LES MODERNISTES
Je decidai le Pere Hyapinthe, a son retour du Midi en Avril 1905, a donner a Lyon une conference religieuse. Le pasteur Leopold Monod mit a niotre disposition a cet effet 1'eglise evangelique et ce fut une occasion pour les catholiques liberaux de se joindre aux protestants au pied de la chaire occupee par 1'eminent orateur dont 1'eloquente parole est restee inoubliable pour tous ceux qui ont eu le privilege de 1'entendre.
A cette epoque fleurissait le petit groupement que Ton a appele I'Ecole de Lyon et dont Texcellente revue de Pierre Joy Demdin fut pendant trop peu de temps le vaillant organe, Ses principaux representants sympathiquement connus etaient Fabbe Siffle, esprit original, penetrp d'une soif ardente de verite, 1'abbe Jeaw
de Bonnefoy, ecrivain de grand talent, polemiste, historien et philosophe, M. Leon Ghaine qui, dans Taffaire Dreyfus, avait ouvertement pris parti pour la cause de la revision et dont les deux volumes : Les catholiques frangais et leurs difficult^ actueMes et les Menu$ propos d'un catholique liberal avaient eu un l^gitime retentissemenl M. Ghaine jouissait, comme laic, de plus d'independance que les ecclesiastiques et c'est ,lui qui T a 1'occa.sion de la visite du Pere Hyacinthe, reunit autour de celui-ci, dans ses salons, tous ses amis liberaux. II y avait la plusieurs pretres catholiques, la plupart des pasteurs protestants et un certain nombre de militants du parti moderniste.
Le Pere repondit avec sa bonne grace coutumiere a toutes les questions qui lui furent posees et il s'etendit plus particulierement sur le role de Jesus, la place qu'il occupe dans Phistoire et le mystere qui continue 2i envelopper sa personne. II dit le culte que son coaur gardait pour celui que les generations chretiennes ont reconnu pour leur Saiiveur et il termina en declarant : u Apres tout, en cette question, c'est peut-etre Loetmol qui a raison . Ges paroles qui etaient une allusion au point de vue du judaisme en la matiere demeurerent pour tous enigmatiques, sauf pour 1'abbe Jean de Bonnefoy ; celui-ci, en effet, avait fait une place au personnage dans son audacieux petit livre. Vers l'unit&. de croyance et son sourire si fin et si aimablement sceptique salua la conclusion de 1'orateur. II semble
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que les idees exposees par le Pere Hyacinthe aient trouble davanlage les protestants que les catholiques qui tout has reprochaient a cet expose de n'apporter aucun element riouveau pour la solution du probleme de la theodicee elle-mtjme. Mon pere, lui-dit le pasteup Aschimann, au moment ou 1'oni passait pour le .the* dans la piece voisine^ vous croyez bien tout au moms a la saintete absolue de Jesus ? Le Pere eut quelques secondes d'hesitation : Monsieur le Pasteur, repbn-
dit-il, Dieu seul est absolument saint .
II nous sembla, a mes amis et a moi, que le contact entre croyanits de confessions differences realis'6 au cours de cette reception put etre maintenu et nous son- S'eames a Porganiser d'une maniere permanente. En ce qui me concerne, je considerais que les Chretiens des diverses Eg-lises ne peuvent se rapprocher qu'epi se plagant, a leur insu, precisement sur le terrain juif, en acceptant les donnees du noachisme de Benamozegh dont les pures et simples doctrines sont seules en etat d'offrir une base commune. Ce fut le zele tout apostolique d'um digne pretre de Grenoble, M. 1'abbe * Samuel, qui 'permit a ce pro jet de prendre corps. Depuis longtemps il s^occupait des Eglises dissidentes et
des moyens pratiques de les rattacher a 1'Eglise rom.aine. Le tranquille erihitage qu'il habitait au-dessus de 1'Isere et d'ou Ton jouissait d'une admirable vue sur les Alpes, etait le rendez-vous incessant de representants de toutes les sectes imaginables . ; salutistes, baptistes,
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methodistes, adventistes s'y succedaien't, curieux de causer avec ce pretre qui prenait lui-mSme tant de plaisir a discuter avec eux des problemes religieux ei a leur poser des questions theologiques. Son ame gardait comme ses yeux bleus la candeur de Tenfant et, bien assure dans sa f oi catholique, il avait le grand et rare merite de ne jamais mettre en doute la bonne foi d'autrui.
