CHAPITRE IV
Le problème social de la natalité. Les causes du mal.
Sous le nom de natalité ou de dépopulation, un problème social excessivement grave pour la France s'est posé depuis quelques années ; et il semble bien qu'après avoir dépensé beaucoup de paroles et peu d'efforts, on s'est résigné à ne pouvoir le résoudre.
Il s'agit cependant de l'avenir national, de l'indépendance et de la vie même de la France.
La famille française, jadis si féconde, est frappée dans sa vitalité : c'est à peine si elle se soutient. Malgré les apports notables des étrangers, auxquels on facilite plus que de raison peut-être la naturalisation, le chiffre de la population demeure stationnaire en France ou ne progresse que faiblement, alors que les nations rivales ne cessent de croître et de multiplier K C'est un fait proclamé à chaque
1 Le dernier recensement quinquennal fait naître quelque espoir. La population française, dans les cinq dernières
recensement que la population de l'Allemagne s'accroît annuellement de cinq cent mille à un million d'habitants; qu'elle a gagné i6 millions depuis la guerre de 1870-71 et l'essor industriel et commercial qui en fut la suite pour les vainqueurs. Il est à prévoir, si ce mouvement continue, que la population de la France ne sera que la moitié de celle de l'Allemagne dans un avenir prochain et avant que disparaisse la génération présente.
De leur coté, l'Angleterre et surtout la Russie ont marché à pas de géants. La première a donné beaucoup à l'émigration, et les Etats-Unis, l'Australie, plusieurs provinces du Canada lui doivent la majeure partie de leur population. L'Italie fournit des colons nombreux aux deux Amériques et à d'autres contrées, tout en voyant sa population s'accroître rapidement ; près de cent mille Italiens sont fixés à Marseille ; beaucoup d'autres sont répandus sur notre littoral méditerranéen ou à l'intérieur, en Algérie et en Tunisie. L'Espagne a fourni en grande partie la population de l'Amérique du Sud; c'est d'Espagne que sont originaires la plu-
années ( 1896-1901 1 aurait augmenté de 400. coo âmes, soit de 80.000 par an. iMais combien cet accroissement est minime en comparaison de ceux de l'Allemagne, de la Russie, et même de l'Angleterre et de l'Italie.
part des colons européens de notre province d'Oran.
En résumé, la race française, dont la force d'expansion a été autrefois extraordinaire et représentait, sous Louis XIV et encore sous Napoléon I«'', à peu près le tiers de la population totale de l'Europe, n'en compte plus aujourd'hui que le dixième.
Cette constatation ne peut nous laisser indifférents ; car la première richesse d'une nation, son capital le plus indispensable est une population saine, vigoureuse et féconde. Mieux vaudrait pour la France, même en ne se plaçant qu'au point de vue économique, moins augmenter ses épargnes et nourrir plus d'enfants.
A ce sujet, une triste constatation s'impose. L'épargne française, qu'on peut évaluer annuellement de 5oo millions à i milliard de francs, qui vont le plus souvent féconder des entreprises étrangères, représente assez bien tout ce qui serait nécessaire pour l'entretien et l'éducation de ce nombre d'enfants qui manque à la France, pour que sa fécondité égale ou surpasse même celle de ses rivales. C'est, pour ainsi dire, sa propre chair qu'elle dévore comme Saturne, ou, si l'on préfère, qu'elle convertit en capitaux, qui tourneront finalement à sa perte sans le capital vivant.
Cet état de choses, en effet, est plein de dangers^
que Ton voit aussitôt et qu'il nous suffit de signaler : affaiblissement de nos colonies, trop dépourvues de colons français et ouvertes nécessairement à toutes les influences, à toutes les entreprises étrangères ; invasion lente du territoire français par des travailleurs, des industriels et des commerçants étrangers, qui fausseront l'esprit national, se substitueront insensiblement aux indigènes ou prépareront même des invasions violentes et le morcellement du territoire.
On ne saurait donc trop flétrir les stérilités coupables et systématiques qui exposent la nation à de pareils abaissements, à de pareils désastres.
Toutefois, en nous élevant ici. après tant d'autres, contre des vices si pernicieux pour la société tout entière, nous ne reconnaîtrons point à nos ennemis le droit de nous mépriser et de s'enorgueillir. La moralité des nations rivales n'est point, absolument parlant, supérieure à la nôtre. On le voit trop bien par les naissances illégitimes, les crimes et les désordres de toute nature constatés par les statistiques. Leur fécondité est moins une preuve de vertu qu'une marque d'insouciance. Nous ne saurions louer sans restriction les familles nombreuses où les liens se relâchent en se multipliant. où les parents se désintéressent trop facilement del'avenir de leurs enfants, qui. àleurtour. abandonnent volon-
tiers le toit paternel et se séparent sans regret et sans amour, dès qu'ils peuvent prendre leur essor. A cet égard, la famille française paraît généralement supérieure aux familles étrangères : l'esprit familial, qui en est l'àme, y est plus intime ; on y sent plus d'affection durable entre les membres, les liens de la fraternité y sont plus étroits.
Quoi qu'il en soit de ces circonstances atténuantes, que nous tenions à présenter, la France est gravement menacée dans un avenir prochain par la diminution de la natalité. Or il s'agit, maintenant, de spécifier les causes du mal et d'indiquer les remèdes pratiques et efficaces.
