LA FAMILLE JUIVE
Gomme je tenais de mon education premiere le besom de traduire par des formes precises ma vie religieuse, je devais necessairement chercher a mettre mes pratiques en accord avec mes croyances. L'idee me vint done alors bien plus nettement qu'aujmravaht d'operer une conversion complete au judaisme avec lequel il me parut que mon ame se trouvait de"sormais eni.plein accord. .
Des Tinstant que j'avais concu ce projet, il semblait naturel que je dusse le soumettre au repre~sentant of fir. ciel du judaisme dans ma ville natale et lui demander ses conseils. Je n'en fis rien cependant. Je passai souvent sur le quai Tilsitt devant la synagogue ou habitait le grand-rabbin sans jamais me decider a faire aupres de lui la demarche que re"clamait ma situation. Peut-etre la pensee des difficult^ nouvelles que j'al-
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lais rencontrer du cote de ma mere, des scenes douloureuses que je pouvais prevoir, me poussait-elle a retarder .le plus possible le moment des explications decisives, mais je dois dire aussi qu'un autre sentiment me . reteniait, la crainte vague d'une deception. ... J'ai eu plus tard avec le regrette grand-rabbin Alfred Levy les rapports les plus affectueux et je professe un vrai culte pour la memoire de ce digne pasteur qui etait la bonte meme et qui m'eut certainement aecueilli a cette epoque-la avec sa coutumiere amenite. M. Alfred Levy etait un predicateur disert des plus agreables a entendre et cependant ses sermons ne me plaisaient point. G'etait le moment ou les orateurs de la chaire israelite se croyaienit obliges de f aire retentir dans chaque discours la note patriotique. Gette parole etait peutetre goutee de leur auditoire, mais a mes oreilles elle detonait singulierement. Toutes les predications qu'il m'etait donne de suivre les jours de grandes fetes a la synagogue de Lyon etaient fort eloquentes, mais il leur manquait quelque chose. Les lieux communs de morale qu'elles de~veloppaient elegamment rapetissaient a mes yeux la religion juive. Quand le hazan langait de sa belle voix les melodies hebraiques ou modulait selon 1'antique cantilene la lecture des saintes Ecritures, je retrouvais Tame d'Israel, et, mgme sans la comprendre parfaitement, je communiais avec elle, mais quand le rabbin parlait, et en -fort bon franc. ais, j'6tais ramene aux proportions banales d'un culte sans originalite ni profondeur.
,,Cette impression-la, le talent de M. Alfred Levy ne parvenait pas a 1'attenuer, et je ne suis pas, le seul a 1'avoir eprouve. Des auditeurs occasionnels des temples Israelites me Tont traduite plus d'une fois a peu pres de la meme fa<?on. Le rite juif a pour eux line eloquence, a tout le moins un attrait de curiosite, mais son essai de traduction verbale n'en a pas et je comprends la raison des protestations orthodoxes de jadis contre rintroduction de la predication en langue vulgaire. Elle rompt le rythme du culte synagogal et apparait comme une discutable imitation des autres confessions.
Quoi qu'il en soit, je ne fis pas au grand-rabbin de Lyon la visite at laquelle j'avais un instant songe et vers la fin du mois d'aout de cette meme annee, je partis' en voyage devacances et me rendit directement a Nice ou, jeune gargon, on m'avait conduit une premiere fois apres une grave maladie. G'est la que je devais enfin prendre contact avec le judai'sme ou plus exactement, avec ses fideles.
Nice possedait encore a cette epoque-la deux synagogues, 1'une consistoriale ou concordataire et 1'autre independante^ Gelle-ci situ^e rue dii Palais portait le nom de temple Israelite reforme . La fondation de cette seconde synagogue n'avait point son origine dans des questions d'ordre theologique ou culturel commi celles qui divisaient les orthodoxes et les Iib6raux ' tjlle teriait uniquement h certains djf f erends surveLas lors des elections consistoriales de 1867 a la suite desquelles
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une scission s'opera dans la communiaute nicoise. Les dissidents firent a Paris les demarches necessaires pour obtenir 1'autorisation d'ouvrir un lieu de culte separe et leur demande fut agree a la condition toutefois de justifier pour la forme cette separation en prenant le titre de reformes . Comment se fit-il que je choisis de preference cette synagogue pour ma visite au temple le samedi qui suivit mon arrivee ? La curiosite me poussa probablement, moi qui par instinct etait traditionaliste, a voir en quoi pouvait consister une reform e du judaisme. Toujours est-il que mon choix ce matin-la eut une grande importance pour la suite de mon histoire.
