CHAPITRE TROISIÈME
On ne serait pas loin de la vérité en affirmant que notre relèvement religieux, moral et social dépend beaucoup moins de l’habileté des stratégies ou de la puissance des vastes organisations que de la valeur d’âmes de nos concitoyens et de nos contemporains. Le salut général serait certain et presque immédiat, si nous avions seulement dans chacune de nos paroisses quelques ‘dizaines de bons paroïssiens, si nous avions partout une Elite qui serait un groupe de sainteté et un groupe d’apostolat. Avec une Elite de piété et de vertu, de charité et de zèle, le prêtre pourrait accomplir efficacement sa laborieuse mission et nos paroisses deviendraient comme de petites chrétientés qui diffuseraient l’esprit de Jésus-Christ jusque dans les couches les plus profondes du pays.
Parlons aujourd’hui de l’Elite de la piété et de la vertu. C’est le plus nécessaire et le plus pressé. Ce n’est ni une superfluité ni une chimère. On ne peut jamais s’en passer et on peut la trouver partout.
On ne peut s’en passer nulle part.
L’Elite de la piété et de la vertu n’est pas une superfluité. On ne peut s’en passer nulle part. D'un côté nous entendons saint Liguori qui nous dit « qu’une seule âme parfaite est plus agréable à Dieu que mille imparfaites », et d'un autre côté nous ne pouvons pas ne pas constater la place capitale, décisive que tient dans une paroisse l’Elite de la piété et de la vertu.
Devant Dieu cette Elite exquise vaut plus et mieux que les hommes de parole, que les hommes de plume, que les hommes d’action. Les maîtres du cœur de Dieu ne sont ni les riches, ni les savants, ni les organisateurs et les conducteurs de la foule, mais les saints, les contemplatifs, les détachés, les immolés. Dix justes eussent suffi au rachat de Sodome .On a dit qu'une larme de sainte Thérèse, un jeûne du Curé d’Ars ont peut-être couvert toutes les iniquités de leur temps.
Que font les âmes d'élite? Elles prient. Elles ne se contentent pas d’une prière faite le matin et le soir plus ou moins hâtivement, d’une messe entendue chaque semaïne, de la communion pascale. A ce minimum de religion elles ajoutent certains exercices de piété, tels que la méditation, le chapelet, l'examen de conscience, l'assistance à la messe en
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semaine, la visite quotidienne au Saint-Sacrement, la lecture spirituelle, la communion fréquente, et ces exercices bien compris et bien pratiqués sont comme des ailes qui les emportent vers Dieu sans les alourdir ni les fatiguer. Elles prient pour ellesmêmes sans doute, mais aussi pour l'Eglise et pour son Chef, pour la France et pour son retour à la foi, pour la conversion des pécheurs et pour le relèvement des découragés. Les supplications des saints sont plus puissantes que les travaux des docteurs et des apôtres. L'homme prie et désire. Dieu agit. L'œuvre de l’homme est peu de chose, sa prière est presque tout, car elle met en jeu l’action souveraine de l’Infini.
Et puis à la prière les âmes d'élite ajoutent le sacrifice. N'’allons pas nous imaginer que tout l’avenir de la religion dépend des œuvres extérieures et retentissantes, de la somme de matière que nos mains ont façonnée, de la distance que nos pieds ont parcourue, du nombre de mots que notre bouche a prononcés. Erreur ! nos tsacrifices cachés ont devant Dieu plus de valeur que nos paroles et nos entreprises. Nos luttes intérieures, nos souffrances acceptées, nos humiliations patiemment subies ne vont pas se perdre dans le néant ; portées sur les ailes de la foi, elles montent jusqu’à Dieu, elles glorifient sa puissance, elles attestent sa sainteté, elles désarment sa justice, elles provoquent sa miséricorde. L'Eglise est le royaume du surnaturel et elle repose tout entière sur les âmes suppliantes et immolées. Comme ces murailles romaines, formées de petites pierres unies par un indescriptible ciment et qui ont bravé l'effort des siècles, les fondations d’un peuple,
d’une paroisse sont formées de prières inentendues et de sacrifices inaperçus qui ne sont rien aux yeux des hommes, mais iqui devant Dieu décident de tout.
Les âmes d'élite jouent dans la paroisse un rôle de premier plan. Elles s’épurent sans cesse, elles s'élèvent et se sanctifient toujours davantage, elles versent des prières ferventes et des larmes brûlantes sur les péchés de la foule, elles opposent la barrière de leurs mérites à la marée montante des blasphèmes et des convoitises.
Quand le Sacerdoce combat pour la cause de Dieu et s’épuise, quand après une nuit de labeurs il serait tenté de s’écrier comme autrefois les apôtres : « Nous avons travaillé toute la nuit et nous n'avons rien pris », à l’aube blanchissante les âmes d'élite et d’oraison donnent au ministère pastoral la fécondité de la pêche miraculeuse.
