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CHAPITRE II Une cité nouvelle. Le point de vue moral

Le plan qui vient d'être tracé est chimérique, si l'on ne suppose chez ceux qui s'efforceront de le réaliser des intentions absolument chrétiennes et des qualités morales peu communes.

Aussi la Société commerciale qui entreprendra la création de la Cité nouvelle sera composée de chrétiens fermes et éclairés, qui subordonneront toujours, dans leur pensée, le but économique au but supérieur et moral. Cette Société devra même être aidée constamment par des religieux ou des prêtres qui. avec l'autorisation et les encouragements de l'Ordinaire, se dévoueront à la prospérité spirituelle de la Cité. Celle-ci, est-il besoin de le dire? formera dès l'origine comme une paroisse choisie et modèle, dont les développements et les progrès économiques seront toujours soutenus et garantis par la valeur intellectuelle et morale de tous ses membres.

Il est indispensable d'abord que tous les habitants, que Ton choisira de préférence parmi les

chefs de famille déjà nombreuses ou en voie de le devenir, acceptent de bon cœur les lois de l'Evangile et les enseignements bienfaisants de l'Eglise de Jésus-Christ. Des tierçaires déjà éprouvés, formeraient un excellent noyau de population vraiment chrétienne. Tout ce qui a été dit. ou écrit de meilleur sur les bienfaits sociaux qu'on peut espérer du Tiers-Ordre de Saint-François trouve ici son application K

Nous n'irons pas cependant jusqu'à exiger, si ce n'est peut-être en commençant, une foi ardente et une pratique sincère de toutes les lois de Dieu et de l'Eglise. On devra même éviter par-dessus tout ce qui ressemblerait de près ou de loin à l'hypocrisie. Mais il importe extrêmement et il pourra suffire que les chefs de famille et tous les habitants de la nouvelle Cité se déclarent loyalement les disciples et les amis de N.-S. J.-C, les partisans de sa doctrine rédemptrice, désireux de la mieux pratiquer plus tard, s'ils n'ont pas le courage de la pratiquer encore toute entière, voulant par conséquent que Jésus-Christ règne sur leur personne, dans leur famille, et que leurs enfants soient élevés dans

' Qu'il nous suffise de rappeler les encouragements que l.éon XIII n'a cessé de prodiguer au Tiers-Ordre, considéré comme principe de renouvellement social.

sa connaissance et son amour, heureux d'avoir une famille nombreuse et d'offrir ainsi à la patrie des membres utiles et à l'Eglise de bons chrétiens, comprenant que le véritable bonheur qu'on peut goûter sur la terre consiste avant tout dans la paix de la conscience et l'accomplissement du devoir, promettant par conséquent d'observer toujours les lois de la probité, de la morale, de l'honnêteté, avant horreur du blasphème, du sacrilège, ces crimes sociaux qui attirent les malédictions du ciel sur les sociétés.

Mais il sera bien entendu qu'ils sont et demeureront toujours absolument libres quant à la pratique extérieure des sacrements. Mieux vaut mille fois qu'ils s'abstiennent respectueusement que s'ils ne cédaient qu'à des considérations humaines. Il est nécessaire seulementqu'ilsacceptenten connaissance de cause la loi bienfaisante et les vertus sociales de l'Evangile.

Qu'ils soient donc bien persuadés qu'il n'y a pas de meilleur ni de plus indispensable élément de bonheur, même temporel, que la vertu. L'honnêteté, la probité, la tempérance, les bonnes moeurs, une bonne conscience, l'absence de toute méchanceté et de toute haine, la concorde dans la famille et entre concitoyens, la paix au dedans de soi-même et au dehors, une vie active, utile et bien remplie,

le développement harmonieux de toutes les aptitudes et de toutes les facultés que l'on a reçues de la nature et de la grâce : voilà les conditions du vrai bonheur en cette vie, aussi bien que dans l'autre.

Les pères et les mères de famille, en particulier, chercheront leur meilleure récompense dans leur fidélité réciproque et leur amitié inaltérable, dans l'amour de leur foyer et leur dévouement à leurs enfants, qui les honoreront plus tard et déjà les entoureront de leur tendre affection.

Ce serait une grave erreur de penser que, sur la terre, la paix et le bonheur sont possibles pour une société et ses membres en dehors de la religion et par la seule satisfaction des besoins et des passions.

Les passions sont insatiables et engendrent toutes sortes de maux : passions des hommes puissants, qui sont en proie à leur ambition, à leur cupidité, à leur orgueil ; passions de la foule, qui se rue vers les plaisirs grossiers et se laisse duper par des politiciens qui la corrompent pour mieux l'exploiter.

Toute réforme sociale est illusoire qui n'est inspirée par la morale chrétienne et ne tend à élever les mœurs publiques. La morale est la condition de tout progrès véritable et la fleur de la civilisation.

Elle empêche la science elle-même de se corrompre et de tout corrompre autour d'elle. Sans la

— 2b — morale, il faut renoncera toute amélioration sérieuse dans le sort des classes populaires ^.

Mais, avec la morale, les plus grandes réformes sociales, les plus beaux progrès cessent d'être chimériques ; et l'on peut dire, à cet égard encore, que tout est possible à celui qui croit en Jésus-Christ -, tout est possible à une démocratie vraiment chrétienne.

