CHAPITRE IX
Les cités nouvelles et l'instruction. Principes en cette matière.
Dans les cités nouvelles, rien ne sera jugé plus important ni l'objet de plus de soin que l'enseignement de la jeunesse. Aussi faut-il insister sur la manière dont il sera compris et ordonné.
Voici d'abord les principes essentiels qui en seront l'âme et en commanderont toute la pratique. Ils peuvent se ramener aux cinq suivants : i" L'enseignement devra être intégral. — 2° Il sera chrétien, non point par une simple addition de l'instruction religieuse, mais par l'esprit qui l'animera tout entier. — 3^ Il sera vraiment libre, c'est-à-dire affranchi de tout programme officiel, jugé incorrect ou insuffisant, qui en gênerait le parfait épanouissement, — 4° Il sera poussé aussi loin que possible et dans toutes les directions que comporteront les capacités des sujets. — 5° L'enseignement des filles devra correspondre à celui des gar-
çons, c'est-à-dire ne pas lui être inférieur, tout en s'en distinguant essentiellement.
1° Et d'abord l'intégralité de l'enseignement que nous demandons ici est réclamée par la nature même de l'esprit humain, ouvert à toute vérité. Si nous ne vovons le tout de rien, puisque le mystère est au bout de toutes les voies, comme de toutes les séries d'interrogations, du moins nous ne connaissons rien qui ne nous parle de l'ensemble et n'excite en notre âme une curiosité universelle. Or il faut la satisfaire dans ce qu'elle a de légitime et de bon, de proportionné aux forces intellectuelles du jeune homme ou de l'enfant. Ce sera le meilleur et même le seul moyen d'assurer pour l'avenir un équilibre parfait entre toutes ses facultés, de prévenir les déformations intellectuelles et morales dont sont victimes si facilement les spécialistes et les professionnels.
• D'ailleurs le langage lui-même, qui est le principal objet des premières études, disons même qui fait toute la matière de la grammaire et des belleslettres, invite l'esprit et l'oblige à une certaine universalité de connaissances. La portée du langage, en effet, est sans limites ; il n'est rien qu'il ne doive exprimer, puisqu'il va aussi loin que l'idée et qu'il y a des idées de tout.
En apprenant de mieux en mieux sa langue
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maternelle, l'enfant découvrira donc une à une toutes les significations, et par là même toutes les idées. Par exemple ces mots : Dieu, âme, vertu, devoir, auront pour lui un sens, qui ira toujours s'éclaircissant. Il en sera de même pour tous les mots principaux qui reviennent le plus souvent dans le langage courant ou dans les lectures. Car il serait indigne d'un maître et contraire à toute éducation raisonnable de réduire la connaissance de la langue à une sorte de psittacisme, d'en chasser ridée qui en fait lame et la vie. Il faudra donc que l'enfant ait de bonne heure, avec des notions de morale, de religion, d'histoire religieuse et d'histoire nationale, des notions de droit, de médecine, d'hygiène, d'histoire naturelle, de physique, de chimie ; sans parler des leçons de choses et des leçons de la nature, qui lui seront prodiguées au jardin de famille et quand il ira s'ébattre, avec ses compagnons, sous l'œil du maître, dans les campagnes ensoleillées et riches déjà de toutes les récoltes.
Ces notions universelles, le jeune homme les développera selon son âge et ses moyens. Il est absurde, par exemple, que l'on n'apprenne le droit (droit privé, contrats, droit administratif, etc.) que dans les facultés de droit ; que l'on n'apprenne l'hygiène et la médecine que dans les facultés de
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. médecine, etc. L'enseignement sera donc intégral, du moins aux premiers degrés et jusqu'à ce qu'il soit nécessaire de le spécialiser. Avant de former des professionnels, on formera l'homme, et rien ne sera retranché de la culture générale nécessaire à cette formation.
