‹ Le salut social par les cités chrétiennesChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII Le Cercle économique. Professions et carrières · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Le Cercle économique. Professions et carrières

Il y a de très utiles considérations à faire sur le Cefxie économique. Elles se présentent naturellement après ce qui a été dit de l'Organisation corporative. Mais d'abord que faut-il bien entendre par le cercle économique ?

Nous n'entendons pas précisément la division du travail, mais un mouvement circulaire et complet de richesses, produites et consommées, qui ne va pas sans la division du travail, poussée aussi loin que le comportent les progrès de l'industrie. Dans ce cercle, tout atelier, toute usine, tout producteur en un mot livre les richesses qu'il fait profession de créer et reçoit en retour et proportionnellement les produits qui lui sont nécessaires pour alimenter son travail et s'alimenter lui-même. Mais les intermédiaires sont d'ordinaire très nombreux, et l'échange peut se compliquer extrêmement. De là un cercle immense, lorsque Ton considère l'ensemble d'un pays au double point de vue de sa production et de sa consommation.

On peut néanmoins simplifier cette étude, en s'attachant à quelques points essentiels, qui éclairent tous les autres. Nous ne considérerons guère ici que les richesses proprement dites ou matérielles.

On conçoit très bien, par exemple, que la moitié ou même le tiers de la population d'un pays, vouée à la culture plus ou moins perfectionnée et intensive du sol, puisse produire toutes les denrées et autres choses nécessaires à ralimentation du pavs tout entier. Elk consommera donc la moitié ou le tiers de ses produits et livrera le reste à la circulation, pour se procurer les ressources ou les services qui lui sont nécessaires. Il en sera ainsi de toutes les industries, qui vont se ramifiant à l'infini.

L'agriculture, que nous avons considérée en bloc, comporte elle-même bien des ramifications : culture du blé et autres céréales, du vin. de la betterave, du café, de l'olivier, du coton, élevage des bestiaux, exploitation des forêts, culture maraîchère, etc. Il est même des économistes qui voudraient spécialiser davantage l'agriculture, l'industrialiser pour ainsi dire, en parquant ses spécialités dans les pays qui sont le plus favorables à leur production, et en proclamant le libre-échange absolu. Grave erreur, qui provient de la méconnaissance des besoins moraux de l'humanité et, par consé-

quent, de l'inintelligence de la fin de l'industrie et de la richesse elle-même !

Non seulement l'agriculture, mais encore l'industrie proprement dite, ne doit pas se spécialiser indéfiniment ; en d'autres termes, l'homme ne doit pas renoncer à une certaine culture générale, en s'adonnant à une spécialité quelconque. Ceci est vrai de la science et vrai aussi de l'industrie. Ouvriers et savants ne doivent laisser s'atrophier aucune de leurs aptitudes d'hommes pour devenir un rouage, une pièce plus ou moins rare et précieuse dans le mécanisme social. On ne peut, sous ce rapport, sacrifier l'individu à la société, disons plutôt à un être chimérique, décoré du nom pompeux de civilisation ou de progrès. Il n'y a pas de progrès véritable, en effet, sans les progrès individuels ; il n'y a pas de progrès véritable qui se subordonne la fin morale à laquelle l'individu a un droit absolu.

C'est pourquoi il est désirable que l'ouvrier de l'usine reste toujours en contact avec la nature et se livre, dans ses moments de loisir et de délassement, à quelque travail agricole. De même il est bon que le fermier, l'homme de la terre, renonce le moins possible à une certaine variété de culture. Qu'il ne se désintéresse pas non plus outre mesure de certaines industries, telles que la charpenterie, le charronnage, la maréchalerie, etc. D'ailleurs les

nécessités pratiques et ses intérêts le retiennent assez bien sur la pente malheureuse delà spécialité à outrance.

Il y a donc une foule d'industries qui ne doivent pas cesser d'être domestiques, tout en étant exercées justement par des spécialistes : couture et même confection des vêtements les plus indispensables, jardinage, cuisine et même la fabrication du pain, la préparation de certaines conserves, etc. Pour toutes ces petites industries, le cercle économique n'existe pas, dans bien des cas, et le producteur s'identifie même avec le consommateur.

