CHAPITRE VII
Les Cités nouvelles et les syndicats. Unions professionnelles. Organisation corporative'.
La question des syndicats occupe beaucoup l'at- ■tention publique depuis quelques années, et on leur a demandé, non sans raison, la solution de la question sociale.
Cependant, depuis qu'ils se sont multipliés, à la suite de la loi de 1884, les syndicats n'ont répondu que médiocrement aux légitimes espérances qu'ils faisaient concevoir. Entre les mains des socialistes et des politiciens, ils sont devenus le plus souvent des instruments puissants de guerre sociale. Au lieu de s'unir dans une même association professionnelle, les patrons et les ouvriers ont formé des grou-
1 Cf. Henri Lorin : Organisation professionnelle, dans l'Association catholique du i5 juillet 1892. — P. de Pascal : Le régime corporatif et l'organisation du travail, 2 petits vol. de la Coliecùon Science et religion, Bloud, 1900. — Max TuRMANN : Le Catholicisme social depuis l'Encyclique Rerum novarum, chap. IV : L'Organisation professionnelle.
pes ennemis, qui sont entrés en lutte dans des grèves désastreuses. On a vu les syndicats socialistes exercer une tyrannie odieuse sur leurs propres membres et surtout sur les ouvriers qui refusaient de se laisser incorporer ou qui adhéraient à des syndicats animés d'un autre esprit*. Ils ont ainsi fomenté des haines et des désordres qui peuvent paraître les préludes d'une révolution sociale. Elle serait inévitable, si les syndicats socialistes parvenaient à enfermer dans leurs cadres la partie majeure ou même seulement la partie dominante du monde du travail et à la soulever, dans une grève monstrueuse, ou par quelque autre coalition, contre le reste de la société.
Néanmoins, les excès commis, quelque déplorables qu'ils soient, et les craintes qu'ils ont pu faire concevoir aux amis de Tordre et de la paix sociale, ne doivent pas faire jeter l'anathème sur l'institution même des syndicats. Mieux compris, mieux formés et animés d'un bon esprit, ils contribueront puissamment — et on le voit déjà par plus d'un exemple — à la réforme sociale.
Les unions professionnelles et les nouvelles cor-
' Par exemple la lutte sauvage des rouges contre les jaunes à Montceau.
porations chrétiennes qu'il s'agit de créer, méritent donc tous les encouragements et toutes les approbations que Léon XIII. dans ses Encycliques et par tous ses actes, n'a cessé de leur prodiguer.
Or les cités nouvelles, avec la création des patrimoines de famille qui en serait le fruit immédiat, fourniraient un excellent moyen, le seul efficace peut-être, pour réorganiser, au moyen des syndicats animés de l'esprit chrétien, tout le monde du travail.
11 est évident d'abord que, dans chaque cité nouvelle, où s'exercerait principalement une ou plusieurs industries, les patrons et les ouvriers de même industrie seraient étroitement associés par tous leurs intérêts, non moins que par l'esprit chrétien qui les animerait. Ils ne se formeraient donc pas en deux groupes rivaux, mais en un seul et même syndicat ; ce qui est préférable en principe, d'après tous les sociologues chrétiens. Au reste, dans ce syndicat, les droits des ouvriers seraient parfaitement représentés, d'une manière distincte, de ceux des patrons, d'autant mieux que les ouvriers seraient pour la plupart remarquablement instruits, comme il sera expliqué par la suite, et auraient souvent acquis une part dans le capital de l'industrie, étant ainsi à la fois actionnaires et salariés. Ce serait là une excellente manière de participer aux bénéfices,
remarquons-le en passant. On pourrait d'ailleurs organiser cette participation de plusieurs manières, qui ont été expérimentées avec plus ou moins de succès en divers établissements industriels des deux mondes.
Quoi qu'il en soitde ces points de détail, les syndicats des cités nouvelles seraient animés de l'esprit chrétien, par conséquent d'un esprit d'ordre et de paix sociale- Ni les droits des patrons ne seraient sacrifiés à ceux des ouvriers, ni les droits des ouvriers à ceux des patrons ; mais il régnerait l'harmonie des intérêts, qui est l'harmonie même du droit.