J'allai voir M. Samuel a mon tour et le mis en rapport avec le pasteur Leopold Monod, tou jours noblement accueillant a tout ce qui pouvait favoriser 1'union des bonnes volonte's. Tous deux accepterent d'organiser et de preciser une petite assemblee interconfessionnelle qui se tint a Lyon avec un certain succes, si bien que des journaux nous accuserent des le lendemain d'ebranler les colonries du temple. Nous reusslmes neanmoins a fonder une societe d'etudes religieuses groupant des croyants des differents cultes et des spiritualistes ne se rattachant a aucune Eglise. Ses r6unions se poursuivirent avec plus ou moins de regularite pendant deux ou trois ans. Un sujet choisi d'avance etait traite chaque fois par un confe*rencier jpris alterhiativement dans les divers milieux et il s'ensuivait une discussion geherale, excellente occasion pour tous d'apprendre a se connaitre et a s'estimer reciproquement. Une question genante pour les ecclesiastiques presents etait-elle souleve'e par quelque auditeur a 1'esprit massif, les pasteurs eux-memes venaient & la
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rescousse pour soutenir leurs collogues catholiques. L'esprit vraiment fraterniel qui regnait dans ces reunions de YHdtel Bayard a laisse une impression bienfaisante chez tous ceux qui y prirent part.
A vrai dire, nous nous etions bien eloignes du point de depart de 1'excellent abbe Samuel. Le troupeau avait devance le berger et, laissant celui-ci dans la plaime, installe dans sa candide theologie, il s'etait etabli sur les hauteurs d'ou Ton decouvre un plus vaste horizon. L'existence de notre association lyonnaise fut revelee au monde religieux par divers articles, parus dans la presse etrangere et ce fut pour moi 1'occasion d'une nombreuse correspondarice avec des Chretiens de toutes les Eglises, en Allemagnie et-en Angleterre riotamment. G'est ainsi que j'entrai eri rapports avec le venerable f ondateur de 1'Eglise theiste de Londres, le Rev. Charles Voysey, dont les doctrines etaient singuliSrement conformes & celles de Benamozegjh et qui salua avec enthousiasme. mon evolution religieuse.
Les decrets de Pie X comtre le modernisme mirent
fin a la fois a 1'activite de l' ecole de Lyon et aiix efforts de rapprochement tentes avec succes par nbtre association iriterconfessionnelle. Les pretres catholiques se trouvant desormais dans rimpossibilite 1 de preridre part aux reunions, celles-ci n'offraient plus le meme interet et 1'ori decida d'attendre, pour les reprendre, I'avenenient de temps meilleurs.
Sur ees entrefaites, j'avais form un autre pro jet qui
recut la pleine approbation du Pere Hyacinthe. II s'agissait d'une lettre adressee au rabbin at du monde entier exposant la situation de Chretiens d'origine se trouvant a 1'egard de la foi de MoTse et des Prophetes ainsi que de la Tradition d'Israel dans notre propre position religieuse et sollicitant, de la part des Docteurs de la Synagogue, une sorte de reconnaissance officielle. Ce devait etre dans ma pensee comme' une conisecpation publique de 1'etat du noachide faite par les repr^ sentants autorises du Judaism e. La doctrine que Benamozeg-h avait prechee et def endue dans ses ouvrages et dont on ne pouvait certes, contester les solides assises scripturaires, ni 1'admirable ampleur tiumanitaire, mais uniquemenit le caractere pratique, 1'application aiix realites religieuses du temps present, allait ainsi se trouver promulgu^e ouvertement et cette proclamation retentir ait a 1'heure ou le christianisme tout entier subissait une crise profonde et ou les modernistes, par la plume du Pere Tyrell, venaient de proposer a 1'au^ torite romaine, comme la seule base sur laquelle elle pM desormais continuer a exercer une influence spintiielle sur le developpement de 1'esprit humain, 1'unitfi dans ce qui qui est essentiel, la liberte dans ce qui ne Pest point et la charge em toutes chose s. Sur cette/ unite dans Pessentiel, PEglise-mere, gardienne .de la revelation biblique, avait un mot a dire, une orientation a donner. Mais pour que 1'appel fut entendu et qu'il revolt toute sa signification, il me semblait inidispen-
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sable qu'il fut signe du Pere Hyacinthe. C'eut ete en meme temps comme le couronnement de revolution de cette grande ame religieuse.
