‹ Le sanctuaire inconnu [microform]. Ma "conversion" au judaismeChapitre 13 sur 29 · LA RENCONTRE DU MAITRE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE DU MAITRE

Qui dira la place que les regrets occupent dans notre vie ? Je n'entends pas parler de'ceux qui s'appliquent aux deuils inevitables qui nous frappenit, a toutes les pertes involontaires que nous subissons. Ja songe au temps gaspille, aux occasions perdues par notre faute, aux possibilit^s que nous, avons negligees. Nous posse"dions aupres de nous 1'etre cher dont nous avions a faire le bonheuf et le temps pour cela jious etait mesure ; nous ne comprenons tout ce que nous aurlons du faire pour lui que lorsqu'il est ravi a notre tendresse. Une route s'ouvrait devant nous qui pouvait nous permettre de realiser de grandes choses ; mal orient^s a la croisee des chemins nous n'avons reconnu 1'erreur commise qu'au moment ou il Stait trap tard pour revenir en arriere.

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Quandje relis aujourd'hui les lettres d'Elie Benamozegh dans lesquelles, avec une inlassable patience, il s'efforoait de repondre aux objections que je soulevais, il me semble qu'une jeune ame deja liberee., en profondeur, du dogmatisme de son enf ance, et avide de se consacrer' aii service de Dieii et de 1'humanite 1 y pouvait trouver un but capable de soulever immediatement son enthousiasme et un programme d'activit6 assez vaste pour absorber ses efforts. Et cependant, je le repete, je ne parvins pas a saisir a ce moment-la la doctrine si simple et si vraie que m'exposait avec tant de clarte le maitre v6ner4. Au lieu de me laisser gagner par la grandeur deTidee et la beaute de 1'ensemble, je m'attardai a discuter des details.

Ges lettres cependant me trac,aient un veritable programme de; vie religieuse et demandaient de ma part des decisions fermes. II en est une en tout cas qui m'etait suggeree par cette correspoiidance, c'est qu'aucun devoir de conscience ne m'obligeait a sortir de | FEglise de ma naissance et que, bien au contraire, avec les reserves que le maitre m'indiquait, je pouvais meme concilier la profession exterieure du catholicisme, avec la foi d'Abraham, de Molse et des Prophetes.

Puisque le noachisme dont me parlait Benamozegh n'avait pas de cadres definis, qu'il ne posse"dait aucunie organisation exterieure et que rien ne s'opposait meme a ce que le nom de christianisme lui fM donne, a plus forte raison celui de catholicisme qui s'accorde mieux

encore avec runiversalisme prophetique, ne,pouvais-je pas me contenter d'une conversion piirement morale sans la manif ester d'aueune facon au point de vue des pratiques ? Je dois dire qu'a part la recommandation reiteree d'eviter toute -demarche de nature a contrister ma mere, je chercherais vainement dans les lettres d'Elie Benamozegh un conseil formel a cet egard, mais quand il me repetait avec insistance que loin de me trouver isole ainsi que je le redputais, j'etais en realite environne d'une multitude de croyants appartenant a la veritable Eglise, ne faisait-il pas allusion a cette grande religion invisible, a cette ame de 1'Eglisp universelle qui est au nombre des plus consolantes doctrines du c x atholicisme ?

Sans exclure pour plus tard la possibilite d'une conversion tptale'iau judai'sme, j'inclinais done a renoncer pour le moment a tout pro jet de ce genre dont mon devoir filial me faisait une obligation de m'abstenir. G'est dans ce sens que j'ecrivis au rabbin livournais et je ne lui cachai pas qu'aucune forme de protestan- .tisme, aucune secte religieuse, si unitaire qu'on Pimaginat, ne pouvait me convenir, que j'eprouvais une repugnance invincible a m'arreter a une telle solution et que, si j'abandonnais TEglise de ma naissance, ce ne pouvait etre que pour celle d'ou elle est issue.

