APPENDIGE II LES JUIFS ET LE CHRISTIANISME
Benamozegh revient avec insistance dans ses lettres sur la question de Jesus. Instruit comme il 1'etait de la religion chretienne, et non seulement de ses fondements historiques, mais encore de sa theologie, il devait se dire que la persomnalite de Jesus occupait necessairement une place preponderate dans la pensee d'un Chretien rie naissance et formait le ncsud des difficultes qu'il pouvait rencontrer dans son evolution vers le judaisme. On peut constater qu'il ne s'exprime a ce sujet comme sur le christianisme en general qu'avec respect et sympathie.
Sur la foi des legendes et sous 1'empire des prejuges, bien des chr6tiens s'imaginent que le cceur du Juif est. in^vitablement rempli d'une haine farouche centre
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le Maltre des Evanigiles. Quant un romancier leur montre, dans quelque village perdu des Carpathes, les petits Israelites crachant de mepris en passant devant les crucifix qui etendent sur la triste campagne leurs grands bras de misericorde, ils prennent la grossierete du geste et les imprecations qui Taccompagnent pour j'expression fidele et traditionnelle des sentiments de la Synagogue tout entiere. Le geste est probablemeni authentique et les maledictions enfantines egalement. Mais rien de tout cela ne s'adresse a proprement parler a la personne de Jesus dont ces Juifs loqueteux et ignorants n'ont jamais rien appris. Ge sont les siecles de persecutions infligees a leur peuple au nom du Grucifie qui leur inspirent contre son image cette inintelligente et choquanite protestation. Peut-on vraiment leur refuser une excuse quand on songe aux miseres et aux douleurs qui forment la trame de leur histoire, a 1'indigne .conduite de taut de pretendus disciples de Jesus- Christ oublieux des plus elementaires legons de leur Evangile ?
En realite ce ne sont pas seulement les rapports entre Juifs et Chretiens qui ont change du fait des transformations politiques et sociales survenues en tous pays,. c'est aussi la facon d'envisager de part et d'autre le probleme religieux. On distingue chez les Israelites une tendance de plus en plus nmrquee a rentrer dans la realite historique en restituant a Jesus la place qui lui revient dans 1'histoire religieuse du monde et dams celle du judaisrhe avec lequel le predicateur du Sermon sur la montagne n'a certainement rompu a aucun moment de sa vie. Dans son ouvrage Les Juifs et Jesus, le Reverend Pere Bonsirven a reuni a ce sujet une abondante et. impressionnante documentation '; nous voyons de nombreux rabbins modernes placer Jesus de Nazareth
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dans la lignee prophetique et revendiquer ses eniseignement. Certains meme comme Leonard Levy de Pittsburgh, Endow, Stephen Wise, vont jusqu'a 1'appeler le grand Juif .
Quant a 1'attitude a 1'egard du Ghristianisme en general, on ne peut lire, sans etre frappe de 1'accent donit elle est penetree, cette page d'Elie Benamozegh dans ^introduction a son ouvrage Israel et I'Humanite :
C'est aux Chretiens en particulier que nous voudrions adresser une franche et respectueuse parole. Nul homme impartial et raisonnable ne peut s'empecher de connaitre et d'apprecier comme il convient la haute valeur de ces deux grandes religions (le Chris tidnisme et I'Islamisme) et plus specialement du Christianisme. II n' est pas de Juif digne de ce nom qui ne se rejouisse de I'immense transformation operee par elles dans un monde que souillaient autrefois tant d'erreurs et de miseres morales. On ne saurait entendre les noms les plus augustes et les plus chers du judaisme, les echos de ses livres sacres, le souvenir de ses grands evenements, ses hymnes et ses propheties sur la bouche de tant de millions d'anciens pawns reunis pour adorer le Dieu d' Israel dans les eglises et dans les mosquees, sans se. sentir penetre d y une Ugitime fierte, de reconnaissance et d' amour, envers le Dieu qui a opere de si grands miracles.
