LA BIBLE DE GUSTAVE
II y a des villes qui ont une ame et d'autres qui en sont depourvues. Lyon est une de ces cites dont I'inidividualite est bien caracterisee. Mais Fame de cette ville populeuse dont le calme contraste si etrangement avec 1'activite commerciale est subtile et rare ; elle se derobe au. voyageur presse et frivole ; elle exige, pour reveler son charme, un contact plus prolonge.
Un foyer de mysticisme s'est toujours maintenu dans la vieille cite gallo-romaine, centre de perpetuel labeur. Les brumes qui si souvent voilent son ciel y sont fayorables a 1'eclosion des petites religions independantes. Toutes les sectes ont vecu a Lyon mais sans pouyoir jamais s'etendre. La petite Eglise anti-concordataire, maintenue a Pdtat. de touchant anachronisme, y comp-
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tait encore des fideles a 1'epoque de mon enfance, Vintras y laissa des adeptes et le gnosticisms y eonservait son eveque. Gependant le catholicisme a toujours oppose une digue respectee au flot sans cesse renaissant d'inoffensive heresie et c'est lui surtout qui beraeficie des dispositions religieuses de Tame lyonnaise.
Pour connaitre cet aspect si particulier de Lyon, 11 faut parcourir la colline de 1 Fourviere, toute peuplee de couvents et de chapelles et que domine, telle une forteresse aux quatre tourelles, turris davidiea, la riche basilique 6difiee a grands frais par les Lyonnais en 1'honneur de la Vierge. Une paix absolue regne dans ce religieiix quartier et tout y respire une inidicible me'lancolie. Ges hauts murs sans, fenetres entre lesquels vous cheminez vous semblent tristes, mais non pas hostiles. Derriere ces fagades nues et de pauvre apparence, des oiseaux chantent aux beaux jours dans de frais bosquets et dans 1'ombre d'exquises chapelles, toutes parfumees d'encens et de fleurs, des voix douces murmurent d'incessanites prieres. Ge coin si paisible, loin des rumeurs de la grande ville, n'abrite pas seulement la vie contemplative. Les pires souff ranees humaines trouvent la un refuge et telle est la charite lyonnaise, que de tres grandes dames ne craignenit pas d'y venir soigner de leurs mains fines les plus^rebutantes plaies. Sur tout cela plane, dans un perpStuel tintement de cloches, I'image de la Madone, reine de la devote cite", inspiratrice des d^vouements caches.
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G'est dans cette ville et precisement sur cette sainite colline que je suis ne. J'ai grand! dans cette atmosphere de piete, encore saturee du souvenir des martyrs Pothin, Blandine; Irenee, qui ont arrose ce sol de leur sang. Mes premieres promenades, je les ai faites dans le jardin des Minimes tout embaume du parfum des acacias qui jonichaienH le gazon de leurs petales blancs ou sur cette route de Sainte-Foy d'ou Ton jouissait alors d'un si merveilleux coup d'oail sur Lyon et la jonction du Rhone et de la Saone.
Ge ne sont cependant pas les grands faits d& 1'histoire chretienne proprement dite que je retrouve aux chapitres de debut de ma memoire d'enf ant, ce son* les scenes bibliques.
Que peut faire en effet un petit garc.on au temperament idelicat, enmemi des jeux bruyants, durant les longues journees d'l^jver, quand les brouillards du' Rhone Tempechent d'aller a 1'ecole, f que v peut-il bien faire sinon regarder de belles images ? Je ne pense pas que jamais enfant ait ete plus passionne que moi pour cette occupation-la. On m'a souvent dit qu'on ignorait comment j'avais appris a lire, moi je le sais; c'est en contemplant les jolies enluminures persanes qui illustraient les Gontes de Galland , mon livre de predilection. Mais la recompense, oh ! la recompense, c'etait de pouvoir admirer les incomparables gravures de la Bible de Gustave Dore*.
Ges deux 6normes volumes de dimension si inusitee dans leur reliure rouge qu'ils ne peuvent se mettre en
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rayon dans la bibliotheque, sont caches dans quelque vaste armoire de famille. La maman en a sa charge, lorsqu'elle va chercher Tun d'eux pour le placer sous vos yeux ravis, si vpus avez ete bieni sage. :
D'abord, il lui faut, a ce livre-la, une fois ouvert, la table a lui tout seul et vous etes perche sur votre chaise ou Ton a entasse gros bouquins de moinplre importance et coussins moelleux pour vous mettre a la hauteur du monument. Et les chers doigts maternels, lentement, respectueusement, tournent les pages glace~es, pour faire defiler devant vous les splendides images, tout un monde de grandeur epique et de delicieuse poesie.