Sous la direction du. maitre qui voulut bien me guider pour cela avec une inf atigable- obligeance, je me consacrai a I'etude des livres qu'il m'avait indiques et

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qu'une librairie de Francfort me procura. Le Ein yaakob, recueil haggadique 'de Jacob ib'n Habib, le Menoral hammoor d'Isaac Abouab et le Mecillat Yecharim de Moise Hai'm Luzzatto furent les premiers ouvrages qu'il me mit entre les mains. Toutes les soirees que j'avais le bonheur de passer dans la douceur de mon cher foyer, je les consacrais a ces livres hebreux et je fis aussi une etude de"taillee du rituel journalier et de celui des fetes, le mahzor. Les gens de sens pratique se diront qu'il cut ete beaucoup plus utile et plus raispnnable de compulser assidument le recueil de Sirey ou le Dalloz, ce qui eut ete plus conf orme a mes occupationis professionnelles. II y a trop de commune sages-/ se dans cette observation pour que j'y veuille contredire, mais je pense que dans ce qui est folie aux yeux du monde, il se cache parfois quelque secrete verite.

En ce temps-la, ma chere grand'mere maternelle, qui passa avec nous les dernieres annees de sa vie, avait, dans ces calmes veillees, sa place accoutumee. Elle e"tait cj'origine italienne et bien qu'elle eut perdu la vue, elle garda jusqu'a la fim une amabilite, unie gaiete charmante. Quelqu'un lui dit un jour : Je croyais que votre petit-fils songeait a devenir pretre ? Elle r^pondit avec son impayable badinage : Je vais vous dire, il est en train de se faire rabbin, mais avec cela, vous savez, il est tou jours le meme .

On con<joit facilement que j'avais le plus vif desir

de ? faire de nouveau le voyage d'ltalie et d'avoir cette

fois une entrevenue avec Beniamozegh. Des que j'eus la ppssibilite de mettre ce pro jet a execution, j'iniformai le rabbin de ma venue prochaine.

Je partis directement pour Rome au debut de mes vacances. Le R* P, Henri m'avait remis une lettre d'introduction aupres du maestro di camera au Vatican afin d'obtenir une audience du pape, bien que les receptions f ussent of ficiellement suspendues pendant les mois d'ete. J'eus la satisfaction de savoir ma demande agreee, mais ce fut seulement apres deux semaines d'attente, la veille de mon depart pour Naples, que le courrier du Vatican vint m'apporter Pinvitation a me presenter le jour meme a la Sala Clementina. G'est la que je ( devais etre admis a voir Leon XIII au moment du retour de sa promenade quotidienne dans les jardins. Ehtoure de quelques prelats, il arriva dans une chaise a porteurs que Ton d^posa devant nous. Nous n'etions que quatre visiteurs alignes, a genoux, dans cette salle immense.

Je n'oubiierai jamais cette main diaphane de vieillard que Leon XIII me tendit et Teclat extraordinaire de ses yeux qui se fixerent sur moi. Je demandai au pape de benir ma mere, c'etait le but principal de ma visite. Je vous beniis avec votre chere mere, me ditil en franc, ais : Soyez un bon fils et un bon Chretien . Et comme je lui.dis en reponse a sa question que je venais de Lyon, il ajouta : G'est une des cit6s de

Marie, elle nous est bien chere . L'audience ne dura

que quelques minutes, et le cortege ayanit repris sa

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marche, disparut par la porte opposee, blanche vision qui m'a laisse une impression de sereine grandeur.

A Naples, je m'embarquai pour Palerme et ce ne fut que dans les jours qui precederent mon retour d'ltalie que je m'arretai a Livourne. J'avais tenu a reserver ma visite a Benamozegh pour la fin du voyage, ne voulant pas que d'autres souvenirs remdissent moins vif celui-la. Je tenais d'ailleurs a etre a Livourne pour le premier jour du Nouvel an Israelite.

Je pus apercevoir le rabbin au grand temple pendant 1'offiee et en le regardant, au moment de la sonnerie du Chdfar, je me rappelai ces paroles que j'avais lues de lui dans sa correspondanee avec Luzzatto : Quel sens a pour vous cette ceremonie ? Vous ne pouvez lui donner que 1'une des interpretations poetiques, mais pueriles, qui ont ete imaginees en dehors de la Kabbale. Pour moi, c'est bieh different. Ghaque note a son importance, de meme que chaque atome de la matiere est un niystere et que chaque corps a sa place et sa valeur dans 1'ensemble de la creation. Pour moi la Tora est le prototype du monde .

