‹ Le sanctuaire inconnu [microform]. Ma "conversion" au judaismeChapitre 11 sur 29 · LA CHAPELLE DES DOMIN1CAINS · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DES DOMIN1CAINS

On imagine facilement dans quelles dispositions d'esprit s'effectua mon retour a Lyon apres cette rapide et tumultueuse aventure. J'etais semblable a un homme qui vient d'echapper a un grand danger et qui goute plus vivement les charmes de 1'existence. Jamais la presence de ma chere mere ne m'avait paru plus douce ; jamais je ne m'etais senti plus heureux dans notre modeste initerieur si calme et pourtant tout rempli des meilleures joies de ce monde. La vie s'y e"coulait comme une riviere aux eaux pures glissant sans heurt entre les rives egales. La religion occupait chez nous la place d'honneur mais sans aucune affectation. Eli.e n'y etait ni morose, ni d^sordonnee, bieni differente en cela de ces salutistes que j'avais vus naguere ostensiblement agenouilles et priant a haute voix sur le trottoir de la gare de Lyon. On comprend qu'au len-

LE SANGTUAIRE INGONNU 127

demain de telles experiences, j'aie eprouve comme une impression d'equilibre retrouve et que 1'Eglise de ma naissance avec les cadres majestueux de sa tradition seculaire, avec les regies intelligentes de sa vie religieuse si parf aitement adaptees aux divers degres de culture spirituelle, ait reconquis du meme coup tout son prestige a mes yeux.

L'Abbe Neel, soucieux d'opposer la largeur de la . discipline catholique aux exif ences tyranniques de 1'illuminisme protestant, crut qu'il etait sage de ne me demanider que le strict necessaire en matiere de pratiques. II declara done a ma .mere que, pourvu que je fusse fidele a la messe dominicale, je pouvais . etre exempte de tout le reste. Mais 1'office des vepres que nous suivions habituellement dans notre eglise primatiale etait precisement celui que je goutais le plus parce que le chant des psaumes avait pour moi un tres particulier attraii Le plain-chant etait execute dans la cathedrale lyonnaise avec une telle perfection, la liturgie s'y deroulait d'une maniere si imposante que je prenais a ces services de Tapres-midi du dimanche un plaisir extreme. Quand, dans le recueillement des v|LStes nefs, les voix pures d'enfants jetaient en notes cristallinies, les derniers repons des Complies, I7n manus tuas, Domine, les paroles resonnaient en mon ame avec ta'nt de force et de serenite que je m'etonnais moi-meme d'avoir pu chanter les louanges de Dieu au son des tambourins et des cuivres, dans d'incoherentes

128 LE SANCTUAIRE INGONNU

et tapageuses reunions. Je retrouvais 1'atmosphere de securite dans laquelle s'etait dilatee ma prime jeunesse.

Est-il un seul de mes lecteurs qui puisse s'etonner que je ne parle qu'avec respect et attaqhement de 1'Eglise de ma naissance ? Dieu me garde d'oublier qu'elle a ete mon initiatrice a la vie religieuse et qu'elle a forme 1'ame admirable de ma mere dont la haute piete a repandu sur mon existence tout entiere la plus bienfaisante influence. Je ne sais rien de plus penible que 1'aprete avec laquelle certains catholiques devenus protestants s'expriment au sujet de 1'Eglise romaine. On dirait a les entendre que leur presente vertu ne peut s'edifier que sur leur indignite premiere et qu'ils ne sauraient af firmer leur orthodoxie evangelique sans faire etalage d'imgratitude. II y a une incontestable injustice, une erreur manifeste dans une telle arrogance. En realite. lls ne font qu'opposer un absolutisme a un autre et Ton dirait qu'ils s'ingenient a prouver que le nouveau est aussi faux que 1'ancien sans en avoir 1'auguste et logique ordonnance. La verite dans les institutions humaines et toutes les societe"s religieuses dans une large mesure sont de cette nature ne connait pas ces categories tranchees ; elle est toujours relative et coniditionnee. La part d'imperfections qui peut se rencontrer dans le cathoHcisme comme dans toute religion ne doit point rendre aveugle sur ses beautes et ses grandeurs.