Le ministre officiant de cette communaut6 independante, qui, - d'ailleurs, n'avait pas de rabbin, etait le venerable Simon Levy, homme d'une foi exemplaire et d'un rare merite, dans 1'ame duquel vibrait puissamment la piete des anciens Hazanim et qui, pendant un demi-siecle, conisacra a la communaute de Nice d'abord dans le vieux temple de 1'ancien ghetto, puis a la 'synagogue non concordataire de la rue du Palais une science consommee de la Hturgi6 hebra'ique et un infatigable devouement. Le costume ecclesiastique en usage dans les synagogues officielles etant interdit aux dissidents, Simon Levy ne portait ni la robe ni la toque des Hazanim ; il officiait en haut de lorme, ce qui etait aussi peu esthetique que possible. Mais quand on le voyait a la tdba et quand on 1'entendait surtout,
on oubliait ce derail.
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Eleve du rabbin Pontremoli de sainte memoir e, Simon Levy avait grandi au milieu d'une generation de croyants pour qui les pratiques religieuses etaient 1'unique joie et la preoccupation de tous les instants et, des 1'age de seize ans, il commenc.a a exercer les fonctions religieuses dont il s'acquittait avec une conscience et un talent admirables. II y apportait toute la gravite et la piete du vrai cheliah tsibbour, du delegue" de la communaute. II mettait tant d'ame dans 1'accomplissement des ceremonies liturgiques et interpretait les prieres avee une si singuliere ferveur que P^motion qui 1'etreignait gagnait parfois les assistants. Les vieux f ideles de la rue du Palais se souviennent encore d'avoir vu les jours de grandes fetes un pretre catholique apporter sa chaise dans la cour de la synagogue, s'installer pres d'une fenetre voisine de la tba et suivre pendant de longues heures les prieres juives, tellement une ame religieuse pouvait trouver d'edificationi a assister aux services celebres par cet officiant exemplaire.
Ge fut Simon Levy qui me revela la beaute de la priere juive et qui me fit comprendre aussi le caractere familial si particulier du culte d'Israe'l. En effet la demeure de ce pieux hazan, ou je fus bientot introduit, etait un veritable sanctuaire tout embaume du parfum des observances journalieres. II y accomplissait, avec la majeste d'un patriarche antique,^seloni le rythme si evocateur de 1'annee Israelite, tous les rites domesti-
ques. Quand apres le kiddouche du vendredi soir, et des fetes, il donnait, a tour de role, la benediction a ses enfants et petits-enfants qui 1'entouraient d'un culte touchant, il m'apparaissait comme uni rabbin des anciens ges evoquant a mes yeux toute la foi, toute la ferveur des generations disparues. Je retrouvai par la suite chaque annee aux vacances cette chere et hospitaliere demeure et Simon Levy, qui m'avait accueilli des 1'abord avec une si Tranche amitie, finit par me conisiderer comme un de ses fils ; il me benissait avec la meme tendresse et je regarde comme une insignie faveur de la Providence d'avoir pu jouir longtemps des bienf aits de ces relations si religieuses et si .douces. Grace a lui, j'ai pu connaitre et comprendre tous les charmes de la vraie vie juive telle qu'elle etait vdcue jadis. Je Tentendais rappeler jour apres jour avec un interet sans cesse rena,issant, les souvenirs de la pite d'autrefois et d'avoir connu ce cher et noble vieillard, cela console un peu des tristesses que nous cause le judaisme moderne devenu dans son ensemble si indifferent a I'influence benie de la religion des ancetres.
Dans ce milieu de la synagogue r^formee .de Nice, je fus done aussitot regu de la maniiere la plus cordiale. On etait tres interesse par 1'histoire peu ordinaire de ce jeune Chretien qui etait capable de suivre les prieres en hebreu. Un de ceux qui me temoignerent le plus de sympathie fut le doyen^de la communaut, David Moi'se, vieillard aimable et cultiv^. Apprenant
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que j 'avals Tintention de passer une partie de mes vacanices en Italic, il m'engagea vivement a poursuivre mon voyage jusqu'a Livourne ou, me dit-il, le grand rabbin Elie Benamozegh serait ravi de me voir et pourrait me diriger tres utilement. II me remit a cet effet une lettre d'introduction aupr.es de Tun de ses parents habitant Livourne et je partis pour 1'Italie demaniere a arriver dans cette ville la veille du Nouvel an Israelite.
Je fus accueilli avec empressement et 1'on me fit visiter tout ce que la communiaute juive pouvait offrir d'intiBressant pour un etranger.
