LA DECISION
Ge sont de bien graves decisions que vous allez avoir a prendre . Ainsi s'exprimait le Pare Hyacinthe dans une des premieres lettres qu'il m'ecrivit apres la mort de ma mere. II faisait ainsi allusion aux pre"occupations de son amitie concernant moni avenir. II estimait que 1'heure e"tait venue pour moi de me consacrer a une 03uvre religieuse et que je ne le pouvais f aire en dehors de la voie ou depuis si longtemps je m'etais senti appele. Ge n'est pas qu'il m'ait jamais conseille d'operer une , conversion totale au j udaisme ethndque et sacerdotal, mais dans ma situation particuliere, les raisons d'ordre sentimental qui m'avaient retenu jusqu'alors n'existant plus, cette solution lui semblait peut-etre plus religieuse, et, en tout cas, plus logique' que celle de ces dernieres anne*es.
D'autre part, ume question nouvelle venait de se po-
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ser pour moi et il me fallait prendre uji parti. J'avais ete Tobjet de la part des dirigeants du groupement Israelite liberal de Paris de propositions precises tendant a me donner dans leur milieu une activitfi spirituelle repondanit a mes aspirations. Cette off re etait f aite dans les conditions les plus larges et les plus biehveillantes, sans exiger de moi une modification quelconque de mon attitude -religieuse. J'avais af firme de nouveau en effet que je me sentais attache" au judaisme integral, e"criture et tradition, que ce judaisme, il $st vrai, comportait une suf fisante Hbert6 de pensee, Mais que cette liberte rendait d'autant plus necessaire la fidelite aux formes qu'il a historiquement revetues et sans lesquelles son unit6 organique ne saurait etre maintenue. On ne pouvait done s'attendre a me voir detourher de ce judaisme les Israelites qiii, par obligation) de naissance, doivent puiser en lui leur regie de vie. Les reponses qui m'arrivaient de Paris a la suite de ces declarations de principes respeciaient mon point de vue et elles etaient con^ues en des termes tels que rnqn venere ami soulignait dans ses lettres toute la noblesse du precede dont on usait a mon e^ard : Les conditions qui vous sont faites sont aussi liberales et aussi fraternelles qu'on les pouvait d^sirer et si vous ne les acceptez; pas, c'est peut-etre qu'un instinct de 1'ame irraisonn^, sams etre irraisonnable, vous avertit que vous n'etes pas fait pour cette oBuvre indicise et incertaine.
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En realite, il n'etait que trop evident pour moi au coiitraire que les dispositions si accueillantes que Ton me temoignait (1) reposaient, a ni'en pas douter, sur une conception du judai'sme sensiblement differente des miennes et ce qui le proiivait Men, c'etait Tidee qu'apres un certain stage dans une Ecole rabbinique de 1'etranger, ainsi qu'on me le suggerait, je pburrais revenir pourvu du dipl6nie de rabbin me perniettant de me prevaloir de ce titre et d'exercer le ministere qui y est attache. Or cela supposait resolue la question primordiale beaucoup plus importante a mes yeux, et qiii consistait a savoir si je devais perseverer dans la lignie de conduite que m'avait conseille Elie Benamozegh ou en choisir une autre. L'enqu^te que j'entrepris a ce moment-la est trop caracteristique de Fesjirit general du judaisme sur ce ^point important entre tous pour que je la passe sous silence.
J'avais vu deux ou trois fois, quelques annees auparavant, le granid-rabbin Alfred Levy et il s'etait niontre aussi categorique que possible pour me recommander, comme la plus sage, la position religieuse indiquee par le maitre livoufnais. Je jugeai done inutile de le questionner de nouveau a ce sujet. Par contre, je ne manquai point d'ecrire, en enirant dans les details les plus circonistancies sur les propositions emanant de Paris,
(1)' Mes correspondants & cette 6poque lurent le Pr&sidept de I'Uniion Isra&ite liberate M. Salvador L6vi, le rabbin M. Lcluis Germain-L6vy et Mme Eug6ne Simon, d'une si remarquable activity religieuse et sociale. .
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au grand rabbm Samuele Colombo, disciple et successeur de Benampzegh a Livourne, homme de Dieu, qui joignaitla modestie a la science sur le modele des vrais sages de 1'antiquite talmudique. II m'ecrivit a la date du 8 fevrier 1909 : .
Qu'aurait pense presentement Benamozegh ? A cela je crois pouvoir repondre en mon &me et conscience que le grand et vene"re maitre aurait, comme moi, persevere mainitenant comme auparavant dans la con,viction que vous pouvez rendre de plus grands et plus appre"ciables services a la cause d'Israel en n'embrassant pas s.a loi sacerdotale et en vous tenant, ppur ainsi dire, en dehors et au-dessus de toute Eglise particuliere, que vous ne seriez en etat d'en rendre apres vous etre soumis a cette meme Loi.
Vers la meme epoque un ami de Palestine, avec lequel je correspondais depuis plusieurs amn^es pour 1'etude de 1'hebreu . moderne, voulu bien poser pour mpi au grand rabbin Askenazy de Jerusalem la mSine question que j'avais.adressiSe au Dr. Samuele Colombo, Tl en regut une reponse identique en substance. 'avec une veritable consultation de casuistique sur la placeque.je pouvais.prendre a la synagogue comme nioachide participant a s f es offices, la fagon de m'y comporter, de mettre le taled, de pratiquer a ma convenance les rites juifs, ,eomme oeuvre de piete personnelle et surerogatoire, non comme preceptes, d'obligation, toutes choses qui corroboraient les avis que j'avais pr^c^dem-
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ment recus d'Elie Benamozegh, ce qui prouvait bien que ce dernier ne m'avait pas expose une doctrine purement personnelle et non fondee sur la tradition.