Gependant mon venere ami, qui desirait vivement que la lettre parut, hesitait a la signer lui-meme. Vous avez toute qualite pour 1'ecrire, me disait-il dans une lettre du 27 mai 1905, em lui donnant entierement et loyalement la forme que lui aurait donnee votre illustre maitre, Benamozegh, puisqu'il vous a eloigne du judai'sme ethnique et sacerdotal pour vous attache? a la gentilite monotheiste et, en un sens, chre'tienne.
Ce qui retenait le Pere Hyacinthe, c'etait uniquement la question de Jesus. Som fils le pressait a sa maniere de se degager des attaches avec le christianisme des Eglises. II lui disait en parlant de moi : Sa lettre est tres remarquable. La mystique a le sens des realites contingentes et de 1'imperatif historique : 1'accord est rare. Notez qu'il vous dit exactement ce que dans mes folies j'avan<?ais ces jours derniers : que les Chretiens meme les meilleurs et les plus larges sont en train, par la pure fidelite de leur foi de perdre la cause de la religion (1). II ni'en est pas moins vrai que Tacte pro j ete, en prenant, aux yeux du public, 1'apparence d'un desaveu implicite du christianisme traditionnel, etait de nature a eveiller les scrupules d'une ame qui continuait a celebrer pieusement chaque annee rannd-
(1) Citation d'une lettre de Paul Hyacinthe a son
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versaire de son ordination sacerdotale (1). La crainte de paraitre abandonner, non point le dogme Chretien propremenit dit il s'en etait de fait sensiblement ecarte et il ne voyait plus dans son christianisme qu'une forme et une phase de monotheisme eternel mais la personne meme de Jesus, etait pour M. Loyson un serieux obstacle a rexposition loyale du probleme religieux, sous forme de manifeste au rabbinat, tel du moins que je le concevais.
*' Le projet ne fut done pas realise et pour pouvoir le regretter, il faudrait supposer de la part des docteurs d'Israel une certaine bonne volonte a r'epondre a cet appel chretien et une impressionnante unanimite dans la r^ponse. Or je ne pense point aujourd'hui que 1'oni puisse etre certain ni de 1'une ni de I'autre si 1'on en juge par la prudence, tres louable d'ailleurs en ellememe, avec laquelle le judaisme officiel s'exprime tou jours au sujet des origines chretiennes et de la position respective des deux religions. Gette constatatipni ne peut que relever aux yeux de tous le merite d'Elie Benampzegh qui, sur ces delieates questions, eut le rare courage de parler aux Juif s et aux Chretiens avec une franchise a laquelle les homines religieux de
(1) Je viens de c616brer 1'anniversaire de mon Ordination sacerdotale (14 juin 1851). Je renonce a toutes les erreurs qui peuvent s'y rattacher, mais Je sais et je sens qjue ce Jour-la quelque chose de grand et de divin s'est passe" dans mon ame qui y demeure et y demeurera (lettre du 15 Juin 1905).
Favenir sauront rendre bommage, mieux que ses con-? teinporains.
Gependant, a la meme epoque, des tendances modernistes se manifestaient au sein du judaisme lui-meme; um mouyement qui se dessinait dans. la communaute parisienne et auquel le Pere Hyacinthe fut mele plus directement que moi vint occuper nos pensees. Des 1890 le Pere avait parle" a plusieurs reprises dans un petit cercle d'IsraeliteS qui eprbuvaient le besoin, chez plusieurs d'ailleurs tres imprecis, d'une reforme religieuse. Le Pasteur Charles Wagner y exergait de son cote une certaine influence. II semble, d'apres les lettres de moni venere ami, que des idees diverses et de fort inegales valeur religieuse s'y faisaient jour et s'il etait pret a encourager les unes, il etait bien loin de vouloir approuver les autres. G'est en songeant aux ames sinceres, vraiment desireuses de tenter un effort pour arracher les jeunes generations au materialisme grandissant, qu'il me disait le 5 deeembre 1907 : Ne soyez pas injuste envers les moderriistes d'Israel comme le pape 1'a ete envers ceux de la chretiente. II y a chez les uns et chez les autres des idees tres vraies et des aspirations tres legitimes sur lesquelles les erreurs de certains d'entre eux ne doivent pas nous amener a fermer les yeux .
