CHAPITRE TROISIÈME
La Jeunesse des classes dirigeantes peut et doit nous donner une Elite, Et cette Elite, déjà visible et agissante, autorise les meilleurs espoirs pour l’avenir.
Reste maintenant la Jeunesse des classes populaires qui est le nombre, le grand nombre, la presque totalité. Or dans ce vaste champ il y a de belles moissons à faire, il y a au moins de magnifiques épis à glaner et quelques gerbes à lier. Elle est vraiment admirable l’Elite que nous amassons dans nos OEuvres de Jeunesse ouvrière. Arrêtons-nous un peu sur ce sujet.
Nécessité des œuvres de persévérance.
Affirmons d'abord la nécessité des OEuvres de persévérance pour créer et grouper une Elite parmi les jeunes gens des classes populaires.
Regardons tous ces chers jeunes gens. Ils sont très
2hh LE SALUT PAR L'ÉLITE DANS LA JEUNESSÉ
menacés dans leur foi et dans leur vertu. Tls viennent pour la plupart de l’école laïque, c’est-à-dire de l’école sans Dieu, et ils nous arrivent déjà contaminés par une première éducation insuffisante ou mauvaise. Puis au lendemain même de l’école, les adversaires de l’idée chrétienne, qui veulent faire sans nous et contre nous l’éducation de la démocratie, offrent aux jeunes adolescents tout un ensemble d'institutions postscolaires : conférences, sociétés de sports et patronages, fanfares et chorales, promenades et cinémas, qu'il suffit de nommer pour en sighaler les dangers.
Qui défendra toute cette jeunesse? L'école chrétienne? Non. L'Ecole chrétienne est très rare, et sur cinq millions d'enfants elle en reçoit à peine un million. Et même quand elle existe, quand elle regorge d'enfants, elle est impuissante à résoudre le problème de la persévérance. Le Pape Léon XIIT écrivait au Supérieur général des Frères : « L’OŒuvre des patronages est capitale ; en instruisant les enfants dans leurs écoles, les Frères n’ont fait que la première partie de leur besogne ; la seconde est aussi importante, plus importante encore, s’il est possible. Car, sans les OEuvres de persévérance, le long et pénible travail de l’école serait presque toujours compromis, parfois anéanti. Les enfants tomberaient, en sortant des mains des Frères, dans celles des sociétés secrètes où publiques qui ont pour objet la destruction de la foi, pour résultat la ruine des mœurs, et ils seraient perdus en immense majorité pour l'Eglise et pour la société chrétienne. »
Quand l'adolescent échappe à l’école pour aller à l’atelier ou au bureau, il a un besoin invincible d'expansion et de liberté et il rencontre tous les périls que nous savons. La famille va-t-elle lui suffire? Non. Ou elle le contient trop, ou elle ne le surveille pas assez, ou même elle le précipite à l’abîme. Ah! sans doute, si le jeune homme trouvait auprès de ses parents la mesure de liberté modérée et de sage protection que réclame son âge, si la famille bien organisée s’ingéniait à affermir son tempérament moral et religieux, il n'y aurait peut-être pas à chercher pour lui autre chose. Maïs nous ne le savons que
.trop, la plupart des familles contemporaines sont
généralement trop peu clairvoyantes, ou trop faibles, ou trop démoralisées pour continuer et compléter, comme il le faudrait, l’action éducatrice de l’école chrétienne. Menacée au dedans par les passions qui naissent, menacée du dehors par les souffles mauvais du monde, presque toujours menacée à la maison par la famille indifférente ou hostile, la jeunesse des classes populaires ne peut se sauver qu’en s’abritant et se groupant dans une OEuvre de persévé- Tance.
L'OŒuvre de persévérance est absolument nécessaire à la campagne comme à la ville. Est-ce que les jeunes villageoïs n’ont pas autant besoin que les jeunes citadins d’être instruits, aguerris, préservés, fortifiés, associés? Partout les jeunes gens des classes populaires sont exposés aux mêmes dangers et malades des mêmes infirmités. Et si nous ne pouvons les sauver tous, nous devons au moins en sauver quelques-uns, le plus grand nombre possible, un groupe, une Elite. Est-ce possible?
Possibilité des œuvres de persévérance.
Affirmons maintenant et prouvons par des faits la possibilité des OEuvres de persévérance.
