CHAPITRE X
De l'enseignement à ses trois degrés. Enseignement professionnel.
Essayons maintenant de caractériser avec plus de précision l'enseignement qui, dans les cités nouvelles, contribuerait à leur prospérité et au renouvellement social.
L'enseignement primaire serait rigoureusement obligatoire ; et toutes les familles seraient même invitées à préparer et à compléter au foyer domestique les leçons de l'école. Il commencerait vers l'âge de 7 ans et s'étendrait jusque vers la 12' ou 1 3^ année, selon les cas. Sauf exception, il n'y aurait pas, pour la première enfance, d'école maternelle, les enfants devant rester aux soins de leurs parents.
En principe, l'enseignement serait gratuit ; mais ■on laisserait à la charge des familles les frais accessoires (cahiers, livres, etc.), réduits au minimum. Il serait donné par des maîtres et des maîtresses
— log — congréganistes ou par d'autres personnes pénétrées du même esprit chrétien et animées du même dévouement: Les sociétés fondatrices des cités et un peu plus tard les cités elles-mêmes ou les communes, le soutiendraient avec toute la libéralité que comporteraient leurs moyens. Elles en auraient la surveillance et la direction, d'accord avec l'autorité religieuse, à qui serait réservée la direction morale et chrétienne.
L'enseignement primaire serait très étendu, quoique élémentaire ; il ne souffrirait point de lacune. On enseignerait à l'enfant la grammaire, l'orthographe, l'arithmétique, etc. : la grammaire, en la dépouillant de certaines abstractions purement logiques et prématurées ; l'orthographe, sans insister outre mesure sur des cas difficiles à expliquer rationnellement ; l'arithmétique, à laquelle il faudrait joindre bientôt les théorèmes les plus pratiques de la géométrie élémentaire et les conclusions certaines de la science, toutes les fois qu'elles ont un sens pour l'esprit de l'enfant. C'est vers elles, en effets qu'il se porte spontanément, du premier coup, sans passer par les prémisses et autres moyens de démonstration. Celle-ci est un labeur réservé à un âge plus fort; et il importe que l'enfant goûte le fruit de la science avant qu'il soit capable de l'acquérir et de la cultiver lui-même.
Et puis surtout, au moyen du catéchisme, véritable théologie élémentaire, il sera initié sans retard et de plus en plus, selon la mesure de ses forces, à toutes les connaissances morales, religieuses, sociales, à l'art de se connaître lui-même et de se conduire.
Il faut ne jamais perdre de vue, dans renseignement primaire, cette universalité de son objet. Elle est exigée par la nature des jeunes esprits, éveillés par tous les sens à la fois et attirés dans toutes les directions. Il faut que de bonne heure l'enfant expérimente toutes ses aptitudes, de même que le corps exerce tous ses membres, qui, sans ce mouvement aussi bienfaisant qu'impérieux, risqueraient de languir et de s'atrophier. Au moyen du langage maternel, l'enfant se fait de toutes choses -des idées générales et confuses, mais qui chaque jour s'éclairciront davantage par le moyen de l'attention, de l'étude et de l'expérience. On -lui expliquera les principaux termes qu'il emploie ou qui servent à l'instruire ; on en commentera les définitions, comme on le ferait dans une Encyclopédie élémentaire, et on jettera ainsi dans son esprit les bases de toutes les connaissances. Rien n'est passionnant pour les âmes dévouées à la jeunesse comme cet enseignement élémentaire, superficiel et profond à divers égards, qui contient déjà en
— 1 1 1 — ^^crme les vérités les plus sublimes dans tous les genres. Ces vérités circonscrivent, pourainsi dire, l'esprit humain : il peut bien les approfondir, mais sans jamais dissiper le mystère qui l'entoure. Ce qui fait surtout le charme de cet enseignement et explique son utilité incomparable, c'est qu'il s'adresse à une âme toute neuve. C'est bien la table rase, dont parlait Aristote ; et un maître chrétien ne saurait s'estimer trop heureux d'être appelé à y écrire les premières leçons de la raison et du Verbe même de Dieu.
L'enseignement primaire devra comprendre encore quelque culture esthétique : un certain art de la lecture et même de la déclamation ; la calligraphie, à laquelle on préférera cependant l'art d'écrire assez vite et très lisiblement. Il faudrait en finir avec l'écriture penchée, dite anglaise, et lui préférer une cursive plutôt droite et ronde.
Sans omettre le dessin ni la musique, on n'y insisterait que selon les aptitudes des sujets. Tous devraient déjà goûter quelque chose du beau style et des belles pensées, apprendre à réciter et à déclamer des morceaux choisis en vers ou en prose, qui conviendraient à leur âge, savoir chanter nos cantiques traditionnels, sans négliger les chants patriotiques, etc.
