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CHAPITRE XVIII L'armée nouvelle

Depuis les désastres de l'année terrible, la France a dû armer tous ses hommes valides : elles s'est imposé une loi militaire qu'elle n'aurait acceptée d'aucun pouvoir monarchique. Quelle serait notre force de résistance, dans le cas d'une nouvelle guerre, plus redoutable que celle qui nous fut si fatale ? Nous espérons qu'elle serait invincible. Néanmoins on ne saurait trop s'assurer la victoire ; €t puisque la force prime si souvent le droit dans les rapports internationaux, il faut que la France s'appuie autant sur l'une que sur l'autre.

Plusieurs estiment que, dans une guerre continentale entre les grandes puissances de l'Europe, la victoire n'appartiendrait pas aux armées les plus nombreuses, qui ne peuvent subsister longtemps ni se mouvoir avec facilité, mais aux armées les mieux disciplinées, les plus endurantes et les plus mobiles.

Il est donc désirable que la France, tout en s"assurant le concours armé et efficace de tous ses enfants,

— igi — au moment d'un danger suprême, puisse s'appuyer tout d'abord sur une armée d'élite, stable et parfaitement organisée, composée de soldats de carrière, rompus par conséquent à tous les travaux et à tous les exercices'de la guerre. On en sera mieux convaincu, si l'on considère que le tempérament fran- <;ais, qui est foncièrement militaire, ne prend néanmoinstoutesavaleurqu'avecl'exerciceet l'habitude; alors, sans rien perdre de sa fougue, qui est incomparable, il acquiert la ténacité, cette force impassible et indomptable qui distingua les vieilles troupes du premier Empire. Essayons de marquer les conditions d'ordre économique et d'ordre moral qui permettraient à la France de se créer cette armée nouvelle.

Elle serait recrutée parmi les jeunes gens et les jeunes hommes les plus robustes et les mieux doués au point de vue des autres qualités militaires. On exclurait absolument les hommes tarés ou indisciplinés. Une habitude condamnable est celle de confier des armes à des hommes indignes de les porter. Celui qui se rendrait coupable d'un crime serait exclu de l'armée et privé de la totalité ou d'une partie des droits acquis antérieurement. Après 25 ans de service, c'est-à-dire vers Tàge de 45 ans, tout soldat aurait droit à la concession d'un patrimoine, comme il a été dit ailleurs, et de plus à une

retraite personnelle d'au moins 3oo francs, qui pourrait être élevée selon son grade et ses mérites. On favoriserait, en outre, son établissement dans les colonies par des concessions de terrain et autres avantages particuliers.

Après trois ou quatre ans d'apprentissage militaire, les hommes seraient admis à se marier ; le mariage serait leur état normal, comme il est celui des marins et pécheurs de nos côtes, exposés à des dangers perpétuels, plus redoutables et plus meurtriers que ceux des champs de bataille. Ils habiteraient alors, avec leurs officiers, des cités militaires, analogues aux cités ouvrières dont nous avons assez longuement parlé ; chaque bataillon pourrait former une cité ; plusieurs cités voisines formeraient un régiment ou une brigade ou une division ; dans quelques cantons pourrait tenir à l'aise tout un corps d'armée. Ces cités seraient créées de préférence à proximité des frontières, le long des voies ferrées existantes ou à construire, de sorte qu'une mobilisation de troupes serait pour ainsi dire instantanée. Elles existeraient de même dans les colonies ; mais on choisirait toujours les meilleurs sites, les plus salubres et les plus favorables aux intérêts des troupes comme à ceux du pays.

Outre les exercices réguliers et les manoeuvres extraordinaires, les hommes s'adonneraient à tou-

- ,93 tes sortes de travaux agricoles ou industriels : l'oisiveté ne serait tolérée sous aucun prétexte. Toutes les professions ou à peu près seraient donc exercées dans les cités militaires ; l'agriculture en premier lieu ; les industries du bâtiment, du fer, de l'alimentation, de l'équipement, du meuble, etc. Les menus produits, en particulier les produits agricoles, resteraient la propriété de leurs auteurs ; les autres seraient versés aux magasins de l'armée, et la solde en serait augmentée en proportion. Les familles militaires suffiraient donc aisément à tous leurs besoins et pourraient même amasser quelques économies, venir en aide à des parents peu fortunés, etc. L'éducation des enfants y serait l'objet des plus grands soins ; rien ne serait négligé de ce qui peut contribuer à la culture intellectuelle et morale : écoles, cercles, conférences, bibliothèques, fêtes patriotiques et religieuses... Bref, les cités militaires n'auraient rien à envier aux cités ouvrières les plus prospères et jouiraient d'une protection spéciale de l'Etat. Grâce à une heureuse répartition des professions et des travaux, elles suffiraient à la plupart de leurs besoins : elles seraient donc beaucoup moins à charge à l'Etat que ne l'ont été jusqu'ici les armées permanentes.

