AIDER LA MASSE A NE PAS TOMBER TROP BAS
Dans les Mémoires du Cardinal Ferrata, qui fut nonce à Paris sous le pontificat de Léon XIII et qui observa si judicieusement notre milieu français, on lit cette déclaration : « En France, sauf dans un petit nombre de départements, les masses sont indifférentes. Espérer un soulèvement de ces masses pour des motifs purement religieux, c’est une chimère. Si l’on veut un jour mériter un pareil succès, il faut d’abord soigner l’âme de la France, s'occuper des masses, aller à elles, déraciner les préjugés antireligieux, faire descendre dans les couches profondes du peuple l’influence bienfaisante de la religion. »
On ne saurait mieux poser la question qui chez nous précède et conditionne toutes les autres. En France, la masse est indifférente, quand elle n’est pas hostile, en matière religieuse. C’est un fait qu’il est trop facile de constater. Ce fait crée un danger qu'il faut avoir le cou-
rage d'approfondir. Ce fait et ce danger réela-
ment un remède que nous essaierons de découvrir et de caractériser.
Aider la masse à ne pas tomber trop bas et aider l'Elite à grandir un peu plus. Où avonsnous lu cette formule? Elle va nous servir d’entrée en matière pour la longue étude que nous entreprenons et qui a pour titre : le salut par l’Elite.
Fait de la déchéance morale et religieuse de la masse.
Et d’abord il est nécessaire d’aider la masse à ne pas tomber trop bas. Sa déchéance morale et religieuse est un fait qui date de loin déjà et qui frappe l’observateur le moins attentif.
Autrefois, du temps de la chrétienté, la masse était maintenue à un certain niveau de moralité et de religion par la tradition, par le milieu, par le Pouvoir. On était chrétien de naissance, d'habitude, presque de nécessité, et la loi civile elle-même, organe et servante de la loi religieuse, imposait à tous la discipline de l’Evangile. Depuis plus d’un siècle ce bel ordre est totalement renversé.
Pour mesurer la différence entre hier et aujourd’hui, entre le passé et le présent, comparons les Canadiens et les Français, deux branches de la même race, deux frères de la même
famille. L'évêque de Dijon, Mgr Landrieux, qui a fait partie de la mission officielle envoyée l’an dernier au Canada, déclare qu'il a vu làbas, sur les rives du Saint-Laurent, non pas comme ailleurs des chrétiens, « mais un peuple chrétien, une population foncièrement probe, laborieuse, aisée, solidement assise dans l’ordre, qui ne fait qu'un avec son clergé : peu ou point de cabarets, des prisons vides, des églises pleines... » Et il ajoute : « Jamais nous n’avons si bien compris à quel point les lois religieuses” sont des lois sociales. La preuve est tangible au Cananda français, elle l’est aussi chez nous, mais hélas! au rebours. » Les Canadiens sont restés la France du passé, ils sont restés ce que nous étions du xim° au xvin° siècle, tandis que nous, Français de France, depuis 150 ans nous avons perdu une partie notable de notre patrimoine catholique.
Nous avons assisté à la rupture et à la perte de notre unité religieuse, Nous avons vécu dans un milieu de plus en plus déchristianisé. Et surtout nous avons subi les impulsions et les contraintes d’un Etat qui fut à l’égard de la religion rarement bienveillant, presque toujours neutre ou persécuteur. On ne saurait calculer la pernicieuse influence de l’irréligion d'Etat dans un pays centralisé comme la France, où le pouvoir dispose de la loi, de la force, des places et du budget, des promesses et des menaces, des faveurs et des disgrâces. Qui pourrait dire, par exemple, jusqu’à quel point la France a été paganisée par ses seules écoles ,qui avaient pour
mot d’ordre et pour programme l’abstention, sinon la négation en matière de croyances, c'’està-dire l'athéisme pratique? La contrainte officielle, en laïcisant à outrance les habitudes et. les institutions dans la période qui va de 1880 à 1914, a profondément altéré le sentiment religieux dans l'âme et dans la vie de nos: populations françaises citadines et paysannes, et la masse — c’est devenu chez elle une espèce de maladie mentale — se tient à distance de la religion qu’elle redoute ou qu’elle dédaigne.