Mais, d'autre part, il avait trop le sens de la tradition pour ne point condamner les tendances subversives que quelques-unis manifesterent a * cette occasion : G'est un deisme vague et superficial, m'ecrivait-il, qui
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ne satisfera et n'exaltera personne et qui ne suscitera point les saints enthousiasmes... Oh ! restez dans le mystere de votre vieille Synagogue et si, peut-etre, elle est sans esperance pour le monde present, elle n'en a pas moins des promesses certaines pour le monde eternel, ou les elus de Dieu s'assoieront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux .
Je dois dire qu'en ces temps-la ma connaissance du judaisme etait surtout doctrinale et historique, done en un sens theorique. Benamozegh m'en avait donne une haute conception qui m'avait veritablement introduit dans le sanctuaire inconnu entrevu aux jours de mon adolescence et mon ame s'y etait dilatee dans ce sentiment de communion profonde avec le passe que le Pere traduisait si ^loquemment. J'avais eu le privilege, dont je comprends maintenant tout le prix, de voir vivre ce judaisme par les derniers repr&sentants d'une generation de croyants aujourd'hui disparue. Je croyais encore que des figures comme celle d'un Simon Levy se retrouvaient partout et que le souffle prophetique dii dbcteur livournais animait toute ame de rabbin. Je ne pouvais m'imaginer a quel point Tignorance de 1'hebreu est devenue generale et combien les pratiques individuelles et familiales sont abandohnees. On m'eut parle contre toute vraisemblance en m'apprenant que le culte synagogal n'e3t plus, pour ume loule d'lsraelites modernes, qu'une routine collective, vide de tout element spirituel et que la jeunesse grandit'dans un detachement complet des traditions juives. En un mot,
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je n'avais pas pris contact avec les tristes realites de notre temps. ."".-
J'etais done tout naturellement porte a condamner des tendances novatrices 'que je ne pouvais justifier par une v exacte appreciation de la situation presente. Liberal en matiere d'exegese biblique comme mes amis de l' Ecole de Lyon , j'etais conservateur pour tout ce qui concerne le culte traditionnel. C'etait bien la d'ailleurs 1'esprit de mom maitre qui eut parfois d'etonnantes hardiesses .dans le domaine theologique, mais qui resta toujour? tin defenseur militant de la veritable orthodoxie juive. Aussi, lorsque les longs pourparlers auxquels le Pere Hyacinthe avait pris part, en vue d'un mouvement de reforme dans le judaisme parisien, eurent finalement abouti a la constitution d'un petitgroupement distinct sous le nom d'C/m'on libSrale isradlite, je publiai, au lendemain de 1'inauguration de son oratoire en 1907 et 1908, toute une' serie d'articles dans I'Univers Israelite, tou jours accueillant, sous le titre de Lettres d'un Chretien a un Israelite sur la re forme cultuelle. L'esprit en etait bienveillant et la forme des plus mesurees, mais je defendais energiquement les droits de la tradition contre les innovations inconsiderees.
Gependant, a part la question du sabbat, je n'abordais pas 1'examen des points les plus graves, je parle de ceux sur lesquels devaient porter plus tard le principal effort de reconciliation entre le groupement dissident et le Gonsistoire de Paris, tels que la question
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des manages mixtes. Je me bornais a 1'etude des problemes relatifs a Forganisation du culte en etablissant, d'apres mes experiences personnelles, tine comparaison entre les differentes religions, afin de mettre en lumiere la psychologic particuliere du juda'isme qu'il faut bien se garder d'alterer en le depouillant de ses traits caracteristiques.
Les arguments que Ton peut tirer d'une confrontation initelligente et consciencieuse des divers cultes me paraissent encore avoir une force convaincante en dehors meme de toute question de principes. II suffit que T abandon ou 1'introduction de certains usages prenne la forme de rupture avec le juda'isme traditionmel et d'assimilation complete aux milieux Strangers, comme le fait de prier tete nue par exemple, pour que ; le maintien des pratiques menace'es ou le rejet de telle ou telle reforme ait aux yeux de I'lsraelite f idele une valeur de sauvegarde de son individualite religieuse.
Ges articles, qui furent tres goutes des conservateurs sans m'aliener toutefois les sympathies des liberaux, sont de ceux que je signerais encore aujourd'hui sans leur faire subir aucun changement, car ils correspondaient a une vision du juda'isme que les tristes constatations faites par la suite n'ont nullement modifiee.
Gette vision est celle que me donnait mon travail entrepris a cette meme epoque sur le manuscrit d'Elie Benamozegh Israel et VHumanit& dont je dois maintenant entretenir mes lecteurs.