CHAPITRE XII
La paroisse. Les confréries. Intensité de la vie paroissiale. Retraites, etc. Le culte extérieur. Les fêtes. Les arts religieux.
Le foyer où viendraient, sinon s'allumer, du moins s'entretenir toutes les vertus chrétiennes, serait la paroisse. Elle ne ferait qu'un avec la cité, au moins dans bien des cas; et il serait à désirer que la paroisse, la cité et la commune réunissent exactement les mêmes habitants *.
Quoi qu'il en soit, lorsque la cité ne formerait pas dès le début une paroisse, elle deviendrait bientôt une partie importante et modèle d'une paroisse déjà existante, avec laquelle elle fusionnerait plus ou moins parfaitement, si elle n'était appelée par la suite à former une paroisse distincte.
' Cet organisme, bien constitué, jouirait d'une vitalité et d'une force d'expansion incoercibles, comme le démontre notamment l'histoire glorieuse des paroisses du Canada français.
Nous considérerons donc la paroisse comme n'étant que la cité elle-même vivant de la vie religieuse.
Remarquons d'abord l'avantage qu'il y aurait à faire coïncider les limites des paroisses avec celles des cités. Celles-ci, ne devant pas comprendre ordinairement plus de 2 à 3.000 habitants, il s'ensuivrait que tous les habitants, bien connus les uns des autres et de leur commun pasteur, formeraient comme une même famille, vivant du même esprit, et unie par tous les liens d'une charité effective. Ainsi seraient évités les inconvénients dont souffrent gravement les paroisses populeuses des grandes villes, où la plupart des habitants, n'ayant avec l'église que des rapports trop rares, à l'occasion d'un baptême, d'un mariage ou de funérailles, finissent par abandonner toute pratique religieuse. Il aurait fallu, à mesure que s'accroissait le nombre des habitants, multiplier, sinon les paroisses, du moins les succursales ou chapelles de secours, où des prêtres zélés auraient entretenu des rapports fréquents avec les âmes à eux confiées. Ni les œuvres de bienfaisance, ni les chapelles de pure dévotion ne peuvent suppléer cette insuffisance des secours paroissiaux.
Dans les cités nouvelles, au contraire, le pasteur connaîtrait ses brebis et les appellerait chacune
par son nom : il les aimerait et en serait aimé. D'autre part, le nombre des paroissiens et surtout leur piété feraient que la vie paroissiale serait intense et jetterait le plus bel éclat;
Et d'abord les associations de toute sorte dont nous avons parlé : svndicats professionnels, cercles, sociétés musicales, etc., porteraient toujours un caractère religieux, en même temps qu'un caractère civil. Elles auraient donc, si elles se distinguaient suffisamment les unes des autres, leurs fêtes et autres manifestations pieuses qui leur seraient propres. Quelle que fût la forme que prît la vie sociale, elle serait toujours bénie, sanctifiée et embellie par le sentiment religieux et les cérémonies du culte.
Ensuite les habitants delà paroisse seraient groupés dans d'autres catégories selon leur âge, leur sexe ou leurs dévotions particulières : de là les confréries de jeunes tilles (Immaculée-Conception), des mères de famille (Rosaire) et autres associations strictement religieuses.
Il va sans dire que la liberté de conscience, entendue au meilleur sens du mot, serait parfaitement sauvegardée. Chacun userait des secours religieux selon ses goûts plus ou moins prononcés, respecterait la conduite d'autrui, sans se croire tenu d'y conformer la sienne. Mais tous, comme il a été dit en commençant, aimeraient Jésus-Christ et vou-
— i33 — draicnt le faire régner dans leur famille et la société comme sur leur personne, sincèrement, sans ostentation comme sans respect humain. La foi et la piété de chacun étant parfaitement éclairées, la plus grande liberté religieuse existerait dans les limites de la sincérité et du sens commun.