Comment ne mentionnerais-je pas a ce propos que le maitre dont, quelques mois plus tard, j'allais faire

la connaissance et qui etait appele a, jouer uni role decisif dans mon evolution religieuse, m'a repete bien des fois que, selon lui le christianisme et en particulier la grande Eglise latine qu'il connaissait mieux qu'aucune autre, rameraes sur certains points essentiels a leur source primitive, resteraient touj ours vraisemblablement la religion des -peuples gentils ? Que mes freres catholiques qui liront ces lignes sachent done bien que la -deference et la reconnaissance dont elles temoignent de ma part pour TEglise sont em parfait accord avec la doctrine que iri'a inculquee cet illustre rabbin et constituent de fait un hommage au judaisme dont il 6tait rinterprete ; elles prouvent le veritable esprit dont Tantique Synagogue est animee a 1'egard des grandes relig-ioms educatrices de 1'humanite.

Je suis d'ailleurs d'autant plus a 1'aise pour parler ; ainsi du catholicisme vers lequel me rejeterenit a cette epoque les ecarts de I'imagination salutiste que me voici arrivS au moment solennel de Fevenement de ma vie interieure qu'il me faut bien appeler ma conversion; ; c'est au seih de TEglise catholique qu'il se produisii

Ge que j'ai a dire dans les pages qui vont suivre n'est pas facile a ecrire. J'ai conscience de toute mon impuissance a exposer des faits d'ordre aussi intime d'une facon assez claire cependant pour que les ve*rites precieuses qui s'en degagent a mes yeux apparaissent egalement aux lecteurs de cette histoire. II est des regions de Tame ou de mysterieuses forces entrent en jeu et rien n'est plus difficile que d'en faire com- - ''' - -. . ' . 9 r

130 LE SANGTUAIRE INCONNU

prendre les effets a ceux qui n'ont jainais rien e*prouve de semblable. Mon desir est de venir au moms en aide a quelques ames eprises de verite en leur apportant mon propre temoignage, si Dieu daigne suppleer pour eux a 1'insuffisance de ma narration.

La discipline catholique me permet a aucun fidele de rester dans le vague relativement a 1'etat de ses croyances ou de sa vie morale. L'edification que je trouvais aux beaux offices de notre cathedrale ne prour vait pas a elle seule que j'etais un fils soumis de I'Eglise. II fallait necessairement en venir un jour ou 1'autre a la frequentation des , sacrements. Depuis mon retour de Paris, 1'abbe Neel avail observe ainsi que ma mere la plus prudente reserve a cet egard. Mais les mois s'ecoulerent et le Gareme acheve le devoir rigoureux de la communion pascale 'empechait de differer davantage.

A cette epoque-la precisement, par une nouvelle coincidence providentielle, le R. P. Henri revint de Poitiers et une affectueuse lettre m'annpnca un jour son retour au couvent de la rue.Bugeaud. Je m'empressai d'aller le voir et il m'accueillit avec sa bonte coutumiere s'interessant vivement a tout ce que je lui racontai de mes peripeties religieuses survenues pendant son absence. Mon cher enfant, me dit-il, il m'est impossible de ne pas voir la main de Dieu dans tout ce qui vous est arriv6. G'est elle qui vous a dirig6 pas a pas jusqu'a ce jour. Dieu a sur vous des vues

LE SANCTUAIRE INGONNU 131

certaines qui se manifestemt dans la conduite de tous ces ev6nements et vous devez repondre a tant de graces par un grand abandon du cceur et par une f erme volonte de servir Dieu, meme si vous etes appele a rester dans le monde ce dont je ne suis pas certain.