G'est egalement par. 1'entremise d'uni autre correspondant en Allemagne, que je regus une troisieme r^ponse, Smanant, celle-la, du Dr. Jacob,, rabbin de Dortmund. Elle est ecrite d'une maniere enjouee mais tranchante, et il vaut la peine d'en traduire les principaux passages :
Quant a votre ami a qui Ton conseille pour servir la cause d'Israel, de passer au judai'sme et de devenir eventuellement rabbin, voila bien de tous les moyenis le moins approprie. Nous aurons un Juif et un rabbin de plus ? La belle affaire ! Tout au plus pourrait-il compter momentanement comme proselyte sur un peu de curiosite. Les Chretiens pour lui n'existerpnt plus, mais les Juifs existeront-ils davantage ? Uni rabbin de plus venant s'ajouter a la petite phalange de ceux qui, par-ci par-la, prechent devant quelques douzaines d'Israelites sur la superiority du judaisme et sa mission universelle, sans avoir jamais, notez-le bien, converti une seule ame a leurs doctrines !
Le distingue" rabbin emettait encore, avec la mfime franchise, a propos des of f res de collaboration dont j'etais 1'objet de la part du groupement de Paris, des appreciations severes sur les liberaux justifiees probablement par les observations qu'il avait pu ( faire A ce sujet dans son propre pays, mais qui ne correspon-
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daient nullement a la re"alite en ce qui concern les principaux promoteurs du mouvement parisien dont les sentiments religieux au contraires etaieiit incontestables : L'orientation du nieo-judaisme, disait-il, si Ton ne veut pas deguiser la verite" sous des phrases, ce n'est pas de vouloip, en fait de religion, le plus et le mieux, c'est de vouloir le mows... En v6rite, comment un homme tel que votre ami qui abandonne le monde par amour de la religion, ppurrait-il aller a ceux qui abandonment la religion par amour du monde ?
Le rabbin concluait en disant : Mon conseil a votre ami, le voici : Qu'il reste entre le judalsme el le christianisme ; qu'il approfondisse de toutes ses forces et de toute son ame les'verites du judaisme, de la Bible principalement, et qu'il preche par la plume et par la .parole comme 6crivain libre et libre orateur. Qu'il fasse tout juste le contraire de ce que Saint Paul a fait en appelant au Dieu d'Israel les nations de la terre !
Le contraire de 1'action de Saint Paul qui, Juif, precha a ses freres et aux Gentils, 1'abolition de la loi juive, n'6tait-ce pas de precher aux Juifs la fidelite a cette meme loi en evitant de s'y soumettre personnellement et d'accrediter 1'idee erronee que, dans I'^conomie divine, elle est n6cessaire au salut du nion Juif ? Dans cette lettre, le Dr. Jacob, sans me connaitre, tracait un remarquable tableau de mon activity future.
Ges conseils, provenant de milieux bien divers et de personnalites tres differentes egalement, pre"sentaienit
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neanmoins comme on peut s'en rendre compte, une impressionnante unanimite ! Le Pere Hyacinithe, qui s'interessa vivement a cette enquete, en fut tres frappe* et comme moi, demeura d'avis que c'eut e"te manquer a toute sagesse que de passer outre en adoptant une resolution opposee.
En realite, dans tous les details de ce re"cit, rien ni*a
jamais ete voulu, prepar par moi. Une volonte" supe"rieure est presente d'un bout a 1'autre de cette histoire et c'est elle encore, /et nori point ma volonte" propre, qui allait decider de la suite qu'elle devait compibrter. Le devoir du croyant n'est-il pas d'apercevoir la main de Dieu dans ces combinaisons d'evenements qui s'imposent a I'm et comme une sorte de revelation personnelle dans tous les actes importants de sa vie spirituelle ? Se laisser conduire jour apres jour par les fails, sans ehercher a les influencer selon nos preferences, n'estce point la le deroulement de la vocation particuliere de m^me que le docile acquiescement donne au premier appel interieur en marque le point de depart ? G'est ainsi que la nature du role qui allait m'Stre assigne s'est precise pen a peu sous 1'action mme des circonstances.
Ce role est celui d'un temoin.
Devant cet Israel dont j'avais eu, aux jours de inon adolescence, une premiere vision si inattendue, j^tais appele a attester, moi qui lui suis etranger par la naissance, la valeur permanente de son patrimome reli-
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gieux, le devoir qu'ont les Israelites de lui demeurer inebranlablement fiddles x et la faute que commetlent envers Dieu, envers leur peuple et envers rhumanitS ceux qui, par leur ignorance, volontaire, leur coupable indifference ou leur lache abandon, desertent^le pdste d'honneur qui leur a 6t6 confie.
Bien des fois, apres avoir acheve la lecture de mon histoire jusqu'a 1'epoque ou nous a amends le present chapitre, des lecteurs m'ont dit : On aimerait savoir ce qui est arrive apr&s.
Les pages qui vont suivre spnit destinies a satisfaire ce de"sir.