Bemamozegh m'avait fait savoir qu'il viendrait luimeme me trouver a 1'Alber^o del Giappone oil j'etais descendu. Je dois avouer que je fus surpris et meme d^QU quand il arriva. Je n'avais plus devant .moi le rabbin kabbaliste en taled, 6coutant recueilli les notes stridentes du chdfar, mais un petit vieillard a la demarche hesitante, a la mise negligee, qui se presentait humblement, sans aucun prestige et sans meme miter-

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rornpre, semblait-il, le cours de ses meditations, car son regard demeurait fixe sur quelque point de concentration interieure. Je venais de voir Leon XIII et Ton comprendra que le contraste ne pouvait manquer de m'apparaitre saisissant.

J'ai lu avec le plus grand plaisir votre derniere lettre me dit Benamozegh, car j'ai vu que la franchise avec laquelle j'ai combattu chez vous certaines tendances, loin de vous etre desagreable, a ete" approuvee par vous et qu'elle a meme produit, si je ne m'abuse, quelque fruit dans le sens que j'esperais (1).

Le maitre parlait lentement, et sans temoigner plus de curiosite a mon egard que si le jeune homme qu'il avait devanit lui eut et6 un de ses eleves familiers. Ses paroles etaient comme un discours qu'il se faisait a luimenie et il ne me regardait que lorsque je lui posais une question. *

Je vous felicite, continua-t-il, de la resolution que vous avez prise, vous etes certain ainsi de ne pas vous tromper. En parlant de votre resolution j'y comprends aussi celle d'exclure une forme quelconque de protestantisme, en tant que le nom de protestant est si elastique, il comprend tant de varietes exterieures qu'il n'y aurait rien d'etonnant qu'il existat ou qu'il finit par se creer, meme par votre moyen, une espece de protestantisme qui representerait de fac.on plus visible

(1) Toutes les paroles raises dans la bouche de Benamozegh au cours de ce chapitre sont tiroes textuellement des lettres qu'il m'a adress(5es avant ou apres cet entretien.

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ce noachisme, qui est la vraie religion des laics de 1'humanite, comme le, statut mosa'ique est la religion du sacerdoce de Fhumaniite, Israel.

Maitre, demandai-je, quel avantage trouvez-vous a cette solution pour laquelle vous semblez avoir une predilection marquee ?

Je pense, repondit Benamozegh, au cas ou vous croiriez devoir en conscience conserver la croyance en Jesus, car alors vOus auriez toute liberte a cet egard en prenant'ses enseigniements, autant que cela est possible, de f agon a ce qu'ils ne contredisent point le judai'sme traditionnel.

Comme je lui objectais une fois de plus que le noachisme me faisait 1'effet d'un compromis entre le judai'sme et le christianisme et qu'il serait juge de la meme faconi par les Chretiens et les juifs, le rabbin me dit :

L'Ecriture et la Tradition etablissent de la maniere la plus explicite que la religion des fils de Noe*, ben& Noah, est la vraie religion des Gentils et qu'elle a avec celle d'Israel un meme fond commun. Ge n'est pas autre chose que le veritable christianisme, c'est-a-dire ce que le christianisme, selon nos croyances, aurait du etre, ce qu'il sera un jour. G'est, d'apres le judaisme, la vraie religion des temps messianiques.

Benamozegh me p-arla longuement de son ouvrage Israel et I'Humanite', dont, des le debut de notre correspondance; il m'avait adresse 1'Introduction imprimee en brochure a part, malheureusement dans un franc, ais

si defectueux que la lecture en etait plut6t rebutanite. Get opuscule exposait le plan et le contenu de ce grand ouvrage alors inedit et developpait sur les relations .entre le judaisme et le christianisme les idees que me resumait le rabbin.