Dans certains cas, on pourrait appliquer les hommes à des travaux d'utilité publique : construc-

tion d'un canal des Deux-Mers, places fortes, chemins de fer utiles à la défense nationale, etc. Qu'on se souvienne que les paysans romains furent les premiers soldats du monde et que beaucoup plus tard, au temps de l'Empire, les armées romaines excellaient dans les travaux de sièges, qui comprenaient alors une foule d'industries, et que leurs vétérans peuplaient les colonies, assises sur toutes les frontières.

L'armée nouvelle ne serait pas moins utile, pour ainsi dire, pendant la paix que pendant la guerre. Elle fournirait des colons admirables à toutes nos riches possessions, renouvellerait la population de nos campagnes sur certains points, où elle paraît s'éclaircir et même dégénérer. Formées à la discipline, initiées à tous les travaux de l'agriculture et de l'industrie, parfaitement instruites, animées d'un ardent patriotisme et de sentiments religieux élevés, les familles militaires, non moins fortes que celles qui créèrent le Canada, nous prépareraient une nouvelle France.

Etant données les conditions économiques dans lesquelles elle vivrait, l'armée nouvelle ne grèverait pas les finances publiques autant qu'on aurait pu le croire d'abord. En supposant qu'on enrôlât chaque année 25.ooo hommes et qu'il fallût capitaliser 5.000 francs pour assurer à chacun d'eux un patri-

- >95moine et une retraite après 25 ans, ou une retraite prématurée en cas d'infirmité ou d'accident, la dépense totale annuelle ne s'élèverait qu'à i25 millions. Or une levée annuelle de 25.ooo hommes donnerait tacilement une armée de Soo.ooo hommes.

Cette armée d'élite, une fois constituée — et elle le serait assez rapidement, si on levait dans les premières années 5o.ooo hommes au lieu de 25.ooo — il serait facile d'alléger considérablement les charges militaires qui pèsent aujourd'hui sur toute la population. Cet impjt militaire, qu'on n'évalue pas en argent, coûte en réalité des centaines de millions à toutes les classes de la société, particulièrement aux moins fortunées, dont les membres sont si souvent nécessaires à leurs familles et astreints néanmoins à plusieurs années de service. Or il suffirait désormais d'apprendre à toute la jeunesse valide les exercices militaires et les manœuvres les plus indispensables. Toute la cavalerie, toute l'artillerie, toutes les armes qui exigent une longue formation seraient laissées aux soldats de carrière, et l'on ne demanderait généralement aux autres qu'un service dans l'infanterie. Il suffirait donc de réunir successivement les contingents des diverses classes dans les cités militaires, véritables camps, où ils seraient exercés aux principales manœuvres, et rece-

— igô — vraient toute Tinstruction jugée indispensable. Dans le cas d'une invasion cfu territoire, tous les hommes ainsi exercés seraient encadrés dans l'armée principale, ou même encadrésdans plusieursarmées de réserve, dont les cadres seraient fournis par des vétérans (de 45 à 60 ans).

En résumé, on conserverait du régime militaire actuel tout ce qu'il peut offrir de bon : le devoir pour chacun de verser son sang, au besoin, pour la défense nationale ; l'esprit de discipline et de fraternité, qui résulte d'une vie commune sous les drapeaux. Mais on l'allégerait de ce qu'il offre de trop onéreux et même de gravement injuste pour certaines familles laborieuses, privées trop longtemps de leurs soutiens nécessaires. On ne serait plus fondé à reprocher à notre système militaire d'arracher la jeunesse à l'agriculture, en la faisant séjourner trop longtemps dans les villes, où ses goûts changent et parfois se dépravent. Aux casernes on substituerait généralement les cités militaires et les camps ; et le service, au lieu d'être un danger pour les mœurs, ne serait plus qu'une école de discipline, de patriotisme et de vertu.

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