Et comme dans les cités nouvelles, qui seraient disséminées par tout le territoire et jusque dans les colonies les plus lointaines, on exercerait toutes les industries, il y aurait des syndicats particuliers embrassant tout le monde du travail. Il serait donc aussi facile que naturel d'allier ensemble tous les syndicats d'une même industrie ou d'un même groupe d'industries (métallurgie, industrie du bâtiment, du meuble, du Kvre, de l'alimentation, etc.), au moins tous les syndicats de même province ou placés dans une situation économique à peu près semblable, et de les former ainsi en une même corporation. A celle-ci, la loi devrait reconnaître l'existence légale, le droit de posséder dans une certaine
mesure des biens meubles et immeubles : d'où la propriété corporative, qui s'harmoniserait très bien avec les propriétés individuelles ; le droit de dresser des règlements concernant les heures de travail, les salaires, les conditions d'apprentissage, etc. ; le droit de trancher les différends d'ordre professionnel, à titre de juge ou d'arbitre, comme le font déjà les conseils de prud'hommes. La corporation serait naturellement indiquée encore pour organiser des caisses d'épargne, decrédit, surtout des caisses de retraite en faveur des vieillards et de ceux qui sont arrachés prématurément à l'atelier par des maladies ou des accidents. Léon XIII a donc pu dire que la corporation chrétienne embrasse presque toutes les autres œuvres qui concourent à améliorer le sort des ouvriers et à procurer la paix sociale ^.
Maintenant il va sans dire que les institutions sociales particulières qui seraient créées ou administrées par la corporation ne devraient pas, en principe du moins, devenir des monopoles. L'Etat pourrait donc continuer à gérer la caisse des retraites pour la vieillesse, si heureusement inspirée à
* « La première place appartient aux corporations ouvrières, qui en soi embrassent à peu près toutes les œuvres ». ■^Encyclique sur la Condition des ouvriers, n° bj, dans Etudes sociales.)
SCS fondateurs ; toutes les grandes Compagnies d'assurances, généralement si prospères, pourraient subsister et se développer encore sous la surveillance du pouvoir public. En somme, les Corporations seraient appelées à rendre à leurs adhérents, et mieux encore, tous les services d'ordre économique que rendent à leurs 400.000 employés les Compagnies de chemins de fer, tous les services de prévoyance et d'assistance que l'Etat lui-même rend déjà à ses très nombreux fonctionnaires et à ceux qui servent le pays dans les armées de terre et de rner. Et le monde du travail n'est-il pas comparable à une immense armée, où chacun doit combattre, mais avec la certitude d'être aidé et soutenu comme il aide et soutient les autres à son tour ?
Supposons maintenant que, dans toute la France, chaque industrie ou groupe d'industries soit ainsi organisé en corporation, et que toutes ces corporations, par leurs délégués librement élus, soient représentées dans une Chambre ou un Conseil de travail, qui devra être consulté par le gouvernement dans certains cas importants, quand il s'agira par exemple de signer des traités de commerce, il est clair que les intérêts des travailleurs seraient déjà sérieusement défendus. Ils le seraient mieux encore et parfaitement dans un Sénat corporatif, investi, par la Constitution, de pouvoirs suffisants.
€t dans lequel seraient représentés non seulement le monde de l'industrie proprement dite, mais aussi le monde agricole et le monde commercial; ajoutons encore les professions libérales, comme la médecine, les beaux-arts. Plusieurs même de ces professions sont déjà organisées, au moins de quelque manière : Universités, Chambres de notaires, d'avoués, d'avocats, huissiers; Académies diverses.
Ce Sénat serait l'expression même de l'Organisation professionnelle et corporative de toute la nation ; il maintiendrait un juste équilibre, l'harmonie des intérêts et du droit entre toutes les professions et toutes les industries particulières, contrôlant les tarifs, les salaires, les conditions d'apprentissage, etc. Bref, il serait l'un des organes les plus importants du pouvoir central et de l'administration publique ^
Avec les syndicats industriels, qui ont d'abord et surtout occupé notre attention, il faut donc en compter beaucoup d'autres, autant, pour ainsi dire,
1 V. G. GoYAU, Autour du catholicisme social, 2' série, p. 64 : « De quelque façon que l'on conçoive la représentation professionnelle, elle apparaît comme le couronnement d'une réorganisation chrétienne de la société. » Outre de solides raisons, l'auteur allègue de graves autorités.
que de professions. Et d'abord les syndicats agricoles.
Ils se sont admirablement développés depuis la loi de 1884, qui ne les visait pas cependant. Mieux inspirés généralement que les syndicats industriels, parce que leurs adhérents sont déjà propriétaires pour la plupart, ils ont échappé à l'influence du socialisme et rendu de très appréciables services. Ils pourraient néanmoins en rendre de bien plus grands, en perfectionnant leur organisation et l'esprit qui les anime. Or les cités nouvelles les aideraient beaucoup à cette fin.