Au pied du Crucifix et devant le Tabernacle elles se transfigurent, se divinisent et deviennent vraiment l’âme de la paroisse. Mgr Dupanloup écrivant à ses prêtres leur disait : « Plus vous aurez de personnes communiant souvent et communiant bien, plus il y aura de piété dans la paroisse. » Et le
grand Evêque ajoutait : « Comme il n’y a pas de.
corps vivant sans cœur, il n’y a pas de paroisse vivante de la grande vie chrétienne sans un certain nombre d’âmes saintes, intérieures, très pures, très adonnées à la prière, très recueillies et qui en forment comme le cœur... Elles seront le cœur d’une paroisse ; mais pour cela il faut que Notre-Seigneur soit leur cœur à elles, c’est-à-dire qu’elles le reçoi-
vent souvent et avec une grande ferveur. C’est alors qu'elles vivront de la pleine vie de Jésus-Christ et œue, répandant avec abondance cette vie divine autour d'elles, elles dilateront de plus en plus le christianisme dans les paroïsses qui auront le bonheur de les posséder. » ,
Quelle puissance d'exemple exercent les âmes d’élite ! L’effort vers la perfection est leur tourment incessant, et rien qu’en travaillant à se sanctifier elles sanctifient nécessairement les autres. La sainteté, fut-elle silencieuse et presque cachée à tous les regards, a une saveur tellement pénétrante qu’on finit toujours par la sentir, même quand on ne la voit pas. C’est comme la lumière qui se lève pai- -sible et pure chaque matin sur notre terre sans éveiller notre attention, sans troubler notre sommeil ; personne n’y pense, tout le monde en jouit, et sous l'influence de ses rayons la nature entière se ranime, se colore, se réchauffe et se renouvelle. Voilà l’influence des âmes d'élite ! Elles brisent sans pitié les liens du péché ; elles se dépouillent &e ï'esprit de jugement, d'aigreur et d'’injustice ; elles pratiquent les plus belles vertus et font resplendir aux yeux de tous J’Evangile en action, l'Evangile réalisé et vivant. De pareils exemples sont décisifs. La religion ainsi vécue n'a presque plus besoin d’apolopistes et de prédicateurs.
Honneur et gloire à l'Elite de la piété et de la perfection chrétienne ! Elle agit sur le cœur des hommes autant que sur le cœur de Dieu. Elle est la séduction de l’humanité. Elle est la force motrice qui entraîne la masse vers les cimes de la beauté morale, Elle répare les fautes du passé, elle
suscite les réveils du présent, elle prépare les résurrections de l'avenir. Devant Dieu elle est toute puissante. Dans la paroisse elle fait éclore un nouveau printemps avec des jours meilleurs. Elle est si peu une superfluité que nulle part on ne saurait s'en passer tout à fait. Reste à savoir si elle existe et si elle peut exister partout. s
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On peut la trouver partout.
L'Elite de la piété et de la vertu n’est pas une chimère, On peut la trouver partout. Vous êtes employé, ouvrier, négociant, mère de famille, riche ou pauvre, millionnaire ou prolétaire, prêtre ou laïque, citadin ou paysan, la religion du Christ est assez riche pour faire de vous une Elite ; soyez une Elite. Pratiquez non seulement les vertus communes, mais les vertus éminentes. Ayez à cœur d'être de vrais chrétiens et de devenir peu à peu des chrétiens excellents. C'est possible sinon à tous, du moins à un très grand nombre.Ouvrons les yeux et regardons.
Les âmes d'élite sont celles qui, non contentes de pratiquer l'essentiel de la religion, aspirent à la vie parfaite. 11 faut mettre au premier rang de cette noble armée les personnes consacrées à Dieu, les prêtres, les religieux et les religieuses qui font profession de la perfection chrétienne.
Mais les personnes consacrées à Dieu ne sont qu'une petite exception. Elles sont comme l’état-
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major de la piété et de la vertu et, à leur suite, se presse une foule compacte d’âmes privilégiées qui pratiquent la vie parfaite sous l’habit laïque.
Ces âmes se rencontent un peu partout. Les unes vivent dans la sainte virginité et les autres dans le saint état du mariage.
Il y en a qui gravissent les plus hautes cimes de la sainteté dès l’âge le plus tendre, et il y en a qui cachent sous les glaces de la vieillesse les plus brûlantes ardeurs de l'amour de Dieu et du prochain.
Telle jeune fille dans sa famille est une sainte
. Thérèse ignorée du monde et admirée du ciel, et tel jeune homme dans son atelier a la valeur morale d’un saint Louis de Gonzague.
Ici, dans un salon, une grande dame aime le bon Dieu comme une Carmélite, et là, dans son modeste logis, une pauvre ouvrière, en conduisant son aiguille, fait une oraison sublime.
