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CHAPITRE XIII

Les ordres religieux. Clergé séculier et clergé régulier. Œuvres de charité. Assistance publique. Le paupérisme. Assistance par le travail. Œuvres de solidarité chrétienne.

La place des ordres religieux serait toute marquée dans les cités nouvelles, où leur présence, leurs prières et leur action seraient si bienfaisantes. Ils y recruteraient de nombreuses vocations.

Le peuple ne connaît pas assez tout ce que la France doit à la vie religieuse, dont les formes infiniment variées s'accommodent aux besoins de tou'es les conditions et de tous les siècles. Les bénédictins fécondèrent le sol français : on leur doit la plupart de ces monastères ou nioûtiers, abbayes, prieurés, etc.. qui devinrent des centres de culture, d'industrie et de civilisation. Au XIIL siècle, les communes, les corporations de métiers, le menu peuple furent grandement aidés dans l'œuvre de leur affranchissement par les ordres mendiants, l'ordre franciscain en particulier.

Sans les ordres militaires, l'Occident aurait probablement succombé sous les armes des mahométans ; et Ion sait ce qu'est devenu l'Orient sous leur domination. A chaque péril nouveau et pressant du peuple chrétien, à chaque hérésie, à chaque souffrance sociale, l'esprit religieux a opposé une élite d'âmes, qui se sont dévouées sans mesure avec une allégresse surnaturelle.

En ces derniers siècles surtout, les congrégations se sont multipliées avec une variété et une indépendance qui ont pu paraître désordonnées, mais où la spontanéité intarissable de la charité se mariait d'une manière touchante avec l'esprit ^chevaleresque de la race française. Soeurs hospitalières ou Sœurs enseignantes de toutes nuances. Sœurs de St- Vincent de Paul, Petites Sœurs des Pauvres, etc., ont semé toute la France, disons même ses colonies et au delà, des fleurs de leur charité et de leur apostolat. Car la France est ici la privilégiée des nations : elle engendre ces légions de missionnaires et de religieuses qui auraient fait la conquête chrétienne du monde entier, si les pouvoirs publics avaient toujours compris, avec leurs devoirs, leurs véritables intérêts.

Non seulement donc nous gémissons sur la persécution dont les ordres religieux sont momentanément l'objet; mais nous appelons de tous nos

vœux le jour où, connus et aimés comme ils doivent Tètre, ils rendront aux familles chrétiennes et à la société tout entière les services qu'on est en droit d'attendre d'eux et qu'ils n'ont pu rendre jusqu'ici qu'imparfaitement.

L'influence des ordres religieux, en eff"et, c'est l'influence même de Jésus-Christ et de son Eglise, -dont ils font partie essentielle. L'Evangile contient, avec des préceptes absolus, qui s'imposent uniformément à tous les chrétiens, des conseils de perfection, qui neregardentévidemmentqu'uneélite des serviteurs de Dieu. Mais interdire la pratique de ces conseils évangéliques, ce serait condamner l'Evangile lui-même. Ces conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance particulières, sont également des moyens de ne pas manquer aux préceptes essentiels qu'ils garantissent et des moyens d'accomplir ces préceptes dans toute leur perfection. De là le double caractère des engagements religieux. Ils sont à la fois un appui et un levier, un moyen de résistance et un moyen d'action, une arme défensive et une arme off^ensive. Ils sont un appui pour les âmes faibles, peut-être un refuge ouvert à leur détresse ; et ils sont un levier puissant, une arme sans pareille pour les âmes fortes. Que d'âmes faibles seraient tombées, sans la famille religieuse à laquelle elles s'étaient agrégées !

Kt que d'âmes fortes auraient vu échouer leurs plus belles œuvres et avorter leurs plus grandes entreprises, si elles n'avaient été merveilleusement soutenues ! Et puis quelles sont les âmes qui ne* soient à la fois et à divers égards faibles et fortes, quoique la mesure de cette faiblesse et de cette force soient très variables? Il importe de voir toujours ce double caractère des ordres religieux, si l'on veut comprendre leur nécessité et leur rendre pleine justice.

