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CHAPITRE DEUXIÈME

Nous étudions le rôle de l’Elite non plus dans la nation prise collectivement, mais dans une portion particulière de la nation, dans une cité, une commune, une paroisse de France. Et déjà nous avons constaté que là, dans une paroisse, la mission de l’Elite est importante et irremplaçable. Le clergé contemporain, pour suffire à sa tâche, a besoin d’une Elite. Avec une Elite il peut beaucoup ; sans une Elite il ne peut pas grand’chose.

Considérons maintenant le même problème sous un autre aspect. Abstraction faite du pasteur qui la gouverne, considérons la paroïsse elle-même, telle que nous la voyons fonctionner en nos temps modernes et prouvons — ce n’est pas difficile, — qu'elle a absolument besoin d’une Elite pour s'organiser, pour se protéger et pour. s'améliorer.

La paroisse des temps modernes a besoin d’une Elite pour s'organiser.

Quoi donc? Est-il nécessaire, utile, opportun que la paroïssé s'organise? Est-ce qu’elle n'a pas sa: vieille et divine organisation qui met chacun à sa place, tous les Evêques autour du Pape, tous les Curés ‘autour des Evêques et tous les fidèles autour des Cuürés? Est-ce que cette organisation n'a pas fait ses preuves? Oui et non. Oui, l’organisation hiérarchique de la paroisse .est divinement instituée et doit être maintenue. Est-elle suffisante? Non. Il ne s’agit pas de la supprimer ; mais il importe extrêmement de l’adapter à des besoins nouveaux.

La situation religieuse, en effet, n’est plus chez nous ce qu'elle était autrefois. Les catholiques français ne peuvent compter aujourd’hui ni sur le budget, ni sur la protection, ni même sur la neutralité bienveillante de l'Etat, et, — circonstance aggravante, — ils doivent reconquérir à la religion les masses populaires presque entièrementdéchristianisées. L'Eglise de France est donc obligée de combiner son action en vue des besoins actuels, et sur les débris évanouis de l’organisation concordataire elle doit instaurer petit à petit une nouvelle organisation.

Regardons de près la paroïsse moderne. L'unité religieuse y est complètement rompue. Une organisation nouvelle est absolument nécessaire pour ra-

masser ,condenser et unifier les éléments religieux, qui restent encore nombreux, mais épars et comme dilués et noyés dans la collectivité paroissiale, pour grouper autour du clergé des collaborateurs laïques, tout en sauvegardant les règles immuables de la sainte hiérarchie, c’est-à-dire la subordination des fidèles à la direction de leurs chefs spirituels. A la dispersion des forces religieuses il faut opposer leur concentration autour des pasteurs. En dehors de cette concentration rien ne se fera ; grâce à cette concentration tous les relèvements sont possibles.

Es ; Précisons davantage. Comment organiser et concentrer la paroisse? Au moyen d’une Elite. Voici devant nous nos fidèles dispersés, peu unis à leur pasteur, peu unis entre eux. Ils sont une multitude, et non une armée. C’est un va-et-vient perpétuel. Les uns partent et les autres arrivent. C’est un mélange inconsistant et incohérent. Ceux-ci et ceux-là se rencontrent sans fusionner, et souvent même sans se connaître. Partants et arrivants, riches et pauvres, jeunes et vieux, indifférents, hostiles, tièdes et fervents, hommes et femmes : autant de grains de sable qui ne font pas un bloc, autant de grains de blé jetés sur le sol dans une paroisse semblable à un sac vide qui ne se tient pas debout. Il faut rebâtir la paroisse avec toutes ces faiblesses qui deviendront unefforce, quand elles seront reliées et cimentées par une Elite.

Sans une Elite la paroïsse n’est qu'une masse poudreuse qui ne compte pas, qui se dissipe au premier choc, au premier coup de vent. Avec une Elite on a le petit groupe des disciplinés, le noyau des forts

et des agissants, la minorité compacte et vaiïllante qui gagne les batailles, parce qu’elle embrigade à sa suite la masse flottante, indécise d’abord, puis bientôt aguerrie et intrépide, entraînée et conquérante. « Trois hommes dévoués à leur caporal valent mieux que trois cents indisciplinés. Travailler à coordonner les efforts, c’est le moyen non d’additionner, mais de multiplier les forces. Travailler à plusieurs, c’est centupier les forces de chacun. » Voilà le rôle de l’Elite. Elle est un groupe de résistance contre le mal, un groupe de pénétration et de conquête en faveur du bien. Elle organise la paroisse. Elle la met debout. Elle en fait une force qui sait se défendre et finit par s'imposer.