L'intensité de la vie paroissiale se manifesterait par l'assiduité aux offices, qui d'ailleurs attireraient par leur éclat, la belle exécution des cérémonies et des chants liturgiques. Elle se manifesterait non moins bien par une assistance nombreuse aux messes quotidiennes et la fréquentation des sacrements. Toutes les familles feraient la prière du soir ■en commun devant la petite chapelle domestique ; elles réciteraient le Benedicite et les grâces avant et après les repas, observeraient le repos du dimanche et les autres lois de l'Eglise dans toute la mesure du possible.
Tous aimeraient leur église paroissiale comme leur propre maison et la maison de leur Père commun, qui est au ciel. Ils prendraient à cœur sa belle tenue et son embellissement. Des places convenables, d'où l'on pourrait voir, autant que possible, toutes les cérémonies, et entendre toutes les prédications, y seraient ménagées pour tous ; elles seraient gratuites.
De même et toujours avec l'approbation de
l'Evêque, aucun honoraire particulier ne serait exigé pour les baptêmes, mariages, enterrements ordinaires. Mais tous les paroissiens seraient invités à contribuer aux frais du culte selon la mesure de leurs moyens. Il n'y aurait pas de fleurs ni de couronnes aux enterrements ; on y éviterait des différences de classes et un luxe exagérés. Il serait à désirer que les familles s'abstinssent d'élever des monuments funéraires somptueux sur les tombes : une croix avec une pierre portant les noms et quelques brèves indications devrait suffire. On réserverait ses libéralités pour les frais du culte, les œuvres, de charité et de bienfaisance : hospices^ orphelinats, missions étrangères, etc. Mais l'administration des cités nouvelles ferait en sorte que chaque famille pût acquérir à perpétuité et à très peu de frais un emplacement au cimetière pour les membres qu'elle pleure. 11 n'est pas tolérable que, dans une société chrétienne et démocratique, on refuse à l'homme du peuple un tombeau de famille : dans les cimetières urbains, en particulier, les riches seuls peuvent acquérir à très grands frais le coin de terre qui sera la dernière demeure de ceux qu'ils ont aimés. Le culte des trépassés fait partie de la religion chrétienne ; et, parce que dans les cités nouvelles, les morts y seraient particulièrement saintes et édifiantes, on ne saurait entourer les
restes des défunts de trop de respect et de vénération.
Parmi les sources de vie paroissiale, il faut signaler, outre les catéchismes et les prédications ordinaires du clergé, les stations de l'Avent et du Carême, les retraites particulières de certaines confréries, les belles cérémonies de la Première Communion et de la Confirmation. Dans ce milieu exceptionnellement cultivé, où une parole persuasive et éloquente serait si souvent entendue, l'éloquence de la chaire devrait avoir un accent particulier de noble simplicité et de zèle apostolique.
Une cause très efficace de sanctification et de progrès spirituel serait les retraites fermées. On les faciliterait périodiquement aux membres des divers groupes de la cité, en particulier aux jeunes gens et aux jeunes personnes, au moment de choisir définitivement une vocation . Des maisons de retraites leur seraient donc ouvertes par des religieux ou des religieuses, dans la cité ou aux environs ; et là, sous l'action de la grâce, le jeune homme sentirait s'il est appelé à servir Dieu et son pays dans le monde et dans telle ou telle profession séculière, ou bien dans la vie ecclésiastique ou même religieuse. La jeune fille choisirait, à son tour, entre les dévouements de la mère de famille et ceux de la religieuse
hospitalière, ou enseignante, ou même contemplative. Les hommes d'âge mûr viendraient aussi y retremper leur âme chrétienne, sinon tous les ans, du moins dans les grandes circonstances de la vie, après des deuils qui transforment toute une existence, au début d'entreprises difficiles pour lesquelles il faut recueillir toutes ses forces. Toujours on en sortirait meilleur, plus attaché à ses devoirs, mieux consolé de les remplir, plus capable de faire régner Jésus-Christ en soi-même et décidé à ne lui refuser aucun apostolat. De ces retraites, en efïet, sortiraient de vrais apôtres ; ils s'appliqueraient à sauver la société chrétienne avec plus d'ardeur que les sectaires n'en mettent à la perdre.