En embrassant cette religion vous avez le choix entre deux voies qui se presentent a vous : ou bien vous vous conteniterez de la prof esser pour vous-me'me, en secret, laissant a Dieu le soin de faire fructifier ce germe cache, ou bien vous leverez hardiment 1'antique etendard, antique et nouveau a la f ois et, pour vous montrer ma sincerite, moi, en tant que je puis modestement representer le judaisme orthodoxe, je serai avec vous. Oui, je reconiialtrai publiquemenit la parfaite r6gularite du parti que vous avez pris. A une condition toutefois, et je n'ai meme pas besoin de vous le rappeler, c'est que je connaisse exactement le credo de votre noachisme. II n'exclut pas necessairement, je vouS 1'ai dit, toute croyance en Jesus. A Dieu ne plaise cependanit que je vous decourage absolument dans une tendance qui vous conduirait au judaisme lui-me'me. Mais deux raisons principales me font perseverer dans 1'opinion que je vous ai a plusieurs reprises exprimees. Et d'abord le desir de commencer avec vous et en vous ce mouvement religieux qui pourrait faire accomplir an christianisme sa derniere Evolution. En second lieu la conviction profonde ou je suis que, dans cette attitude que vous prendrez, vous pourrez etre beaucoup plus utile du dehors que du dedans. Mais quand je dis

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du dehors, c'est une f agon de parler ; en re'alite', le laic, le noachide, n'est point hors de 1'Eglise d'Israe'l, il est dans 1'Eglise, il constitue lui-meme 1'Eglise veritable dont 1'Israelite ayec sa Loi particuliere est le pre'tre.

Oui, conclut Benamozegh, c'est par vous que je voudrais commencer.

En pronioncant ces paroles, le mattre tenait pour la premiere f ois les yeux fixes sur moi et son regard avait une expression particuliere qui me frappa. II semblait me dire : Si vous ne me comprenez pas ou si vous me comprenez mal, vous aller laisser e"chapper Toccapion qui ne se retrouvera plus, tandis que si vous marchez dans la voie que j'ouvre devant vous, vous serez 1'homme que j'attendais.

Gertes, il ne se doutait point a cette minute-la de la vocation future et assurement simguljere du jeune etranger qu'il avait devanit lui et qui allait etre envoy^, contre son attente, non pas aux Chretiens, ses freres d'origine, mais a ce peuple-prStre Iui-m6me dont le rabbin exposait la doctrine. II ne pensait pas davantage qu'il venait de decider ce meme jour, ainsi qu'on Je verra plus loin, de la realisation du plus vif d^sir de sa vie, la publication du grand ouvrage qu'il avait consacre a cette doctrine elle-m^me. Ainsi les voies de Dieu depassent toujours nos previsions humaines et en face..du mystere qui les enveloppe, il ne nous est demande rien de plus que nos fidelity aux lumieres du moment. .

On ne saurait en tout cas s'etonner de la difficulte que j'eprouvais, meme en ecoutant le maitre, a voir dans le judaisme autre chose qu'une religion constitute sur le meme modele que les autres, lorsqu 'on constate que tant d'Israelites de naissance se meprennenit non moms gravement sur la nature de leur heritage spiritiiel, sur les rapports du particularisme et de Tuniversalisme au sein du judaisme, sur la position respective des grandes religions, en un mot sur tout I'ensembie du plan divin.

A quelque moment que vous ayez besoin de mon concburs, me dit le maitre, n'hesitez pas a vous adresser a moi. II n'est rien que je ne sois pret a faire pour Vous aider et j'ai 1'espoir d'y reussir.

On verra par la suite de ce recit comment cette assistance promise me fut effectivement donnee.

Elie Benamozegh me parla encore au cours de cet entretien mais toujours avec un regard vague et distrait, comme s'il s'adressait a un interlocuteur lointain, de diverses questions religieuses, notamment de Tadmiration qu'il prof essait a 1'egard du catholicisme. Tous ceux qui ont eu le privilege de rencontrer une fois dans leur vie un homme vivant de la vie superieure de 1'esprit comprendront cette pensee du philosophe Malebranche dont, apres 1'avoir eratendu ce jour-la, je puis faire 1'application au docteur livournais : L'ame humaine peut arriver a la connaissance d'une infinite d'etres et meme de TEtre infini ; ce n'est pas en elle qu'elle les voit, puisqu'ils n'y sont pas, mais en Dieu,

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La Piviniite est si etroitement unie a nos ames par sa presence, qu'on peut dire qu'elle est le lieu des esprits comme 1'espace est le lieu des corps .