Il reste sans doute autour du clergé un petit groupe d’âmes croyantes. Mais quand on considère les aggloméraiions, concentrées au sein des villes ou dispersées à travers nos campagnes, on ne peut pas ne pas voir que l'immense multitude vit sans Dieu en ce monde, réduite au néant religieux, c’est-à-dire au voisinage même de l’animalité, L'assistance qui fréquente habituellement nos églises n’est pas la masse, mais le petit nombre, et encore dans ce petit nombre il n’y à jamais que bien peu d'hommes.
Danger de la déchéance morale et religieuse de la masse.
La déchéance morale et religieuse de la masse est un fait qui s’accentue de jour en jour. Et ce fait constitue un danger qu'il faut avoir le courage de regarder en face et d'étudier à fond.
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Danger pour la masse elle-même, qui meurt d'ignorance et d’inanition religieuse. La masse n’est pas un vil troupeau, un caput mortuumsans dignité et sans avenir. La masse a une âme qui mérite toutes nos prédilections. La masse est une église désaffectée sans doute, où ne se pratique plus le culte divin, maïs une église cependant où flotte Encore l'odeur de l’encens éteint, où habite encore le Dieu qu’on adorait là. Quel malheur que ce temple soit définitivement dévasté, que ces âmes ne soient pas remises sur le chemin de leur vraie destinée, que la masse ne sache même plus ce que c’est que l'Evangile ni ce qu'il contient dé lumière, de force morale, de suprême sécurité !
La foi en Dieu, à sa bonté et à sa justice, aux sanctions et aux réparations de l’au-delà, est un puissant réconfort pour ceux qui souffrent, pour ceux à qui la vie présente n’inflige que des injustices et des meurtrissures. La masse ne s’en doute pas.
La prière devant l’étable de Bethléem, devant l’atelier de Nazareth, devant la croix du Calvaire, devant l’autel de l’Eucharistie, devant l’image de la Vierge, est un doux refuge pour l’âme inquiète et endolorie, La masse ne s’en doute pas.
L'éducation chrétienne donnée à l'enfance et à la jeunesse est une précieuse garantie d’honneur et de félicité pour le foyer familial. La masse n’a pas l’air d’y penser.
Si le dimanche n'existait pas, il faudrait l'inventer et l'invention mériterait les acclamations
de la foule. Le dimanche existe et la religion déclare que l’homme n'est pas un rouage destiné. à tourner sans arrêt dans un engrenage, et la religion ordonne que, le dimanche, le bruit étourdissant du travail se taise, pour que l’ouvrier puisse se rappeler qu'il a une âme, une famille, un Dieu. La masse n’a pas l’air de comprendre ce langage, Elle marche dans la nuit, elle patauge dans la médiocrité ou dans la boue, elle s'enfonce dans l’insouciance ou dans la désespérance. L’indifférence religieuse... danger suprême pour là masse.
Danger pour la société qui va bon train à la décadence et à la mort. On nous dit que notre temps en vaut bien un autre, que l’hygiène s'est améliorée, que le confort est plus grand que jamais et qu'on le trouve partout, même dans les classes populaires. Je n’en disconviens pas. Mais je constate que la misère morale s’est accrue parallèlement à l’aisance matérielle, et que sur les pas de l’irréligion on a vu accourir la démoralisation. Un peuple qui n’a plus de religion est un peuple qui n’a plus de frein moral et que ravagent librement l'alcoolisme, la syphilis, la stérilité voulue, le divorce, le suicide, le vol toujours plus répandu, la chasse à l’homme et l’assassinat devenu un sport, la criminalité partout croissante. En dépit des apologies de la civilisation moderne, ce n'est pas le spectacle de la montée vers le bien, mais celui de la descente vers ‘le bas-fonds du mal que présente notre époque.
