CHAPITRE XIX Les colonies et les missions
Le domaine colonial de la France s'est accru beaucoup depuis un quart de siècle. Quels que soient les motifs qui décidèrent nos hommes politiques à entreprendre et à poursuivre ces expéditions lointaines si coûteuses, il faut applaudir les résultats.
Nos conquêtes ont été justes, glorieuses ; le sang français qui a coulé au Tonkin, à Madagascar, au coeur de l'Afrique, et qui avait coulé depuis longtemps en Algérie, était un sang généreux. Il a délivré les opprimés et fait reculer la barbarie, en même temps qu'il a étendu notre légitime influence. Les peuples sur lesquels flotte notre drapeau ont vu se lever pour eux des jours meilleurs ; délivrés plutôt que vaincus, ils nous bénissent, en apprenant à nous connaître, et peuvent devenir pour nous de précieux auxiliaires ; notre mission chrétienne et •civilisatrice sera magnifiquement récompensée, si nous savons bien la remplir.
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L'œuvre de la civilisation, en effet, ne consiste pas dans des guerres de pure conquête, ni dans ces exploitations égoïstes et cruelles auxquelles se 'livrent des vainqueurs mercantiles et sans idéal ; mais elle résulte des bienfaits et des services réciproques échangés entre deux peuples, dont le plus fort et le plus éclairé protège l'autre et l'élève à un état supérieur. La France a donc des clients innombrables et non des esclaves dans les différentes parties du monde ; et, en retour des avantages précieux qu'ils tiendront d'elle, ils accroîtront indéfiniment sa richesse et sa puissance.
Mais comment la France pourrait-elle suffire à ce rôle, si elle n'envoie dans toutes les contrées ouvertes à son influence une élite de sa population intelligente et industrieuse ? On ne colonise pas seulement avec des fonctionnaires et des armées de passage. Il nous faut donc des colons véritables, tantôt pour exploiter des terres nouvelles, d'une richesse inouïe, mais dépourvues d'habitants, et tantôt pour diriger et administrer des populations déjà denses, en les initiant à une civilisation supérieure.
Or c'est ici que les cités chrétiennes et les cités militaires, créées à leur image, seraient appelées à rendre des services de premier ordre, disons même indispensables. Etablies sur tous les points de notre
immense territoire colonial, à Madagascar, au Congo, au Dahomey, au Tonkin, sans parler de l'Algérie et delà Tunisie, lescités chrétiennes accommoderaient leur agriculture et leur industrie aux ressources du sol, aux nécessités du climat, aux besoins des populations, aux exigences des échanges avec la mère patrie. Elles augmenteraient notre commerce d'exportation et d'importation, dirigeraient toutes sortes d'entreprises industrielles et commerciales, pénétreraient les peuples voisins de leur influence et de leurs moeurs, répandraient notre langue, avec l'amour de la France et de la religion chrétienne.
De leur côté, les cités militaires formeraient comme un cordon protecteur sur les frontières menacées ; et, à mesure que ces frontières reculeraient, elles s'avanceraient elles-mêmes, faisant place à d'autres colons. Au besoin, elles s'échelonneraient comme des étapes à travers Jes contrées immenses de l'Asie et de l'Afrique, jalonnant les grandes routes qui traversent ces deux continents. Il n'en faudrait pas un grand nombre pour qu'une grande partie de la Chine, par exemple, fût soumise à l'influence française et désormais soustraite aux massacres afl'reux, aux excès de toute sorte, qui l'ont souillée pendant ces dernières années. Occupant tous les points stratégiques, toutes les capitales et
tous les ports, reliées entre elles par des voies sûres et peut-être bientôt par des chemins de fer, appuvées par une population indigène déjà chrétienne ou près de le devenir, qui les acclamerait comme leur salut, elles assureraient la paix et l'avenir de la civilisation dans ce vaste empire, désormais incapable de se gouverner lui-même.
La domination de l'Afrique serait plus facile encore.
11 va sans dire, et nous le supposons toujours. qu'on ne peut faire abstraction de l'influence chrétienne dans cette œuvre supérieure de civilisation universelle. Quels services nos missionnaires et nos religieux de tous ordres n'ont-ils pas rendus à l'Eglise et à la France sur tous les points du globe î Ils ont éclairé tous les peuples des lumières de l'Evangile, gagné les cœurs par les services les plus touchants rendus aux malades et aux infirmes, instruit les jeunes générations et donné des amis dévoués et reconnaissants à l'Eglise et à la France. Que n'auraient-ils pas fait, si le pouvoir les avait mieux compris ! Loin de chercher à les paralyser et à les détruire, il devrait favoriser leur action patriotique et religieuse.
Le missionnaire est toujours un messager de paix. Sil suit le conquérant, c'est pour adoucir la victoire, relever les vaincus, les éclairer et les gué-
rir. Et s'il précède les conquérants, il faut n'en accuser que l'injustice et la barbarie de ses persécuteurs. Son sang coule toujours le premier, avec celui de ses ouailles, sang salutaire et fécond, puisqu'il suscite de nouveaux chrétiens et sauve les peuples. Grâce à lui, les superstitions et les préjugés nationaux s'évanouissent, les haines de race et les vieilles rancunes font place à l'estime réciproque et à une amitié sincère : tous les peuples sur lesquels flotte notre drapeau nous seraient invinciblement attachés, s'ils étaient catholiques.
La cause des missions catholiques est donc liée à celle de la France. Cette alliance séculaire est d'autant plus étroite, que la France a fourni dans le passé et fournit encore aujourd'hui la plupart des missionnaires répandus dans les deux mondes. Loin de renier les meilleurs de ses enfants, elle concertera ses eff'orts avec les leurs, sûre de mériter par là une gloire sans tache et une prospérité sans reproche.