ELITE
L'Elite tient une place majeure dans un peuple, elle influence et façonne la masse tout entière. Mais si nous voulons voir de plus près et en quelque sorte toucher du doigt tout ce qu'il y a de vrai dans cette formule : le salut par l’Elite, il faut descendre dans les plus humbles détails et de ce vaste organisme qui s'appelle une nation il faut isoler, pour l’étudier à part, cette cellule bien vivante qui s’appelle une cité, une commune, une paroisse de France.
Dans une paroisse considérons d’abord celui qui la régit, c'est-à-dire le prêtre, le curé le clergé local et, après avoir constaté que la tâche du clergé est immense, qu’elle le dépasse et le déborde, nous conclurons qu’il a besoin d’être aidé par une Elite.
Le clergé a une mission laborieuse.
Rien que pour suffire aux exigences ordinaires de sa vocation, il doit beaucoup prier, beaucoup savoir, beaucoup travailler.
S'il ne prie pas, non seulement ses mérites sont presque nuls et ses labeurs presque stériles, mais il se décourage au premier obstacle, après quelques essais infructueux. y
S'il a peu de savoir, il n’est pas à la hauteur de son rôle, il manque d'autorité devant la foule curieuse et questionneuse, et surtout devant les savants dont il ne connaît pas la langue, devant une société qui demande des réformes.
S'il travaille peu, les âmes lui échappent. Sans doute Dieu n'’exige jamais de ses prêtres le succès et il permet souvent qu'ils échouent, du moins en apparence ,dans leurs mœuvres apostoliques ; mais toujours il veut les voir travailler et se donner de la peine. Et quel travail est le leur !
Sanctifier les âmes, c'est-à-dire les protéger et les relever, les défendre contre le mensonge et contre le mal, et les affermir dans le vrai et dans le bien, les suivre du berceau à la tombe et ne les quitter en priant et en pleurant que quand, une dernière fois purifiées, elles se sont envolées dans le sein éternel de Dieu ;
Et puis s’adresser à tous les âges de la vie, instruire
l'enfant de la loi divine äguérrir la jeunésse dans
ses luttés inévitables, maintenir l’homme mûr au poste du devoir, endormir la vieillesse ét transfguürer le moribond dans les pardons de Dieu et dans les espérances immortelles de la religion ;
Et encore aborder toutes les conditions sociales, rejoindre dans la même croyance et dans le même amour les classes populaires et les classes supérieures, inspirer la justice, la charité, la modération à ceux qui ont trop et dans le cœur angoissé de ceux qui n'ont pas assez apaiser les révoltes de la jalousie et les sombres projets de désespoir ;
Et enfin secourir toutes les souffrances matérielles et morales, aller sans cesse de la chaumière des pauvres au falon des riches pour assister les uns et les autres dans leurs misères, diverses d’apparénce, égales de pesanteur... quelle mission que la mission du clergé ! Il n’y a pas de sophismes qui puissent en obscurcir la pure, l’éclatante, la sublime beauté ni en méconnaître l’écrasant fardeau !
Ajoutez à celà les soucis et les labeurs inoûïs qu'imposent au clergé les temps nouveaux ! La paroisse est l'institution traditionnelle et officiellé, au moyen de laquelle la vie chrétienne s’entretiént, se conserve, se répare et s’infuse dans les âmes. Les destinées de la religion et de la société dépendent principalement de la bonne direction dés paroisses. Or aujourd'hui, pour être à la hauteur de sa tâche, le clergé ne peut plus sé contentér du ministère pastoral, tel qu'il a été pratiqué dans le passé. I] faut innover et il faut organiser.
Nous ne sommes plus au temps où tout lé peuple
chrétien venait de lui-même à la messe de paroisse, où tous les hommes chantaient et comprenaient les beautés de la liturgie, où le prêtre n’avait qu’à ou-
vrir les portes de son église pour y voir affluer toutes
ses brebis dociles et empressées, n’avait qu’à attendre les fidèles qui venaient lui demander les dons de Dieu. Aujourd’hui le faisceau de l'unité religieuse est brisé et le fossé est profond entre le clergé et la masse des baptisés. Nous n'avons plus un troupeau à conserver, mais à reconquérir, et ce qui s’inr pose à nous, c’est la pastorale moderne, cent fois plus compliquée que la pastorale traditionnelle.