Le grand temple, avec son affluence de fideles des saints jours, me parut superbe ; 11 passe en effet pour le plus beau de FEurope apres celui d'Amsterdam et j'en congus une haute idee de la vitalite du judaisme italien, car c'etait le premier monument^de cette importance que je visitais. Malheureusement le grand rabbini Elie Benamozegh a qui 1'on voulait me presenter se trouvait malade a ce moment-la et 11 ne put asslster s aux offices du Rdche hachana. Je repartis de Livourne sans 1'avoir-vu et ce fut pour moi un vif sujet de desappointement, car apres tout ce qu'on m'avait dit de lui tant a Nice qu'a Livourne, loin d'hesiter a me presenter a lui, j'augurais beaucoup de cette rencontre et en cela je ne me trompais pas.
Gependant rentre a Lyon, je commencai un stage dans une etude de notaire, mais sans negliger entre
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te,mps mes etudes favorites et je continual a murir le pro jet d'embrasser le judai'sme en trouvant, s'il etait possible, le moyem de tenir la chose secrete, afin d'epargner a ma mere la douleur que je redoutais pour elle. Je ne songeais plus a Livourne quand, vers la fin d'octobre, je recus d'ltalie une lettre du grand-rabbin Elie Benamozegh par laquelle il m'exprimait ses regrets de ne m'avoir pas vu lors de mon passage et se mettait a ma disposition pour tout ce que je pouvais avoir a lui demander. Ce mot inattendu etait comme une reponse que le Giel m'enivoyait.
Nous ne devrions jamais negliger, en matiere spirituelle, aucun acte de charite a 1'egard du prochain, mgme lorsqu'a vue humaine, ii nous parait inutile. II n'y a pas en ce monde que les responsabilites morales de la fortune et de la situation; il y a aussi celles de 1'intelligenice et de la science, celles de la vertu et de la vraie piet6. Quiconque a beaucoup re<ju en partage doit ^tre pret a donner beaticoup aux autres. Ge simple billet adresse a un jeune inconnu par nilustre rabbin a qui les fatigues de 1'age et d'incessants travaux fourhissaient cependant les meilleurs raisons pour se dispeniser de m'ecrire, ce simple mot, dis^je, fut pour moi de la plus haute importance, puisqu'il arrivait au moment opportun, inaugurant ainsi une correspondance qui devait decider de toute la suite de mon evolution religieuse.
ELIE BENAMOZEGH
^'occasion se presentait enfin a moi d'obtenir de
1'un des plus eminents representants du judaisme tous les eclaircissements -que je pouvais demander, tous les conseils que reclamait ma delicate situation. Et cette aide si necessaire m'etait offerte non pas dans les limites restreintes d'une passagere entrevue mais au moyen d'une correspondance qui allait me permettre d'examiner murement tous les aspects de la grave question posee devant ma conscience. De toutes les solutions possibles la Providence m'accordait la meilleure. J'eprouvai un veritable soulagement et je resolus de profiter de mon mieux de ce secours inespere.
Elie Benamozegh, d'origine niarocaihe, etait nie en 1823 a Livourne ou s'ecoula sa vie tout entiere. Elev6 dans les disciplines talmudiques par le rabbin Goriat,
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son oncle maternel, il etait lui-meme devenu rabbin dans sa ville natale, formant un petit nombre de disciples et absorbe par uni labeur intellectuel ininterrompu. Mes amis de Nice me 1'avaient depeint comme un savant cabbaliste tenu pour cette raison en ironique suspicion par ses collegues du rabbinat de formation plutot rationaliste. En effet il voyait dans la cabbale la theolbgie la plus legitime du judaisme et il cut yolontiers dit d'elle ce que Renan a dit de la philosophic en general qu'elle est le resultat de toutes les sciences, le son, la iumiere, la vibration qui sort de Tether divin que tout porte en soi.
. La veneration que professait Benamozegh pour cet aspect particulier du judaisme ne Tavait point empeche de s'assimiler toute la culture scientifique moderne et d'en amonceler les materiaux dans sa prodigieuse memoire. Deux idees maitresses avaient cependant inspire constamment ses propres. travaux restes presque tous a 1'etat de manuscrits : d'une part, le 'desir d'etablir un rapprochement, peut-etre meme une reconciliation entre le judaisme et le christianisme et, d'autre part, celui de demontrer que le judaisme, qui e"tait a ses yeux un principe catholique embrassant toute L'humanite et ineme un principe cosmique, comtient la cle du probleme de la religion universelle. A ces idees correspondent les deux plus importants ouvrages du docte rabbin : son etude sur 1'ORIGINE DBS DOGMES GHRETIENS et son immense travail ISRAEL ET L'HU-
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MANITE qu'il definissait lui-meme comme le supreme effort de sa vie.
