‹ Le sanctuaire inconnu [microform]. Ma "conversion" au judaismeChapitre 16 sur 29 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Cependant ma vie se poursuivait paisible aupres de ma mere biern-aimee. Je passais mes soirees avec elle, generalement plonge dans 1'etude des textes he"breux, mais elle ne s'en e"tonnait point et ne me posait jamais la moindre question qui aurait pu me mettre dans la cruelle alternative de deguiser la verite" ou de lui infliger une souf france. Elle etait satisf aite de nie voir prendre part aux offices de raotre paroisse et communier en sa compagnie a l'e*poque des grandes f^tes.

La lecture de divers ouvrages inspires par le mouvement moderniste, la fre*quentation de mes amis liberaux, les reunions de notre Association interconfessionnielle d'etudes religieuses auxquelles elle assistait avec plaisir, autanit que le lui permettait sa sante chancelante, avaient donne a son catholicisme une largeur que facilitait d'ailleurs singulierement le caractere de sa pite personnelle. Nous faisjons ensemble d'e"difiantes lectures. Saint Augustin et Pascal avaient nos pre"-

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ferences et je possede encore, precieux souvenir de ces cheres annees ! ces cahiers dans lesquels ma mere me copiait de sa main les passages des auteurs mystiques que nous choisissions comme themes de nos me*dita-

tions.

Lorsque j'entrai en pourparlers avec les heritiers d'Elie Benamozegh en vue du travail de revision du manuscrit d'Israel et I'Humanit^, elle s'inte"ressa au projet et ne fit aucunie objection quand elle me vit accepter cette Iqurde tache, sauf en ce qui concerne la fatigue physique qui en pouvait resulter pour moi. Dans ses lettres ecrites durant les vacances de 1008, elle me parla de cette correction du manuscrit italien comme d'une occupation capitale pour moi, sans laisser paraitre la moindre inquietude religieuse, mais je ne crois pas qu'elle ait jamais cede a la curiosit6 de lire un seul de ces feuillets qui s'enitassaient sur ma table de travail.

Helas ! 1'heure de la douloureuse separation approchait. Ma mere m'avait dit une'fois, un jour de communion : J'ai demande a Dieu ce matin une grace temporelle : celle de m'accorder encore dix ans de vie, pas davantage, car je pense que, passe ce de"lai, mon role sera acheve aupres de toi . Les dix annees s'etaient ecoulees et, a plusieurs reprises, elle m'avait tenu le meme lanigage que Monique, la sainte mere d'Augustin : Mon fils, je t'avoue que, pour ce qui est de moi, II n'y a plus rien en cette vie qui soit capable de me

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plaire, et je ne sais plus ce que j'y fais ni pourquoi j'y demeure davantage . Ges lettres du mois d'aout 1908, re<?ues d'elle pendant que, selon mon habitude, je voyageais en Italic, tendres et religieuses comme tou jours, contenaient de claires allusions a sa fin prochaine. Quelques phrases de la derniere, qui me parvint avant mon retour.de vacances, resonnerent pour moi comme un supreme adieu, quand je les relus avec larmes apres son depart de ce monde.

Je ramenai ma mere de la campagrae au commencement de septembre et elle s'alita peu de jours apres. Son etat ne m'inspirait, pourtant, non plus qu'au me"decin, aucune apprehension s^rieuse. Aussi fus-je etonne quand je la vis reclamer les derniers sacrements, mais elle me dit, pour calmer mes crainites, qu'elle avait toujours cru en 1'efficacite de 1'extremeonction comme sacrement des malades et qu'aprds tout, si telle etait la volonte de Dieu, elle voulait bien faire le sacrifice de vivre encore un peu de temps par amour pour moi. Ge n'elait la en realite qu'une feinte pieuse. Elle sentait ses forces decliner rapidement et le laissait comprendre aux personines qui la visitaient en leur recommandant avant toutes choses, de ne rien dire qui put m'inquie'ter. Elle vecut ainsi une dizaine de jours dans Tincessante preoccupation de me cacher la gravite de son etat. Ge fut seulement dans la journee du 4 octobre que m'apparut 1'imminence du danger. G'6tait la veille de Kippour.

