CHAPITRE DEUXIÈME
L’'Elite prélevée parmi les enfants n'est que la préparation d'une seconde Elite qui se recrute dans la Jeunesse des classes dirigeantes et des classes populaires.
Par la Jeunesse appartenant à la classe aisée nous entendons tous ces jeunes gens soit de Paris et des grandes villes, soit de province et de nos campagnes qui vont occuper bientôt une situation sociale importante. Ils ont l’autorité de la richesse et du savoir, quelquefois le prestige de la naissance et du nom. Demain leur parole aura du poids et leur exemple sera décisif ; ils seront des dirigeants, des entraîneurs, des chefs; ils feront l'opinion ; ils façonneront la masse à leur image et ressemblance, I] faudrait tout craindre pour l’avenir si de cette Jeunesse ne surgissait pas une Elite capable d'exercer une puissante influence pour le bien.
À propos de ce grand sujet, nous allons constater un fait, tracer une méthode, énoncer un espoir,
Un fait.
Voici d’abord un fait lamentablement certain. Une portion notable de la jeunesse appartenant aux classes dirigeantes se détourne du chemin de la morale et de la religion, En France, selon la remarque d'un libre penseur, les jeunes gens passent leur baccalauréat pour en finir avec leursétudes;lesenfants font leur première communion pour en finir avec la religion; les hommes se marient pour en finir avec ce que le mariage devrait seulement inaugurer : la vie du cœur et de l'amour. Une affirmation aussi absolue dépasse évidemment les limites de la vérité. Il reste vrai cependant que par exaltation d’orgueil et surtout par entraînement des sens un grand nombre de jeunes gens échappent à toute vie spirituelle, à toute croyance et à toute moralité dès les années de leur adolescence.
Il n’est pas difficile d'analyser ce triste phénomène. C’est généralement la crise des mœurs qui se répercute sur la foi de l'adolescent. La croyance ne résiste pas longtemps à des écarts de conduite. Avec ses contraintes morales la foi répugne à la passion qui veut avoir libre carrière. Quand l’adolescent se dérange, la piété fléchit en lui, peu à peu les croyances s’effacent, la foi se voile, l'âme glisse dans les ténèbres.
François Coppée a écrit : « Ce furent, je le dis franchement, la crise de l’adolescence et la honte - de certains aveux qui me firent renoncer à mes habi- tudes de piété. Bien des hommes qui sont dans ce cas conviendraient, s'ils étaient sincères, que ce qui … les éloigna d’abord de la religion, ce fut la règle + sévère qu'elle impose à tous au point de vue des sens et qu'ils n’ont demandé que plus tard à la raison ou à la science des arguments métaphysiques qui leur permettent de ne plus se gêner. Pour moi. du moins, les choses se passèrent ainsi... Mon cas, on le voit, est très banal. Ce fut la vulgaire désertion du soldat las de la discipline. » L'histoire de Coppée est l’histoire de presque toutes les défections de la jeunesse. On cesse de croire pour continuer de jouir sans remords. Ce n’est pas la raison qui détourne de Dieu l’adolescent, c’est la chair. La foi sombre dans le naufrage de la vertu.
Sainte-Beuve, dans un accès de franchise, a écrit : « Toutes les fois que je revenais à bien vivre, je redevenais spontanément chrétien. » Appliquons cela à la jeunesse qui s'égare.
Voilà un jeune homme de quinze ans. Il a été élevé saintement. « Puis, dit Lacordaire, à peine la double puberté de l’homme eut-elle fait connaître à ses sens et à son esprit son vif aiguillon, que, sans se donner le temps de müûrir sa puissance, impatient des mystères de Dieu et des mystères de la nature, il a été saisi de la honte de croire en même temps qu’il perdait cette autre honte qui est la divine gardienne de l'innocence. » Incapable d'aucun acte viril, il a prononcé souverainement sur l’homme et
sur Dieu. Il a douté, il a nié, il a apostasié. Oui. il a quinze ans et il nie tout. Ce serait risible, si les larmes ne montaient aux yeux.
Et chose bien autrement triste, cette apostasie | dans laquelle la raison n’est absolument pour rien, va commander une vie tout entière. Ce jeune homme va grandir, mürir, vivre et mourir peut-être au bout d’une longue vieillesse, sans donner dix minutes. d'attention à l’acte inqualifiable qui a décidé de tout son avenir. Il choisit une carrière et il y entre. Il passe du démon des passions au démon des affaires. Il ne donne plus à la religion ni une heure, ni une lecture, ni un désir, son siège est fait, Et ce jeune homme dont je parle s'appelle légion.
IT
Une méthode.