Voici les vieilles et inepuisables legendes : le paradis terrestre et son serpent, le meurtre d'Abel, le deluge et Les fantasmagories de 1'arche de Noe". Voici le pere de tous les croyants, le couteau.a la main, pret a immoler un fils bien-aime ; les voyages de Jacob aux visions symboliques ; les peripeties emouvant.es de Thistoire de Joseph. Enlin voici les Hebreux, le peuple d'esclayes construisant pour la gloire des Pharaons les villes de Pithom et de Ramses, le peuple liber'e a 1'appel de Moi'se et franchissanit la mer Rouge pu vont s'eagloutir les Egyptiens. A cette page, les bacchanales autour du, veau d'or au pied du Sinai ; a cette autre le grand legislateur^mourant solitaire sur le Nebo, en face de la Terre Promise ou il n'entrera pas. Puis c'est Josue", les trompettes de Jericho, la bataille . de Gabaon qui vit s'arreter le soleil. David, vainqueur des Philistins, tour a tour coupable et repentant, transport^ d'allegresse eo
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presence de Tarche, accable de douleur a la nouvelle de la mort d'Absalom, son fils, tue dans la foret d'Ephra'im. G'est le glorieux et enigmatique Salomon sur son trone ; Hiram de Tyr tracant avec de grands eompas les plans du Temple de Jerusalem ; le f astueux cortege de la Reine des Sabiens venant rendre visite au monarque tres sage et tres insense. G'est Elie refugie dans sa caverne apres 1'egorgement des pretres de Baal ; Ezechias imploranit humblement la delivrance de son peuple des mains de 1'Assyrien ; Jeremie prophetisant les catastrophes nationales dans les parvis du Temple. Et voici Bedecias, dernier roi de Juda, emmene prisonnier en Babylonie. Ges hommes, tristement assis sur les bords verdoyants des fleuves, ce sont les Hebreux captifs. Mais tournons le feuillet, ce sont eux? encore qui reviennent a la voix de Tyrus et rebatissent le Temple en regrettant les splendeurs de Tancien sanctuaire. let la belle parabole de Jonas et de Ninive conyertie. ^La ? celle de Job sur son fumier recevant les consolations de ses amis.
Ah ! la persecution d'Antiochus Epiphane ! L'insurrection des Macchabees, le martyre des septs freres exhortes par leur mere heroi'que, le plus jeune, reste le dernier, se dressant fierement contre le tyran : Je n'obeirai point-ay commandement du roi, mais au precepte de la loi qui nous a etc donnee par MoTse. J'abandonne volontiers, comme mes freres, mon corps etmon &me pour la defense des lois de mes peres, en conjurant Dieu de se rendre bientot favorable a notre na-
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tion . Les Macchabees ! quel regret j"eprouyai plus tard en feuilletanit ma Bible hebraique a n'y pas trouver ce beau livre ! . , :
De la religion tout cela ? Non. Qu'avait de commun la circoneision charnelle des Hebreux avec notre tres saint bapteme qui vous fait instantanement d'un petit enfant, bon tout au plus pour la penombre des limbes, uni ange de purete digne de toutes les beatitudes c^lestes ? Quel rapport entre notre communion eucharistique et la Paque des armees de -Moise, mangeant Tagneau roti au feu, les reins ceints, le baton a la main, dans la hate du depart ? Aucun rapport en verite. Pas de sacrements pour vous sanctifier les etapes de la vie, mais une discipline, des lois severes pour plier a des finis providentielles le peuple a la tete dure. Pas de sacrements, done pas de religion, mais une epopee, Thistoire prodigieuse d'une race choisie, mise a part, pour conserver quoi qu'elle en ait, au milieu des nations idblatres, la foi au vrai Dieu, en vue de preparer I'avenement du Messie auquel elle doit donner naissance, Le Messie ! point central de 1'histoire uniiverselle, le nom qu'il portera devant etre le seul par lequel les homines puissent etre sauves. G'est lui qui vient fonder la religion sur la terre. Avant lui, tout n'est qu'ombres et figures.