Leur place serait donc marquée dans les cités nouvelles, qu'ils pourraient même, dans bien des cas, être appelés à fonder directement. Dès lors quel merveilleux champ offert à leur activité !

Mais quelle que soit la part respective du clergé séculier et du clergé régulier dans la création des cités nouvelles, leur union devra toujours être aussi sincère qu'elle est nécessaire. Chacun d'eux a un rôle indispensable à remplir, celui que comporte son caractère. Limitée par la paroisse ou le diocèse, l'action du clergé séculier est strictement territoriale. Dès lors il est exposé à partager les préjugés du milieu, à subir des servitudes locales, à perdre ■de vue le caractère universel de la doctrine et de la piété chrétiennes, à se montrer moins réfractaire" aux tentatives d'isolement et de séparation, de schisme même. Mais, d'autre part, il est le seul.

du moins dans Tétat présent de l'Eglise de France^ qui évangélise et sanctifie par l'administration des sacrements toutes les classes de la société, les. riches et les pauvres, dans les villes et dans les. campagnes. Seul il atteint ou peut atteindre et remuer toute la masse du peuple chrétien.

Les ordres religieux, au contraire, atteignent plutôt certaines élites ou catégories; leur action est plus profonde, mais moins étendue : de là cette force sans égale, qui en fait les colonnes de l'Eglise, mais aussi leur situation précaire dans les temps troublés. Cette instabilité même, avec leur extension par toute la chrétienté, sans différence de territoire ni de race, leur donne un caractère plus marqué de catholicité. Ils sont naturellement les meilleurs défenseurs de l'unité de l'Eglise et de son universalité. Toutefois, comme chacun d'eux a un esprit qui lui est propre et poursuit une fin plus ou moins distincte, le clergé séculier occupe, à quelques égards, une position plus centrale : il sert de lien entre les divers ordres religieux, qui puisent d'ailleurs si souvent dans son sein, et peut les faire concourir tous à la perfection morale et chrétienne des peuples qui lui sont confiés, comme aussi à sa propre sanctification.

Car le clergé séculier ne peut que se fortifier en s'imprégnant lui-même de l'esprit religieux, et en

pratiquant les vertus spéciales qu'il engendre. Parmi ces vertus, il faut compter l'esprit de corps et l'union fraternelle. A ce point de vue, il serait à désirer que les prêtres d'un môme diocèse formassent une sorte de congrégation, ou plutôt une corporation véritable, unie par des liens très étroits. Cette union serait d'autant plus opportune que la réaction contre l'individualisme s'opère dans toutes les professions. Les corporations ecclésiastiques, formées par les prêtres de même diocèse, seraient particulièrement nécessairesau bien temporel et spirituel de leurs membres. Moins'^ laissés à euxmêmes, les jeunes prêtres seraient soutenus, dirigés, cultivés dans toute la mesure de leurs facultés et de leurs aptitudes : on tirerait le meilleur parti de leurs moyens naturels et de leur zèle apostolique, comme le font pour leurs membres les Ordres religieux. Et quant aux anciens dans le sacerdoce, ils se verraient mieux secondés, plus assurés de l'avenir de leurs paroisses et de leurs oeuvres, entourés de prévenances toutes filiales et d'une affection efficace, qui les accompagnerait dans les infirmités de la vieillesse et jusqu'à leur dernier jour.

Le clergé séculier et le clergé régulier, unis fraternellement, seraient secondés dans les cités chrétiennes par toutes les congrégations de religieux laïques et de religieuses vouées aux œuvres sociales.

Nous n'insisterons maintenant que sur les œuvres de charité ou d'assistance et quelques œuvres de solidarité chrétienne.