Certes, nous ne pouvons oublier que la faiblesse est inhérente à la nature humaine et que nulle société ne pourra jamais se soustraire complètement à des fautes morales très graves. Celles-ci menacent toujours de sévir dans son sein, comme des épidémies contagieuses, et prennent souvent les proportions du scandale. Mais, s"il est vrai que la santé morale est sujette à des maladies comme la

< « Que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes, sans lesquelles même les moyens suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces seront peu aptes à produire de salutaires résultats ». (Encycl.^ur la Condition des ouvriers, n. 69, dans Etudes sociales). — La question sociale n'est pas seulement économique, « elle est principalement morale et religieuse, et... pour ce même motif, elle doit être surtout résolue conformément à la loi morale et au jugement de la religion ». (Encycl. sur la Démocratie chrétienne).

* Omnia possibilia sunt credenti iMapc, IX, 22).

santé du corps, elle est susceptible aussi d'une prospérité au moins égale, qui ne dépend point de causes purement physiques, mais bien plutôt des bonnes volontés individuelles, du milieu social et de la bonne éducation.

Or, dans la Cité nouv-elle, comme on l'expliquera par la suite, l'éducation sera l'objet des plus grands soins ; l'instruction, toute pénétrée de l'esprit de l'Evangile, et poussée aussi loin que les aptitudes des sujets le permettront, tendra tout entière à leur perfection morale ; le cœur sera cultivé en même temps que l'esprit et formé à toutes les vertus familiales, patriotiques, sociales et religieuses ; une culture chrétienne intense, avec les qualités de choix qu'elle engendre ou développe, sera prodiguée à tous et ne manquera à aucun âge ; pour cette fin on aura recours à toutes sortes d'institutions utiles et opportunes : cercles d'études sociales, patfonages, confréries pieuses, conférences sur tous les objets capables d'instruire et d'élever les esprits, bibliothèques, etc. Les arts religieux et, en particulier, le théâtre religieux ne seront point négligés.

De ces divers avantages tous les habitants de la Cité nouvelle bénéficieront, mais surtout la jeunesse. Il est impossible que celle-ci, objet de tant de soins, sollicitée par tant de bons exemples, si bien instruite de ses devoirs et de ses véritables

intérêts, attirée par tout ce que la religion et le patriotisme offrent de plus beau et de plus pur, ne réalise pas à son tour et mieux encore peut-être que la génération précédente Tidéal de la société chrétienne.

C'est une loi certaine que la plupart des hommes obéissent toute leur vie aux influences de l'éducation et des exemples qu'ils ont reçus dès leur enfance '. L'instruction et l'éducation sont d'autant plus décisives pour le reste de la vie qu'elles ont été plus complètes et qu'elles répondaient mieux aux exigences du sujet, à ses légitimes aspirations et à toutes ses aptitudes. Les chrétiens qui fonderont les cités nouvelles auront donc une postérité nombreuse qui les honorera : elle ne sera pas indigne de ses ancêtres.

Quant aux exceptions malheureuses et même aux pires scandales qu'il faut prévoir, fussent-ils relativement fréquents dans la nouvelle société chrétienne, ils ne sauraient lui nuire gravement. Et cela pour deux raisons principales.

La première, c'est que les chutes ou les défections particulières, avec les scandales qui en résul-

' Proverbïum est : Adolescens juxta viam suam, etiam cum senuerit, non recedet ab ea (Pbov. XXII, 6).

tent, ne sont si funestes que par suite de l'ignorance des faibles ou de leur peu de foi. Or, dans les cités nouvelles, l'instruction scienti^que, sociale et religieuse étant supérieurement développée, mettra d'ordinaire les esprits droits et les coeurs sincères à l'abri des mauvais exemples et des tentatives de séduction.

Ensuite, ce qui a fait, dans le passé, que les sociétés chrétiennes ont tant souffert parfois des faiblesses et des trahisons de quelques-uns de leurs membres, c'est qu'elles ne pouvaient les retrancher que d'une manière violente. Au moyen âge, en particulier, comme il n'y avait pas de société en dehors de la société chrétienne, les membres insurgés ou pervers étaient châtiés, punis plus ou moins sévèrement, soumis à des corrections ou même à des supplices qui ont paru plus d'une fois aggraver le mal et les dangers que courait la société tout entière. En somme, la société chrétienne, en assumant la correction des méchants et la répression des incorrigibles, se frappait trop souvent elle-même. Il ne peut en être de même aujourd'hui. Mais ceux qui veulent rompre avec la société chrétienne ont toujours la faculté de renoncer à la liberté des enfants de Dieu, pour lui préférer une vie de licence et de désordre.

Ils quitteront donc la Cité chrétienne, ces enfants

— 3o prodigues ; ils ne seront pas accompagnés dans leur fuite par les malédictions de leurs frères, mais par une compassion immense. Ils se mêleront de nouveau à la société des libertins ou des incrédules, voire même des impies et des pires ennemis de l'Eglise. Mais ils ne pourront oublier, quoi qu'ils fassent, les bons exemples et les enseignements qu'ils auront reçus, les regrets qu'ils auront laissés et l'amour persévérant dont ils seront l'objet. Et la plupart d'entre eux. après avoir épuisé les vains plaisirs du vice et goûté aussi ses amertumes, reviendront humbles et repentants vers le père de famille, qui oubliera leurs fautes et les réconciliera avec leurs frères.

Et peut-être que leur repentir et leur pénitence toute volontaire fera plus de bien à la société chrétienne que leur scandale et leur désertion n'avaient fait de mal. Nos ennemis eux-mêmes, loin de nous accuser d'une prétendue intolérance, admireront cette mansuétude, cet esprit de miséricorde et de justice tout ensemble, cette charité en un mot. qui est l'esprit même de l'Evangile.

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