C'est dans ces retraites et la pratique quotidienne des sacrements et de la prière que la vie surnaturelle puiserait sa meilleure sève ; mais c'est dans les manifestations religieuses et surtout dans l'éclat des fêtes qu'elle témoignerait sa vigueur et deviendrait communicative. Nées spontanément des sentiments religieux de chacun, les fêtes chrétiennes les développent merveilleusement ; elles les enracinent et, par une sorte de contagion, les propagent chez ceux qui en sont témoins et ne les éprouvaient pas. La célébration des fêtes est donc un bienfait de premier ordre pour la société chrétienne en même temps qu'un devoir.
Aussi les cités nouvelles offriraient-elles souvent à Dieu, à leur Sauveur, leur seul véritable roi, l'hommage public de leur adoration et de leur reconnaissance ; et elles goûteraient déjà, en retour de leur fidélité, des joies pures, supérieures et enivrantes. Ces joies publiques et surnaturelles enlaceraient tous les âges et toutes les conditions sociales, pour les fondre dans un même amour chrétien et patriotique. Et lorsque, par exemple, s'avanceraient dans les belles avenues et les places publiques de la cité chrétienne, superbement pavoisée et décorée de fleurs, les longues théories des enfants et des jeunes flUes vêtues de blanc, puis la théorie moins nombreuse peut-être, mais plus touchante, des mères, précédant le Saint-Sacrement, source de toute vie, caché sous le dais étincelant des feux du soleil, suivi lui-même par les rangs pressés des hommes, marchant sous leurs bannières, pendant que leurs voix mâles alterneraient avec les fanfares joyeuses, un même sentiment religieux, invincible, débordant, remplirait tous les cœurs. Bien des larmes couleraient, de celles qu'on n'échangerait pas contre toutes les joies mensongères de la terre, parce que la joie intime qui les épanche est un avant-goût du ciel.
Tous les arts religieux contribueraient à relever le culte, à lui donner sa grandeur et son éclat ou à
— i38 — lui conserver sa dignité, en l'accompagnant dans ses diverses manifestations, tour à tour grandioses ou familières. On voit aussitôt, par exemple, quelle serait la part de la musique sacrée à l'orgue, au lutrin et dans tous les chœurs de chant invités à se faire entendre au cours des cérémonies religieuses.
Cette fidélité de l'art au culte ne devrait souffrir aucune exception. Le style des églises et tout ce qui contribue à leur ornement, les autels, les statues,, les tableaux, etc. devraient mériter l'approbation des artistes chrétiens et des esprits judicieux. Ils auraient aussi à exercer leur critique et leur surveillance sur l'orfèvrerie religieuse (calices, ciboires, ostensoirs, etc.), sur les ornements servant au culte; ils ne négligeraient pas non plus l'imagerie religieuse. Celle-ci, avec les" livres de piété et les paroissiens à la mode, tomberait également sous la censure des théologiens. Tous ensemble s'appliqueraient à épurer la piété et le culte.
Et puisque nous touchons à ces sujets si importants, sinon toujours au point de vue individuel, du moins au point de vue social, ajoutons encore que parmi les arts et les industries qui seraient à exercer d'abord dans les cités chrétiennes, il faudrait compter l'architecture, la sculpture, la peinture, l'orfèvrerie et l'imagerie religieuses, sans omettre la chasublerie et autres arts assez nombreux,
- ,39qui vivent de l'autel. Il serait injuste autant que déraisonnable, en effet, que les cités chrétiennes restassent longtemps tributaires d'un art plus ou moins païen, et surtout de vendeurs dont l'intention est parfois mauvaise et la probité si souvent équivoque.