CHAPITRE PREMIER
« Dans une armée il n’y a pas de mauvais régiments, il n’y a que de mauvais colonels », affirmait Napoléon. En d’autres termes, l’armée vaut ce que * valent ses chefs et la valeur de l’Elite fait la valeur de la masse. Le salut par l’Elite : c’est la loi qui régit un peuple comme une armée. L’Elite qui parle, l’'Elite qui écrit, l’Elite qui entraîne, l’Elite qui se dévoue : l’avenir de la France et du monde est là et pas ailleurs.
Le talent a partout et toujours un immense prestige, une autorité incalculable. La masse qui a peu de pensées accepte toutes faites celles que lui donne un petit nombre d'hommes ïhstruits et savants. L'Elite qui sait parler et écrire détermine dans le monde des esprits tels courants d'idées salutaires ou pernicieuses, qui élèvent ou abaissent un peuple. C'est un fait d’expérience universelle.
La puissance du talent pour le mal ! Luther déchire l’Allemagne par ses pamphlets contre Rome. Calvin allume en France par ses écrits les guerres de religion. J.-J. Rousseau trace dans ses livres tout le plan de la Révolution. Quel mal n’a pas fait la
plume de Renan? Quelles idées faussées ont jailli des .
pages de tel et tel écrivain !
La puissance du talent pour le bien ! L’âme d’un. bouvier vaut celle d’un littérateur et d’un savant. Mais tandis qu’un bouvier peut être seul à se convertir, un savant et un littérateur en amènent d’autres avec eux. En Angleterre et ailleurs, la conversion et les écrits de Newman ont suscité des milliers de retours à la vérité.
On ne sait jamais jusqu'où peut aller la puissance du talent ! Tel ouvrier ne blasphémerait pas aujourd’hui, si tel philosophe du xvui” vu du xix° siècle n'avait jadis raillé la religion dans un salon de beaux-esprits ou dans un livre élégamment sceptique. De même les résurrections morales de demain et d’après-demain seront le résultat insoupçonné, mais certain, de bons mouvements venus d’en haut, mouvements suscités peut-être hier par l’enseignement magistral d’un Lacordaire, d’un Montalernbert, d’un Pasteur. Le talent porte loin, très loin. Par une série de ricochets inaperçus, l'allure de la masse se détermine d’après la tenue, la parole et la plume de l’Elite qui sait parler et qui sait écrire.
La parole d’abord, la parole privée, la parole publique, la parole sacrée, la parole laïque, autant de puissants moyens d'atteindre et de sauver la masse.
La parole privée.
L’Elite tient à sa disposition, comme tout Île
monde, la parole privée, et elle aurait tort de ne pas s’en servir toutes les fois que l’opportunité sem-
L'ÉLITE QUI PARLE 6r
ble le lui commander. La masse ne sait pas ou ne sait qu à moitié; elle vit dans le tunnel, dans la nuit et elle ne s’en doute même pas ; elle marche dans les ténèbres, et elle raisonne et se comporte comme si elle jouissait de la belle lumière du soleil. L’Elite possède la vérité. Elle n’a pas le droit de la garder pour soi comme un bien propre. Elle a 1e devoir de la transmettre comme un trésor commun à tant de frères, d'amis, de voisins, de contemporains qui ont perdu leur chemin et qui sont de pau- vres aveugles volontaires ou inconscients, allant dans la nuit qu'ils appellent le jour et dans la mort qu'ils appellent la vie, trébuchant au hasard de leurs pen- - sées et de leurs passions, buttant à chaque pas sur le mal ou sur la douleur, sans y rien comprendre. Beaucoup peut-être de ces malheureux sont prêts À écouter. Mais comment écouteront-ils si personne ne les prêche? Et qui les prêchera, sinon le petit nom- - bre de ceux qui possèdent la bonne nouvelle, sinon l'Elite croyante, instruite et fermement convaincue? Quelle puissance que la puissance de l'Elite qui parle, qui affirme, qui répète, qui proclame à satiété, ici et là, prudemment et courageusement, une vérité ide raison, une vérité de foi, une vérité de conscience, une vérité d'histoire telle que le vigoureux refrain de Péguy : « Il faut que France, il faut que chrétienté continue ! » Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée dans la conversation, le mécanisme de la contagion se déclenche, les interlocuteurs s’en vont avec une vérité en plus et peut-être un mensonge en moins, et peu à peu la masse conquise se met en marche vers des idées saines et de nobles résolutions, ÿ
IT 3 La parole publique.
Mais combien pius puissante est la parole publi-
que quand l’Elite sait s’en servir pour le bien et pour le vrai !
« Les Gaulois, a écrit César, aiment par-dessus tout
les choses de la guerre et l'élégance du langage, rem militarem et argute loqui. » Héritiers de nos ancêtres, nous possédons comme eux « ce goût inné qui rattache toute âme humaine au plus simple comme au plus profond de tous les arts », et la parole publique exerce sur nous un incomparable prestige. Ce prestige, hélas! n’est pas toujours inoffensif et trop souvent l’éloquence n’est qu’une semence de grandes erreurs qui préparent une moisson de grands désordres!
Bénie soit l’Elite quand, consciente de sa force et de son devoir, elle monte dans une chaire ou sur un escabeau pour émouvoir et passionner la foule en faveur de la religion, de la famille, de la patrie, de toutes les nobles causes !
Béni soit le professeur d'élite qui réalise à la lettre la sentence de Pasteur : « Un professeur ne doit jamais monter dans sa chaire sans se dire à luimême : Comment élèverai-je plus haut aujourd’hui l'esprit et le cœur de mes élèves? »
Béni soit le conférencier d'élite qui va à la foule, ayant dans la bouche et dans la main quelque chose
à lui porter, quelque chose qu’on ne tient point dans
les académies ou les bureaux de rédaction : une foi et une espérance |
Béni soit l’orateur d'élite qui s'adresse à un peuple dont il opère la délivrance ! Ame qui se donne encore plus que pensée qui s'exprime, O’Connel prend la parole, l'Irlande est son auditoire, la puissante Angleterre dresse les oreilles, l’éloquence du Libérateur oblige enfin le bourreau à dénouer les chaînes de la victime !
Béni soit l’orateur d'élite qui s'adresse à un siècle dont il connaît non seulement la mobilité et la marche capricieuse, mais encore les exigences et les - besoins légitimes !
A des hommes agités par de généreux enthousiasmes et de dangereux entraînements, Lacordaire ouvre les sources éternelles de l’idéal, de la liberté et de l'infini.
À des hommes déçus, désenchantés et sceptiques, Ravignan jette sa parole grave, majestueuse, ar- “dente : « Nous, Messieurs, nous croyons ! »
Devant des hommes qui adorent le bien-être, l’industrie, la science, la machine, le Père Félix préconise le progrès moral et religieux, sans lequel le progrès matériel n’est plus qu’une vaste débauche qui conduit un monde à la mort après l’avoir avili.
Devant des hommes qui viennent de subir les humiliations de la guerre étrangère et de la guerre civile, le P. Monsabré fait resplendir, pour les relever et leur montrer le chemin, la grande lumière évangélique, l’exposition magistrale du dogme catholique. -
Puis devant les hommes d’un siècle qui finit, Mgr