L'éducation physique comporterait les jeux de
course et autres exercices du jeune âge : la gymnastique serait plutôt remise à l'âge suivant, auquel conviennent des exercices plus violents. On veillerait à l'aérage et au bon éclairage des classes ; des précautions seraient prises pour prévenir les vices de la vue et les déformations de la taille ou les corriger ; bref, on ferait observer tous les préceptes de rhvgiène et en particulier ceux de la propreté.
Mais la formation morale serait prisée au-dessus de toutes les autres. Parents et maîtres s'attacheraient à faire de toute vérité inculquée aux jeunes esprits un principe de vertu. Car la vertu doit être semée avec les connaissances, qui permettent à l'amour du bien de s'enraciner profondément et de porter des fruits. Sans dissiper prématurément les ignorances de l'enfant, on le garderait de tout mauvais pli, des crédulités sottes et surtout de la fausse conscience On ne développerait que ses sentiments nobles ou justes : une émulation sans jalousie, un point d'honneur sans orgueil. On lui créerait ainsi un bon tempérament moral, où fleuriraient, avec une piété tendre et déjà éclairée, toutes les vertus personnelles, domestiques et sociales.
Viendrait ensuite l'enseignement secondaire, auquel seraient appelés en principe tous les enfants des cités chrétiennes. Mais on peut prévoir le cas
— ii3 — où des enfants, d'ailleurs bien doués pour les travaux manuels et capables d'y exceller, seraient peu aptes à recevoir cet enseignement. Appliqués aussitôt à quelque apprentissage, selon leur goût et le choix de leur famille, ils continueraient à profiter d'une foule de moyens de culture intellectuelle dont nous parlerons plus bas et pourraient, par leur vertu morale et leurs qualités professionnelles, devenir des ouvriers excellents, des artisans habiles ou des agriculteurs distingués.
L'enseignement secondaire s'étendrait en moyenne de la 12^ à la ly^ année. Il comprendrait, outre les matières de l'enseignement primaire, dont il serait le développement, l'étude du latin et même du grec, une connaissance assez détaillée de l'histoire religieuse et de l'histoire nationale, l'étude de quelque langue étrangère, suivant l'aptitude du sujet, et serait couronné par une excellente philosophie chrétienne. Celle-ci porterait d'autant mieux ses fruits qu'elle serait mieux préparée par tous les enseignements précédents etsurtoutparl'esprit dans lequel ils auraient été donnés.
Mais voici quelle serait la caractéristique principale de cet enseignement. Au cours des cinq ans qui lui seraient consacrés, les jeunes gens devraient apprendre sérieusement un ou plusieurs métiers,
tout au moins Tagriculture pratique *. A ces travaux manuels, destinés ordinairement à leur servir de gagne-pain, seraient consacrées généralement les heures de l'après-midi, celles du matin et des jours fériés étant réservées pour l'étude. Inutile d'insister sur l'utilité, disons même la nécessité, de joindre les travaux manuels à ceux de l'esprit, surtout quand il s'agit des jeunes gens des classes populaires. D'ailleurs les rois eux-mêmes exigent aujourd'hui cette alliance des arts mécaniques avec les arts libéraux dans l'éducation des jeunes princes. Au moyen âge, les grands ordres religieux imposaient à leurs membres le double travail des mains et de la pensée, sachant tout ce qu'il renferme de salutaire pour l'àme et pour le corps -.
Il nous suffit donc de montrer que cette introduction des travaux mécaniques ne nuirait pas autant qu'on serait d'abord tenté de le croire au progrès des études. Celles-ci, en effet, ontété encombrées
1 A cet enseignement professionnel correspondrait, pour les filles, celui de l'école ménagère. Tout en cultivant leur esprit, selon leurs aptitudes, elles apprendraient tout ce que doit savoir, pour la bonne tenue de sa maison, une mère de famille.
2 Voir, par exemple, ce que rappelle si bien M. Goyau à propos des anciens monastères. Autour du catholicisme social, 2' série.
— ii5 — par les programmes officiels, qui chargent l'esprit et la mémoire plutôt qu'ils ne cultivent la conscience et la raison. En les allégeant de ces matières inutiles, quand elles ne sont pas nuisibles, il resterait assez d'heures pour un enseignement sérieux et complet. Ajoutons qu'on éviterait ainsi tout surmenage et que par là on développerait également les forces de l'esprit et celles du corps.