Voilà ce que sont les âmes d'élite. Si une paroisse en était totalement dépourvue, ce serait une paroisse morte. Si elle n’en avait qu'un fort petit nombre, ce serait une paroisse languissante. Si elle en a beaucoup, c’est une paroisse qui vit, qui a un cœur, qui a une âme : mens agitat molem.
L'Elite est l’âme de la paroïsse où elle déploie une triple puissance : la puissance surnaturelle de la prière et du sacrifice, la puissance vitale de la parole et de l’exemple, la puissance apostolique des bonnes œuvres. Mais ce qui caractérise avant tout l’Elite, c'est la piété et la vertu. L'Elite est d’abord fervente, d’abord sainte au moins dans une bonne mesure, et le reste vient par surcroît, vient logiquement et immanquablement.
Ici une remarque est nécessaire. On pense souvent et quelquefois l’on dit tout haut que la piété n’est que pour les femmes. C’est faux. Au milieu de notre monde matérialisé, indifférent, des hommes se rencontrent qui ont dans le service de Dieu une délicatesse exquise et une extrême générosité d'âme. Nos collèges chrétiens et nos patronages catholiques ont versé dans notre société déchristianisée un nombre appréciable de jeunes gens et d'hommes faits qui restent ardemment fidèles à leur foi religieuse et qui sont tout disposés à devenir des apôtres. On les trouve dans les rangs de notre armée, dans nos Compagnies de chemin de fer, dans nos grandes administrations et jusque dans nos campagnes si profondément paganisées, dans nos agglomérations ouvrières si universellement contaminées. On les voit passer des nuits d’adoration au Sacré-Cœur de Montmartre. On les voit se placer hardiment à la tête de nos œuvres catholiques. Pourquoi ne sont-ils pas plus nombreux? Parce que personne ne le leur demande. Pour gravir les sentiers et les sommets de la vie parfaite, ils n’attendent qu'à y être invités et poussés. Il suffirait souvent d'un appel direct et discret pour les engager dans la voie de la haute piété, dans les ascensions vers le mieux et vers le parfait.
L’Elite de la piété et de la vertu existe à l’état diffus au milieu du monde et à peu près dans toutes les paroisses. Les saintes âmes ne manquent nulle part. En toute contrée il y en a un certain nombre.
Des trésors de dévouement et de sainte ardeur débordent du cœur de telles jeunes chrétiennes et ne demandent qu’à se dépenser pour Dieu et pour le
prochain. Pourquoi ne pas aviver ces foyers et en décupler le rendement?
Des milliers de femmes chrétiennes et de mères pieuses pourraient élever le niveau de leur foi et de leur vertu. Pourquoi ne pas les y aider et pourquoi par elles ne pas réchauffer le milieu familial et social où elles vivent?
Et de même beaucoup d'hommes et de jeunes gens possèdent pour la vertu montante, pour la vie chrétienne supérieure, des capacités latentes et des aptitudes insoupçonnées. Pourquoi ne pas exploiter de pareilles richesses?
Les nouveaux convertis sont généralement les plus ardents à convertir les autres. Ils expriment leur reconnaissance envers Dieu en lui ramenant ses enfants prodigues. Ils réparent leurs infidélités passées par des élans et des générosités qu’on est obligé quelquefois de contenir et de modérer. Que ne puisje évoquer les nombreux souvenirs de ma vie pastorale et curiale? Une veille de Pâques, un brave ouvrier, touché par la grâce, venait de me confier les aveux le son âme, étrangère depuis quarante ans à la pratique religieuse, et avant de me quitter, il me disait : « Tenez, je vous amène un prisonnier. » C'était un voisin, un ami d'atelier qu'il avait pris par la main et qu’il me présentait comme la première conquête da son zèle. Et il ajoutait : « Puisque vous nous dites qu'il faut amener les autres, le voilà ! » C’est de la sorte que la vérité se propage et que le bien s'opère, par rayonnement, par contagion, de prêtre à laïque, d'homme à homme, de l’Elite à la masse.
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L'Elite existe. Il faut seulement la chercher avec soin, la cultiver avec patience et la développer, la perfectionner en l’utilisant et en la faisant agir. L’Elite n'est pas une chimère. C’est une perle souvent cachée que l’on peut trouver à peu près partout. Pour soulever Ia masse, que faut-il? Un levier et un point d'appui. La grâce de Dieu est le point d'appui qui ne manque jamais. Le levier est l’Elite que l’on trouve presque toujours, pourvu qu'on se donne la peine de la chercher et de la former.
Demandons à Dieu de nous donner et de nous faire connaître les âmes d'élite. Tâchons de les découvrir à travers les broussailles où elles végètent misérablement et, de ces quelques grains de sénevé soigneusement cultivés, nous ferons des arbres tutélaires qui assainiront nos paroiïsses et qui donneront leur ombre tutélaire à la masse languissante et fatiguée.