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CHAPITRE III

Avantages temporels pour les familles. Vie urbaine et vie champêtre. Une juste aisance.

Plaçons-nous de nouveau et plus longuement au point de vue économique, afin de remarquer les principaux avantages que les individus et les familles tireraient de la création et de la multiplication des cités nouvelles.

L'un des inconvénients les plus graves de l'accumulation de la population dans les centres urbains, c'est la privation à peu près complète de la vie champêtre, si favorable cependant, lorsqu'on sait en jouir, à la santé de l'âme comme à celle du corps. Dans l'état social présent, il n'y a guère que les familles riches qui puissent allier plus ou moins heureusement les avantages de la vie champêtre à ceux de la vie urbaine. A l'approche de l'hiver, on les voit accourir dans les capitales et les autres grandes villes, pour v jouir de tous les agréments, de toutes les relations que peut offrir, sinon une société d'élite, du moins la civilisation la plus raffinée. La belle saison les disperse ensuite dans les

villas, sur toutes les plages ou dans les sites pittoresques des pavs de montagnes.

Cette vie, qui évolue si facilement vers le cosmopolitisme, en détachant les familles opulentes du sol natal et des classes laborieuses, est moins enviable qu'elle ne le paraît; si elle n'est pas dépourvue d'avantages pour ceux qui ont les moyens de la choisir, elle ne va point sans inconvénients au point de vue moral et social. Il faut ajouter que tout ce qu'elle offre de meilleur et de vraiment désirable serait à la portée des plus humbles familles dans la cité nouvelle.

Groupées autour de leurs ateliers, de leurs églises, de leurs écoles de toute nature et autres établissements publics, mêlées à une population active, industrieuse, variée, d'une haute culture intellectuelle et morale, à proximité d'autres centres plus ou moins considérables, les familles jouiraient de tous les avantages de la \ie urbaine. D'autre part, comme chacune aurait la jouissance de son foyer et d'un jardin spacieux, le voisinage de la campagne, souvent même de la montagne et de la forêt, elle resterait toujours en contact avec la nature, qui fait tant de bien à l'homme, pour peu qu'il sache en goûter les charmes et en comprendre les leçons.

Quel enseignement, en effet, la nature ne nous donne-t-elle pas, chaque année, dans la variété des

saisons et de ses productions ! L'hiver étend partout son vaste manteau de neige immaculée, les arbres se cristallisent sous le givre et la nature semble se recueillir, en invitant l'homme à la méditation des vérités éternelles. Au printemps, nous assistons à un merveilleux changement de décor : partout la vie se produit sous mille formes puissantes ou gracieuses ; chaque jour voit s'épanouir de nouvelles fleurs, se nouer de nouveaux fruits, en attendant l'été et ses splendeurs, puis l'automne et l'abondance de ses fruits délicieux. C'est la récolte joyeuse qui termine l'année et récompense de persévérants labeurs.

Ces tableaux variés et ravissants, qui ouvrent l'âme à la poésie de la nature et la portent déjà vers le ciel, le travailleur qui est enfermé aujourd'hui dans nos villes manufacturières ou autres centres industriels, ne fait que les entrevoir; et les riches eux-mêmes qui désertent les villes pour fuir les chaleurs de ïéxé, n'en jouissent qu'imparfaitement. Mieux partagées que les uns et les autres seraient les familles de la cité nouvelle.

Les conditions de leur existence ne pourraient être meilleures au point de vue de la santé, alors que les conditions hygiéniques subies aujourd'hui par les classes laborieuses et même par des familles aisées, sont généralement si défectueuses. Et

pourtant, s'il est vrai que la santé, avec la vie, est le premier et le plus précieux des biens temporels, pourquoi la compromettre avec tant de facilité, souvent pour les motifs les plus futiles, disons même déshonnètes ? Pourquoi abréger de mille manières son existence et se préparer les maux les plus cuisants? Bien des souffrances et des infirmités dont on accuse, avec désespoir, la nature ou le sort, sont ainsi le fruit naturel et inévitable de la légèreté et de l'imprévoyance.

