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CHAPITRE V Les remèdes

Ces remèdes, nous les demanderons aux cités chrétiennes, à l'esprit qui les animera et en provoquera la multiplication, puis à l'état social et aux mœurs qu'elles ne tarderaient pas à créer dans le pays tout entier et dans toutes les classes de la nation.

Pour ce qui est d'abord de la désertion des campagnes et l'envahissement des villes par les populations rurales, qui y viennent gaspiller leur force et leur vitalité, la création des cités nouvelles serait le remède direct et efficace.

Et ici qu'on veuille bien ne pas outrer notre intention. Il ne s'agit pas précisément de dépeupler désormais les villes au profit des campagnes, mais seulement de hur enlever un excès de population, de les rendre plus salubres et plus habitables, soit pour ceux qui y ont fixé leur résidence, soit pour ceux qui n'v font que des séjours plus ou moins prolon- ■ gés. Les villes seraient donc embellies et enrichies <^ncore au lieu d'être désertées. Car loin de souhai-

- 5i ter leur décadence, il faut, au contraire, augmenter leur éclat, puisqu'elles sont et seront toujours des centres de lumière et de civilisation. Le sort des grandes nations a toujours été lié à celui des grandes capitales.

Quant aux cités nouvelles, c'est une population jeune, une population ouvrière qui les fondera principalement et en tirera les premiers avantages d'ordre physique et d'ordre moral. Sans que les populations urbaines actuelles diminuent sensiblement, il faudra donc que l'accroissement, et un accroissement rapide, se fasse désormais au profit des campagnes, c'est-à-dire des cités nouvelles, qui couvriront bientôttout le pays, comme d'un réseau, dont les mailles ne seront ni trop serrées ni trop larges. Parfaitement cultivé dans toutes ses parties, utilisé dans toutes ses richesses naturelles, le beau pays de France pourrait nourrir le double de la population actuelle ; et la fécondité de son sang généreux ne serait pas inférieure à celle de son zèle et de son apostolat.

Ce résultat serait assuré surtout par les bonnes moeurs. Celles-ci résultent facilement d'une bonne éducation, d'une instruction solide, des bons exemples donnés constamment par les parents et les jnaîtres, du milieu social et de l'opinion publique, xquand celle-ci n'accorde ses éloges qu'à la vertu et

réprouve hautement toutes les formes du vice et de l'immoralité ; enfin elle résulte encore et très efficacement de l'intérêt, lorsque l'inconduite mène évidemment à la ruine et à la pauvreté, aussi bien qu'au déshonneur et à la mésestime des honnêtes gens.

Or toutes ces causes de moralité agiront de concert dans les cités nouvelles. Une instruction solide et toute pénétrée de l'esprit de l'Evangile sera prodiguée à tous les âges et mesurée à la capacité des sujets ; une éducation intelligente et dévouée, les bons exemples, un juste point d'honneur, l'mfluence de toutes les autorités sociales faciliteront aux jeunes gens l'attachement au bien, la pratique de tous leurs devoirs et la persévérance. La jeunesse apprendra ainsi à observer la discipline ; elle acquerra cette maîtrise de soi-même, cette autonomie relative de la raison et de la volonté, sans lesquelles il n'est pas de vertu véritable. Car celle-ci résulte d'une intelligence éclairée et d'une bonne volonté ferme et spontanée, plutôt que des impulsions du dehors. Enfin, le jeune homme, à l'entrée de la vie, au moment où il choisira une carrière et fondera lui-même un foyer, sera invité à persévérer dans le bien par ses plus chers intérêts, puisque une juste aisance, la considération publique, la création d'une famille qui Thonorera et le ché-

rira seront précisément le fruit immédiatement attaché à la pratique de toutes les vertus sociales et domestiques.

Il ne saurait donc être question, dans les cités nouvelles, de ces vices grossiers, ni surtout de ces crimes effroyables qui déshonorent nos sociétés contemporaines: l'ivrognerie, l'alcoolisme n'y exciterait que le dégoût ; les crimes passionnels qui occupent trop souvent les tribunaux et remplissent les journaux affamés de nouvelles, à sensation, y seraient inconnus ou ne s'y rencontreraient que d'une manière tout exceptionnelle et comme des cas de tblie ; la considération publique et les suffrages populaires s'attacheraieat aux talents sérieux, aux vertus véritables, qui font la prospérité des familles et de la société. On y regarderait comme des qualités indispensables une religion sincère et éclairée, une probité inviolable, un patriotisme ardent, le dévouement à tous les intérêts publics. Le célibat égoïste et débauché, le charlatanisme financier ou politique y seraient dénoncés et devraient fuir devant le mépris public et les consciences outragées.