Or il etait ecrit precisement que le peuple qui devait le donner au monde ne croirait pas en lui et, sa mission terminee, serait remplace par uni autre, forme des croyants de toutes races, la sainte Eglise de Dieu. Car
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voicj Daniel, les adolescents dans la fournaise, le songe de Nabuehodonosor, le tragique festin de Balthazar et au chapitre neuvieme, au milieu des visions du prophete, 1'annonce de la condamnation d'israel : Apres soixanite-deux semaines, le Messie sera mis a mort et le peuple qui le rejettera ne sera plus son peuple v tout ceci etaiit ecrit, clair comme le jour, dans les deux petits mots hebreux veen lo de ce prophetique chapitre.
Pauvre Israel ! quelle triste destinee que la sienne, mais son epopee n'en est pas moins belle et glorieuse. Gustave Dore a pu illustrer une edition de I'Odyssee et y trouver la matiere d'autres splendides images. Toute la difference est que ces gravures agrementent des recits fabuleux, tanidis que celles de la grande Bible mettent en relief Phistoire veridique d'un peuple dont 1'unique vocation etait de nous apporter le salut.
Voila ce que j'ai appris, tandis que 1'ange visible que Dieu donine aux petits enf ants tournait doucement pour
moi les feuillets du gros livre.
Dans Tecole de quartier que je frequentais, plutot
irregulierement, il faut bieni le dire, il y avait trois petits Gahen. G'etaient de bien singuliers garQons. D'abord, ils restaient assis, distraits et indifferents sinon moqueurs tandis que nous nous juchions k genoux sur nos banics pour reciter la priere : J G vous salue Marie, pleine de grace ! Et je leur langais des regards seyeres, trouvant de la derniere inconvenance
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leur irreverence a 1'egard de la mere de Dieu pour qui j 'avals tme tres particuliere devotion.
Ils avaient d'autres etrangetes. G'est ainsi que la veille du beau dimanche, ils semblaient me venir a 1'ecole que pour debarrasser tout bonnement leurs parents, car ils n'y faisaient rien du tout et gardaient leurs mains dans leurs poches au moment de la dictee. Et puis, ce jour-la, ils devenaient, subitement incapables de dechirer le moindre bout de papier. Nous avioms beau leur en dechirer sous le nez, x en veux-tu, en voila, rien n'y faisait ; ils ne pouvaient'nous imiter, les pauvres ! Mon Dieu ! que cette epoque est done lointaine ou 1'honnete soleil eclairait des choses si invraisemblables.
Sans doute Texplicationi de ces extravagances passait de bouche en bouche ; ces bizarres condisciples etaient de petits Juifs, mais jamais, au grand jamais, Pidee ne me vint qu'il pouvait y avoir le moindre lien entre eux et mes lointains Hebreux des magnifiques images.
Gependant il f allut bientot quitter cette ecole pour entrer dans une grande institution ou jamais ne pe"netra aucun Cahen d'aucune sorte.Et plus tard il f allut aussi vendre comme trop encombrante decidement, trop peu portative, la belle Bible de Gu stave Dor6. Je la vis partir avec regret, car ses gravures n'avaient pas epuise pour moi leurs de"lices et elles ne cessaient de m'apprendre bien des choses sur ce vieil Israel qui a vecu, lutte, souffert et qui est mort tout expres pour que les petits Chretiens puissent assister a la iriesse et prier pieusement la sainite Vierge.
LE FRfcRE ALIX
Deux impressions religieuses dominent tous mes souvenirs d'enfance, si profondes 1'une et 1'autre que je ne puis les evoquer sans emotion.
Ge fut tout d'abord un reve, un simple reve, mais qui eut pour moi toute la valeur d'une revelation veritable.
J'ignore ce que devaient etre les soniges religieux des enfants des Hebreux exiles sur les bords du Kebar, en Babylonie, a 1'epoque ou Ezechiel eut lui-meme les 1 grandioses visions decrites dans son livre, mais a quoi pouvait bien r^ver un petit catholique, a Lyon, sinon a la douce image qu'il entrevoyait si souvent dans la chapelle de Pourviere, tout aureolee d'uni culte seculaire ? G'est en effet la Vierge Marie que je vis en reve et elle m'assurait de telle faon de sa benediction maternelle et du salut dont cette faveur etait le gage que
je me reveillai le matin dans un inexprimable saisissement. Ma mere remarqua qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire, mais elle me questionna longtemps en vaini. Je ne voulais rien dire, craignant
de deflorer le souvenir de la celeste vision par des mots trop lourds, trop imparf aits pour exprimer ce que j'eprouvais. Quand je me decidai enfin a raconter mon songe, ma mere m'embrassa tendrement et elle sut trouver de bonnes et pieuses paroles pour degager des lemons de sagesse de ce reve qui m'avait si vivement impressionnie.