Tel fut le langage qu'il me tint et cette allusion a la -possibility d'une vocation religieuse me frappa. Ses paroles exprimaient en tout cas une veritS devenue

pour moi chaque jour plus evidente. II n'y a pas d'homme, a dit Bourdaloue, qui, repassant dans son esprit les annees de sa vie et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrive, ne doive s'arreter a certains points fixes, a certaines conjonctures ou il s'est trouve, a certains perils d'ou il s'est echappe*, a certains 6v6nements heureux ou malheureux, mais extraordinaires et singuliers, qjii 1'ont surpris et qui sont autant de signes visibles d'une Providence . Ges signes visibles d'une Volonte superieure m'apparaissent dans toute mon histoire sans Pombre d'un doute et mon plus vif d6sir serait d'en faire sentir aux autres la re'alite', de les inciter tout au moins a rechercher dans leur propre

vie ceux qu'ils y peuvent trouver infaillibl'ement.

- ' i G'est au cours de mes entretiens avec le religieux

dominicain que se fit, de la facon la plus simple et en me'me temps la plus reconfortante, cette confession generale si laborieusement preparee a la Chartreuse et qui avait eu, contre toute attente, un rSsultat si deconcertant. Peut-^tre mon adhesion a la secte salutiste

132 LE SANCTUAIRE INGONNU

constitiiait-elle un cas reserve aux penitentiers, car ma communion fut retardee jusqu'apres la periods pascale. Je m'y preparai avec autant de soin et une conscience aussi scrupuleuse que si c'eut ete la premiere fois que j'accomplissais cet acte. Emfin le jour arriva et je ne 1'oublierai de ma vie.

G'etait un dimanche de printemps. Je rne rendis ce matin-la a la chapelle des dominicains. Elle n'etait pas oiiverte au public a cette epoque et je me trouvai absplument seul avec le servant de messe dans la nef de droite a quelques pas de 1'autel ou le R.P. Henri officiait avec 1'onction qu'il mettait dans toutes ses fonctions religieuses. J'etais a genioux sans aucun livre, m'unissant d'intention aux rites et aux prieres. A mesure que 1'instant de la communion approchait, je m'efforQai de redoubler de ferveur et, le moment venu, j'allai na'agenouiller pour recevbir le sacrement sur les degres memes de Tautel, apres quoi je regagnai ma place, et la tete dans mes mains je me plongeai danis une prof onde action de graces.

Mais alors je. fus irresistiblement pousse a analyser mes pensees, mes sentiments. Tout un travail s'e'tait op^re en moi durant les annees precedentes, en grande partie a mori insu. Je n'avais pas saisi les fils impalpables de ce voile qui me cachait mon propre etat d'ame, et voici que tout a coup ce voile se d^chira. Grois-tu a la presence reelle dams le sacrement telle que rEglise te 1'enseigne ? me demandais-je. Et avec

LE SANCTUAIRE INGONNU 133

une implacable lucidite, je dus repondre : Non, je n'y crois pas, car 11 me parait impossible qu'un rite sacre renf erme toute la verite divine. Crois-tu a rincarnation, a la divinite du Christ conformement & la doctrine catholique ? Nom, je n'y crois pas davantage, car puisje admettre que les multitudes qui ne connaissent pas le Christ demeurent privees de la revelation de Dieu ? J'eprouvai a cette minute-la une impression de vide absolu. Je sentis avec une soudaine et etonnante acuite que rien ne restait debout de ma f oi chretienme. Je demeurai atterre comme un homme qui se penche sur un gouffre beant.

Jouf froy, dans sa confession, a raconte d 7 une maniere saisissante la revolution qui s'etait operee en lui et dont les resultats lui furent finalement rv61es. Je relate ici ses paroles qui aideront a comprendre quelque chose de ce qui se passa en moi. Gette melancolique revolution ne s'etait pas operee au grand jour de ma conscience; trop de scrupules, trop de vives et saintes affections me 1'avaient rendue redoutable pour que je m'en fusse avoue les progres. Elle s'etait accomplie sourdement par un travailinvolonitaire dont je n'avais pas ete complice et depuis longtemps je n'etais plus Chretien, que, dans 1'innocence de mon intention, j*aurais fremi de le soupgonner ou crii me calomnier de le dire... En vain je m'attachai a ces croyances dernieres comme un naufrage aux debris de son navire ; en vain, epouvant^ du vide inconnu au milieu duquel j'al-