L'entretien termine, je reconduisis Benamozegh pendant quelques instants dans les rues de Livourne, puis il me pria de le laisser. Je le suivis des yeux ; il s'eloignait a petits pas, absorbe dans ses reflexions qu'il accompagnait de gestes involonitaires, salue respectueusement par quelques passants et regarde avec curiosite par les autres que surprenait 1'etrangete de son allure.

Ge fut, non ma derniere visite, mais notre unique entrevue.

Pour quiconque se refuse a admettre autre chose que ce qui peut etre pese, mesure, et compte, cet entretien apparattra comme un stage d'etude bien court pour uni disciple aux pieds du maitre. On en jugera autrement, peut-etre, si 1'on songe a tout ce que peut renfermer un instant fugitif de notre existence, a toute la signification qu'il peut prendre dans notre destiniee.

Elie Benamozegh est mort a Livourne le 5 fevrier 1900, Depuis deux ans deja notre correspondance avait pris fin. Lorsque j'appris a Lyon la mort du maitre, je concus aussitot un vif desir de retourner a Livourne pour faire un pelerinage a sa tombe. Je me pus mettre mon dessein a execution qu'au mois d'aout 1901.

Arriv6 a Livourne, je descendis de nouveau a VAlbergo del Giappone et je me fis donner la m^me chambre ou, quatre ans auparavant, j'avais regu la visite du

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rabbin. Je ne cherchai a voir ni les membres de sa f amille, ni son disciple et successeur, le grand-rabbin Colombo. Je desirais etre seul aupres du maltre comme la premiere fois. Je me rendis des le lendemain aux ecoles Israelites et demandai un jeune garc.cn pour' m'accompagner au vieux cimetiere oil repose, avec les\ anciens hakhamin de la communaute livournaise, la depouille mortelle d'Elie Benamozegh. La, parmi les tombes uniformes, nous eumes quelque peine a trouver celle que je cherchais. Rien ne la distingue aux regards du visiteur. Je congediai mon petit guide et sous l'e"clatant soleil de Toscane, je demeurai longtemps en priere devant la tombe du maitre.

Et maintenant, je vais dire une chose qui n'aura sa plenitude de sens que pour un tres petit nombre de mes lecteurs, pour ceux-la seulement qui croient a 1'existence des forces invisibles, a Texaucement de la priere, aux influences mysterieuses, profondes et decisives qui nous viennent du monde dans lequel sont entres ceux que nous appelonis les morts, mais qui sont infiniment plus vivants que nous : c'est a partir de ce moment-la que j'ai commence a comprendre Elie Benamozegh et la doctrine qu'il m'avait exposee. G'est a dater de cette heure que je me suis vraiment senti son disciple.

LA CRISE CHRfrlENNE

Apres ce pelerinage a Livourne, la pensee du mattre se presentait done a moi admirable de clarte et de logique et j'eprouvais le plus vif desir de 1'exposer telle qu'elle m'apparaissait. L'occasion de le faire me fut bientot offerte. A la suite d'un voyage en Espagne au cours duquel j'avais visite a Tolede 1'antique synagogue El Transito, devenue une eglise c^iretienne puis classee comme monument historique, j'avais ecrit les impressions rapportees de cette visite et j'enivoyai mon articlr a I'Univers Israelite qui le publia sous le pseudonyme de Loetmol, sorte d'hebraisation des syllabes de mon nom patronymique. La direction du journal m'ayant demande de lui continuer ma collaboration, je donnai une serie d'articles que j'intitulai Elie Benamozegh et la solution de la crise chre'tienne. Le titre indiquait la nature de mes preoccupations du moment. Pour le pu-

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blic francais c'etait une revelation du docteur livournais demeure jusqu'alors inconnu malgre la publication de son ouvrage Morale juive et morale chretienne.

G'etait 1'epoque ou 1'Eglise catholique et tout le christianisme avec elle se. trouvaient secoues par le mouvement de renovation moderniste. L'ideal qui se degage des brumes de la dogmatique, disais-je, et dans lequel certains esprits qui ne croient pas si bien dire, voient une preuve de la judaisation des peuples Chretiens, c'est 1'ideal des Prophetes et le christianisme tend de plus eni plus a se transformer en messianisme conforme a la conception juive. Or, qu'on le remarque bien, les deux mots ont exact6ment le meme sens, avec cette seule difference que le premier trahit toute 1'influence h'ellenique subie par les disciples de Jesus, tandis que le second les ramene a la pure pensee hebraique .

