CHAPITRE XX La politique extérieure
Les' relations internationales, comme celles des citoyens d'une même nation, doivent être réglées par la morale et la justice, dont les préceptes sont absolus. Ils peuvent être expliqués et déterminés par les traités que réclament les intérêts communs des contractants ; mais ni la force ni le temps ne peuvent les abroger. Tout traité qui viole les principes essentiels du droit, est nul : il ne faut le subir que dans la mesure que comportent la prudence et la nécessité.
La France, rendue prospère et maîtresse d'ellemême, appuyée sur son armée et sûre du dévouement de tous ses enfants, se souviendrait de ces vérités et en éclairerait constamment sa politique extérieure. Puisque, dans l'état présent de l'Europe et dans l'absence d'une justice internationale, la force d'un peuple peut seule garantir son droit, elle se rendrait d'abord invincible sur son propre territoire et dans toutes ses colonies. Elle v parviendrait
facilement, si les mœurs chrétiennes reprenaient leur ascendant et permettaient les réformes qui ont été indiquées. Les hommes d'Etat continueraient d'ailleurs à lui conserver et à lui acquérir de précieuses alliances. Celles-ci seraient fondées sur une communauté d'intérêts, comme aussi sur de nobles sentiments d'humanité et de justice. On ne saurait trop protester, en effet, contre l'égoïsme cruel de certaines puissances contemporaines ; et puis, quoi qu'elles, fassent, elles n'arracheront pas du cœur des peuples l'amour de la justice, et c'est encore faire un acte de haute politique que de se constituer le défenseur des faibles et du droit.
La France ne craindrait donc point d'élever la voix dans le concert des puissances, contre toutes sortes d'injustices internationales, graves et évidentes. Elle userait alors de tout le prestige que lui donneraient sa force et ses alliances. Elle en appellerait invariablement à un arbitrage international et obligerait ainsi les puissances rapaces à se condamner elles-mêmes, en refusant les plus justes moyens de pacification. De grandes iniquités, qui déshonorent notre brillante et orgueilleuse civilisation, auraient pu êtr^ ainsi conjurées dans ces derniers temps : massacre des Arméniens, écrasement de la Grèce, guerre atroce contre les Boers, pour ne parler que des principales.
Toujours pacifique autant que généreuse dans ses intentions, la France pourrait être contrainte à la guerre : elle doit donc s'v préparer, tout en se gardant d'y être engagée par sa faute et de son fait. Mais certaines puissances, surtout l'Allemagne et l'Angleterre, s'v précipiteront fatalement, par l'excès même de développement de leur commerce et de leur industrie, joint à l'accroissement, d'ailleurs si avantageux, de leur population. Leur prospérité merveilleuse à tant d'égards, mais fondée sur des iniquités, est peut-être plus factice que réelle : elle paraît menacée de plus d'une catastrophe. Alors l'une ou l'autre de ces puissances et peut-être toutes les deux à la fois, nous attaqueraient sous quelque vain prétexte, pour satisfaire aux nécessités toujours croissantes de leur existence ; menacées de s'effondrer, elles chercheraient à nous entraîner du moins dans leur ruine. Il importe donc extrêmement que la France, alors, soit forte et invincible.
Elle le sera d'autant plus qu'elle aura mieux résolu chez elle les problèmes sociaux de l'heure présente : l'accord du capital et du travail, une juste proportion de l'industrie, de lagriculture et des professions libérales, l'union fraternelle de toutes les classes, l'équilibre de la population et des subsistances, etc. Or. malgré nos épreuves présentes, aucun peuple peut-être n'est aussi près que
nous de résoudre parfaitement et promptement ces redoutables problèmes. C'estdans leur solution, cependant, que git principalement le secilit de la puissance des nations.
Non, ce n'est pas un commerce colossal d'exportation et d'importation, ni une production industrielle énorme qui assureront à une nation le plus bel avenir, avec la primauté sur toutes les autres. Mais la nation la plus forte et dont le sort sera le plus enviable, sera celle qui pourra le mieux se suffire, qui équilibrera parfaitement tous ses moyenset toutes ses ressources, qui sera la plus intelligente, la plus généreuse, la mieux armée et la plus unie. Or, la France peut prochainement et sous tous ces rapports n'être la seconde d'aucune. Les puissances dont nous avons le plus à craindre une agression, sont toutes menacées par des crises redoutables, par quelque maladie mortelle, qu'elles ne pourront conjurer momentanément que par des guerres de rapine et de violences. L'unique moyen de garder la paix, c'est de rendre la guerre impossible, pour ainsi dire, par notre force redoutable, notre attitude digne et impassible, et par nos alliances.
C'est par les mêmes moyens, éminemment chrétiens, que nous pourrons obtenir la réparation de certaines injustices nationales, commises contre
nous ou contre la chrétienté tout entière. Nous voulons parler surtout de la possession injuste et odieuse de l'Alsace et de la Lorraine par l'Allemagne, et de l'occupation des Etats de l'Eglise par la monarchie de Savoie.
