divin.
Et nous avons dans nos campagnes une Elite encore croyante et sincèrement chrétienne qui entend et goûte cette prédication, qui connaît et adore le vrai Dieu. Quel malheur ce serait si nous n’avions
pas cette Elite ! Taine à écrit : « Par un recul insensible et lent, la grosse masse rurale, à l’exemple de la grosse masse urbaine, est en train de redevenir païenne ». Et il ajoute aussitôt : « Et cela est plus grave pour la nation que pour l'Eglise ». Il a raison. La grosse masse rurale, c'est le fond de la nation, et, si elle se paganise, gare à la nation ! Quand il ne restera plus dans ces hommes bons et simples.la moindre trace de l’Evangile et qu’on les aura purgés et expurgés de toute religion, ils perdront assez vite noblesse, dignité, force morale, jusqu'au bon sens naturel, ils n’auront plus que des instincts et des appétits. Déchristianiser la masse rurale, c’est la mutiler, l’amoindrir et l’animaliser. Cela n’arrivera pas.
Au sein de la masse rurale demeure une Elite croyante et chrétienne et surtout une Elite féminine ardemment pieuse. René Bazin nous montre deux jeunes femmes coupant le blé à la faucille, courbées, lassées : « Elles se redressent, elles ont le visage grave et doux de celles qui pensent beaucoup et parlent peu. L'une d'elles regarde au loïn les épis sous le soleil ; elle les regarde avec une sorte de tendresse, et remue les lèvres comme si elle causait avec eux. — À quoi penses-tu, Madeleine? — Elle répond : Je pense qu'il y a « le Saint-Sacrement dans la moisson ». Et cela fut dit dans la Vendée trés sainte.
Nous n’avons pas que des Vendéennes dans nos campagnes. Mais nous y avons cependant un bon nombre d’excellentes chrétiennes qui constituent une véritable Elite. Elles tiennent leur foyer comme on tient un sanctuaire. S'il est humble et modeste, il reste toujours propre, riant, agréable et attirant.
Elles y instituent la prière en commun. Elles dressent sur le mur le beau crucifix qui protège le lit,
la table, toute la maison et tous ses habitants. Elles accompagnent et elles entraînent à la Table sainte le mari, le fils et la fille et jusqu'aux serviteurs.
Par la parole, par l’exemple et par l’apostolat elles accréditent la religion au village. Elles sont enrôlées dans les œuvres de piété, de charité et de zèle que
dirige le pasteur. Elles refont l'instruction morale et religieuse des ignorants et des indifférents et, en pratiquant, en réalisant le christianisme, elles lui rendent toute sa popularité et toute son efficacité.
Ah ! comme tout aurait bientôt changé de face dans notre France bien-aimée, comme il se ferait dans notre pays si troublé, si divisé, un apaisement général, un relèvement universel, si notre Elite de femmes chrétiennes pouvait de plus en plus se développer et s'imposer ! Pourquoi pas? La terre de France surtout, la terre qui meurt, a besoin de cette Elite. Que Dieu nous la donne et que par l’Elite rurale Il sauve la masse rurale !