Les causes sont physiques ou morales ; plusieurs même sont fort complexes et présentent également ce double caractère. D'abord, une cause toute physique est l'accumulation de la population dans les villes, où elle perd de sa vigueur et de sa fécondité, comme nous l'avons déjà remarqué. Cette cause agit d'autant plus efficacement que les logements sont plus étroits et plus insalubres, la nourriture et les boissons plus falsifiées et insuflBsantes. Or ces conditions hygiéniques si défavorables pèsent principalement sur les familles pauvres et nombreuses, dont la misère est parfois sans mesure et contraste avec l'extrême opulence des heureux du jour et des parvenus.
La vigueur et la fécondité de la race sont peutêtre plus compromises encore par la démoralisation et toutes les maladies plus ou moins honteuses qui en sont la suite. Or les mauvaises mœurs sévissent particulièrement dans les villes encore, où les scandales abondent et les occasions de corruption et de débauche s'étalent si effrontément.
L'intempérance avec l'ivrognerie et surtout l'abus des liqueurs fortes, telles que l'absinthe, est aussi un fléau destructeur de la vitalité humaine ; il a été maintes fois dénoncé et poursuivi dans ces derniers temps, mais, en France du moins, sans succès suffisant. L'alcoolisme abrutit ses victimes et les frappe, en outre, dans leur postérité, quand il leur permet d'en avoir.
A la suite de ces vices grossiers, il en faut signaler de non moins désastreux : l'amour eff^réné du plaisir et un égoïsme monstrueux, qui fait qu'on ne recherche que des jouissances personnelles, préférant par exemple la vie du célibataire, trop souvent dissolu et séducteur, à celle du père de famille, ou n'acceptant qu'à demi les charges de la paternité, parce qu'il faudrait retrancher sur son bienêtre et renoncer au superflu.
Signalons aussi les causes qui sont plutôt d'ordre social et économique. Les mariages sont diff'érés trop longtemps ou même empêchés tout à fait,
parce que les jeunes hommes, avant de le contracter, veulent avoir conquis une certaine position sociale, qui soit à la hauteur de leur mérite ou de leur ambition. Dans certaines carrières, le mariage n'est guère regardé comme possible avant - 3o ou 35 ans, sinon plus tard. D'un autre côté, étant donné encore l'état de nos moeurs, bien différentes sur ce point des coutumes qui prévalent en Angleterre et en Amérique, ladot est considérée, dans bien des cas, comme indispensable à l'établissement de la jeune fille ; et cette exigence malheureuse prive le pavs d'un grand nombre d'excellentes mères de famille.
Enfin, lorsque les familles parviennent à se fonder dans les meilleures conditions de moralité et de fécondité, elles doivent compter encore avec les conditions économiques, d'où dépend le pain quotidien. Nous avons déjà remarqué qu'il est impossible d'ordinaire à l'ouvrier des grandes villes d'élever une famille nombreuse, s'il n'a pas d'autre ressource qu'un salaire moyen. Et parmi les familles bourgeoises qui tiennent à garder un certain rang social, tout en ne jouissant que d'une fortune médiocre, il est impossible de procurera de nombreux enfants l'éducation et l'instruction regardées, à tort ou à raison, comme leur étant indispensables. Dans l'état de nos mœurs et avec nos habitudes sociales,
rinsiruction d'un jeune homme, pour être complète, ne coûtera pas moins de 20 à So.ooo francs à sa famille ; et celle d'une jeune fille ne sera guère moins onéreuse. On s'explique dès lors que la natalité laisse plus à désirer encore chez les familles bourgeoises que chez les familles ouvrières.
Si l'on considère maintenant les familles agricoles, qui possèdent généralement le sol qu'elles cultivent, les prétentions des parents en faveur de leurs enfants seront moins élevées d'ordinaire. Mais ils désirent eux aussi — et ce désir en principe n'a rien que de légitime — laisser à leurs enfants une situation qui ne soit pas inférieure à la leur. De là, dans bien des cantons agricoles, d'ailleurs très riches, sur lesquels pourrait vivre largement une population plus dense, sévit le même mal redoutable qui frappe la population urbaine. Et il ne paraît pas que l'abrogation de la loi de partage des héritages et le rétablissement plus ou moins complet du droit d'aînesse, qui d'ailleurs répugne à nos moeurs, puisse être un remède suffisant à cet état de choses.
Bref, la proportion des fils uniques est vraiment trop nombreuse, dans les campagnes comme dans les villes et dans toutes les classes de la société. C'est pour lui qu'on réserve le patrimoine entier ; c'est sur lui que s'accumulent des dépenses et des
soins, qu'il eût mieux valu répartir entre plusieurs tètes. Avec des frères on lui aurait donné des amis et des soutiens, et non pas des rivaux. Cette fraternité, si enviable par elle-même, lui aurait procuré, en outre, une éducation plus forte, qui l'aurait mieux préparé à fournir une carrière honorable et utile.
Telles sont les causes que nous devions signaler. On n'en voit bien toute la gravité et toute la force que si on les additionne dans une vue d'ensemble. Il est évident, en effet, qu'elles s'unissent et se combinent de toute manière, et que, si on ne parvient à les dissocier pour les combattre une à une, le mal est incurable. Nous tâcherons donc de les dénouer, afin d'assigner à chacune son remède et de mieux les détruire.