Et ce peuple qui n’a plus de religion n’est pas seulement démoralisé, il est désorienté et
es désorganisé. Il élève des enfants dont la perver-
sité précoce prépare à la patrie des lendemains effrayants. Il méconnaît ses amis les plus sincères et les plus désintéressés et il s’attache au premier bateleur venu qui lui promet du pain et des jeux. Il préfère Barabbas à Jésus. Il ne veut ni Dieu ni maître. À la base, au milieu, au sommet de la société il veut être tout : le pouvoir, le droit, l’autorité, la force. L'irréligion est logiquement une semence de révolte et d’insubordination, et la graine, une fois semée ici ou là dans les cervelles et dans les cœurs, ne peut que germer et produire tôt ou tard des moissons de colère et de haine.
Quand l’irréligion s’installe au milieu d’un
peuple, c’est pour y démuseler la bête humaine, et l'anarchie, la barbarie ne sont pas loin.
Quand la religion s’en va de la masse, elle ne s’en va jamais toute seule, elle emporte avec elle toutes les puissances de regénération morale et de conservation sociale, dont elle est la mère et la gardienne, la source et le réservoir.
Comme dit Lacordaire en parlant des fils de l'Eglise : « Nous défendons des principes de vie, nous tenons des vérités sans lesquelles il n’y à pas d'hommes souvernables sur la terre. Si vous savez l’heure de notre défaite ou de notre avilissement, mettez en sûreté vos trésors. Tout croule quand nous ne sommes plus là. Vingt empires dorment dans les tombeaux qu'ils nous ont creusés. »
ho | LE SALUT PAR L'ÉLITE
Remède à la déchéance morale et religieuse de la masse.
La déchéance morale et religieuse de la masse est un fait patent et un immense danger. Et ce fait et ce danger appellent un remède que nous allons maintenant rechercher, signaler et caractériser.
Quelques-uns proposent un remède insuffisant et disent : Le salut par la politique. Conquérons le pouvoir et, ayant conquis'le pouvoir, nous conquerrons les âmes, et de la sorte nous aiderons la masse à ne pas tomber trop bas.
Non, ce n’est pas tout à fait vrai. Conquérons d’abord les âmes et le pouvoir viendra ensuite comme il pourra. Sans doute il serait paradoxal d'affirmer que la possession du pouvoir ne signifie rien et n'aboutit à rien ; mais il serait plus paradoxal encore d’y voir la condition nécessaire et suffisante du triomphe de la religion dans les âmes et dans la société. Lamartine disait au Parlement le 26 avril 1834 : « Le pouvoir n’a qu’un moyen de servir la religion, c’est de n’y pas toucher. I] n’y a qu’un moyen de favoriser les consciences, c’est de les respecter. » Cela est encore plus vrai en 1922 qu’en 1834. Demandons simplement au pouvoir de laisser
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Ja religion libre et tranquille et n’attendons pas des luttes politiques le retour de la masse à la foi et à la vie chrétienne.
Pour empêcher donc la masse de tomber trop bas et pour la ramener vers les hauteurs, nous préconisons un remède nécessaire et nous disons : Le salut par l’apostolat, c’est-à-dire par l'influence persuasive exercée sur les consciences.