IT

La paroisse moderne a besoin d’une Elite pour se protéger contre les ennemis du dehors et contre les périls du dedans.

Les ennemis du dehors ne manquent pas. Aux portes de la bergerie, c’est-à-dire de la paroisse, les loups sont innombrables qui menacent le troupeau et qui s'appellent les arrivistes, les sophistes, les séducteurs, les corrompus et les corrupteurs. C’est toute une armée qui bat de sa vague impure le presbytère, l’église, l’école libre, le #atronage, les âmes fidèles ou à demi-fidèles, Et la plupart du temps cette armée du mal est solidement organisée. Elle a un plan, une méthode qui semblent lui promettre $e succès,

Le devoir des catholiques est donc inconstestable :

opposer l'association à l'association. la force qui

construit à la force qui détruit, l’armée qui défend le rempart de la cité et qui le relève à l’armée qui en frappe les murailles et en ruine les fondements. Si nous ne faisons pas cela, nous serons vaincus fatalement, comme des soldats isolés, qui combattent à l’aventure, sont vaincus par des troupes solidement encadrées et habilement dirigées.

Pour arrêter et faire reculer les ennemis du dehors, que nous faut-il? Une petite Elite bien compacte et bien dressée. Au matin d’une action en Algérie le général Changarnier haranguait ses hommes : « Ils sont 3.000, leur disait-il, et vous êtes 300. Vous voyez bien que la partie est égale. » C’est que les 300 soldats de Changarnier étaient une Elite, tandis que les 3.000 Arabes n'étaient qu'une cohue. Vive l'Elite !

Elle protège la paroisse contre les ennemis du dehors et elle la protège aussi contre les ennemis du dedans. Quel est le grand ennemi du dedans sinon le respect humain qui fait tant de victimes à notre époque et dans notre pays? Si généralement le respect humain est en décroissance dans les classes supérieures, si plus qu'autrefois parmi les gens qui ont l'élévation de la fortune et de l'intelligence on a le courage de se dire et de se montrer catholique, dans les classes populaires le respect humain reste encore l'obstacle principal qui empêche le retour à la foi. On a peur d'aller à la messe parce que les autres n'y vont pas. On est esclave de la coutume, de l’opinion régnante, de l’exemple du grand nom-

bre, on se laisse entraîner au torrent et noyer dans

la foule. Ce n’est pas méchanceté, mais simple fai-

blesse, On supprime ses pratiques religieuses pour

n'avoir pas un sourire à braver. On irait à l’église si les temps étaient meilleurs. On verra le prêtre avant de mourir ; mais pendant la vie on s’en passe, Nous parlons de liberté de conscience, et il y a des milliers d'hommes dont la conscience n'ose pas se manifester. Les hostiles de parti pris et de conviction sont rares. Les timides et les esclaves sont innombrables.

Comment affranchir ces esclaves et viriliser ces timides? Un seul moyen nous est offert. Il faut faire marcher devant eux une Elite, une Elite qui a son drapeau et qui ne craint pas de le faire flotter en plein vent, qui a de la religion et qui ne craint pas de la professer publiquement.

La masse est un amas de grains de poussière qui s’évanouit au premier souffle ; l’Elite est un mur solide qui résiste à la poussée de l'opinion. La masse est un amas de soldats perdus, isolés, vaincus d'avance ; l’Elite est un bataillon puissant qui rallie les fuyards et les conduit à la victoire. La masse est couchée à terre et incapable de se relever d’ellemême ; l’Elite se tient debout et quand ceux qui tremblent, ceux qui ont été renversés par la tem-

pête du respect humain veulent se redresser et cher- :

cher un point d'appui, c'est vers l’Elite qu'ils regardent, c’est à l'Elite qu'ils vont demander une direction et un réconfort. L’Elite est le noyau central autour duquel s'organise la paroisse. L’Elite est la force vive qui protège la paroisse et, en la proté-

geant, la transforme et la transfigure.

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