Reconnaissons d’abord loyalement que les OŒEuvres de persévérance sont difficiles, exténuantes, crucifiantes. Il faut un local, de l’argent, des collaborateurs, et ce n'est IX que la moindre angoisse. Il faut des jeunes gens et quand ils viennent peu à peu, un par un, péniblement, il faut, pour les retenir et leur faire du bien, beaucoup de perspicacité, de patience et de dévouement. On n'est jamais sûr de réussir, on doit même s'attendre à des déboires, à des déceptions, à des ingratitudes navrantes. Le salut d’un seul adolescent exige parfois une vigilance de plusieurs années, des démarches qui n’en finissent pas, des prières qui importunent le cœur de Dieu et des souffrances qui deviennent des agonies. Qu'importe ? Puisque l’OEuvre de persévérance ést nécessaire, personné n’a le droit de s’en désintéresser et tout le fondé a le devoir d’y travailler ; personne n’est obligé de réussir, mais tout lé monde est obligé d'essayer.
Les Œuvres dé jeunesse sont possibles. Les faits le prouvent. À peu près dans toutes nos villes de France et dans un grand nombre de paroïsses rurales les patronages catholiques éxistent,
Mais la paroisse est toute petite et très indifférente. Pourquoi alors ne pas créer un patronage interparoissial? IT est tel curé de campagne qui, en chérchant bien, réussira à grouper deux ou trois jeunes gens, pas plus, et qui bientôt pris de découragement abandonnera l’OEuvre commencée. Mais en groupant trois ou quatre paroisses, on obtiendra une réunion d’une douzaine de jeunes gens. Le résultat est suffisant cette fois pour autoriser tous les espoirs. Il y a là un moyen pratique de sauvegarder dans chaque paroisse l’Elite des jeunes gens et de poser pour l'avenir des bases solides de pratique religieuse et de foyers chrétiens.
Mais quelques-uns nous disent que la paroisse est trop grande et trop irréligieuse pour ÿ constituer un groupe de jeunesse. Quelle immense paroisse, en effet, que celle de Notre-Dame de Ménilmontant | Ce n’est certes pas un îlot de sainteté. Et cependant, de 1875 à 1915, le patronage Saint-Pierre y a groupé une Elite de jeunes gens, devenue peu à peu une Elite d'admirables chrétiens. Lisons là-dessus üne page de vie cachée du Paris catholique écrite par l'abbé Auffray
« Aitirer à soi l’enfant, livré par de tristes nécessités sociales aux tentations de la rue, de l’école neutre, des compagnies louches, des exemples contagieux ;
« Suppléer auprès de lui la mère défaillante pour Jui rappeler ou lui enseigner Dieu, son âme, sa destinée, la loi morale ;
« Lui offrir un abri séduisant contre les séductions de la rue ;
ki.
« Sauvegarder sa vertu en éclairant son esprit par l'instruction chrétienne et en fortifiant sa volonté par les sacrements ;
« Se soucier efficacement de son avenir matériel en lui trouvant un métier d’avenir et un patron qui n’exploite d'aucune façon sa faiblesse ;
« Collaborer lentement à faire de ce petit qui promettait d'aller grossir l’armée des propres-à-rien, un chrétien solide, un citoyen fier de ses droits et éclairé sur son devoir social, une conscience et une valeur professionnelles ;
« Puis au travers des luttes de la jeunesse, malgré les appels réitérés du plaisir, en dépit de la secrète complicité du tempérament, conserver, avec quelle peine ! cette pureté de l’adolescent, comme un royal cadeau à offrir à la petite fiancée qui l’attend dans la vie ; :
« Le mener par des voies tourmentées peut-être, mais sûres, au seuil du mariage, et arrivé là lui dire : « Pars pour la grande étape ; appuie-toi sur « ce cœur et sur cette vie ; fonde un foyer chrétien « dont les nombreux enfants ne connaîtront pas, « eux, les embüûches de ta jeunesse », tel est le noble programme qu’au patronage Saint-Pierre on s’est toujours fixé.
« Impossible et désespérant effort, disent certains. Non pas : ce rêve on l’a réalisé bien des fois. »
Et puisqu'on l’a réalisé en plein Ménilmontant, au prix des mêmes efforts et même d'efforts moindres, on peut le réaliser partout et partout obtenir à peu près les mêmes résultats.