CHAPITRE DEUXIÈME
Aider l’Elite à grandir un peu plus.
Il faut sauver la masse par l’Elite, et le meilleur moyen d’aider la masse à ne pas tomber trop bas, c’est d'aider l’Elite à grandir un peu plus. Tant aujourd’hui vaut l’Elite, tant demain vaudra la masse.
La loi de l’Elite est la loi générale de l’humanité. La masse n’a jamais de grandes convictions. Elle est toujours du côté du manche. Elle est le troupeau qui suit le mouvement, qui ne se décide pas par lui-même, qui obéit à une impulsion venue du dehors. Elle est la majorité passive qui se laisse conduire par quelques meneurs, par une minorité ardente, convaincue, agissante. Sur le terrain du vrai et du bien, comme sur le terrain de l’erreur et du mal, ce sont les minorités agissantes et compactes qui gagnent les batailles.
Si donc nous voulons, comme c’est notre devoir et notre intérêt, empêcher la masse de descendre trop bas, si nous voulons la reconquérir à la moralité et à la religion, il faut d’abord grou-
per une Elite et l'aider à grandir toujours un peu plus en valeur, en influence et en nombre. L’Elite bien formée rayonnera sur la masse, deviendra de plus en plus puissante et finira par tout conquérir et tout sauver. KSS
Aider l’Elite à grandir un peu plus en valeur.
Le premier et le plus grand danger de l’Elite … serait de trop ressembler à la masse.
Quelques-uns s’imaginent sottement que pour faire du bien à la masse, on doit se mettre à son niveau, prendre ses allures, son langage et même un peu ses idées. Rien n’est plus faux.
Pour faire du bien à la masse, pour l’élever, on doit la dépasser et non se mettre à sa taille. Pour guider le peuple qui est mineur, il faut penser non avec lui, mais pour lui. Si l’Elite s’assimile à la masse, au lieu de se l’assimiler, elle se détériore, elle cesse d’être l’Elite et elle n’est plus capable de remplir sa fonction.
Sans le vouloir et sans même qu’elle s'en aperçoive, l’Elite est toujours, en péril de s’amoindrir par suite de son contact avec la médiocrité du grand nombre. Elle ne garde sa valeur qu’en se défendant contre le milieu.
Quand ils se retiraient dans les Catacombes, les premiers chrétiens voulaient sans doute se sous-
raire aux violences de leurs persécuteurs, mais Is cherchaient aussi un abri contre les séducions du paganisme. Ils avaient sans doute une nfinie pitié pour les pauvres païens; mais en même temps ils avaient peur de se pervertir au contact débilitant de Jupiter, de Mercure et de … Vénus, et ils se tenaient énergiquement à distance des apôtres de l’impiété et du vice. Au … risque de passer pour des sauvages et des intran- * sigeants, ils restaient les vrais disciples de Jé. sus-Christ, c’est-à-dire la lumière du monde et le sel de la terre, c’est-à-dire une Elite. Il importe donc avant tout de sauvegarder et d’augmenter la valeur de l’Elite, car c’est sa valeur intrinsèque qui fait sa vraie force et toute sa fécondité.
Dans son éloquent plaidoyer en faveur de nos églises, M. Maurice Barrès écrivait il y a quelques années : « Parlons, écrivons, plaidons, projetons le plus de lumière que nous pouvons sur la noble église du village. La plus belle louange que nous en pourrons dire n’est rien auprès du service que lui rend le prêtre, s’il la remplit de fidèles... Faisons des vœux pour que -chaque église trouve un prêtre exemplaire. Devänt ces églises, çà et là demi-désertées, je me surprends à murmurer la grande vérité, le mot désisif : Les Eglises de France ont besoin de Saints. » Comprenons le sens profond de ces quelques lignes. Demander des Saints pour sauver nos églises et avec nos églises la masse qui doit y venir prier, c’est demander une Elite et une Elite de la plus haute valeur, puisque les
Saints sont sans contredit la beauté souveraine et comme la fleur exquise de l’humanité.. Mais la sainteté a des degrés et approcher de son sommet c’est déjà l’atteindre, travailler chaque jour à deverfir parfait c’est déjà être parfait. Et nous possédons une véritable Elite, quand nous avons un groupe de chrétiens bien instruits et effectifs, qui prennent au sérieux et pratiquent . de leur mieux la foi et la discipline catholiques. :
Aidons cette Elite à grandir un peu plus en … valeur d'intelligence et de conscience, à déve- | lopper et à décupler sa force latente, sa force spirituelle. Travail caché, labeur que les hommes ne voient pas, seul labeur fécond. Ce ne sont ni : les agitations extérieures, ni les manifestations violentes, ni les protestations bruyantes qui font | la valeur de l’Elite. La valeur d: l’Elite est en : elle-même, en ces énergies secrètes de l’âme qui sont incompressibles et finalement invincibles. … Renforçons le Christianisme danslescœurs. Eclai-
rons les esprits. Cultivons les volontés. Si nous -
voulons faire triompher la religion dans la s0ciété, faisons-la d’abord régner souverainement : dans la conscience d’une Elite sincèrement sou-
mise aux dogmes de la foi et aux préceptes mo- | raux qui en sont le corollaire. Ce premier tra- … vail accompli, le reste viendra assez facilement. | Si l’Elite n'avait pas de valeur, elle s’agiterait : dans le vide, elle pourrait faire beaucoup de bruit sans beaucoup de besogne. Si l’Elite a une vraie valeur intrinsèque, une valeur d’âme, elle va au succès, son activité patiente et silencieuse est sûrement féconde et l’on peut prévoir avec
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Aider l’Elite à grandir un peu plus en influence.