lais Hotter, je me rejetais pour la derniere fois avec elle vers mon enifance, ma famille ; mon pays tout ce qui m'etait cher et sacre : Finflexible courant de ma pensee etait plus fort ; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait a tout laisser ; 1'examen se poursuivait plus obstine et plus severe a mesure qu'il s'approchait du terme et il ne s'arreta que quand il 1'eut atteint. Ce que Jouffroy a Sprouve cette nuit de decembre dans sa chambre solitaire, je I'eprouvai a mon tour, ce matin de communion dams la silencieuse chapelle toute baigne"e de la lumiere de mai. Chez moi non plus la ruine de ma f oi chretienne ne s'^tait pas accomplie d'une maniere consciente, mais certaines forces avaient agi en moi dans un sens determine et sape lentement les fondements de mes croyances theologiques dont les debris gisaient epars devant moi et maintenant le resultat de ce travail de ma pensee e"clatait a mes yeux sans qu'il me f ut possible de me leurrer davantage.

Mais la conclusion de cette revelation fut pour moi tout autre que chez Jouffroy. II m'est plus facile de retracer les phases de cet examen que de d^crire les minutes qui suivirent. II exigea certes, moins de temps qu'il n'eni faut pour le relater clairement, mais au moment meme ou je dus m'avouer que je n'Stais plus Chretien au sens theologique du mot, je sentis d'inoubliable facon que tout me restait encore. Oui, tout ce qu'il y a d'eternellement vrai par cJela les omfcres et les

apparences, les symboles et les images, Dieu lui-mme, la Realite vivante et supreme, unique et ineffable. Ge n'etait plus la un article de foi abstraite af firme par mon intelligence, c'etait iine perception de Dieu infiniment plus simple et plus pure, un sentiment de sa presence et de son amour penetrant mon ame a de telles profondeurs et d'une maniere si puissante que la verite eternelle de la Religion fut pour moi a cette minutela 1'evidenice me"me. Je sentis reellement Dieu avec mon ame comme on sent 1'air avec le corps.

Bien des fois par la suite en me rappelant cette matinee de printemps, j'ai compris 1'exclamation celebre de Pascal : Certitude 1 certitude ! sentiment ! vue ! ' joie ! paix ! Oui, il existe une certitude contre laquelle les assauts du doute, les negations de 1'incredulite viennent se br'iser comme les vagues sur le roc. Perissenit tous les dogmes et tous les mythes ! Dieu te reste et avec Lui tu as TOUT. Tu es sa creature et son enfant et rien au monde ne pourra jamais t'arracher de ses mains. Voila la verite en est-il de plus catholique au sens propre du mot ? qui en se faisant jour dans mon ame y repandit cette meme joie, cette meme paix que Pascal a goutees et qui, depuis le

jour ou le patriarche Abraham, pere de tous les croyarits, partit vers le pays de la promesse, est devenue dans toutes les Eglises, toutes les confessions, tous les rites, le partage des ames unies par la foi confiante au divin Auteur de la vie. J'ai lu depuis maints ouvrages, etudie maintes doctrines, f r^quent^. bien des horn-

136 LE SANCTUAIRE INGONNU

mes religieux de toutes denominations, prie dans divers lieux de culte, mais toutes mes experiences ulterieures n'ont rieni ajoute d'essentiel a la revelation que je reeusce jour-la etdont la benediction au moment ou j'ecris ces lignes est encore ce que je possede de meilleur.

J'emploie ce mot de revelation a defaut d'un autre terme, plus capable d'exprimer, sans malentendu possible,, ce qui s'est passe en moi ce jour-la, mais je n'etablis nulle comparaison avec ce que la religion traditionnelle, se reportant a ses origines, d^signe sous ce nom-la. De tels sentiments quand on les a une fois eprouviBS permettent du moins d'entrevoir la plenitude de lumiere qu'ont du recevoir les hommes inspires dont les paroles restent pour nous, malgre le recul des &ges, des guides surs et precieux.