Cherchons une méthode pour corriger un fait aussi déplorable. Au sein de la jeunesse des classes dirigeantes créons et suscitons une Elite, autour de laquelle puissent se rallier et se cristalliser toutes les parties encore saines d'aujourd'hui et de demain. Semons des graines de choix pour avoir une pépinière d'hommes de valeur et cultivons un groupe de jeunes gens qui vaudront mieux que leurs pères, mieux que nous, mieux que leurs frères défaillants, tombés et prématurément flétris.
Et pour constituer cette Elite, procédons par le
groupement. Un faisceau d’âmes se tient debout
comme un faisceau de fusils, par l’entr'aide et la
cohésion. C'est la vraie méthode. Pour préparer les
excellents, établissons la société des bons. Quand les jeunes gens sortis de nos collèges entrent À Saint- Cyr, à Polytechnique, à Centrale, aux Ecoles préparatoires à tous les diplômes d'ingénieurs, aux Ecoles de droit, de ‘médecine, de commerce, ils trouvent dans ces grandes Ecoles le groupe des Elèves des Institutions religieuses. Unis emsemble sur ce puissant point d'appui, ils gardent leurs idées, leur liberté d'action et ils pratiquent franchement leurs devoirs; ils se font respecter et, quoique mêlés à béaucoup d’autres jeunes gens qui ont des mœurs faciles et point d’idéal ni de convictions, ils n’ont pas de peine à se maintenir. [ls font un bloc avec ceux qui leur ressemblent. et ils se dressent comme une Elite au sein d’une collectivité qui est souvent moins que médiocre au point de vue moral et religieux.
A ce premier groupement il convient cependant d'en ajouter un autre, plus spécial, plus compact, plus approprié. On croit généralement que les œuvres de persévérance et de jeunesse ne sont faites que pour les enfants du peuple et que les jeunes gens des classes aisées trouvent dans leur famille et dans leur éducation plus relevée de quoi se suffire à euxmêmes. C’est une erreur, ét les parents les plus chrétiens sont souvent sur cette question les plus aveugles et les plus irréductibles. Ils ont une confiance üllimitée dans la vertu de leurs fils et ils s’imaginent follement que ces derniers, pour persévérer, poür
rester bons et devenir meilleurs, n’ont nul besoin qu
secours des œuvres.
Réfléchissons un peu. Poutquoi tank de jeunes gens, même bien élevés, sont-ils devenus des rénégats
ou au moins des médiocres? Parce qu'ils ont été
abandonnés à eux-mêmes pendant leurs études supé- … rieures ou dès le lendemain de leur diplôme. Ils
appartenaient à d'excellents parents, ils étaient d’abord des élèves studieux et sincèrement pieux ; et puis, ils sont allés au milieu d’un monde corrompu et corrupteur, ils ont abusé de leur liberté et bientôt ils ont jeté par dessus bord les croyances et les pratiques religieuses qui revêtaient leurs premières années d'innocence , de charme et d'éclat. Isolés, ils n’ont pas su se défendre, ils ont été vaincus par la contagion du milieu. Il eut fallu les arracher à la solitude et à l’individualisme, les grouper dans une société d'anciens, les encadrer dans une bonne association. Il eut fallu placer autour d’eux des amis et des compagnons de lutte et devant eux des buts rayonnants et sublimes. Soldats enrôlés et entraînés, ils seraient devenus forts, résistants, capables de faire du bien aux autres, capables de se sauver en sauvant les autres. Ils seraient devenus partie intégrante d'une Elite et peut-être les meilleurs parmi les excellents.
Les jeunes gens de la classe aisée, soit à la ville soit même dans les régions rurales, ont besoin de se grouper pour devenir une Elite de piété, de vertu et d’apostolat. S’ils sont épars et peu nombreux dans les paroisses, on pourrait les réunir interparoissialement, cantonalement, régionalement, on pourrait
leur ménager des rencontres régulières dans un cer-
cle d’études, dans une communion mensuelle collective, dans le dressage de nos sociétés gymnastiques et sportives, dans l’organisation et la diffusion de la bonne presse. Pourquoi laisser notre Jeunesse instruite et cultivée à l’état de dispersion et d’émiettement, c'est-à-dire d’inaction et d’impuissance? Toutes
ces unités qui s’ignorent, pourquoi ne pas les rap-
procher et de ces grains de poussière pourquoi ne pas faire un roc, un bloc, un mur? Constituons dans nos cités et jusque dans nos campagnes une
Elite de jeunes gens de la classe aisée, une Elite in-
vincible dans l’amour du vrai et du bien et infatigable dans la pratique de l’apostolat. De tout temps, les minorités bien compactes et bien dressées ont fait bonne figure dans la bataille, et la victoire a fini par leur appartenir. Et ceci nous amène à une conclusion réconfortante.