Dans ces cités, en effet, autant qu'on a pu l'indiquer, l'industrie et l'agriculture se développeraient d'ordinaire parallèlement, pour le plus grand profit de l'une et de l'autre. Il s'y fonderait donc des syndicats agricoles, qui se fédéreraient à la manière des syndicats industriels. Les grandes sociétés d'agriculture, que possède déjà la France, démontcent ce besoin d'organisation nationale, mais nV répondent qu'imparfaitement. Il faudrait donc que Tagriculture en général et que chacune des grandes cultures en particulier (viticulture, élevage du bétail, etc.) fussent représentées dans la Chambre agricole, faisant partie elle-même du Sénat corporatif. Ainsi seraient défendus de la manière la plus juste et la plus efficace les intérêts de la population
agricole, trop négligée jusqu'ici, alors cependant qu'elle forme encore presque la moitié de la nation.
Les syndicats commerciaux, avec la population qui vit du commerce, seraient organisés et représentés de la même manière. On utiliserait à cette fin les Chambres de commerce déjà existantes, dont les services et le rôle important sont universellement appréciés. Le petit commerce souffrirait peutêtre une diminution ou plutôt une transformation, par l'effet du développement des sociétés coopératives de consommation. Et à ce sujet, observons-le en passant, il faudrait ménager les transitions de manière à ne léser aucun intérêt particulier. Mais il est évident que le commerce, même dépouillé de tout parasitisme, volontaire ou non, déshonnête ou fatal, aurait toujours une grande part dans l'organisation économique.
Avec le commerce, il faut entendre aussi la banque, la spéculation, laquelle particulièrementdevrait être épurée et pourrait l'être, en effet, grâce à l'organisation du travail. Celui-ci ne serait plus à la merci de banquiers cosmopolites, de coalitions financières, qui l'exploiteraient injustement; mais il serait aidé par l'argent au lieu de lui être asservi. Au besoin, les pouvoirs publics exerceraient, contre la domination de l'argent, des actes de justice sociale et de réparation.
On voit par là même que les droits véritables du capital, sinon toutes ses prétentions, seraient respectés. Le capital national, qu'on ne saurait trop accroître, avec toutes les fortunes individuelles françaises,- verrait, en se développant, ses intérêts ou ses dividendes diminuer ; mais ses droits, comparativement à ceux du travail, seraient toujours les mêmes, comme il est juste, et ils seraient toujours mieux assurés. Quant à l'usure, elle disparaîtrait sous toutes ses formes, plus ou moins déguisées : le crédit honnête la chasserait de ses dernières retraites. '
Ici s'impose une courte réflexion sur la liberté du travail et du commerce. Dans notre pensée et sauf meilleur avis, il ne serait pas bon, généralement du moins, que les syndicats ou corporations fussent obligatoires, et nous ne serions partisan d'aucun monopole. Il ne faut pas imiter les anciennes corporations dans ce qu'elles paraissent avoir eu de défectueux ou de moins parfait. Les corporations nouvelles s'imposeraient donc généralement, sans doute, mais par les services rendus ; et le meilleur stimulant qui les obligerait à se perfectionner, à ne jamais déchoir, ce serait une juste liberté laissée toujours à tout citoyen français, à tout enfant de l'Eglise.
Si nous nous sommes assez bien expliqué dans
les pages qui précèdent, on voit déjà ce que nous pensons des mutualités de toute nature, scolaires et autres ; des sociétés de secours mutuels: en un mot, de toutes les œuvres de solidarité qui se sont multipliées si rapidement en ces derniers temps, tantôt sous l'inspiration catholique, tantôt sous une inspiration socialiste ou pire encore.
Toutes ces institutions sont bonnes par ellesmêmes et démontrent fort bien que le règne de l'individualisme et du libéralisme économique est fini ; elles prouvent que la société aspire à une organisation supérieure, qui s'annonce déjà de toutes parts et avortera misérablement, si Ton s'obstine à contrarier son développement naturel, au lieu de le favoriser et de le diriger.
Mais toutes ces institutions sont accessoires auprès de celle sur laquelle nous avons insisté ; elles y rentrent même naturellement, comme dans un édifice rentrent des pierres communes ou de choix, plus ou moins bien taillées. Il faut donc approuver, encourager ces institutions et ces oeuvres particulières, dans toute la mesure où elles sont et demeurent bonnes, mais en n'oubliant jamais le but principal, sans lequel tout serait perdu, s'il n'est définitivement atteint.