On aurait 'tort de supposer que le tableau que je dressais ne refletait que les sentiments personnels d'une ame detachee du dogmatisme Chretien et que je m'exagerais Timportance du mouvement. Voici comment s'exprimait, quelques annees plus tard, un groupe anonyme d'ecrivains catholiques dans une Humble supplique d S.S. le Pape Pie X :

L'ame chretienne a ete ebranlee dans sa securite ; des doutes lui etant venus sur la solidite de 1'edifice qui abritait sa vie religieuse, elle a eprouve le besoin d'en visiter les fondements. Et cela, non par esprit de revolte et pour secouer le joug de la foi , mais au contraire pour avoir une foi plus belle et plus e'claire'e.

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Get etat d'esprit est partout : nous 1'avons rencontre en France, en Angleterre, en Allemagne, en Amerique, en Italic ; il porte la soutane du pretre, la toge de 1'avocat, Funiforme de 1 'off icier, la blouse de 1'ouvrier, la robe du professeur ; il .me frequente pas seulement les Universites, il habite aussi les cellules des seminaires ; il n'est pas moderniste , il est moderne, et ceci est un fait. Ou plutot, c'est 1'ame qui ne meurt jamais, qui vit aujourd'hui, qui vivait hier, qui vivra demain, qui, forcment a tou jours vecu, qui vit et vivra toujours de la vie de son temps.'

En face de ces poignantes inquietudes de Tame chretienne, je goutais la paix de celui qui, apres la tempetc, est heureusement entre au port. Je sentais que je devais a Benamozegh avec le developpenient de ma conscience religieuse, la possession d'uneV verite-' simple, lumineuse, qui .devenait pour moi^ -dans le desarrpi des croyances, une force et un guide sur. Je ne me reclamais certes pas de la religion noachide dont le noni continiuait a me rebuter et je me sjerais fait un scrupule de me declarer Chretien, sachaht que je ne 1'etais point au sens dogmattque du mot, mais le titre de catholique m'etait cher et je croyais le meriter pleinement, d'autant mieux que je commensal a retrouver dans le noachisme de la tradition juive la doctrine de 1'Bglise invisible embrassant toutes les Hmes de bonne volonte. Je possedais desormais la clef du probleme des religions dan! ses phases successives et les conflits de 1'heure presente n'avaient plus rien de mysterieux pour

moi, parce que j'en decouvrais la cause premiere a Torigine meme du christianisme separe du tronc venerable sur lequel il aurait du harmonieusement granidir.

Gette claire vision des choses me permettait d'attendre avec confiance la solution de Favenir, solution aussi certaine que le sont les difficultes du moment, car elle apparait comme le couronnement du plan providentiel : le retour a la purete de la foi primitive.

Je m'efforcais de resumer aussi clairement que possible dans cette etude sur Elie Benamozegh et la crise ehretienne les idees que le maitre m'avait exposees et je concluais en faisant un appel aux Chretiens : Puissent-ils reconnaitre, disais-je, que le retour a 1'hebraisme est la clef de la question religieuse dans le present et dans 1'avenir; de cette question dont les debats remplissent les premiers siecles de FEglise chretienne, que les reformateurs de tous les temps ont agitee, mais n'ont jamais resolue et qu'on demele encore au fond des ames modernes, incapables de croire plus longtemps a leur christianisme et se mourant du besoin d'y. croire encore. A ceux qui, d'un cote comme de 1'autre, pourraient s'ef frayer a la pensee des reformes a accomplir et de la haute antiquite des croyances qu'il s'agit de corriger ou de remplacer, je leur repondrai par ce mot du moine Golomban au pape Gregoire-le- Grand qui resume si bien toute la pensee de Benamozegh : II st certain que Terreur est ancienne, mais la verite par laquelle Terreur est condamnee est toujours plus ancienne qu'elle. \~ '

Personne ne sut parmi les lecteurs de I'Univers Israttite qui etait Tauteur de cette etude sur Elie Benamozegh et mes amis de Lyon ne se dputere'nt pas davantage que je 1'avais ecrite. On comprend que j'etais tenu a la plus grande reserve, puisque, fidele en cela a la pensee du maitre dont j'interpretais la pemsee, je considerais comme Pun de mes premiers devoirs de ne causer a ma mere nulle inquietude nquvelle au point de vue religieux. Gependant dans 1'enchainement providentiel des causes et des effete, ces articles devaient etre pour moi une source abondante de benediction.