On dit qu'il y a beaucoup de mal ici-bas et que les honnêtes gens sont trop peu nombreux pour en triompher. Ce n’est pas tout à fait vrai. Les méchants qui aiment le mal et s’évertuent
à le faire prévaloir ne sont jamais le grand nombre. Le grand nombre, ce sont les neutres, ceux qui oscillent entre le bien et le mal. Ils appar-
tiennennt à qui les prend. Mais pour les pren- - dre, il ne faut pas être neutre soi-même, il faut être carrément bon, il faut être comme le fer- - ment qui à en lui une vertu, une énergie que la pâte n’a pas et qui, entrant dans la pâte, la soulève et la transforme. L'’Elite est peu de chose en apparence, un morceau de levain, une pincée de sel. Mais en réalité, dès que ce levain est jeté dans la pâte, dès que ce sel sort de la salière pour se mêler aux aliments, ce levain et ce sel deviennent agents de fermentation et de saveur et déploient une influence décisive.
L'Elite façonne la masse. C’est sa fonction.
Le premier danger de l’Elite, avons-nous dit, est de trop s’assimiler à la masse et de Hotdre par conséquent quelque chose de sa supériorité,
de son intégrité, de sa valeur. Il y en à un se n
bo ©? LE SALUT PAR L'ÉLITE
cond, qui serait de trop se désintéresser de la .
masse, de se complaire en elle-même et d’oublier l’immense multitude qui meurt d'inanition spirituelle.
L’immense multitude est presque tout entière à reconquérir. Son ignorance en matière religieuse fait frémir. La presse la repaît de mensonges qui corrompent son esprit et son cœur, ses idées et ses mœurs. Les mauvais bergers la conduisent comme un troupeau qui va où on le mène. On abuse de sa crédulité, de ses passions, de ses souffrances pour la détourner des autels du vrai Dieu. Même la partie encore saine de la masse est affreusement menacée et elle sombrerait vite dans l’infidélité générale si elle n’était protégée, abritée et soigneusement réconfortée, Pour sauver la masse, un double travail est nécessaire, travail de conservation et travail de conquête. Et ce double travail incombe à qui, sinon à l’Elite? L’Elite est le sel qui assainit et le ferment qui soulève. Son rôle est d’atteindre, de pénétrer, d’améliorer la masse, de l’aider à ne pas tomber trop bas et à remonter un peu haut.
Quelques-uns parmi l’Elite pratiquent une espèce de snobisme et font bande à part sur les hauteurs de l’intellectualisme, loin des basses vallées où se traîne la masse besogneuse et médiocre. Ce ne sont pas des réalisateurs . très anxieux d’arracher à la mort les pauvres égarés qui se débattent sur le bord du gouffre, mais des alchimistes moins préoccupés de produire la vie que d’en décrire les lois. Au lieu de construire
: des ponts pour les voyageurs attardés, ils se con-
tentent de remuer beaucoup d'idées et de pro-
noncer beaucoup de paroles. La foule ne les
». connaît pas plus qu'ils ne la connaissent eux- | mêmes.
Quelques autres parmi l’Elite sont des timides qui redoutent le contact de la masse. Ils se résionent à suppotïter les choses, mais ils n’ont pas le courage de les influencer. Îls aiment mieux les petits cénacles bien fermés et embrasés du
feu sacré que les grandes cathédrales dont les
larges portes laissent tout passer et où l’on gèle. La foule leur fait peur et ils se tiennent à distance. Ils sont au rivage et ils y restent; à courir au secours des naufragés, ils risqueraient de faire naufrage et ils s’abstiennent.
S'il y a dans cette abstention beaucoup de timidité, n’y a-t-il pas aussi un peu d’égoïsme? Le progrès du Catholicisme dans les classes supérieures n’est pas contestable. Nombre de jgunes gens cultivés et chrétiens s’ingénient à établir sur la prière et sur l’étude les fondements de leur foi. C’est bien. Mais ont-ils le droit de jouir pour eux seuls du bonheur de croire et de rester insensibles à la misère morale et spirituelle du grand nombre qui ne croit plus à rien? L’Elite a-t-elle le droit de s’enfermer dans sa tour d'ivoire, de rester soi, et de laisser les autres aller à la dérive? Non. L’Elite n’est plus l'Elite quand elle ne pense qu’à elle-même.