Voici devant nous dans chaque paroisse une immense multitude, toute pénétrée du virus de l’irréligion, qui lui à été infusé dans les veines par la presse, par la loi, par l’école sans Dieu, par l’exemple des dirigeants et par l'entraînement de la coutume ; une multitude qui doit refaire son éducation religieuse, parlons plus exactement, qui doit apprendre son catéchisme qu’elle n’a jamais bien su ou qu'elle à totalement oublié ; une multitude qui a beaucoup souffert, qui a subi des deuils affreux et qui, par conséquent, a un besoin intense, quoique la plupart du temps inconscient, de vie religieuse, pour échapper à la désespérance, pour sécher ses larmes, pour guérir ses meurtrissures de cœur ; une multitude qui, ravagée dans sa conscience encore plus que dans son cœur par le fléau démoralisateur de la guerre, doit se remettre au plus tôt sous le joug de la morale chrétienne et se rattacher à son vrai point d'appui, la foi catholique. Qui relèvera cette multitude, sinon le clergé?
Le prêtre contemporain a une mission très la-
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LS raie
borieuse. Il est dans sa paroisse non seulement l’homme de Dieu, mais l’homme de la multitude. Il doit veiller non seulement sur les calices, mais encore et surtout sur les âmes. IL doit reconquérir et rechristianiser toutes les âmes. La grande malédiction de Dieu sur un peuple, ce serait de lui donner un sacerdoce au cœur rétréci, qui ne s’occuperait que de quelques brebis. « Voici que je susciterai sur la terre, dit le prophète Zacharie, un pasteur qui ne visitera pas les brebis abandonnées, qui ne les recherchera pas dans leur dispersion, qui ne guérira pas les brebis malades, qui ne nourrira pas les brebis saines, mais qui mangera la chair des plus grasses et leur rompra la corne des pieds. » Cette malédiction ne tombera pas sur nos paroisses de France. Et puisque la tâche présente du clergé le dépasse et le déborde manifestement, le clergé cherchera et trouvera sûrement des auxiliaires qui viendront prolonger et compléter son apostolat. Quels sont ces auxiliaires? Il me reste à les indiquer.
Le clergé contemporain saura et voudra se faire aider par une élite.
La reprise de possession de son peuple n’est pas possible au prêtre isolé. Ecrasé et absorbé par son ministère quotidien, il n’a pas le temps d'aller aux
brebis qui sont loin du bercail. Dépourvu presque
toujours de ressources pécuniaires, il n'ose pas entreprendre des œuvres qui coûtent cher. Séparé par son éducation, par son costume et par ses habitudes de l’immense multitude, il cherche vainement une anse par où saisir son peuple et des avenues pour entrer dans la vie journalière de ses paroissiens. Or ce qu'il ne peut pas faire tout seul, il le peut faire avec une Elite.
Quelle Elite? Une Elite active, généreuse et disciplinée. Le clergé contemporain est capable de toutes les saintes entreprises, quand il a sous la main une Elite active, qui partage avec lui les charges de l’apostolat, qui lui assure non seulement des prières, des encouragements, des conseils et des indications, mais encore une collaboration personnelle et efficace. Cette Elite parle, agit, avance, pénètre, @onquiert, fait en quelque sorte la chaîne avec le clergé pour éteindre l'incendie de l’erreur, du péché, de la souffrance humaine. Elle aide le prêtre à établir le règne de Jésus-Christ, c'est-à-dire le règneé#de la vérité, de la pureté, de la justice et de la charité, à glorifier Dieu en sauvant les âmes.
Le clergé contemporain est capable de toutes les saintes entreprises, quand il à sous la main une Elite généreuse qui donne de son cœur et quelquefois de sa bourse pour la fondation et la prospérité des bonnes œuvres. Qu'un homme fasse des sacrifices pour sa religion et il s’y attache, il l’aime davantage, il la pratique plus sérieusement. Or PElite généreuse peut surgir partout, dans les paroisses pauvres comme dans les paroisses riches.
Copulence et l’honnête aisance ne sont pas seules à concourir aux œuvres de religion, de charité et de zèle. L’ouvrier chrétien, la ménagère économe, la pieuse domestique, le paysan qui a la foi apporteront souvent leur obole à l'institution de l’école libre, au Denier du Culte, au patronage, à la Propagation de la Foi, et leur générosité spontanée décuplera la vivacité de leur foi native, en même temps qu’elle donnera au prêtre 1e moyen de suffire à sa tâche si lourde, souvent si écrasante.
Le clergé contemporain est capable de toutes les saintes entreprises, quand il à sous la main une Elite disciplinée qui est pour lui un secours, et non un obstacle et un danger, un secours qui se met au service de la paroisse et non un péril qui menace de la faire chavirer dans le laïcisme et dans la confu- ‘sion.