Les pages que je viens de returner tomberent sous les yeux du Pere Hyacinths Loyson, qui etait lui-taeme un vivant exemple de la crise chretienne dont je parlais. Gette grande ame qui s'etait separee de 1'Eglise romaine sur la question de I'infaillibilite pontificale n'avait cependant cesse d'evoluer vers une conception vraiment catholique de la religion ; la Bible etait restee sa nourriture quotidienne et la f oi monotheiste de Moi'sq et des Prophetes comme le souffle meme qui l'ariimait. La nouvelle vision des rapports du judaisme et du christianisme que lui apportait la doctrine exposee par Elie Benamozegh etait done de nature a interesser au glus haut degre le grand orateur Chretien.

Gest a Rome ou il avait passe 1'hiver, que le Pere Hyacinthe prit connaissance des articles de Loetmol. Avant de reritrer en France il fit un detour par Livourne afin de s'entretenir avec le rabbin Samuele Colombo,

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les disciples et le fils de 1'illustre docteur livournais, des conceptions religieuses de ce dernier. Ma sympathie pour Benamozegh est d'autant plus vive, leur declara-t-il, que je retrouve, admirablement exprimes sous sa plume, quelques-unes de mes idees les plus anciennes et les plus cheres. Je n'ai jamais cesse de desirer la reconciliation de la religion et de la science, du judaisiiie et du christianisme, et je suis convaincu que de leur union depend, en grande partie, 1'avenir du monde .

Le Pere Hyacinthe manifesta naturellement son inrtentiom de correspondre avec 1'auteur des articles qui '. lui avaient revele la haute personnalite religieuse d'Elie Benamozegh et son interet redoubla qiiand il apprit qu'il ne sagissait point d'un Israelite, mais d'.un catholique d'origine, convert! a la doctrine du rabbin livournais. Grande f u't sa surprise lorsqu'oni lui dit mon nom. Je n'etais pas en effet un inconnu pour lui.

Quelques annees auparavant, M. et Mme Loyson ayant fait un sejour a Lyon, j'etais alle les voir en compagnie d'un salutiste de mes amis. Mme 'Loysoni, qui portait la croix episcopale recevait les visiteurs. en Tabsence du Pere, avec une solennite ecclesiastique. Son mauvais franpais, Taccenit anglais exagerement amusant avec lequel elle enongait ses propositions theologiques, creaient autour d'elle une impression de religion fantastique d'outre-mer qui fut vraisemblablement pour quelque chose dans 1'incucces des tenta-

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tives de reforme du Pere Hyacinthe en France. Je me souviens qu'elle demanda a mon compagnon s'il admettait la necessite du bapteme. Le salutiste qui appartenait par la naissance a 1'Eglise Vaudoise, etait aussi peu sacrainentaliste que possible. II lui repondit qu'aucun rite n'avait pour lui un caractere obligatoire. Alors Mme Loyson se leva, tres digne : Em ce cas, dit-elle, restons-en la, nous sommes trop eloignes les uns des autres pour nous entendre . Mais le Pere etait arrive' sur ces entrefaites. II nous avait reunis avec son amabilite coutumiere et nous avions cause avec lui pendant quelques instants. Je le revis seul une autre fois. II se peut que je 1'aie mis a ce moment-la au courant de mbn evolution religieuse. Je ne me rappelle pas ce detail, mais en tout cas, il n'avait pas oublie mon nom et il fut gran dement etonne de 1'entendre pronioncer a Livourne dans ces circonstances .inattendues.