Pour nous en tenir maintenant au point précis qui nous occupe, on sait que la vie estdiminuée ou affaiblie par un séjour continu dans les grandes agglomérations urbaines; la population des grandes villes voit sa vitalité s'appauvrir, elle est sujette à des maladies particulièrement graves, fréquentes et irrémédiables; elle s'éteindrait bientôt, après quelques générations, si elle n'était constamment fortifiée et renouvelée par l'apport des populations rurales. Il faut donc autant que possible soustraire la masse populaire à ce séjour débilitant, qui l'atteint dans sa fécondité même, bien disséminer la population en tirant le meilleur parti des sites, du climat et du sol, créer partout des conditions hygiéniques nouvelles et supérieures.

Or y en aurait-il de plus favorables que celles qui seraient offertes à toutes les familles françaises

dans les cités nouvelles? Un jardin spacieux, s'ouvrant sur la campagne et attenant à la maison familiale, bien construite, bien aérée, ouverte largement et tour à tour aux chauds rayons du soleil et aux brises rafraîchissantes. Le jardin offrirait à la famille la variété de ses fruits et de ses autres productions ; les enfants aimeraient à s'y ébattre sous l'œil de la mère ou de l'aïeule ; le père y cultiverait quelques plates-bandes dans les moments de loisir laissés par le travail de l'usine ou de l'atelier. Sans insister sur les charmes de cette vie familiale, n'est-il pas évident qu'elle favoriserait également la santé de l'àme et celle du corps ?

Une autre conséquence très appréciable et liée à la précédente, serait une juste aisance, rendue possible à toutes les familles qui sauraient pratiquer également les vertus de travail, d'économie et de tempérance. Dans l'état social présent, nombre de personnes et de familles sont vouées fatalement à une existence besogneuse, parfois même misérable. C'est là cette misère imméi'itée que dénonce l'Encyclique Rerum novaî^um. A considérer même l'ouvrier des villes qui gagne un salaire normal, sur lequel il doit nourrir sa famille, il est loin ordinairement de jouir de la modeste aisance que sa condition devrait comporter. Et parce qu'on le voit quelquefois tomber dans certains excès, ou se

permettre de petites prodigalités (et quels sont ceux qui auraient le droit ici de lui jeter la première pierre?), on en conclut trop facilement que son salaire n'est insuffisant que par sa faute. En réalité, les dépenses inconsidérées et le luxe relatif - qu'on lui reproche parfois avec raison, sont compensés le plus souvent par bien des privations volontaires; et, outre celles-ci, il en reste encore de forcées et de véritablement injustes.

A qui persuadera-t-on. par exemple, qu'un ouvrier puisse, dans nos grandes villes, avec un salaire quotidien de 5 francs, vivre d'une manière honnête, digne d'un homme civilisé, d'un chrétien et d'un Français, et élever une famille nombreuse ? Qu'il V parvienne par des prodiges d'économie, de tempérance et d'abnégation, secondé par une épouse digne de lui, ou quimême aura su l'associer à son dévouement héroïque, cela se voit et n'est pas impossible. Mais on ne doit pas ériger l'héroïsme en loi ordinaire.

Ce qui est généralement impossible dans nos villes, deviendrait facile, au contraire, dans les cités nouvelles. Là, une famille ouvrière jouirait, pour un prix modique (de loo à 200 francs annuellement), d'un logement convenable, d'un jardin spacieux et productif, qui deviendraient même à brève échéance son entière propriété. Toutes les provi-

sions de bouche et autres objets de première nécessité seraient acquis au prix le plus bas, grâce à la société coopérative de consommation. En particulier le prix du pain de ménage, dans lequel entrerait toute la farine du froment, serait à peu près celui du blé, à poids égal ', soit en moyenne 0,20 c. le kilo. Le vin, l'huile, la viande, les pommes de terre et autres denrées seraient achetés directement aux propriétaires par la société de consommation et vendus en détail presque au prix de revient. Il en serait de même des étoffes, tissus, confections et autres marchandises que la Société achèterait en gros aux meilleurs fabricants. Grâce à une caisse de prêt, qui serait organisée, s'il était nécessaire, tous les menus achats se feraient au comptant. N'oublions pas que la Société ferait de préférence toutes ses emplettes aux fabricants ou producteurs des autres cités qui formeraient avec elle une même fédération. De là des services réciproques, en particulier l'économie des frais de publicité, qui ont pris, dans ces derniers temps, des proportions scandaleuses ; de là line confiance mutuelle et une probité commerciale inviolable, dont bénéficie-

' On sait que la farine absorbe en eau, pour devenir du pain, presque le tiers de son poids. Le prix du son représente à peu près les frais de mouture et de manutention.

raient également les producteurs et les consommateurs.

