ISRAEL ET L'HUMANITE
Apres la mort du docteur livournais, son fiis Emmanuel et son disciple le rabbin Samuele Colombo s'etaient adresses a moi pour la redaction definitive et la publication de 1'important maniiscrit du maitre Israel et VHumanUe 1 dont je me connaissais encore que PIntroduction qui avait etc imprimee a part ainsi que je Tai relate. Us avaient le 16gijtime desir de ne pas laisser perdre plus longtemps le fruit dejtant de recherches et de travaux. J'acceptai les propositions qui me f urent f aites, mais ce ne fut pas sans eprouver un bien comprehensible effroi que je recus ce manuscrit qui contenait pres de deux mille feuillets de grand format couverts d'une ecriture compacte sans alinea, ni division d'aucune sorte et, rediges dans un francais qui^'de meme que celui de 1'Introduction, reclamait une refonte totale.
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Je me mis cependant a 1'oeuvre et ce travail que je poursuivis pendant plus de six ans avec des alternatives d'ardeur et de complet decouragement, tant etaient grandes les difficultes qu'il comportait, ne devait etre acheve qu'en 1911. Mais la fatigue qui en resultait e"tait amplement compensee par la lumiere que les developpements de Pouvrage projetaient pour moi sur tout 1'ensemble de la question religieuse.
Quelle est done cette doctrine que Benamozegh m'avait resumed dams notre longue correspondance et au cours de notre entretien de Livourne ? Mes lecteurs savent dej& que c'est tout autre chose que la croyance d'une petite secte fermee, repliee sur elle-m^me dans 1'orgueilleuse autant qu'absurde conviction qu'elle detiendrait seule le monopole de 1'absolue verite et que tous les hommes seraient obliges, pour respecter 1'ordre divin, d'accepter ses dogmes et de se soumettre a ses pratiques.
D'apres Penseignement du juda'isme, la loi divine comprend le code mosaique, la fois religieux et national auquel Israel est seul assujetti et un statut universel destine a toute I'humanit6 et que les rabbins ont appele la loi noachide parce qu'il resulte de Palliance contractee par Dieu avec le genre humain tout entier en la personne de Noe, double aspect d'une seule et meme Loi divine. Deux choses distinctes et qu'il est impossible d'identifier, le particularisme et Puniversalisme se trouvent ainsi harmonise'es dans la tradition
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Israelite et c'est pour avoir meconnu son economic divine que, lorsqu'il s'est agi d'organiser la jeune Eglise chretienrae, les premiers apotres ont hesite entre deux partis extremes, le caractere obligatoire du mosaisme impose a tout le monde ou son abolition pour tous, meme pour les Juifs, ce qui detruisait 1'organisation hierarchique de la religion divine, laquelle devait comporter la masse des laics, Fhumanite, et une petite collectivity de pretres, Israel. Mais le fait que les apo- . tres Chretiens aient pu operer ce dedoublement et opposer I'universalisme qu'ils proclamaient au particularisme Israelite qu'ils declaraient supprim6 prouve bien 1'existence de cette dualite au seini du judai'sme.
Dans I'hypothese du mosaisme envisage comme la seule voie de salut ouverte a tous les hommes par le moyen de 1'af filiation a la communaut^ juive et de 1'acceptation par tous des devoirs speciaux qu'elle impose, on se trouverait en presence d'une .religion universelle dont les elements constitutifs d^mentent de la mandere la plus choquante le caractere universaliste puisqu 1 ils portent 1'empreinte du particularisme le plus nettement marque. Au contraire dans une religion confondant sous le meme statut Juifs et Gentils, 1'universalisme est obtenu au prejudice de 1'harmonie etablie par la Loi divine et Ton n'aboutit pas seulement a la destruction pure et simple de 1'individualite Israelite, mais on rend inexplicable le grand fait historique qui est le judai'sme et qui, d'apres sa structure propre,
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n'avait pas d'autre raison d'exister que : comme sacerdoce de rhumanite.