Mais nous devons considérer ici les industries d'un pays tout entier, la production et la consommation de toutes les richesses dans un vaste cercle économique. Reprenant donc notre hypothèse, nous voyons les richesses agricoles, produites par la moitié ou même le tiers de la population totale, suffire à la population tout entière, en supposant que le pays se suffise à lui-même. Voici d'autre part les richesses minières et métallurgiques (charbons, minerais, métaux, etc.), toutes les richesses qui servent à l'habitation, à l'ameublement, à la nourriture, au bien-être, produites ou préparées par telle ou telle fraction de la population : un dixième, un centième ou beaucoup moins encore. Car il suffit. par exemple, de 3o à 40.000 typographes pour four-

-8;nir de livres, de revues, de journaux la France tout entière, sans compter une exportation fort appréciable. Quatre ou cinq sucreries, avec 5o ou 60.000 ouvriers, peuvent alimenter de sucre tout le pays et donner encore beaucoup à l'exportation. Les deux tiers ou les trois quarts des charbons qui nous sont nécessaires sont extraits par 160.000 mineurs. Un nombre relativement restreint de manufactures peuvent nous fournir les tissus de coton, de laine ou de fil qui habillent toute la France. Il est vrai que la seule industrie des transports occupe, quand elle ne les asservît pas, des centaines de mille hommes : employés de chemin de fer, conducteurs de toutes sortes de véhicules, cochers, mariniers et marins. Le grand et le petit commerce occupent également un grand nombre de négociants ou de spéculateurs, d'employés, de commis ou de commissionnaires, et de petits marchands.

Néanmoins, grâce au progrès des sciences et à l'emploi des machines, qui allègent tous les jours davantage le travail mécanique de l'homme, et quelle que soit l'exigence de nos besoins toujours croissants et souvent factices, la population valide d'un pays comme la France est loin d'être employée tout entière indispensablement à la production, à l'échange ou au transport des choses nécessaires à la vie. Le serait-elle, qu'elle devrait encore faire une

large part aux besoins de l'esprit '. Mais aujourd'hui le nombre des personnes affranchies, par leur situation de fortune ou par leur profession, de tout travail industriel ou agricole, comme aussi de toute occupation commerciale, est considérable, quoiqu'il v ait une quantité énorme de produits et d'efforts perdus, qui encombrent le cercle économique, s'ils ne le déforment, troublant la production, la circulation et la consommation normales des richesses.

Les vices ou les troubles économiques, considérés dans leur généralité, prennent divers noms, tels que ceux de parasitisme, de surproduction, de mévente, de chômage ou bien, au contraire, de surmenage, de grève, de crise. Ils tiennent parfois à des causes d'ordre phvsique plutôt qu'à des causes d'ordre moral. Néanmoins ils seraient souvent corrigés et au moins atténués par l'Organisation corporative, dont il a été parlé au chapitre précédent.

En vertu même de l'ordre économique qui en

< Allier les travaux du corps à ceux de l'esprit, ou réciproquement, sanctifier les uns et les autres par la prière et la contemplation, c'est ce qu'avaient admirablement compris et pratique' ces anciens moines, qui défrichèrent le sol français, en nous conservant le dépôt des lettres et des sciences. Ils ont à la fois colonise et civilisé l'Occident.

lierait le résultat, il n'y aurait plus, pour ainsi dire, d'efforts stériles ou mal concertés dans la production des richesses, plus de démarches inutiles ni d'injustice dans leur distribution et les achats, plus d'inégalités contre nature dans leur consommation ou leur emploi. Tout ce qui est nécessaire ou utile à la vie serait produit dans les meilleures conditions et arriverait par les meilleures voies à sa justedestination.Beaucoupde travaux et d'efforts matériels seraient économisés ; beaucoup d'autres seraient mieux répartis et allégés ; les travaux mécaniques seraient encore un besoin, un devoir, mais non plus une servitude qui déprime les facultés intellectuelles et morales; et enfin un plus grand nombre d'hommes pourraient se livrer principalement aux travaux de l'esprit, entrer dans les professions libérales, scientifiques, artistiques et autres. Leurs services, quand ils seraient de ceux qu'on rémunère par des honoraires — comme il arrive ou doit se faire pour les médecins, les artistes, les professeurs, les ministres du culte, etc. — rentreraient dans le cercle économique ou la circulation des richesses, qui doit comprendre aussi, au moins indirectement, les biens de l'esprit.

Or ces biens supérieurs peuvent toujours s'accroître ; et le progrès qui s'en alimente est sans fin. Il n'en est pas de même des biens matériels. Aussi

— go est-ce une grave erreur de donner pour fin dernière^ à l'activité de l'homme et à l'économie politique de produire, de transporter, d'échanger et de consommer le plus possible de biens matériels. Ces biens doivent se mesurer sur les justes nécessités de l'homme et non pas à son intempérance ou à ses autres passions, toujours insatiables. Qui oserait» par exemple, présenter comme un véritable progrès économique l'accroissement disproportionné du commerce et du débit des boissons alcooliques ?