Mais revenons expressément à la question du mariage, si importante au point de vue social, de même qu'au point de vue individuel. Le mariage parfaitement honnête, alors 'surtout que Dieu lui

accorde une fécondité exceptionnelle, serait estimé presque à l'égal du célibat ecclésiastique ou religieux. Celui-ci a pour raison d'être un dévouement sans bornes à la religion et à la société chrétienne tout entière, sans distinction de familles; celui-là a pour but le dévouement absolu à une famille en particulier et la création, au sein de cette famille, de nouveaux citoyens et de nouveaux enfants de Dieu. Les parents, avec les autorités civiles et religieuses qui présideraient aux cités nouvelles, croiraient donc rendre de très grands services à la cause de l'Eglise et à celle de l'Etat, en veillant à ce que les mariages fussent contractés dans les meilleures conditions d'âge, de santé, d'aptitudes physiques et morales.

Comme on l'expliquera par la suite, tout jeune homme convenablement doué et élevé dans les cités nouvelles, arriverait à l'âge de 20 ans, ayant acquis une instruction solide et possédant à fond un ou plusieurs métiers manuels pour lui servir de gagne-pain. Avant 25 ans, il aurait satisfait au service militaire, aidé peut-être ses jeunes frères et ses jeunes soeurs et même amassé quelques économies, en employant les mutualités scolaires ou par d'autres movens. Il pourrait alors contracter mariage et serait susceptible de recevoir dans la cité qu'il habite ou dans une autre, où il consentirait à fixer

sa résidence, un lot de terrain et une maison qui deviendraient son foyer et son patrimoine, comme il a été dit. La jeune tille qui consentirait à devenir sa compagne, aurait été préparée de son côté non moins sérieusement à remplir tous ses devoirs d'épouse et de mère. Une bonne santé, une parfaite éducation, l'esprit d'ordre et d'économie, la connaissance pratique de tous les travaux du ménage, un trousseau qu'elle aurait confectionné elle-même, seraient une dot suffisante ; tout jeune homme des cités nouvelles tiendrait à honneur de n'en pas exiger d'autre... Et voilà déjà le remède à deux maux particulièrement nuisibles à la société : les mariages tardifs et la prétendue nécessité de la dot.

Nous répondons par là même au désir assez légitime des parents de ne pas laisser leur enfant dans une situation inférieure à la leur, et même de lui en créer une supérieure. Si nous considérons une famille nombreuse qui auraitacquis son patrimoine dans une des cités nouvelles, il sera possible à chacun des enfants, convenablement doué au point de vue physique et moral, de se créer à son tour un fover et une famille dans les mêmes conditions que ses père et mère. Sa condition serait donc égale à la leur; elle lui deviendrait même facilement supérieure, grâce à des économies ou à des bénéfices exceptionnels et à des héritages. Car l'avenir des

— 5(3 — familles serait ouvert à toutes sortes de progrès, et tout favoriserait leur ascension légitime.

Il est vrai que nous considérons ici une famille ouvrière et non pas les familles agricoles ni les familles bourgeoises. xMais qui peut promettre à ces dernières de ne jamais déchoir dans quelqu'un de leurs membres, si elles veulent rester fécondes et se perpétuer ? Et ne suffit-il pas au père de famille de transmettre à ses enfants des traditions de vertu, et les moy-cns de mener une existence honnête et utile, avec l'espoir d'améliorer son sort dans la mesure où le permettra la divine Pro^'idence? Elle prend soin du petit passereau : à plus forte raison veillera-t-elle sur l'enfant chrétien que protègent les bénédictions paternelles. Ne craignez donc pas, hommes de peu de foi ; et ne redoutez pas outre mesure pour vos enfants les luttes inévitables de la vie, les privations salutaires que vous avez dû endurer vous-même peut-être ou par lesquelles votre bien-être vous avait été mérité par vos ancêtres. Pour vos enfants, comme pour eux, les conditions de la vertu et du progrès moral sont restées les mêmes ; et il n'est permis à aucune génération de se reposer dans une jouissance stérile et une honteuse oisiveté.

Il nous reste à résoudre l'objection tirée du coût excessif de l'instruction et de l'éducation d'une

tamille nombreuse. Mais cette objection tombe d'elle-même, s'il s'agit des cités nouvelles, où les frais d'entretien et d'enseignement à tous les degrés et de toute nature seront réduits à leur minimum. Plus de luxe déplacé et inutile, plus de ces fantaisies coûteuses accordées aux enfants ou dont ils sont l'objet à leur grand détriment. Il faut les~ aimer tendrement, mais judicieusement, et sans en faire jamais de petites idoles ni de petits despotes.