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Depuis le premier Grand Pardon qui m'avait yu, jeune homme, entrer en curieux a la synagogue, je n'avais jamais manque d'assister ce jour-la a To ff ice de Kol Nidre. Pour la premiere fois, et dans quelle dechirante circonstance ! je n'allais pas prenidre part a la solenrielle priere dans laquelle j'avais 1'impression de puiser des forces pour le restant de 1'annee. Or avant la tombee de la nuit, tandis que j'etais au chevet de ma chere malade, en compagnie de la religieuse qui la soignait, ma mere qui s'etait recueillie et ni'avait presque point parle de toute la journee, se tourna tout a coup vers moi et me dit doucement : Tu dois sortir ce soir, va ! Je raconte, tel qu'il est, ce fait impressionnant ; on, peut y voir une simple coincidence ou, de la part de la mourante, le desir de m'eloigner pour les dernjers moments, mais peut-etre y a-t-il la aussi ume mysterieuse intuition. Je fus comme cloue sur place tant ma surprise etait grande. L'idee que ma mere a cette minute-la lisait dans ma pensee, qu'elle penetrait jusqu'au fond de mes croyances intimes et qu'elle avait de Dieu une vue as sez haute et assez pure pour comprendre les croyances de son fils, les accepter et les be"nir, cette idee s'imposait a moi avec une saisissante evidence. Je protestai cependant que je ne voulais pas quitter ma bien-aime'e malade et que je ne m'eloignerais pas de la maison, mais elle insista en repetant avec autorite" : Tu dois sortir I Elle manif estait une volonte si arretee que la religieuse m'engagea elle-meme a def^rer a son desir.

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Je me rendis a la Synagogue ou j 'arrival avant le commencement du service. Pans quel etat d'ame j'assistai a cet office, a cette meme place ou jadis, j'avais eu de 1'antique judaisme ma premiere revelation En m'efforcant de suivre les prieres du rituel, je'ne pouvais retenir mes larmes et toutefois, dans cette emotion intense qui m'etreignait, il y avait une inexprimable douceur, parce que j'eprouvais la certitude d'avoir ete fidele a la lumiere de Dieu et de me trouver ainisi uni & ma mere mourante par des liens plus puissants et plus surs que tous les rites ext.e>ieurs.

Je me hatai de retourner aupres de la malade et il semblait qu'une sensible amelioration s'etait produite dans son etat pendant mon absence, si bien que, vers minuit, la religieuse me conseilla d'aller prendre un peu de repos. Mais une heure me s'etait pas ecoulee qu'elle vint m'appeler en me disant que ma mere etait au plus mal et que, selon toute apparence, le dernier moment approchait. Je soutins dans nies bras la ch^re mourante et je priai avec elle. II y a pour 1'ame religieuse en de tels moments une force qui triomphe de la nature humaine et qui n'est certainement pas de ce monde. La douleur n'est point supprlmee, oh non, certes ! elle n'est pas etouffee sous le masque impassible du stoicisme ; elle est transfiguree et elle trouve en ellememe les motifs secrets de s'apaiser en se sublimisant. Je re"p6tais a ma mere ^ travers mes larmes : Dieu t'aime ! et ses mains, qui dej& se refroidissaient, me t^moignaient qu'elle e"tait sensible a cet acte de foi.

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Tu te donnes une peine inutile ! murmura-t-elle, comme je cherchais a alleger les souffrances de son pauvre corps. Ge f urent ses dernieres paroles bien conformes a sa vie toute d'abnegation. Elle expira doucement le matin de Kippour, a 5 heures.

Je lui fermai les yeux et je voulus m'occuper moiirieme de tous les soins religieux que la mort reclame dans une demeure chre~tienne. II y avait en moi durant ces heures-la quelque chose de semblable a la lutte de sentiments contraires que decrit Saint Augustin dans la mme douloureuse circonstance : ce qu'il y avait de faible et qui tenait de Penf ance se laissait aller aux pleurs et cela etait reprime d'autre part par une force superieure. Je puis dire qu'eni ces douloureux instants, je fus reellement soutenu par une impression de spirituelle presenc^, d'assistance invisible, plus sure que tous les appuis materiels, une certitude d'immortalite dont le temps n'a jamais alte>6 la sensation profonde.

Les funerailles de ma mere f urent celebrees le 8 octobre avec un concours d'amis de tous les cultes, dans cette eglise Saint-Pothin qui avait vu autrefois les debuts du Pere Hyacinthe comme orateur de la chaire catholique. Ge fut le bon abb6 Samuel qui, durant quelques jours, accueillit mon deuil dans son paisible ermitage de Grenoble, puis un autre de mes amis, le pasteur Bourdery, me donna a son tour, dans son modeste presbytere de Nantes, le reconfort de sa foi tranquille et d.e sa f raternelle affection.

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