Quant a nous, il ne nous est jamais arrive d } entendre sur les levres d'un pretre les psaumes de David sans eprouver de tels sentiments. Jamais la lecture de certains passages des Evangiles ne nous a laisse froid ; la simplicity, la grandeur, la tendresse infinie qud respirent ces pages, nous bouleversaient jusqu'au fond de Vdme ; des larmes involontaires coulaient de nos yeux et nous eussions ete facilement gagnt par le char-
me de ce lime, si une grdce particular e ne nous avail fait triompher de la grdce elle-meme et si nous n'avipns ett familiarise depuis longtemps avec ces emotions par les Merits de nos docteurs, par I'Haggadah surtout dont I'Evangile n'est qu'un feuillet de'tache' et qui. avec lui et sans lui, a conquis et conquerra le monde comme I'a dit Renan. Nous nous abandonnions alors d'autant plus librement a ces douces impressions que noud avions conscience de rentrer dans un domaine qui nous appartient, de jouir ainsi de noire propre bien et d'e'tre d'autant plus juif que nous rendions mieux justice au christianisme. Et nous disions alors : qu'importe que les passions humaines se soient conjur&es id comme partout pour accomplir leur osuvre nefaste I qu'importe qu'entre Juif et Chretien la haine et les prejuge's, les faiblesses et les crimes aient creuse un abime 'de separation ! les deux religions elles-me'mes sont et r ester out sceurs.
Une attitude tout a fait rem arguable et entierement nouvelle assurement est celle des Juifs qui vont jusqu'a reconnaitre a Jesus de Nazareth la qualite de Messie, non pour les Israelites beneficiaires du pacte de la Thora, mais pour les non- Juifs et, dans le christianisnie, uneVveritable alliance comclue par Dieu avec rhumanite. Le Dr Hans Joachim Schoeps a expose cette conception de la maniere suivante :
Nous, Juifs, nous nous rendons parfaitement compte que I'humanite 1 ante et post Christum n'est point du tout lamSme, qu'il y a Id indubitablement une solution de continuity manifeste... Tout vrai Chretien est reconnu comme noachide et mdme le chittouf, I' adoration d'un second $tre divin lui est permise. La tradition juive, e a une evoque oil le judalsmen' avail pas Jrow a louer de I'Eglise, n'a pas laisse d'exclure formelle-
ment le culte Chretien de toute accusation de abodazara (idolatrie] et de reconnattre comme line conquete du noachisme le changement qu'il a opere dans Vetat de I'humanite. Pour nous, Juifs, il ne saurait done dire indifferent qu'un homme soil chretien ou ne le soil pas. Avec Franz Rosenzweig je vais meme jusqu'a declarer que personne parmi les peuples de la terre ne va d Dieu le Pere que par Jesus-Christ seulement (1) et j'estime ne point etre en contradiction avec la tradition juive en reconnaissant de cette maniere la validite de la mission de I'Eglise de Jesus-Christ dont ne se trouve exclu qu'lsrael seul en raison de Selection dont il a ett precedemmeht I'objet de la part de Dieu. Mais si cette deduction de Rosenzweig a laquelle je me range est de celles dont on n'a jamais encore tire parti, aucune preoccupation ne vient cependant, au point de vue de la Tradition juive, s'opposer d cette conception du salut des non-Juifs. La valeur absolue de la Thora ne subit aucune atteinte du fait que I'on admet d'autres alliances successivement conchies par Dieu avec l'humanit& non j juive.