D'apres 1'Ecriture en effet, Israel a ete appele remplir les fonctions de pretres parmi les peuples comme le fils aine dans la famille antique. Et de meme que les pretres dams les diverses religions sont soumis a une regie hieratique qui ne concerne pas les laics, de meme les Juifs sont astreints a tout un ensemble de lois, de rites, d-observances auxquels les non Israelites ne sont nullement assujettis et St Paul avait parfaitement raison de les en declarer exempts. G'est au XIX* chapitre de 1'Exode que se trouve la charte conistitutive de ce sacerdoce d'Israel. Si vous obeissez a ma voix et si vous gardez mon alliance, vous serez pour moi une possession particuliere entre tous les peuples, car toute la terre est a Moi, mais vous, vous serez pour moi un royaunie de pretres et une nation sainte . Si toute la terre appartient a Dieu, tous les peuples de la terre sont done les peuples de Dieu et Tuniversalisme s'affirme dans ce texte en meme temps que le particularisme Israelite. De fait, les pretres ne sont pas crees pour eux-memes, mais pour le service de la collectivite ; les fonictions sacerdotales devolues a Israel supposent done 1'existence d'une famille de peuples constituant en langage Chretien, 1'Eglise universelle et ces peuples, affranchis du mosaisme, ne seront soumis qu'au culte de Dieu et a 1'observation de la loi morale, tels qu'ils sont contenus dans les sept commandemenits dits noa-
chides, c'est-a-dire imposes a toute la descendance de Noe.
On s'explique done que le maltre, dont 1'ouvrage a la redaction duquel je travaillais, developpant la doctrine, ne m'ait jamais dit et ne devait pas me dire : Embrassez la religion d'Israel en devenant comme l'uni de nous, mais au contraire : Restez le te"moi-n du dehors tel que vous etes et mettez votfe vie, votre exemple au service de cette verite, c'est-a-dire tenez-vous-en au noachisme qui lait de vous un fidele de 1'Eglise universelle.
Un passage des Actes des apfitres, ainsi que Benamozegh 1'a fait remarquer, prouve que le, premier concile de Jerusalem a pris a 1'egard des paiens convertis ume decision absolument conforme a cette doctrine.
Toutefois j'ai dit la difficulte que j^prouvais a concevoir comment cette religion noachide que le maitre me disait devoir etre la mienne, pouvait subsister sans aucun culte etabli, sans croyances ni pratiques bien definies. Mon perseverant travail sur le manuscrit d'Elie Benampzegh me fit peu a peu comprendre que le noachisme, tel que le d^finissent les textes rabbiniques, n'est pas a proprement parler une religion distincte, mais bien plutot un 6tat moral, religieux certes^ puisque le culte de Dieu en est la premiere et indispensable condition, mais nullement confessionnel. II m'apparut emfin que 1'on en peut dire ce que Vinet a dit du protestantisme, savoir qu'il n'est point une
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religion, mais le lieu d'une religion, autrement dit la possibility laissee aux non Juifs d'organiser en toute liberty leur vie religieuse selon les divers besoins des hommes et d'une maniere adaptee aux differents temperaments nationaux.
S'il en est ainsi, la diversity des conceptions et des formes religieuses qui a sa raison d'etre dans la nature meme et correspond aux var/ie"tes physiques et ethniques des races, recoit de fait la consecration d'Israel. Gette variete de formes d'ailleurs, dit Beriamozegh, independamment de 1'unite supreme a laquelle elle est subordonraee, constitue elle-meme la religion universelle dans son ensemble, car ce n'est pas la une variete" arbitraire et accidentelle, mais quelque chose de necessaire et d'organique qui a sa racine dans les . profondeurs de la nature. L'unite religieuse ne pourrait par consequent etre representee sans le concours de tous ces aspects divers qui, envisages separement, semblent reciproquement s'exclure (1) .