En développant les véritables biens de l'esprit, on ramènerait donc les biens matériels à leur emploi bienfaisant, à leur légitime rôle ; et les progrès scientifiques, dont nous sommes les témoins émerveillés, n'aboutiraient pas à une agitation trop souvent fiévreuse et stérile, quand elle n'est pas malfaisante.

Mais puisque nous devons maintenant insister sur les biens matériels, on voit assez facilement qu'une organisation corporativeaurait mille moyens efiiicacesde parer aux principaux troubles économiques. Les difi'érendsentre patrons et ouvriers seraient souvent prévenus et toujours apaisés ; on éviterait mieux les insuffisances ou les excès de production et les crises de toute sorte. 11 y aurait toujours des movens de les atténuer : par exemple en diminuant momentanément les heures de travail ou en les

- gi — augmentant ; en avançant l'âge de la retraite, ou bien, au contraire, en demandant aux ouvriers une prolongation de service, qui leur serait avantageuse. C'est d'ailleurs ce qui se pratique déjà dans beaucoup d'administrations. Les chômages, surtout les chômages prolongés, seraient pourainsi dire impossibles. En tous cas, ils seraient singulièrement adoucis par la juxtaposition constante des cités ouvrières et des villages agricoles, qui est l'une des idées mères proposées dans cet ouvrage. Bien des travailleurs, en effet, pourraient passer des occupations industrielles aux occupations agricoles ou réciproquement, selon la saison ou les besoins du moment.

Ajoutons encore que les professions encombrées par suite de quelque découverte scientifique ou de quelqueautre révolution économique, seraient bientôt éclaircies, en dirigeant sur les professions mieux avantagées les nouveaux apprentis et même les ouvriers aptes à exercer plusieurs professions. Et parce que l'introduction de tout nouveau producteur dans le cercle économique, serait en même temps l'introduction d'un nouveau consommateur, l'accroissement de la population ouvrière ou agricole ne troublerait point l'ordre général, mais enrichirait seulement la société.

En résumé, nous échapperions à cet état social où mène le libéralisme écanomique, avec l'indivi-

dualisme antichrétien; cet état dont nous souffrons déjà, qui met en présence un monde enfiévré par le travail et une nuée de malheureux sans emploi ou incapables de gagner un salaire suffisant. L'armée de l'oisiveté, qui se confond si souvent avec -celle du paupérisme et. par d'autres côtés, avec celle du vice et de la débauche, serait dissoute et détruite; elle serait diminuée, en tout cas, de tous ceux qui consentiraient à vivre d'un travail honnête et convenablement rétribué. En inspirant plus de justice sociale et un meilleur ordre économique, la charité aurait assaini et rétabli sur ses bases la société tout entière. En même temps sous le nom d'aumône, avec une prodigalité plus grande que jamais et cette fois-ci égale à tous les besoins, elle continuerait à relever les plus malheureux, les plus déshérités ; ce qui est la partie la plus apparente et la mieux bénie, sinon la plus importante, de sa sublime tache. *

Cet idéal d'ordre et de prospérité économiques peut paraître chimérique, si on le considère indépendamment des movens efficaces de l'obtenir. Mais il ne le paraîtra plus, si on demande sa réalisation aux cités nouvelles.

Elles embrasseraient bien vite, avons-nous dit, — et ne fussent-elles qu'une centaine — à peu près tous les genres d'industrie. Fédérées entre elles,

elles se donneraient mutuellement une clientèle fidèle autant qu'honnête, s'assureraient ainsi les meilleurs débouchés et économiseraient déjà des frais de publicité, devenusaujourd'hui énormes et, disons même scandaleux, dans beaucoup de branches du commerce et de l'industrie. Elles réaliseraient ainsi, pour leur part, le cercle économique parfait que nous avons essayé d'esquisser.

Cette fédération des cités nouvelles ne menacerait personne; car les cités ne se devraient entre elles que la préférence réciproque ; elles écouleraient le surplus de leurs produits en dehors de la fédération et aux mêmes conditions rigoureuses de prix et de probité. Leur clientèle extérieure s'accroîtrait donc rapidement, en un temps surtout où la probité des fabricants et des marchands est si souvent problématique. Les cités nouvelles pratiqueraient, au contraire, une probité absolue, qui serait leur vertu distinctive au point de vue économique et entrerait dans l'âme même de leur institution. On profiterait donc à l'envi de la fédération, on demanderait à y entrer et elle étendrait progressivement, avec ses bienfaits d'ordre économique, ses bienfaits d'ordre moral à tout le monde du travail ; son organisation et son esprit deviendraient l'organisation et l'esprit de tout le pays lui-même. En tout cas et ne fussent-elles jamais qu'une élite dans la société.