20 En second lieu, l'enseignement sera intégralement chrétien. Nous n'admettons pas qu'il soit neutre : ni la vérité, qui est une, ni l'esprit curieux Gt logique de l'enfant et du jeune homme ne comportent cette neutralité. Il ne suffit pas non plus de juxtaposer l'enseignement religieux à l'enseignement profane, mais l'enseignement tout entier doit vivre d'un même esprit. Il n'y a guère que les mathématiques qui paraissent comporter une sorte de neutralité morale et religieuse ; et cependant ces connaissances si abstraites, si froides par ellesmêmes, ont prosterné des génies devant le Créateur, qui a soumis les mondes aussi bien que les atomes ^ux lois précises du nombre et de la mesure. - Mais dès qu'on étudie les sciences de la nature, «lies proclament les attributs divins : Cœli enarrajitgloriamDei ...Benediciteomnia opéra Domini Do7nino. Refuser d'entendre ce langage, c'est préparer son esprit au naturalisme et à l'incrédulité qui ^n est la suite.
A leur tour les lettres, la poésie, l'éloquence ne
peuvent faire abstraction de la morale et de la religion, sans se mettre au service du scepticisme^ qui les déshonore et s'en sert comme de formes vides et un pur symbolisme. Quant à l'histoire, à la philosophie et au droit, ils doivent nécessairement conclure pour ou contre la religion et la morale ; leur neutralité équivaudrait à une trahison.
Dans les cités nouvelles, les maîtres ne douteraient pas de ces principes, mais ils développeraient l'esprit chrétien dans les âmes de leurs disciples par toutes les vérités enseignées, de même que par tous leurs exemples.
3° Ensuite l'enseignement v serait libre. 11 ne s'agit pas maintenant d'une certaine liberté extérieure, d'ailleurs très précieuse, mais d'une liberté intime et peut-être plus nécessaire encore. Elle consiste dans l'affranchissement de programmes officiels, plus ou moins dépourvus de l'esprit et du sens chrétiens. C'est à ces programmes défectueux par les vérités qu'ils taisent et dont ils détournent l'attention, non moins que par les matières qui les encombrent ; c'est à l'idée qui a présidé à leur conception qu'il faut attribuer les échecs de l'enseignement public, depuis deux ou trois générations. N'en exceptons pas complètement les écoles chrétiennes.
Car ce n'est pas diminuer le mérite des maîtres
— io3 — chrétiens que d'observer, après tant d'autres, que leur action bienfaisante sur la génération qu'ils ont instruite n'a pas été en mesure de leur dévouement et de leurs efforts souvent héroïques. Ils ont semé et cultivé laborieusement, souvent dans les larmes, et la récolte s'est trouvée trop légère. C'est que, à leur insu, le ver rongeur s'était glissé dans les fruits et en avait corrompu la meilleure sève. Détachés de l'arbre nourricier, ces fruits ne se sont pas conservés, ils se sont aigris. Pour parler sans figure, il est arrivé que les Congrégations enseignantes, qui avaient d'ailleurs si bien mérité de l'Eglise et de la France, ont été persécutées, tantôt avec malice et tantôt avec inconscience, par la génération même qu'elles avaient élevée. Quelque grande que soit ici la part de l'ingratitude et de la méchanceté, ces vices trop naturels au cœur humain n'expliquent pas assez un pareil résultat. Il faut donc l'attribuer à l'enseignement lui-même, qui a manqué plus ou moins son but par l'effet des programmes et de la direction qui lui étaient imposés.
Est-ce à dire qu'il faudra répudier tout programme officiel, à quelque degré de l'enseignement que ce soit ? Ce serait impraticable et néanmoins à désirer, tant que l'Instruction publique obéira à un certain esprit et s'arrogera une direction qui ne lui appartient pas. Mais ce qui peut suffire et paraît indis-
pensable, c'est de soustraire à toute influence pernicieuse l'esprit des jeunes gens pendant toute la durée de leur première formation, qui s'étend jusqu'à la classe de philosophie inclusivement On ne les préparerait ensuite aux examens officiels qu'autant que cela leur serait nécessaire, et lorsqu'ils pourraient subir l'enseignement de certains maîtres et l'étude de certains programmes, sans rien perdre de leur indépendance intellectuelle chrétienne.
40 C'est encore les programmes officiels et la direction générale de l'instruction publique en France, plutôt que l'enseignement lui-même, qu'il faut accuser d'avoir multiplié le nombre des déclassés. Quoique plus intense et poussée plus loin que partout ailleurs, l'instruction donnée dans les cités nouvelles empêcherait plutôt qu'elle ne produirait ce résultat social si fâcheux. Toutes les facultés intellectuelles et morales de l'enfant ou du jeune homme v étant développées de concert, on décèlerait mieux toutes ses aptitudes particulières et par conséquent sa véritable vocation. Poussé au bout de ses forces et de ses moyens, taillé et mesuré pou? ainsi dire sur tous les côtés, il se classerait de luimême comme une pierre bien travaillée dans l'édifice social.