Le palen Symmaque a un mot qui traduit admirablement la doctrine juive sur la ne'cessite' des diverses formes 'religieuses. Apres avoir dclar qu'il est juste de soutenir que tout le genre humain n'adore en def initive qu'um seul et meme Dieu, il se demande pourquoi il existe alors tant de cultes differents ? G'est, dit-il, que le mystere divin est si grand qu'il est impossible d'y parvenir par un seul chemin . On ne saurait rien
(1) Israel t rHumnit^, p, 504,
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ecrire, ajoute Benamozegh, de plus vrai et de plus profond.
Cette ide*e que la varie"te des cultes constitue ellememe dans son ensemble la religion universelle apporte la . solution d'un probleme longtemps debattu. Toutes les differentes formes religieuses rentrent ainsi sous la loi noachide et se trouvent toutes dans la mSme situation par rapport a la regie sacerdotale d'Israel, c'est-a-dire vis-a-vis du juda'isme historique.
On congoit done que le docteur livourniais qui a tir6 des documents bibliques et traditionnels la de"monstration de cette doctrine juive concernaht la religion universelle, ait pu parler avec un respect et un amour tout particulier de la religion chretienne, fille de I'h6braisme, et qu'il ait dit d'elle qu'en definitive elle serait toujours la vraie religion des peuples gentils.
Mais comment expliquer alors, sans une frappante contradiction, c'est-a-dire sans d^mentir ce principe de.liberte* religieuse Iaiss6e aux non Juifs, que Benamozegh ait reclame* du christianiisme, pour tre en parfait accord avec la religion dontil est issu, une reforme portant sur trois points essentiels, la maniere de cpmpreridre la trinite, la doctrine de 1'incarnation et la proclamation de 1'abolition de la loi mosalque pour les Juifs eux-memes ? Sauf sur ce dernier point qui, de toute Evidence, est eni opposition formelle avec 1'existence meme d'Israel comme collectivite religieuse, on ne voit pas au premier abord comment les critiques
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du maitre sur les deux aulres points, et plus particulierement sur le second visant 1'incarnation, pouvaient se concilier dans son esprit avec 1'entiere Iibert6 religieuse reconniue aux noachides. N'a-t-il pas cite* avec complaisance a plusieurs reprises Taxiome rabbinique : Aucune interdiction n'a ete f aite aux noachides quant au chittouf ? entendons par la 1'association dans 1'acte d'adoration d'un autre etre au Dieu unique et n T a-t-il pas pris soim d'expliquer lui-m^me, en th^ologien philosophe qu'il etait, le sens et la portee de cette doctrine ? II a mSme d^montre dans un brillant chapitre de son ouvrage, comment au point de vue juif, s'opere la conciliation entre le polyth^isme et le monotheisme, la connaissance de Dieu dans rhumanite etant comme une lumiere qui se refracte dans un prisme et chaque religion particuliere r^f 16chissant un des rayons.
On peut penser qu'Elie Benamozegh, par un illogisme regrettable, s'est arrete" a mi-chemin et n'a pas ose tirer, quan't aii christianisme, toutes les consequenices du principe que, d'apres la tradition tajmudique, il avait iumineusement etabli. Mais il me parait plus juste de supposer que dans le jugement porte par lui centre le christianisme il a parle comme representant d'Israe'l, le peuple pr<Hre, a qui, selon sa tradition, a e*te confie" le magistere religieux et qu'il a alors consid^re 1'Eglise chretienne dans sa croyance essemtielle, constamment af f irmee, celle de r^aliser, d'accomplir pleinement le
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messianisme juif. Ge serait alors uniquement en tant que realisation authentique et definitive du messianisme d'Israel et non point comme forme particuliere et parfaitement legitkne de religion noachide qu'il aurait doctrinalement critique le christianisme et reclame de lui des re"formes.