Selon le temoignage de la conscience juive maintenue tout le long des siecles, Israel, par privilege special, a ete choisi par Dieu pour dire le peuple de I Alliance. Le pacte, impliquant une promesse, conclu avec le patriarclie Abraham, a ete scelle au Sinai par la promulgation de la charte que represente la Thora et confirm^ par I'orc/ane des Prophetes. Ce pacte qui ne s'applique
(1)' Le Dr Schoeps fait ici allusion a cette parole de TEvangile : Je suis le chemin, la v6rit6 et la vie ; personne ne. vient au Pere que par moi , mais pour parler le langage de la critique moderne, ce n'est pas J6sus de Nazareth qui parle ainsi dans les Synoptiques, c'est, dans 1'Evangile selon Saint Jean, le Verbe divin par qui toutes choses ont 6t6 faites >>. La en question se Jit au XIV* phapitre. V?rst ^,
qu'd la descendance physique d' Abraham, et qui a Stendu au gher tsedek proselyte de justice , assimile integralement d, Israel, riexclut en aucune fagon la possibility que d'autres alliances encore aient Me" contractees par Dieu avec differentes fractions de I'humanite, alliances qui echappent a la connaissance des Israelites etau jug eme'nt qu'ils peuvent porter sur elles. En tout cas il n'en resulte pour le Juif moderne aucune difficult^ fondamentale de reconnattre, dans le pacte que I'Eglise chreTienne designe sous le nom de Nouveau Testament, une alliance divine de ce genre, Zaquelle ne porte nul prejudice d sa position religieuse et d sa propre certitude de salut. Le Chretien qui, d'apres sa croyance,, va au Pere par Je'sus-Christ, c'est-ddire par I'Eglise en laquelle le Christ vit, et qui participe ainsi d la foi que Jesus-Christ a pre'che'e, est devant le mme Dieu que nous adorons, nous autres, Juifs,le Dieu d' Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de Moise, noire maitre, le Dieu que Jdsus de Nazareth a lui-mme appele son Pere.
Ce principe essentiel que nous professons invariablement garantit le lien intime qui nous unit au christianisme et laisse en tous temps la porte ouverte d une entente jude'o-chretienne, dont nous trouvons toutefoie la limite dans le fait que nous ne pouvons pas revonnaitre d Jesus de Nazareth la qualite de Messie en ce qui concerne Israel. Ce qui n'empe'che nullement .que nous soyons pr&ts d admettre que, pour I'humanite 1 non juive, d'une maniere qu'il nous est impossible de comprendre, le message de salut que le messianisme comporte ait et& lie a I' apparition de Jesus parmi nous... Le Nouveau Testament constitue une B.onne Nou-
(1) L'6tat actuel de la coptroverse messianique, dans lea Editions du Monde religieux. Lausanne 1942.
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velle , une experience de salut de telle nature que le Juif ne la pent absolument pas concevoir et qui s'adresse aux peuples de la terre, ainsi qu'en temoigne la I variete des confessions chreiiennes se rattachant a la personne du Christ... Le Dieu qui s'est revele d, Moise comme Celui qui Est demeure eternellement le me'me d travers la variete de ses manifestations et de ses alliances successives ; pour le Juif II est et demeure d'une maniere absolue Celui, qui jadis a te'moigne' sa Grdce envers ses pbres et pour le chre'tien II est et demeure d'une f agon non moins absolue Celui qui par une autre voie s'est manifest^ a lui. Les Juifs pas plus que les chrdtiens ne peuvent done abandonner le sentiment de la valeur permanente du ttmoignage qu'ils rendent respeclivement d la V&rile. Dans les desseins de la Providence Us continuent ainsi a poursuivre leur chemin, cdte a c6te, et pourtant s&par&mentj sur les routes du monde, jusqu'd, ce point de Vavenir oft, les voies paralleles se rejoindront,
Le terme de ces deux alliances est le terme me'me de Vhistoire aux jourp du Messie, au moment oil I' Aricien et le Nouveau 'Testament ne formeront plus qu'une seule et me'me alliance, ou I'humanite' tout entiere se trouvera reunie en un seul faisceau pour adorer le Dieu unique. Le messianisme d Israel tend done vers ce qui 'doit venir, tandis que la doctrine eschatologique de I'Eglise unwerselle tend vers Celui qui doit revenir. Dans le d&roulement des cycles de I'histoire de ce monde, les deux alliances se trouvent done cependo,nt unies dans une attente commune, celui de I'avenement definitif qui est encore d venir et qui apparait comme le but de Dieu, le but que Dieu poursuit en Israel et, dans I'Eglise, avec I'humanite.
' TJEalise de Jesus-Christ n'a pas qarde de portrait authentique de son Mattre et Sauveur. Si Jesus revenait
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demain aucun chrdtien ne. le^reconnattrait par ressemblance physique. Mais il pourrait bien se faire qu'a la fin des temps Celui qui est I'objet de I'attente respective de la Synagogue et de I'Eglise ait le me'me visage ?