Je rec.us du Pere Hyacinthe une lettre dans laquelle il me racontait sa visite aux disciples du rabbin livournais. II m'exprimait le vif desir de me renicontrer des que la chose me serait possible. J'allai le voir a Geneve dans 1'ete qui suivit son retour d'ltalie. *

Ma situation religieuse fut pour lui une cause de profond et perpetuel 6tonnement. G'etait sans contredit le premier cas de ce genre qu'il rencontrait depuis les debuts de sa longue carriere. II admettait que ma crise de conscience m'eut entrain^ bien au-dela du point oil

il s'etait jadis arrete" lui-meme, mais il lui semblait

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Inexplicable qu'apres avoir subi une transformation interieure aussi radicals, je reussisse a rester cathplique en apparence. Son esprit, hante du besoin de verite absolue, ne pouvait s'en tenir aux demi-mesures ; il etait enclin a re"gler tows les actes selon la pure logique et si le rejet d'un seul dogme avait suffi pour le mettre hors de 1'Eglise, il lui paraissait inconcevable que j'y pusse demeurer en niant a peu pres tous les autres. D'autre part, il etait encore beaucoup trop catholique de sentiment pour imaginer que la frequentation des sacrements fut possible sans la foi entiere qulls exigent du fidele.

Je m'etais confectionne a moni usage, pour 1'assistance a la messe, un petit rituel en latin tire integralement du missel, mais qui mettait la liturgie eucharistique en harmonie avec mes croyances intimes. Le Pfere Hyacinthe me demanda de lui conf ier ce petit livre et en me le renidant il me dit : Je vous comprends, mais je ne vOus envie pas ! Tout me porte a cr^ire au coutraire qu'il m'enviait plus qu'il ne me comprenait, car il souffrait precisement de son isolement spirituel et rien ne lui eut ete plus doux que de pouvoir, sans atteinte a s v a conscience, jouir de la communiion avec les ames croy antes. Or, j'avais resolu pour ma part le probleme et, chose singuliere, c'etait aux conseils d'un rabbin que je devais cette solution provisoire ,qui satisfaisait aux exigences de ma piet<

filiale sans blesser mes intimes convictions religieu- :

ses. "'-

Le Pere Hyacinths ne se faisait pas encore du judaisme 1'idee que je m'en faisais moi-meme et la dualite de ses aspects, particularisme ethnique et croyance universaliste, n;e lui semblait pas ires claire. Mais comment les Chretiens saisiraient-ils d'emblee une doctrine que les Juifs eux-memes ont 'tant de peine a comprendre ? L'Eglise-mere pour laquelle le Chretien qu'il etait conservait une veneration, lui paraissait grandiose encore, riche de souvenirs et peut-etre de promesses, mais singulierement dechue : G'est une ruine, disait-il, et je ne vois aucune indication que cette ruine soit pres d'une reedification. Elle se conserve pour une fin que nous me pouvons prevoir. Israel et 1'Eglise catholique sont pour moi les deux grandes enigmes vivantes.

II n'en def endait pas moins a 1'occasion Jes richesses spirituelles du judai'sme et un jour qu'il s'exprimait ainsi a Geneve devant le Grand Rabbini Wertheimer, celui-ci lui dit : Oui, sans doute, nous les possedons ces richesses, mais elles sont dans le judai'sme comme le vent dans les outres d'Eole. Le Pere Hyacinthe qui I'estimait et qui avait une haute idee du role, du docteur en Israel s'affligeait de la reputation de rabbin desabuse que Ton faisait a Geneve dans les milieux Chretiens au Dr. Wertljeimer : J'entends repeter partput, lui dit-il, que vous n'avez pas la foi. Je dois

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vous dire que je prends toujours votre defense. Ai-je tort ou raison ? Vous avez raison, mon pere, repondit M. Wertheimer en lui preraant les deux mains, je crois comme vous .

Le rabbin savait qu'au cours d'une longue evolution la foi du Pere Hyacinthe s'etait beaucoup rapprochee de celle d'Israel et c'est ce qui explique que le Pere ait ete interesse au plus haut point par mon etude sur Elie Benamozegh et la crise chretienne. Ges articles de I'Univers Israelite marquerent ainsi, le debut de notre amitie donit pendant neuf ans j'ai goute la douceur. L'hommage que j'avais rendu au docteur livournais en ecrivant ces pages qui exposaient sa doctrine me valurent avec un grand Chretien un rapprochement d'ames dont le souvenir me reste infiniment precieux. Benamozegh disparu m'avait done le Pere Hyacinthe.

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