Dans les cités nouvelles, le rôle de la charité ne serait point diminué, mais agrandi, à la condition toutefois de ne pas circonscrire la charité dans l'aumône, mais de lui donner son sens le plus noble et le plus étendu. Il est clair, en effet, que dans les cités nouvelles, bien organisées, les individus et les familles ne tomberaient pour ainsi dire jamais à la charge de la charité publique. Grâce au patrimoine de famille, aux caisses de retraite pour la vieillesse et de secours en cas de maladie ou d'accident, nul ne serait jamais réduit à une complète détresse.

Nous sommes donc loin de regarder comme un signe de bien-être et de progrès dans une société le grand nombre des hospices, des orphelinats, des asiles pour les vieillards et autres refuges, créés d'ailleurs très heureusement par la charité chrétienne et regardés avec raison comme l'une des plus belles démonstrations des vertus sociales de l'Evangile. Mais, en principe, le vieillard doit être assisté avec amour par ses enfants et petits-enfants, qu'il comblera de ses bénédictions, en leur donnant l'exemple de la patience, en les instruisant de toutes les traditions de la famille et de son expé-

rience ; le malade doit être assisté par ses proches ; de même l'infirme, l'orphelin. Et si les familles ne peuvent se suffire, mieux vaut les aider à supporter leurs charges naturelles, qui leur sont bienfaisantes, que les en affranchir tout à fait. Rappeler ces principes, ce n'est point déprécier ni décourager la charité de ceux qui fondent ou soutiennent des hospices, des orphelinats et autres asiles, ni surtout amoindrir le mérite de ceux qui s'y consacrent au service de toutes les infortunes. C'est dire seulement que ces institutions charitables n'étant par elles-mêmes que des remèdes, il faudra toujours leur préférer la santé et rendre leur emploi le moins nécessaire possible. Or le seul moyen à cet effet, c'est d'appliquer toutes les lois d'une justice sociale vraiment chrétienne, inspirée par la plus sincère et la plus ardente charité.

Après ces explications, qui étaient nécessaires, nous sommes à l'aise pour dire qu'il y aurait, dans les cités chrétiennes ou plutôt dans leur voisinage, des hospices, des orphelinats et autres asiles, où seraient recueillies et soignées avec amour toutes les infortunes. Mais ces infortunes seraient surtout celles du dehors. Et à mesure que les cités chrétiennes se multiplieraient et étendraient leur influence, les misères de toute sorte décroîtraient en

nombre et en intensité ; et ce qu'il en resterait encore serait de mieux en mieux secouru et guéri. Viendrait peut-être le jour où les pouvoirs publics, mieux éclairés ou renouvelés par des élections vraiment démocratiques, confieraient l'administration des ressources immenses de l'Assistance publique * et des bureaux de bienfaisance à la charité chrétienne. Et alors disparaîtrait bientôt, sinon la misère, qui sera toujours un enseignement utile et une occasion d'admirables dévouements, du moins ce qu'elle a de contagieux et de malsain pour la société comme pour ceux qui l'endurent. Il y aurait encore des pauvres, vivantes images de Jésus-Christ, qui ne cesse de passer ainsi dans la société pour qu'elle lui donne des preuves d'amour et n'oublie pas le prix de la rédemption ; mais il n'y aurait plus de paupérisme. Celui-ci. en effet, est moins une leçon et une expiation qu'un châtiment. Il n'y aurait plus de malheureux sans résignation, blas-

' Les biens de l'Assistance publique s'élèvent à un milliard environ ; ses revenus oscillent entre 60 et 80 millions. Avec ces ressources, gaspillées en grande partie, une administration sage et vraiment charitable sustenterait, et rendrait presque heureuses, plus de 100.000 familles, soit plus de Soo.ooo personnes, dont beaucoup d'ailleurs ne tarderaient pas à se suffire et à reprendre dans la société une place utile.

phémant contre le sort, contre la société et contre Dieu.

A côté des institutions de charité proprement dite, il y aurait l'Assistance par le travail, qu'on s. préconisée avec raison dans ces derniers temps en la préférant à l'aumône donnée aveuglément, au risque d'encourager l'alcoolisme et la paresse. L'assistance par le travail demande elle-même un grand discernement et un véritable esprit de charité, pour ne pas dégénérer en exploitation de la misère ou en une nouvelle oppression, particulièrement odieuse, comme il est arrivé assez souvent dans les workhouse d'Angleterre, sorte de bagnes, institués à la suite de la confiscation des biens d'Eglise et du triomphe de la prétendue réforme.