Le père et la mère devront suffire ou à peu près à leur première éducation. D'ailleurs il n'est rien qui puisse leur être plus agréable ni plus utile à eux-mêmes que de satisfaire discrètement aux premières curiosités de leurs enfants, de leur enseigner les premiers éléments de la morale, de la religion, et même tout le catéchisme, de les former à réciter en famille leurs premières prières, etc. Si plus tard l'enfant embrasse la même profession que son père, il sera encore à son école et s'instruira de toute son expérience

Quant à l'instruction qu'on ne peut guère recevoir que dans les écoles, qu'il importe d'ailleurs de fréquenter pour y rencontrer des condisciples, des amis et des émules, nous avons dit qu'elle serait toujours gratuite ou fort peu onéreuse dans les cités nouvelles. Là les familles seront puissamment

aidées par les prêtres et les religieux enseignants, qui se recruteront si facilement et si bien dans les cités mêmes où ils exerceront leur apostolat. De là entre les familles et l'Eglise cette union intime, ces mutuels services qui contribueront également à la prospérité des familles, à l'élévation des caractères, à la sanctification des âmes et au bonheur public.

Nous aurions fini ce chapitre, si nous ne devions ajouter encore quelques considérations sur l'accroissement rapide de la population que nous constations chez certaines nations, et que nous désirerions pour la France, dans notre patriotisme.

Il est vrai que cet accroissement aura fatalement des limites. Elles ne sont pas loin d'être atteintes pour l'Angleterre, qui ne pourrait déjà plus subsister sans son commerce colossal et tire par là, de l'ancien et du nouveau continent, une quantité énorme de denrées et de matières premières. De même pour l'Allemagne, qui demande déjà à l'importation le tiers de ses céréales et se trouvera ainsi dans la nécessité de soutenir ou même d'augmenter son commerce extérieur par des moyens efficaces, pacifiques ou violents. Plusieurs contrées de l'Orient, en Chine et dans les Indes notamment, trop peuplées et trop pauvres pour pouvoir toujours se suffire, se voient dévastées périodiquement par des famines et des pestes effroyables. Le même

phénomène social s'est produit déjà, semble-t-iK dans les temps anciens, qui virent s'accumuler en Egypte, en Assyrie, à Rome et sur d'autres points des populations très denses, qui ont disparu depuis, moissonnées par la guerre ou détruites par d'autres fléaux. Faut-il rappeler qu'au moyen-âge la peste enlevait parfois sur certains points le quart et même la moitié de la population ? Les ravages des Mongols etdes Turcs furent plus meurtriers encore. Ces fléaux étaient d'épouvantables remèdes à l'excès de population, si tant est qu'il y eut jamais excès véritable.

Pour nous en tenir maintenant d'une manière précise au problème du juste équilibre de la population et des subsistances, il a été étudié par Malthus, qui n'en a pas donné la solution honnête et chrétienne. Aussi sa théorie est-elle justement incriminée. Quoi qu'il en soit du degré de sévérité qu'elle mérite, la France n'a pas, comme plusieurs de ses rivales, à se préoccuper de la solution pratique du problème dans un temps prochain. A l'heure présente, bien que l'agriculture ne soit pas assez protégée, la France suffit ou à peu près à ses besoins essentiels. Mieux cultivée, elle pourrait, comme il a été dit, nourrir une population beaucoup plus dense, surtout si celle-ci était plus frugale, plus tempérante et obéissait à des goûts supérieurs, si faciles à satisfaire dans une société cultivée.

Et puis la France s'est ouverte de vastes et riches possessions en Asie et en Afriqu-e. qui n'attendent que des colons industrieux et vaillants pour multiplier leurs produits de toute nature, enrichir leurs possesseurs et fortifier merveilleusement la mère patrie.

Mais si jamais, malgré les conditions exceptionnelles où elle se développe, le problème de l'équilibre des subsistances et de la population s'imposait à la France, elle en trouverait la solution dans la morale chrétienne, c'est-à-dire que les vocations supérieures de la vie religieuse et de l'apostolat se multiplieraient, sans que les mariages fussent moins saints ni moins féconds. Et c'est ainsi qu'à la condition d'être orienté du côté moral et surnaturel, le progrès social est toujours possible, sans luttes fratricides, qui entraînent tinalement la ruine des vainqueurs aussi bien que celle des vaincus.

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