Si nous supposons maintenant, comme il est juste, que la famille ouvrière, placée dans les conditions morales que nous avons marquées, obéit à des habitudes d'économie et de tempérance • ; qu'elle s'interdit tout genre de luxe inutile et peu conforme à son état ; qu'elle préfère à de folles dépenses et à la satisfaction de vains caprices un bien-être véritable ; qu'elle sait tirer le meilleur parti de son jardin potager et de son fruitier, élever quelques volailles et peut-être quelque menu bétail ;

• Sans les vertus chre'iiennes, nous ne saurions trop le répeter, toute perspective de bien-être général pour la c'assc laborieuse est chimérique : « Admettons, en effet, qu'un salaire double soit accordé à ceux qui louent leur travail; admettons que la durée de ce travail soit réduite, admettons même que les vivres soient à bon marché : cependant, si l'ouvrier écoute ces doctrines qu'il entend exposer d'ordinaire, s'il suit ces exemples qui l'invitent à s'affranchir de tout respect envers la volonté divine et à adopter des mœurs dépravées, il arrivera nécessairement que ses biens et le fruit même de ses labeurs s'évanouiront. L'expérience et la pratique montrent qu'une existence étroite et misérable est le partage de la plupart des artisans qui, quoique ayant un travail d'assez courte durée et un salaire assez élevé, mènent cependant une vie corrompue et exempte de toute discipline. » (Enc. sur la Démocratie chrétienne. \

que ses membres, s'ils sont nombreux, jeunes gens et jeunes filles, savent déjà s'utiliser à l'ouvroir, à l'atelier ou dans les travaux domestiques, il est incontestable que cette famille, à moins d'épreuves exceptionnelle?, jouira d'un certain bien-être et disons même d'une véritable aisance.

Cette aisance, nous ne saurions trop le remarquer et le redire, suppose la pratique de bien des vertus, que nous avons déjà signalées pour la plupart. Mais, par une juste réciprocité, elle permet, de son côté, à toutes les vertus familiales de s'exercer en toute liberté, de se développer intégralement et de produire tous leurs effets. Le père et la mère pourront donc subvenir à tous les besoins de leurs enfants, comme c'est leur devoir strict ; et les enfants, à leur tour, par leur obéissance et leur affection, par les mille petits services qu'ils rendront à leurs parents ou à leurs frères et soeurs plus jeunes, paieront déjà leur dette de reconnaissance et s'initieront à toutes les vertus, à tous les dévouements qu'ils devront pratiquer plus tard.

Mais ce qu'il nous suffit de remarquer maintenant, c'est qu'à la base de toutes ces vertus familiales qui naissent d'une manière si charmante et font plus tard la grandeur des familles et des peuples, il y a une certaine aisance, une certaine suffi- Scince de biens temporels. Celle-ci n'exclut point,

loin de là, certaines privations volontaires et individuelles, qui sont comme le condiment de tout plaisir honnête et la source même du bien-être de la famille ; elles sont aux vertus familiales ce que la mortification est aux vertus envisagées comme chrétiennes et surnaturelles. Mais il reste cependant qu'une certaine aisance ou suffisance de biens est autant nécessaire à l'exercice des vertus domestiques que celles-ci sont nécessaires à cette aisance. Il faut donc la procurer par tous les moyens légitihies aux classes populaires. Et c'est là ce que Léon XIII rappelle en ces termes : « Sans nul doute, le bien commun, dont l'acquisition doit avoir pour eff"et de perfectionner les hommes, est principalement un bien moral. Mais, dans une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine abondance de biens extérieurs, dont l'usage est requis à rexercice de la vertu » •.

' Encyclique sur la Condition des ouvriers. Ces paroles soulignées sont de S. Thomas : De regimine principum. I ch. XV. Voir nos Etudes sociales précédées de l'Encyclique n. 40.

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