Je pouvais avoir alors huit ou dix ans et le redoublement de piete que je manifestai a partir de ce moment-la fut considere comme un premier signe de vocation religieuse; Je commengai a dire que je serais pretre un jour et je me preparai a faire avec le plus grand soin ma premiere communion. Ge fut la 1'autre grande impression religieuse de mon enifance et c'est en vue de cet evenement que Ton me fit entrer dans un college ecclesiastique. L'intention etait louable et seule elle -petit justifier a mes yeux 1'internat auquel on me condamnait et qui, pour une nature comme la mienne, etait un veritable supplice.
II est douteux que les enfants qui demeurent dans leurs families puissent recevoir une preparation comparable a celle que j'eus le bonheur d'avoir dans cette institution. La, les jours de retraite qui precedent la c6r6moniie sont quelque chose d'inoubliable. Les futurs premiers communiants sont mis a part, affranchis de
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tout travail etranger aux exercices religieux. Trois fois par jour les offices reunissent les retraitants a la chapelle. ; chants, prieres, allocutions se succedent avec une science profonde et sure des re.sultats que 1'on veut obtenir. Tout est mis en oauvre pour inculquer a Fenifant cette idee que de 1'acte qu'il va accomplir depend sa vie tout entiere, que dis-je ? son salut eterneb lui-meme. II pourra avoir des def alliances au cours de son existence, mais s'il a fait une bonne premiere communion, il retrouvera tou jours le droit chemin et son salut final est assure. Qui done cependant est certain d'apporter a Faccomplissement de ce grand acte les dispositions requisesi ? Qui peut repondre de la suffisance de sa preparation ? Ge sentiment de la gravite de 1'heure, de la responsabilite redoutable, pese fortement sur les consciences. G'est de la rencontre de Dieu qu'il s'agit ! Malheur au f rivole ou a 1'hypocrite qui laisse passer Theure de la grace ! Les plus lej?ers deviennent .serieux et craintifs.
Toute terreur fut pourtant banmie pour nous de ces journees de preparation solennelle, grace au maltre incomparable auquel nous fumes confies. G'etait un simple frere dont 1'instruction etait des plus rudimentaires. En temps ordinaire, il s'occupait de la lingerie et jamais ne fut capable de faire la classe meme aux plus petits. Mais c'etait unr saint et pas un ne s'entendait comme lui a manier les ames d'enfants. Le 'frere Alix je puis 1'appeler par son nom, car il y a longtemps qu'il est entre dans la gloire de son Seigneur
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possedait ce charme sans pareil qui vient du rayonnement d'une ame pure, entierement consacree a Dieu. Ses yeux clairs d'enfant avaient une serenite inalterable et le perpetuel soufire de ses levres illuminant tout son franc et bon visage revelait la profondeur des joies trouvees dans la possession d'uni bonheur qui n'est point de ce monde. .
Je ne me rappelle que vaguement le pere predicateur qui nous prcha les sermons de la retraite, tandis que je vois toujours le sourire du frere Alix avec qui nous passions nos heures de recreation et tous les moments que nous laissaient libres les exercices religieux. Si je lisais aujourd'hiii les exhortations que nous prodiguait a sa maniere le bon religieux, j'y decouvrirais probablement bien des verites profondes formulees avec la divine simplicite des parabbles evangeliques, car il excellait dans 1'art de nous raconter des histoires, mais rien ne saurait rendre Paccent de conviction qui animait toutes ses paroles et cette attraction religieuse qui emanait de toute sa personne. Quand au matin du grand jour, nous allames recevoir la benediction de nos maltres, les bonnes dispositions dont nos ames se trouvaient remplies etaient en grande partie 1'oBuvre de 1'excellent frere. Qu'il est noble le role des educateurs charges de preparer les jeunes ames a Tacte le plus important de ieur religion ! et qu'il est facile aussi quand Us le comprennent et savent utiliser les possibilites du moment !
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J'ai garde des ceremonies de la premiere communion un souvenir profond, digne de la preparation si attentive que j'avais recue. Mais je me rappelle aussi 1'indicible melancolie qui me saisit le soir, apres les vdpres, quand mes parents venus pour la circonstance durent se retirer ! Eh quoi ! il etait deja pass6, et si vite, le grand jour tant attendu ! G'est ainsi que Fen-, lant fait 1'apprentissage de la brievete des joies de la vie. Gelle d'un tel jour est du moins au nombre des joies qui ne disparaissent pas tout entieres et dans ce qu'elle comporte de vraimerit durable et de divin, je ne crois pas lui avoir jamais manque de fidelite.