Mais il est une autre considération qui nous' paraît nouvelle et très importante. Les méthodes pratiquées pour l'enseignement du latin et du grec sont trop lentes, sans être plus efficaces. D'ailleurs il faut renoncer, croyons-nous, à donner à l'ensemble de la jeunesse cultivée une connaissance approfondie des langues anciennes, du grec surtout. ■Cependant une connaissance sérieuse et même pratique de ces langues nous paraît indispensable ; et nous pourrions invoquer ici tout ce qu'on a dit et écrit de meilleur sur l'utilité des études classiques. Quant à la méthode qui permettrait d'apprendre plus vite et mieux qu'on ne l'a fait généralement jusqu'ici le latin et le grec, le latin surtout, nous l'exposerons ainsi :
On devrait apprendre parallèlement le dictionnaire et la grammaire de la langue latine, c'est-àdire la matière et la forme de la langue, et même la matière avant la forme, comme il arrive pour la
— ii6 — langue maternelle. Dès la 2^ ou la 3^ année de l'étude du latin, l'enfant devrait connaître suffisamment les significations de 3 ou 4.000 mots, les plus importants, qui reviennent le plus souvent dans les auteurs classiques, avec la conjugaison ou la déclinaison qu'ils comportent. Alors, au lieu de consumer son temps dans des thèmes et autres exercices plus fastidieux qu'utiles, on mettrait entre ses mains certaines éditions de classiques, païens ou chrétiens, ceux-ci de préférence aux autres, qu'il ne devrait pas pourtant ignorer. Ces éditions donneraient en note, avec l'explication des cas trop difficiles, des idiotismes, etc., les sens de tous les mots qui ne feraient pas partie du répertoire possédé par l'élève et jugé suffisant. Il serait bon aussi de marquer dans ces éditions la quantité des syllabes : on apprendrait ainsi la prosodie en même temps que la grammaire. Ce qu'on demanderait surtout à l'enfant, ce serait une version habile et élégante ; ce qu'on lui procurerait, ce serait la connaissance pratique de nos meilleurs classiques etsurtout celledenos meilleurs auteurs ecclésiastiques. Ainsi entendue, l'étude des langues anciennes et des auteurs anciens formerait supérieurement l'esprit ; elle serait déjà un cours de littérature et surtout de morale et d'apologétique. Le français ne serait pas étudié pour le latin ou le grec, mais ces langues seraient étudiées
pour le français. Celui-ci pourrait être étudié également dans ses sources plus prochaines : on expliquerait par exemple la Chanson de Roland et l'histoire de saint Louis par le sire de Joinville. Et puis on accorderait une attention particulière au latin de l'Eglise, celui de la Vulgate et des Evangiles, du missel et du bréviaire, des hymnes, des proses, celui également de V Imitation de J.-C. et des grands scolastiques du moyen âge. Il serait loisible ensuite d'exercer les esprits les mieux doués à tourner des périodes latines à la manière de Cicéron, ou bien à frapper des vers comme ceux de Virgile et d'Horace.
Un mot encore sur les conditions de l'enseignement secondaire. On préférerait en principe les externats aux internats. Une seule cité bien déve loppée (de 2 à 3.ooo h.) pourrait suffire à alimenter un établissement, comme aussi un même établissement pourrait desservir plusieurs cités voisines. L'enseignement serait gratuit, et le prix de la pension ne représenterait que les frais de nourriture. Ces frais seraient plus ou moins allégés ou même couverts par le travail des jeunes gens, qui vaqueraient aux travaux de la campagne ou exerceraient déjà quelque industrie.
Reste l'enseignement supérieur, qui serait donné aux esprits les mieux doués pour l'étude approfondie des lettres, ou des sciences, de la médecine, du
— ii8 — droit. Un stage d'un an ou deux leur suffirait pour conquérir les grades officiels qui seraient exigés. Ils étudieraient ensuite auprès des Universités catholiques, qu'il faudrait créer, si elles n'existaient déjà. Cette élite de jeunes hommes brillerait bientôt dans toutes les professions libérales, tandis que leurs camarades de l'enseignement secondaire se disperseraient dans toutes les autres carrières sociales et pourraient y parvenir aux premiers rangs.
Car, outre l'enseignement des Universités, la jeunesse des cités chrétiennes profiterait, selon les cas, de toutes sortes d'enseignements professionnels ou spéciaux. Au premier rang serait l'enseignement de la théologie, qui grouperait les vocations ecclésiastiques ou religieuses. Elles seraient certainement nombreuses et de choix dans les cités chrétiennes. Ensuite toutes les industries exercées dans les cités chrétiennes auraient bientôt, sans parler de leurs écoles d'apprentissage, des écoles professionnelles supérieures. D'ailleurs la jeunesse des cités nouvelles ne craindrait point de concourir pour l'admission aux écoles officielles les plus vantées : Ecole polytechnique, Ecole Saint-Cyr, Ecole Normale, etc. Elle pénétrerait ainsi dans tout le corps social par toutes les sciences, par tous les arts, par toutes les industries ; loin de s'isoler du reste de la nation, elle l'envahirait comme un ferment énergique, pour la transformer.
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