Le commandant Maurice de Gatelier, avant de tomber glorieusement devant Verdun, était dans sa région Lyonnaise un magnifique collaborateur du clergé paroiïssial pour les OEuvres de Jeunesse, mais un collaborateur subordonné, éminemment paroissial. La paroisse dans le diocèse, le curé sous l’autorité de l’Evêque, cette vieille discipline de l'Eglise lui paraissait un cadre merveilleux pour l’action. « Très souris au clergé, il ne craignait pas de lui exprimer des désirs, des regrets, de lui suggérer des initiatives, des moyens d’exécution, avec cette grande liberté qui est un droit des fidèles ! » Mais en même temps il avait « le culte de la discipline » et le sentiment de l’ordre, il savait que pour centupler les forces il faut d’abord les grouper et que le grou-
pement ne peut et ne doit se faire qu’autour de la hiérarchie et de ses chefs spirituels, le Pape, l’Evêque et le Curé.
C'est de la sorte qu’il faut envisager l'avenir et le salut de l'Eglise de France. Comme d’autres s’entendent pour le mal et obéissent servilement à de mauvais bergers, il doit y avoir chez nous dans chaque paroisse une Elite qui s'entend filialement pour le bien avec les bons bergers, avec ses prêtres, et qui sait toujours sacrifier ses vues trop personnelles, ses goûts, ses convenances, son repos même à l'intérêt général de la grande famille paroissiale. Cette Elite est un bataillon encadré dans l’armée régulière, et non un bataillon volant, fantaisiste, détaché, indépendant de ses chefs. Appuyé sur cette Elite active, généreuse et disciplinée, le clergé peut entrer dans la bataille avec l’espoir, sinon avec la certitude de gagner, où au moins de préparer les plus belles victoires.
Peut-on trouver partout une pareille Elite? Oui, presque partout. Bien rares sont les localités où n'existe pas au moins à l’état latent une petite Elite, c’est-à-dire quelques unités honnêtes et religieuses qu’il est possible de discerner, de cultiver et de mettre en valeur. Ces unités, on les ramasse, on les sroupè, on les conduit à un Congrès, à une manifestation religieuse, où elles se trouvent en contact avec d’autres unités plus ardentes et déjà formées, et d'où elles reviennent améliorées, entraînées, convaincues et agissantes.
On nous dit souvent : « Où sont-elles ces âmes d'élite dans nos milieux contaminés et mauvais? Où
vs à :
trouver une jétincelle de piété et une goutte de pureté dans notre monde matérialisé et incroyant? Est-ce que le Christ revenant sur notre terre y trouverait encore un atome de foi? Est-ce que la France n’est pas endurcie et tout entièro paganisée? » Nous ne sommes pas de cet avis; nous ne sommes pas de l’école de ceux qui disent que tout est perdu et que, par conséquent, il n’y a plus rien à faire. Nous croyons que la race des justes n'est pas tarie chez nous, dans notre France toute trempée des eaux de la grâce et où le signe du salut éclate et rayonne au front de tous les monuments comme sur le front de nos millions de baptisés. Nous croyons que la France vaut encore mieux que la Rome païenne, avec sa civilisation corrompue et ses temples voués à l’impiété et à la débauche. Nous croyons que, dans presque toutes nos paroisses, on peut trouver quelques âmes d'élite qui n’attendent qu’un mot, un signe, une occasion, une invitation pour aimer Dieu et le faire connaître et aimer, pour collaborer à l’apostolat du clergé.
Un aumônier d’ambulance aborde un brave paysan gravement blessé, qui dit peu de chose, qui reste presque muet, qui répond à peine aux avances du prêtre, mais qui tout à coup, un beau matin, demande à se confesser et meurt comme un saint. Et l’aumônier qui raconte cette belle mort, écrit : « Et voilà un de ceux dont on pense qu'ils n’ont plus la foi ! » L'homme en apparence le moins religieux a souvent des réserves de christianisme qui nous étonnent. Que de religions latentes et insoupçonnées, d'où nous pourrions tirer peut-être des merveilles de
générosité et de sacrifice, si nous avions un peu plus de confiance en Dieu et en l’âme naturellement chrétienne de nos Français réputés infidèles !
Que si telle paroïsse est trop petite ou trop indifférente pour donner ce contingent, ce noyau indispensable qui s'appelle une Ælite, n'est-il pas toujours possible de prélever cette Elite dans un canton, dans une région déterminée? N'y a-t-il pas là quelques jeunes gens et quelques jeunes filles qui sont élevés dans des établissements libres et dont on peut faire, Dieu aidant, des catholiques fiers, personnels, convaincus, Tonquérants, collaborateurs du clergé. Leurs familles ne sont pas chrétiennes ; mais les familles des premiers apôtres ne l’étaient pas non plus. Si la solidarité catholique est bien comprise, il n’y aura plus de curé seul dans la plus déshéritée des campagnes. Partout, au sein de la masse languissante et déchristianisée, apparaîtra un germe vital, une petite Elite qui, associée au clergé, ramènera la vie et préparera des jours meilleurs.
3 Malide