N'est-ce pas ainsi qu'a procédé Jésus-Christ quand, venu sur la terre, il a voulu relever la foule, la masse humaine tombée si bas? Il a éta-
bli tout de suite la distinction entre le spirituel et le temporel, soit qu'il déclare que « son royaume n'est pas de ce monde », ou qu’il ordonne de « rendre à César ce qui est à César », soit qu'il commande à Pierre de « remettre son épée dans le fourreau », ou qu’il réponde à qui lui demande de s’entremettre dans la division d’un héritage : « Homme, qui m'a établi pour faire vos partages? » Jamais le Christ, pour propager sa doctrine et sa grâce, pour fonder son règne, pour convertir le monde, n’a fait appel
à la politique, aux proconsuls, aux empereurs de Rome. Il a simplement groupé autour de lui
des disciples et des apôtres et il leur a dit
Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. Parlez et vivez ! Allez, enseignez toutes les nations! Que les hommes voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ! » Jésus-Christ à décrété, inauguré, constitué le salut du monde par l’apostolat.
Et depuis vingt siècles la méthode continue, le christianisme se maintient et se propage comme il s’est fondé, par l’apostolat de la parole et de l'exemple. Celui qui s’est appelé la résurrection et la vie a confié son Evangile à des âmes humaines qui en vivent d’abord et qui enuite en font vivre le monde. Et quand la masse semble morte, quand elle est descendue dans ces ” muets abîimes où dorment les choses finies, tout peut encore recommencer. Elle garde un germe … de vie morale et religieuse qui peut encore s’épa- à nouir, fleurir et mûrir sous le souffle fécond de l’apostolat. N'est-ce pas Taine qui a dit que le. Christianisme est la grande paire d'ailes qui . soulève le monde au-dessus des choses de l’ani- | malité et que la morale humaine monte ou baisse dans la mesure où ces deux ailes s'élèvent ou défaillent? Point donc de lamentations sté « riles ni de lâches résignations. Arrière les retours sur le passé qui ne le font pas revivre et … les anathèmes au présent qui ne le font pas changer. Rendons à la masse le Dieu qu’elle re connaît plus, la foi qu’elle a perdue, la vie chrétienne dont elle a besoin ! Le salut par l’apostolat : voilà le remède nécessaire et irremplaçable,
Reste la question de méthode. Pour aider la masse à ne pas tomber trop bas, allons-nous en quelque sorte la saisir à bras-le-corps, la prendre en bloc et la forcer à rebrousser chemin?
LA
Non. On n'instruit pas, on ne façonne pas la 7 multitude, mais si l’on prend soin d’instruire et de façonner quelques-uns de ceux qui la com- | ae la multitude se disciplinera, s’assagira, + s'arrêtera, puis emboîtera le pas derrière l’Elite. - Le salut par l’Elite : voilà le remède pratique qui guérit les situations les plus compromises, Ja méthode qui réussit sur tous les champs de 7, bataille.
Quand l'ennemi a fait une percée, quand il - menace la capitale, quand déjà son gros canon tonne sur Paris et y multiplie les victimes, quand l’armée, prise de peur, va lâcher prise et se disloquer, que fait le général en chef? Il appelle un corps d'élite et il lui dit : Reste-là | Tiens bon ! Tu te feras tuer. Mais l’ennemi ne passera pas. — Et l'ennemi ne passe pas. L’Elite est un magasin de forces où l’on puise pour conjurer la panique d’une armée qui se replie, pour suppléer à l’usure qui se produit, pour tenir un point stratégique difficile à garder, pour arrêter l'avance impétueuse de l’ennemi, pour éloigner la défaite et préparer, accélérer la victoire.
Sur le champ de bataille où se décide non plus l’avenir politique ou temporel des peuples mais leur avenir moral et religieux, nous voyons de même l'immense masse populaire qui est presque totalement déchristianisée et qui descend aux derniers excès de la négation, c’est-àdire à la capitulation définitive. Dirons-nous que tout est perdu pour l'Eglise de France?
Non. Rien n’est perdu tant qu’il reste dans la masse une Elite pour l’assainir, la redresser et
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qui neutralise la marche à la me Se d’ appui qui aide la masse à ne pas tomber bas et à remonter même vers les hauteurs u sources de la véritable vie. RAS