Car. pour parler d'abord de l'Alsace et de la Lorraine, nous n'admettons point que leur annexion violente soit justifiable. Sans parler des conditions iniques et frauduleuses dans lesquelles la guerre de 1870-71 fut déclarée et poursuivie, notre défaite ne conférait pas à la Prusse le droit d'incorporer ces provinces malgré la protestation énergique et persévérante de leurs habitants. La Prusse pouvait exiger des réparations, si elles lui étaient dues, et pourvoir autrement, s'il en était besoin, à la sécurité de ses frontières. Elle s'est même créé, par cette annexion brutale, les dangers les plus grands : c'est l'avis des hommes politiques que n'aveugle pas un faux patriotisme.
Faut-il conclure de là que la France doit se préparer à revendiquer par les armes les deux provinces perdues, et épier toutes les occasions d'attaquer avec succès son implacable adversaire? Nous aimons trop la paix, en même temps que le droit, pour souscrire à cette conclusion. L'annexion de l'Alsace et de la Lorraine a été un acte de violence ; mais nous ne disons pas que. pour réparer ce mal,
il faille courir au devant d'un malheur plus grand, ■celui de mettre aux prises deux puissantes nations •et de faire couler des torrents de sang.
Qu'il soit donc bien entendu que la France n'exigera point par la guerre la restitution des provinces enlevées, mais qu'elle usera de tous les autres moyens qui peuvent s'offrir. Ils ne seraient pas moins efficaces peut-être que la guerre la plus heureuse. Qu'on ne cesse donc de protester, avec prudence sans doute, mais avec persévérance, devant l'opinion publique, dans les congrès de la paix et dans les réunions des jurisconsultes, en rappelant les principes de droit moderne et chrétien qui condamnent cette annexion violente. Les protestations seraient d'autant plus efficaces, à la longue, que l'Etat français y serait, pour ainsi dire, étranger; qu'elles émaneraient des jurisconsultes les plus accrédités, des universités et autres corps savants.
Ensuite, bien des circonstances peuvent s'offrir, surtout si la France est très forte et si son concours est indispensable, où la Prusse serait amenée à se désister de ses prétentions. Dieu seul sait quelles épreuves peuvent menacer, dans un avenir prochain, tous les Etats allemands ; le socialisme et d'autres fléaux, que nous parviendrons les premiers à conjurer, il faut l'espérer, réduiront peutêtre nos adversaires à des extrémités fâcheuses.
Loin d'en abuser et d'y chercher une occasion de représailles, nous tendrons plutôt une main fraternelle. Mais il serait juste d'y mettre certaines conditions et, en retour d'une précieuse et peut-être indispensable coopération, d'exi,^er un acte de souveraine justice. Ce serait aussi un acte éminemment pacifique. Car le jour où l'Alsace et la Lorraine nous seraient restituées, la France et l'Allemagne, surtout si l'Allemagne devenait catholique en majorité, pourraient serrer les noeuds d'une alliance toute fraternelle.
Ce, serait une politique semblable que la France observerait avec l'Italie. L'affranchissement de Rome et la liberté absolue du Saint-Siège sont dus à toute la chrétienté et à la France en particulier. Mais ce n'est pas un devoir, ni surtout l'intention du Saint-Siège, d'entreprendre une guerre à cette fin. Il appartient néanmoins à la France de favoriser toute modification politique qui affranchirait l'Eglise, en rendant à l'Italie une paix durable et une véritable prospérité. Le Saint-Siège déterminerait d'ailleurs lui-même les conditions qu'il jugerait indispensables à son indépendance et à sa dignité.
En attendant, il est toujours bon de protester contre l'occupation injuste des Etats de l'Eglise,, de ne pas permettre à l'opinion d'oublier cette ini-
quité internationale, qu'il faudra réparer un jour, si les Etats européens veulent se garantir euxmêmes contre les révolutions, le démembrement et l'anarchie.
La paix du monde offrirait des garanties sérieuses de stabilité, si toutes les puissances se concertaient pour former un tribunal d'arbitrage, devant lequel il serait obligatoire de porter tous les différends internationaux. La présidence en serait justement décernée à la plus haute autorité morale, c'est-à-dire au Vicaire de Jésus-Christ. Dans l'état présent, l'Europe et, avec elle, les Deux-Mondes manquent de cette justice supérieure et organisée, dont l'absence fait injure à notre civilisation moderne. C'est à procurer cette création, qui assurerait la liberté de tous les pays et de tous les peuples, que devra travailler la France chrétienne.
On a objecté que ce tribunal international devrait recourir à la force pour faire respecter ses décisions, et que la guerre se trouverait ainsi au bout de cette prétendue voie de conciliation et de paix. Mais cette objection et autres semblables ne montrent point l'inutilité de ce tribunal supérieur. Et puis, il est faux que ses décisions arbitrales n'auraient d'autre sanction efficace que la guerre. En privant une puissance récalcitrante de certains avantages économiques (traités de commerce, usage des ports,
etc.), les autres pourraient la réduire à l'impossibilité de nuire et à la nécessité de respecter leurs communes décisions.