Je tfignore pas non plus qu'une grace sensible comme eelle qui me fut accordee en cette circoristance et remotKHrqui generalement 1'accompagrie ne sont point, a elles seules, un critere de verite et que la foi nue r mais sincere du croyant qui ne ressent rien de semblable n'en a pas moins de valeur devant Dieu.

Mais une question he petit manquer de se presenter a 1'esprit de bieii des lecteurs, Se peut-il que pour un catholique accomplissarit au pied des saints autels avec les dispositions requises 1'acte le plus aiiguste de sa* religion, la personnalite de Jesus ait si completement disparu de son champ de vision intSrieure qu'elle n'y ait jbue aucun role ? Je dois repondre ici avec la

LE SANCTUAIRE INGONNU: 137

plus grande franchise et Dieu salt combien vif est mon desir de ne blesser aucune ame croyante dans imie aussi

grave question.

Non certes, 1'image de Jesus ne fut pas absente de cette solennelle rencontre avec 1'unique et ine"puisable Verite, mais je compris alors, beaucoup mieux quMl ne m'est possible de le dire, que la foi de Jesus, en tant qu'homme parfait selon la definition theologique, dut etre semblable a la mienne,- incomparablement plus profonde et plus lumineiise, mais cependant dans sa realite historique exactemerit de meme nature. II y a en effet dans 1'Evangile une parole qui traduit avec , une divine simplicite cette foi de Jesus ; c ? est sa reppnise a 1'interrogation du grand pretre.:. Es-tu le fils de Dieu ? Je le suis^ comme tn Vas dit , c'est-a-dire comme un enfant d'Israel peut raffirmer devant son Pere qui est aux cieux. Gette parole parait avoir originairement le meme sens que celle d'un juste vpalestinien de 1'epoque du second Temple qui, au moment, d'interceder pour ,ses compatriotes en detresse, se pr^sentait ayec conf iance devanit le Seigneur comme le fils de la maison (i). Elle est comme la, synthese de tous les enseignements proph^tiques et traduit experimentalement le passage de I'ame humaine de Tetat intellectuel 6u purement moral a Wat spirituel ou mystique, au sentiment intime de sa filiation divine.

(1) H s'agit du pieux Hpni. Le fait est rapport6 dans le Talmud, "-'^' ' : .. '?:' ' - '' " '. ' '; -..

Em effet, la definition proprement ddgmatique a laquelle nous songeons maintenant en lisant 1'Evangile n'existait point encore et ne pouvait nullement entrer dans la pensee du grand pretre. .

Que )e sentiment de la paternite de Dieu, avec les lumieres et les forces spirituelles qu'il communique a Tame humaine represente 1'essence de 1'Evangile comme 1'a expose Harnaek, c'est ce dont on peut discuter, mais qu'il s'y trouve exprime pour ainsi dire a chaque page, c'est 1'evidence meme et oni ne peut pas pre"tendre davantage qu'en cela il y ait aucune solution <de continuity entre la Bible hebraique et 1'Evangile.

Si done j'eus ce matin de communion 1'impression que je ne conservais plus rien de mon christianasme, c'est que je consio^erais alors celui-ci, non point dans ses donnees fondamentales, mais seulement dans ses realisations ecclesiastiques successives dont I'Eglise catholique romaine m'ayait ioujours paru le plus logique et la plus complete. Mon ame repoussait d'instincV 1'idee que le dernier mot eut 6te dit une fois pour toutes dans ,un systeme religieux determine. Ce n'est point centre les rites et les sacrements en eux-m^mes que je m'in.surgeais dans cette phase decisive de mon Evolution spirituelle, .car j'ai toujours compris et aime leur langage. Si la communion m'eut ^te pr^sent^e comme le doni de Dieu adapte a nos possibilites actuelles et deposant au sein de notre humanitd le germe de virtualites futures dont aucune theologie, aucun symbole

ne peut presentement exprimer les realites glorieuses, je n'eusse certes pas eprouve cette sensation de rupture^ mais 1'incarnation de Dieu dans le Messie et du Messie dans unie forme sensible, voila sans doute ce que repoussait mon esprit sous I'influence inconsciente de la foi universaliste d'Israel que j'avais commence d'entrevoir.