Ne craignons pas d'ériger en principe cette pléni-
^ io5 ^ tude de l'instruction pour tous les esprits, dans la même mesure où ils sont susceptibles de la recevoir. Il n'est pas de meilleur moyen, ni peut-être de plus indispensable, pour affermir le jeune homme dans sa foi, le rendre invulnérable aux traits de la mauvaise presse et de l'incrédulité, comme aussi pour créer, dans une démocratie telle que la nôtre, des citoyens vraiment indépendants, dignes d'exercer ce que l'on est convenu d'appeler leur part de souveraineté. Sans cette instruction, le peuple est à la merci des imposteurs et il passera tôt ou tard sous le joug. Loin donc de la redouter, nous fonderons sur elle toutes nos espérances dans les cités nouvelles. D'abord parce qu'elle sera toujours accompagnée de la formation morale, qui en sera le condiment et lui fera porter tous ses fruits. Ensuite, et en nous plaçant à un point de vue plutôt social, parce que le développement intégral de toutes les aptitudes range tous les hommes non plus sur une même échelle de valeur et de mérite, où des ambitions se disputent sans merci tous les degrés élevés, mais les dispose plutôt sur divers points d'une vaste ramification- Celle-ci est portée nécessairement sur une même base, mais elle n'est pas attirée vers les mêmes sommets, puisqu'elle se développe dans toutes les directions. Cette comparaison convient surtout à une démocratie. Il
— 10b — arrive donc qu'il n'y a pas de primauté sociale absolue, mais que chacun peut exceller dans un genre ou dans un ordre, tout en figurant modestement dans un autre et même en y servant humblement. En réalité, la société ne forme pas une seule hiérarchie, mais un ensemble de hiérarchies, qui se combinent et se mêlent, sans confusion, comme les branches et les rameaux d'un arbre immense.
Le parfait développement de toutes les aptitudes par l'instruction intégrale et poussée aussi loin que possible ne bouleverserait donc pas la société, mais tendrait plutôt à neutraliser les ambitions injustes et malfaisantes, à équilibrer entre elles toutes les professions et toutes les classes. Tous les esprits d'élite n'émigreraient pas de l'agriculture ou de l'industrie, par exemple, vers les professions libérales ; fnais chaque ordre social pousserait au sommet de sa hiérarchie son élite particulière. Associée aux autres, celle-ci s'appuierait sur les classes d'où elle serait sortie, non pour les dominer, mais pour les servir, selon le véritable concept de la démocratie chrétienne.
5° Un dernier principe à observer est celui d'une certaine séparation radicale entre l'instruction des garçons et celle des filles. Inutile de réfuter ici les prétentions d'un féminisme outrancier. Même en tolérant toutes les exceptions que l'on voudra, nous
— loy — n'érigerons jamais en principe que la femme puisse , aux mêmes titres naturels que l'homme exercer la médecine, fréquenter le barreau, rendre la justice, prendre part à tous les votes politiques, travailler au bureau ou à l'atelier. Sa place véritable est au foyer domestique, où elle est mieux honorée que partout ailleurs et règne à son tour véritablement ; son rôle n'est donc pas moindre précisément que celui de son époux, bien qu'elle lui soit subordonnée dans le gouvernement de la famille. Mais les devoirs particuliers de son sexe ne font point que son instruction soit nécessairement limitée et inférieure à celle de son mari et de ses frères. Il faut seulement que la culture générale dont elle est susceptible réponde toujours aux exigences de son sexe et à la délicatesse de ses sentiments, en même temps qu'à ses aptitudes personnelles et à sa vocation particulière.
Il suit de là que la culture morale et religieuse de la femme, notamment de la mère de famille, doit être aussi parfaite que possible : il n'est plus ici de distinction de rang, de sexe, ni de fortune. Mais les arts d'agrément et autres superfluités, qui peuvent être regardées dans certains milieux comme nécessaires, ne seront jamais sacrifiés à des connaissances pratiques telles que celles qui sont enseignées dans les écoles ménagères et contribuent directement à la prospérité de la famille.