On organiserait donc, à proximité de telle ou telle cité chrétienne, mais sans que ce voisinage pût nuire à aucun intérêt, des établissements pour assister les gens sans travail, nécessiteux de toute sorte, mais valides, vagabonds peut-être, etc. Moyennant un nombre convenable d'heures données à quelques travaux des plus simples (certains travaux agricoles, blanchissage du linge, sciage et préparation du bois de chauffage, etc.), on pourrait leur fournir le vivre et le couvert, les instruire et les évangéliser, leur enseigner ou leur réapprendre la vie chrétienne s'ils l'ont oubliée. Peut-être pour-

— i5o — rait-on leur apprendre un métier plus lucratif que ces travaux de circonstance, leur faire amasser quelques économies et leur donner les moyens d'occuper de nouveau une place utile dans la société.

Outre cette oeuvre, il y aurait place pour une foule d'autres, qui en différeraient extrêmement par leur caractère et la qualité des personnes qu'elles grouperaient ensemble. Le nom qui leur conviendrait ne serait pas celui d'assistance, mais plutôt de solidarité chrétienne. Telle serait, par exemple, l'œuvre suivante, qu'on peut imaginer entre plusieurs autres.

Beaucoup de personnes ordinairement âgées et n'avant, pour ainsi dire, plus de famille, mais disposant de ressources rigoureusement suffisantes, vivent plus ou moins péniblement dans les villes, avec la perspective d'une vieillesse moins clémente et plus dépourvue encore. Ce sont, par exemple» des veuves, d'anciennes institutrices ou personnes de service, de petites rentières. On créerait pour elles, à proximité d'une cité chrétienne, un établissement qui ne manquerait ni de confort ni d'agrément, où seraient disposés un nombre suffisant de petits appartements indépendants, avec jardin adjacent, ou donnant tout au moins sur de vastes jardins et un parc parfaitement entretenus. Une cha-

— i5i — pelle ; quelques salles communes, pour les réunions, les lectures, les conférences, la bibliothèque, etc. ; une cuisine commune, où l'on pourrait acheter tel ou tel mets ou même commander un repas, une infirmerie, une pharmacie, un lavoir, une salle de bains, etc., compléteraient l'établissement. Des Soeurs veilleraient au bon ordre et à tous les intérêts de cette communauté, qui pourrait compter cent ou deux cents personnes.

Chacune des pensionnaires, avec un faible revenu de 4 à 600 francs peut-être, qu'il serait relativement facile de se procurer par le placement d'un petit capital en rente viagère, pourrait payer une location convenable et suffire à ses besoins, qui seraient d'ordinaire fort modestes. D'ailleurs plusieurs d'entre elles pourraient se rendre utiles dans les travaux de l'établissement ou par des services de circonstance au dehors. Leur vie serait embellie et consolée par la religion et la piété, une culture intellectuelle et morale appropriée à leur état, les charmes d'une vie commune, qui s'allieraient très bien, selon les goûts particuliers, avec les charmes de la vie retirée. Leur vie cénobitique, pour ainsi dire, ne serait pas sans analogie avec celle de certains groupes religieux de l'ancien Orient chrétien.

Non seulement elles ne seraient à charge à personne, mais elles pourraient encore de leurs éco-

nomies et du travail de leurs mains, donner des vêtements aux pauvres, des ornements aux églises des missions, soutenir des orphelins qui seraient élevés peut-être dans un établissement voisin et qu'elles adopteraient de quelque manière, en se donnant la joie d'avoir des enfants spirituels.

D'autres œuvres analogues ou meilleures ne tarderaient pas à naître spontanément autour des cités chrétiennes, devenues les foyers d'une charité toujours éveillée et toujours ingénieuse.

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