Elie Benamozegh, qui vivait a Livourne, fort retire, avait la reputation d'un nomine original, souvent assez etranige, mais au demeurant nullement insociable et m6me sympathique a tous ceux, Juifs oil Chretiens, qui reussissaient a entrer en rapports avec lui et etaient a meme d'apprecier la finesse de son esprit et la noblesse de ses sentiments.
Tel '(gtait le maltre que j'etais predestine a rehcontrer et qui ne pouvait manquer d^tre vivememt interesse par le cas si particulier d'un jeune Chretien tel que moi, Je lui fis dans une premiere lettre un expose f idele des phases par lesquelles avait pass ma vie religieuse. Ce fut une nouvelle confession generate que j'adressai a Livourne, mais elle< n'eut point le sort de celle de la Chartreuse et il est pour le moins singulier que le rabbin ait mieux compris le jeune eatholique qui s'ouvrait a lui en toute simplicite que le moine lui-meme forme pourtant par la vie du clottre a la science des ames. C'est que pour 1'un la verite* 6tait un bien qui se conquiert de haute liitte au prix de bien des efforts et des sacrifices, tandis qu'elle apparaissait a Tautre comme un systeme de croyances dont on ne peut mettre en doute 1'autorite sans commettre le peche d'orgueil.
Benamozegh me dit dams sa reponse : Votre Pascal, entre autres, m'a appris le respect du a I'inquietude
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religieuse et la rencontre d'une ame croyante, telle que la votre, exerce une si puissan'te attraction 1 -sur mon esprit que, meme si j'avais mille fois plus d'occupations que je n'en ai, je trouverais toujours le temps de vous ecrire . Certes, il est difficile d'imaginer un langage plus propre que celui-la a gagner urn coeur. Maintenant encore je ne puis relire ces paroles et tant d'autres semblables de ce maitre vener sans me sentir penetre de respect. La ferveur qu'elle temoignait pour le Gulte du Bien et du Vrai ^tait pour moi plus qu'un encouragement, c'etait une lumiere. Je senitais que la verite existe, qu'elle est belle et qu'on ne la cherche jamais en vain. Des lors je ne doutais plus que Dieu qui m'avait fait gouter si vivement la realit^ de sa presence, ne dut me montrer non moins clairement la maniere dont IL voulait etre servi par moi.
La premiere question que je posai a Benamozegh fut d'ordre general, mais il etait necessaire de l^lucider avant" toutes choses dans mon cas particuller. Que doit-on penser de 1'opinion, d'apres laquelle Thonne'te homme ne peut pas changer de religion sails faillir en quelque sorte a son devoir ? Ainsi en juge souvent le monde'qui d'ailleurs ne s'inspire pas en cela d'un sen^ timent d'ordre religieux. J'etais convaincu pour ma part qu'il n'y a la qu'un prejuge fonde sur les convenances sociales ; mon education catholique m'avait affermi dans cette fa^on de voir, car TEglise ne reconnait aucune restriction au droit de conversion, a la con-
dition bien entendu, qu'il s'exerce selon les principes de sa foi. Mais qu'est-ce que le judaisme enseignait en pareille matiere ? Quel avis un rabbin, son interprete autorise, avait-il at me donner dans la situation ou je me trouvais ? Voila ee que j'etais desireux de savoir.
La reponse de Benamozegh, aussi franche, aussi claire que je la pouvais souhaiter me donnait a entendre que rien ne saurait prevaloir contre le devoir d'un homme de mettre sa vie en plein accord avec ses convictions intimes. Israelite ou Gliretien, disait-il, je plainidrais de tout mon coaur le Chretien ou 1'isra^lite qui abandonnerait la religion que je crois vraie pour en embrasser une qui, a mes yeiix, ne Test point, mais je ne me reconnaitrai pas le droit de lui en faire un crime et en conscience je ne pdurrai pas dire non plus qu'en agissant il a err6 .
Dans ces sages et nobles paroles se revelait tout entiere la grande ame du maitre qui, dans la preface de son HISTOIRE DES ESSENIENS, a-e'crit : Le premier droit de nos semblables, c'est d'entendre de nous la verite . Pour lui rien ne devait etouffer la lumiere de la conscience, Tamour du Vrai pousse, s'il etait hecessaire,. jusqu'aux plus heroiques sacrifices. Un tel langage qui ne laissait la porte ouverte a aucune compromission, et qui, en ce qui me concernait, semblait devoir me mettre logiquement dans 1'obligation d'embrasser le judaisme pour obeir a mes convictions, nie rendra que plus remarquable aux yeux du lecteur.la
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suite de cette reponse qui me plongea dans un etonnement sans bornes.