Et quand elle se donne aux autres, elle accroît sa propre valeur, bien loin de la diminuer. C'est un fait d'expérience quotidienne. En communi-
quant nos convictions, nous en décuplons la puissance et nous les rendons indéracinables. En cherchant à convaincre sa mère, qui était une anglaise protestante, le jeune Montalembert devint un ardent catholique. En faisant du bien autour de nous, nous sommes payés de notre peine par un accroissement immédiat de vitalité morale et religieuse. Aidons l’Elite à gran-: dir un peu plus en valeur et en influence. Encore un mot.
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Aider lElite à grandir un peu plus en nombre.
La quantité est beaucoup moins nécessaire que la qualité. Un seul Curé d’Ars vaut plus que plusieurs centaines de prêtres médiocres. Les Apôtres n'étaient que douze pour aller à la conquête du monde. L’Elite sera toujours l’Elite, c'est-à-dire l'exception, le petit nombre, et pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut peser et non compter ceux qui la composent. Cependant si l’Elite pouvait devenir plus nombreuse, elle deviendrait plus influente et quelle chance de relèvement ce serait pour la masse, que sa propre pesanteur entraîne de plus en plus bas !
Or, il est parfaitement possible que l’Elite crandisse un peu plus en nombre. Est-ce que depuis presque un siècle nous ne voyons pas grossir à vue d’œil le groupe des catholiques
fidèles, fermement attachés à leur foi et très ardents à la propager ; le groupe des intellectuels, désabusés des orgueilleuses promesses de
la science, et sincèrement dévoués d’esprit, de
cœur, de parole et de plume, au christianisme ; le groupe des âmes ferventes qui sont sans doute des minorités éparses dans la nation, mais des minorités très vivantes et très agissantes ; le groupe enfin de la jeunesse catholique, vigoureuse, pleine de sève et d’entrain? Ne calomnions pas notre temps. Au fur et à mesure que la masse à flots pressés s’est éloignée de l’Evangile,, l'Elite toujours plus compacte s’est promoncée pour la cause religieuse et s’est adonnée à l’apostolat.
Et aujourd’hui si nous voulons nous en donner la peine et si nous savons nous y prendre, l’Elite nous manquera moins que jamais. Beaucoup de bons chrétiens sont prêts à devenir des apôtres. Il suffirait de leur en suggérer la pensée. Il suffirait d’un geste pour allumer en eux le feu sacré. Les nouveaux convertis sont généralement les plus ardents à convertir les autres. Leur foi ressuscitée devient aussitôt une foi conquérante, et ils expriment leur reconnaissance envers Dieu en lui ramenant ses enfants prodi-
gues, Il ne tient qu’à nous de grossir l’Elite,
en lui annexant de nouvelles unités de bon aloi et de qualité exquise.
N'est-ce pas bien nécessaire, opportun, urgent? Considérons ces quartiers populaires de nos grandes villes où grandit, sans aucune éducation religieuse, souvent sans baptême, sans
première communion, toute une population, enfants d'hier, jeunes gens d'aujourd'hui, hommes de demain. Considérons ces masses de travailleurs, enfermés dans l’usine ou dans la mine, qui ne connaissent de la religion que les calomnies, les outrages, dont la couvre chaque matin la presse impie. Considérons ces campagnes sans nombre où l’église, désertée, dresse au milieu du village indifférent son clocher presque muet. « Essayons d’interroger, a écrit le comte de Mun, cette foule anonyme qui porte, dans l'obscurité de son âme changeante, le se-. cret de l’avenir ; essayons de lui demander où elle va, sans Dieu, sans foi, sans idéal, déjà sans religion, bientôt sans famille, demain sans patrie ! Elle ne nous comprend pas ; elle parle une autre langue... » L’immense masse populaire, entièrement paganisée, grouille et végète à côté d’une minorité de catholiques, à côté d’une Elite d'excellents chrétiens...
Est-ce le prêtre tout seul qui va pénétrer, éclairer et convertir cette masse populaire Ne l’espérons pas. Si l’anticléricalisme des classes populaires a diminué, leur dédain de la religion, leur méconnaissance des problèmes essentiels de la destinée s’est accrue, et en présence de cette foule qui a perdu les uns après les autres ses derniers ferments chrétiens, les prêtres se sentent impuissants, l’insuffisance des effectifs du clergé est cruellement évidente. Que faire? Pour
Dienées : à l'insuffisance numérique des prêtres,
une Elite de laïques doit se mettre à l’œuvre et exercer parmi la masse une bienfaisante et gran-
dissante influence.
Avant tout il est nécessaire que l’Elite soit de qualité exquise. Aidons-la donc à grandir tou:
. jours un peu plus en valeur. Mais autant que possible aidons-la aussi à grandir toujours un
peu plus en nombre, car elle a tant de besogne à fournir, elle doit rayonner sur un si vaste domaine ! Dans la nation, dans la paroisse, dans la jeunesse, l’influence de l’Elite est décisive. Explorons cet intéressant sujet.
L’Elite qui parle.
L'Elite qui écrit.
L’Elite qui entraîne.
L’Elite qui se dévoue.
D v: L’Elite bourgeoise.
Cv L'Elite ouvrière. \