Un catholique eclaire cut pu d'ailleurs trouver matiere a critique, non point dans ma sincerite qu'il eut reconnue enitiere ni dans ma piete" qu'il n'eut pas contestee,' si dif f erente qu'elle fut de la sienne, mais bien dans mon jugement qu'il eut trouve deficient. J'estime aujourd'hui qu'il aurait eu raison de me reprocher de me contredire aii lieu de tirer les consequences logiques de cette verite dont je venais d'avoir la bouleversante

revelation. Gar enifin, m'eut-il dit, cette verite universeile que vous embrassez avec une certitude qui vous remplit de joie, nevoyez- vous pas que c'est celle-la meme qui s'of fre a vous dans notre dogme catholique ? Pour atteindre la Realite, vous rejetez le symbole ; pour saisir 1'universel, vous niez ce que vous appelez les limites du dogme particulier. Mais dans notre formule theologique que vous abandonnez comme une limitation, dans ce particularisme dogmatique qui vous parait etre un obstacle a 1'universalisme apres lequel vous soupirez, vous devez retrouver cette Verite me*me, objet de yos fervenites recherches, car le Dieu dont vous avez eu 1'insigne faveur de sentir ce jour-la la pre-

sence, le Dieu unique, omnipresent, universel, vers lequel tendait votre ame, est Celui-la meme que nous adorons et la foi que vous affirmez yous oblige a reconnaitre qu'il ne peut pas etre absent de nos sacrements catholiques. A 1'heure meme ou vous faisiez de notre dogme eucharistique unie pierre d'achoppement, votre acte de foi universelle eontenait done 1'implicite COJTH fession de la presence divine cachee sous nos symboles sacfes .

Voila, certes, ce qu'on aurait pu m'objecter, mais les diverses analyses qui, par. la suite, ont ete faites du present recit, dans la presse catholique, montrent bien que ce raisonniement si simple en apparence n'est pourtant pas saisi si aisement par 1'argumentation th^ologique.

Quoiqu'il en soit, nul ne pretendra qu'en quittanfr ce matin de communion la chapelle des dominicains, j'en sortais moins religieux que je-ni'y etais entre. Ge que je sais bien, c'est que je venais de laisser la periode d'enfance pour atteindre la majorite spirituelle. J'etais si bien libere de toute tutelle, que, tout a la joie de la bienheureuse assurance qui venait de m'etre accordee, je n'eprouvais nullement cette lois le besoin de raconter a personne ce qui s'etait passe eni mpi. Je ne m'en ouvris ni a ma mere, ni a mon confesseur. Je me disais que 1'un et 1'autre etaient sans aucun doute a leur maniere aussi pres de Dieu que moi, mais que neanmoins ils ne me pourraient comprenidre, Je sen/-

tais nettement que j'etais parvenu au point culminant (Tune lente evolution et toutes choses me semblaient desormais nouvelles. II y avait en moi quelque chose de semblable a 1'impression eprouvee uni soir chez les Salutistes, mais avec un calme plus complet et une vision interieure plus etendue : ainsi le voyageur qui a lentement gravi une pente escarpee decouvre, arrive au sommet, le panorama que lui cachait la montagne.

Peut-etre etait-il presornptueux de ma part d'essayer de decrire une telle evolution au risque d'en trahir avec des mots trop lourds les realites profondes, mais si moni exemple peut apporter a une seule ame un peu de lumiere, j'aurais ete coupable de me taire. Je souhaiterais du moins qu'il servit a attester la verite de ce qu'on a appele, faute d'un meilleur terme, 1'experience religieuse et sa possibilite sous toutes les enveloppes qu'une foi sincere est capable de revetir.

Mais pour se preciser et se fortifier en moi, cette conviction, a Tepoque ou me reporte la presente narration, avait encore des progres a realiser qu'il me fut donne d'accomplir a leur heure et c'est ce qui explique que I'evenement capital relate dams ce chapitre ne termine point mon histoire.

Page 1