Pratiquement, continuait le rabbin, je me hate de le declarer, cette necessite" de conversion n'a aucune application dans vbtre cas particulier pour ce qui est du devoir que vous croyez avoir de vous convertir au judaisme dans le sens que vous ententedz. Pour etre dans la verite, dans la grace de notre Dieu, pour appartenir a la vraie religion et, que vous dirais-je de plus ? pour etre notre f rere comme vous voulez 1'etre, vous n'avez nul besoin d'embrasser le judaisme de la maniere que vous croyez, je veux dire de vous soumettre au joug de notre Loi. Nous, Juifs, nous avons nous-memes en depot la religion destinee au genre humain tout eritier, la seule religion a laquelle les Gentils soient assujettis et par laquelle ils sont sauves et vraimeht dans la grace de Dieu, comme 1'ont ete nos Patriarches ayant la Loi. La religion de rhumanit6 n'est autre que le noachisme, non qu'elle ait ete institiiee par No6, mais parce qu'elle remonte a Talliance faite par Dieu avec 1'humanite en la personne de ce juste. Si jamais vous avez pu croire que, par obligation de votre conscience religieuse, vous etiez tenu d'inifliger une torture au coeur de votre mere, sachez que le judaisme, bien loin de vous prescrire rien de seinblable, vous invite a observer une attitude toute contraire et qui met votre devoir filial en accord avec votre devoir religieux.
Ges declarations si loyales d'Elie Benamozegh me
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penetrerent d'admiration pour I'eleVation de pense"e de mon illustre correspondanit et pour la doctrine juive dont il etait le representant et qui n'imposait aucune violence a mes sentiments de fils aimant, desireux d'eviter, s'il etait possible, une douleur a celle qui m'etait plus chere que tout au monde. Quelle difference avec le langage de cette illuminee qui, un jour, de bonnie foi sans doute, mais egaree par rinterpretation qu'elle donnait a la lettre meme de son Evangile, m'avait imp^rieusement pousse a un acte dont ma mere avait du souffrir cruellement ! II y a dans le fanatisme meme le plus sincere une erreur manifesto puisqu'il outrage les principes fondamentaux de-la Religion qu'il pretend defendre, tandis que 1'accent plein de sagesse et de douceur de Benamozegh portait le sceau de la verity.
Cependant rexpose du rabbin sur cette religion noachide dont j'entendais parler pour la premiere fois et qu'il expliquait longuement dans ses lettres, 6tait encore loin de me parattre parfaitement clair. Bile se reduisait a Tadoration de Dieu et a I'accomplissement des preceptes de la morale esseriitielle et je pouvais continuer, m'assurait-il, a 1'appeler le christianisme debarrasse toutefois de la Trinite et de l'Incarnation. Mais il me semblait voir la une forme de christianisme bien converitionnel, une sorte de protestantisnie liberal. Or le protestantisme par son manque de logique et sa pauvret6 cultuelle m'avait tou jours in spirS une invin-
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cible repugnance. II representait a mes yeux une phase devolution que j 'avals promptement depasse"e.
D'un autre cote, la formation intellectuelle et religieuse que je devais au catholicisme me faisait considerer la religion comme un ensemble de dogmes et de pratiques ayant autorite sur la, conscience et necessaire au salut de 1'ame. Le culte reconnu entachS d'erreur ne doit-il pas faire place a celui que Ton reconnait comme Pexpression meme de la verite ? Telle ne m'apparaissait pas cette religion que le rabbin livournais m'offrait comme la solution providentielle du probleme.
Ge noachisme, si nouveau pour moi, me surprenait et me rebutait comme une construction toute theorique, une chose inconsistante dont la designation meme etait pour le moins etrange, N'etre plus Chretien de fait et conserver encore ce nom, n'etre pas juif et me r^clamer cependant d'une certaine maniere du judaisme, c'etait la uiie position equivoque et pour laquelle je ne me sentais pas le moindre attrait.
Ainsi malgre toute 1'admiration que deja je professais pour les doctrines du judai'sme et le respect que m'inspirait son representant, je ne le voyais pas encore sous son veritable jour. Je continuais a le rapetisser, comme beaucoup de ses fideles d'ailleurs, aux proportions d'une Eglise aux cadres bien definis, en concurrence avec les autres, en dehors de laquelle il ne pouvait exister pour 1'ame parvenue au degre de foi ou je me trouvais ni paix interieure, ni f econde activite.