•elles exerceraient une influence salutaire et prépondérante : ce levain évangélique parviendrait à transformer toute la masse '.

Un mot maintenant suffira sur les professions et les carrières, après toutes les explications précédentes. Par suite des méfaits du capitalisme et du libéralisme économique, toutes les carrières paraissent encombrées ; et il est de plus en plus difficile à celui qui est dépourvu de capital de gagner honnêtement son pain. La plaie du fonctionnarisme ronge le corps social : pour une place vacante, même médiocre et peu rétribuée, dix et peut-être •cent prétendants se présentent, avec références et patronage à l'appui. Pendant que toutes les administrations sont encombrées, de grandes usines menacent de se fermer et licencient déjà des centaines d'ouvriers, qui perdent brusquement leur ^agne-pain. Quant à la situation des pauvres femmes et des pauvres filles qui n'ont plus de famille ou qui n'en ont pas encore et doivent pourvoir à leurs besoins par leur seul travail, leur situation est malheureuse au delà de toute expression, comm.e

* Si 5o.ooo francs-maçons et un même nombre de juifs ou de protestants sectaires ont pu dominer la France et l'amener où elle est, que ne pourraient pas faire pour son salut quelques centaines seulement de cités chrétiennes!

€n témoignent maintes enquêtes douloureuses. D'autre part, on crie que l'agriculture manque de bras ; mais on aflirme, avec non moins d'assurance, qu'elle est incapable de nourrir ceux qui s'y adonnent K

* Comment concilier cette affirmation, au moins dans sa l^e'néraliié, avec les données suivantes de la statistique? Le revenu de l'agriculture française est, en définitive, nous dit-on, de II milliards 3oo millions. (A^. DictiotDiaire d'économie polit, de Léon Say, 1891. V° Production agricole, p. 640). En tous cas, on ne pense pas pouvoir l'abaisser au-dessous de 10 milliards 5oo millions, chiffre notablement inférieur aux évaluations officielles. En supposant que cette dernière somme soit partagée également entre les propriétaires du sol et les travailleurs agricoles — ce qui est, en principe, la loi même du métayage — les propriétaires fonciers toucheraient 5 milliards 25o millions, et les travailleurs une somme «gale. C'est-à-dire que le revenu de la propriété agricole dépasserait le 5 ° „, même en évaluant cette propriété à 100 milliards, ce qu'on ne nous accordera guère. Mais comment concilier cette conclusion avec l'affirmation courante que les revenus de la propriété agricole n'atteignent pas d'ordinaire le 3 ° „ et que l'exploitation de ces propriétés ■est souvent ruineuse ?

D'autre part, comme il reviendrait également aux travailleurs agricoles une somme de 5 milliards 25o millions, si nous supposons, pour nous en tenir à une vue d'ensemble, qu'il y ait 4 millions de familles agricoles de 4 ou 5 membres chacune, il reviendrait en moyenne plus de i.3oo francs à chaque famille. Et si celle-ci est propriétaire de tout le sol qu'elle peut cultiver, elle toucherait à titre de revenu du sol

En vérité, la France ne peut-elle plus nourrir ses enfants ; et ces deux mamelles que Sully appelait le labourage et le pastourage se seraient-elles taries ? Loin de là : car elles sont, au contraire, plus opulentes que jamais. Mais la France est tourmentée à la fois d'un excès de richesse et d'un excès de misère ; c'est-à-dire qu'elle souffre également du capitalisme et du paupérisme : elle gémit sous le double fléau moral et économique qui s'est abattu sur elle.

Il faut donc réorganiser le monde du travail et^ pour y réussir, créer d'abord les cités nouvelles. Là, toutes les capacités exerceraient une profession utile et convenablement rémunérée. Chacun ensuite pourrait y fournir sa carrière, améliorer graduellement son sort, monter même dans la hiérarchie sociale selon ses facultés, ses mérites et sa persévérance. D'ailleurs les plus petits en apparence n'y seraient pas les moins honorés ni les moins heu-

une nouvelle somme de i.3oo francs; ce qui porterait à plus de 2.600 francs ses ressources annuelles. S'il en était ainsi, la situation de l'agriculture serait, semble-t-il, assez prospère. Faut-il accuser la statistique ? Peut-être : rien ne trompe si facilement qu'une statistique. Mais nous accuserions plutôt le désordre moral et économique qui, de mille manières, souvent difficiles à démêler, empêche les producteur.s de percevoir les justes fruits de leurs travaux.

reux. Car, à la base de ces cités, il y aura l'instruction intégrale, la morale chrétienne sans diminution, en un mot l'esprit même del'Evangile, comme il sera expliqué aux chapitres suivants.

Page 1