Mes lecteurs ne sauraient done s'etonner que parallelement a mon long et patient travail sur le manuscrit du maitre, un autre travail se soit accompli dans mon esprit sur cette question vitale des rapports entre le judaisme et le christianisme. J'en vins finalement a comprendre que le jugement de Benamozegh porte en reality sur la doctrine formulae par Papotre Pierre dans le discours rapporte" au livre des Actes (IV, 12) a propos de Jesus-Christ : II n'y a de salut en aucun autre ; il n'est pas d'autre nom qui ait ete donne" aux hommes par lequel nous puissions etre sauvfis , doctrine qui devait aboutir de la maniere la plus logique dans 1'Eglise catholique au prinicipe dogmatique bien conmu : Hors de 1'Eglise, corps mystique du Christ, il n'y a pas de salut possible. Voila, si Ton ne voit dans 1'Eglise qu'une institution historique aux cadres exte"rieurs bien d^finis et Iimit6s, voila I'incarnation que la doctrine juive se doit a elle-meme, selon Benamozegh, de declarer inadmissible, parce qu'elle est la negation meme de 1'universalisme religieux proclame par ses constantes traditions et sans aucun doute/c'est cette erreur, cette limitation arbitraire de runiversel
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domaine de la grace de Dieu, que je niais moi-mSme ce matin de communion dans la chapelle des Dominicains, quanid mon ame s'elancant au-dessiis de la materialite des symboles et des barrieres confessionnelles avait embrasse dans son acte de foi Peternelle VeriteV'
Ce travail de ma pensee n'etait pas encore assez avance" du vivant du Pere Hyacinthe pour que je pusse m'en entretenir avec lui, mais je tenais mom vendr^ ami au courant de celui que je poursuivais sur le manuscrit d'Elie Benamozegh et il ne cessait de m/encourager a faire 1'effort n^cessaire pouf le mener aussi rapidement que possible a bonne fin. La doctrine du rabbin livournais lui etait devenu assez familiere pour me permettre de lui demander d'ecrire la preface de 1'ouvrage dpnt on entrevoyait la prochaine publication. Gette preface n*a et6 redige'e qu'apres sa mort, mais au cours des visites quotidiennes que je lui faisais dans sa paisible chambre de la rue du Bac, le brouillon en avait ete prepare.
Le Pere y exprime sa satisfaction de voir qu'Israel qui, trop longtemps a garde" le silence sur la question des originies chre"tiennes, fait enfin entendre sa voix car comment, dit-il,, comprendrons-nous le christianisme si le judaisme, la religion dont il est issu, est m^connu. On oublie trop que Jesus fut Juif. Qu'on le veuille ou non, on n'y changera rien... N6 Juif, il voulut vivre et mourir Juif et, depuis les laiiges sam-
giants de sa circoncision jusqu'au suaire embaume' de sa sepulture, accomplir les seules rites de sa nation (1) . II re" pond a certains critiques modernes qui vont jusqu'a nier 1'existence du Jesus historique et declare que, m^me dans cette hypothese, les fondements de la religion chretienne 6tanit transportes, comme le veut Benamozegh, dans la plus haute tradition hebraique, cette religion subsiste encore comme un essai de realisation du messianisme Israelite.
Enfin le Pere Hyacinthe a rendu au docteur Livournais un hommage merite" et exactement d^fini son merite particulier comme theologien d'Israel en e*crivant dans cette meme preface : Benamozegh a fait justice d'une erreur communement r^pandue chez nous autres, Chretiens, celle qui consiste a ne voir dans le juda'isme qu'un monotheisme national, qu'une religion ethnique. II nous montre dans Pantique tradition d'Israel les aspirations les plus nettement universelles sans aucune arriere-pense*e d'assujettissement des Gentils au mosaisme. II a apporte" ainsi une precieuse contribution & I'Stude du probleme religieux .
(1) Ces paroles ont gt6 prononc6es textuellement par M. Hyacinthe Loyson le 30 d6cembre 1911 dans un discoura a la Sorbonne qui fut le dernier discours public de Tillustre orateur.