Parmi les innombrables graces que Dieu m'a accordees au cours de mon existence, la premiere est celle d'avoir reconnu tout enfant et surtout a partir de ce jour de ma premiere communion, que si Dieu n'est point une simple idee philosophique par laquelle on cherche a expliquer 1'enigme du monde, s'il est la supreme Realite, alors la religion est la seule grande affaire de la vie et toutes les autres choses d'ici has n'ont plus aucune reelle importamce ou pl'utot elles n*ont de valeur que dans la mesure oil elles concourent aux fins de la religion et sont en harmonic avec elle.
Gette conviction qui devint la mienne a dater de la grande journee que je viens de raconter peut expliquer a mes lecteurs bien t des pages qui vont suivre.
NEILA
Je me represente malaisement 1'etat d'ame d'un jeune Israelite de nos contrees, eleve dans eette idee fondamentale que le judaisme: n'est, apres tout, qu'une religion parmi beaucoup d'autres, mais que cependanit, bieh qu'elle ne compte dans Thumanite qu'un nombre tres restreint d'adeptes, cette religion est la plus parfaite, la seule vraie. Ges pratiques de plus en plus abandonnees, observees en tout cas si incompletement, si ^ifficilement meme par les plus lideles et dontt il se trouve si souvent dans la necessite de s'affranehir, e'est la loi meme de Dieu, Tout set edifice cultuel qu'il voit se lezarder, s'effriter et tomber pierre a pierre, c'est le Temple de la verite sur la terre. JEt en meme temps ce jeune honime s'assimile toute la culture occidentale que le christianisme a si fortement marquee de son empreinte. II etudie nos classiques, il lit Bossuet, il visi-
te nos cathedrales ou palpite encore Pme croyante du moyen Sge. II se trouve chaque jour en face du grand fait Chretien dont on ne lui a donne aucune explication raisonnable et qui .domine et ecrase sa petite tradition f amiliale de tou'te 1'ampleur, de toute la magnificence, de., toute Tautsrite que lui confere la veneration) des peuples. Comment dans de telles conditions sa foi peut-elle demeurer inebranlable ? Aussi le voit-on la plupart du temps de*laisser ses propres croyances sans adopter celles des autres.
Pour le jeune Chretien au contraire la perseverance est mise a une moins rude epreuve, surtout quanid il est e*leve comme je le fus moi-meme, dans un milieu ou Ton possede Tart de lui Sviter soigneusement tout ce qui peut etre pour lui pretexte a objections. Le divorce qui s'accuse entre 1'Eglise et la societe moderne ne saurait lui etre entierement dissimule, mais on lui fait trouver, dans les enseignements de soni csitechisme sur les origines du mal, des raisons suffisantes pourniotiver cet apparent desordre.
Jusqu'a ma dix-septieme anneej je n'ai done jamais eprouve le moindre doute sur la divinit^; de 1'Eglise^ seule forme logique du christianisme considere comme la revelation de toute verite ici-bas. Le desir, qui de bonnie heure s'etait eveille en moi, de donner a la saintete de la doctrine catholique, la signature de ma vie entiere, s'affermit de plus en plus sans que personne ait eu besoin de me pousser dans cette voie. La seule allusion que se permit un jour devant moi un reli-
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gieux trop peu mystique en vantant les avantages materiels de la carriere ecclesiastique m'eni cut plutot detour- ,ne, si j'avais ete moins fortement attire vers le sacerdoce. Mais il fut entendu tacitement avec les miens que j'etais appele a entrer plus tard au seminaire.
Renan a dit que le vrai signe d'une vocation est Pincapacite absolue de bien f aire autre chose. Gette observation est juste et je puis dire que j'etais inconitestablement" destine a un ministere peligieux, puisque tout ce que j'ai pu f aire en dehors de cette carriere-la n'a jamais ete pour moi que hors d'oeuvre, choses provisoires ou d'importance secondaire auxquelles je ne me pile pas sans difficuites d'adaptation. Et si j'ecris aujourd'hui ces pages, c'est sans doute encore dans la secrete intention de servir a mes amis connus et inconnus un sermon de ma fac,on. Je voudrais seulement qu'il fut pour eux moins ennuyeux que beaucoup d'autres.
Or c'est a 1'age de dix-sept ans que se place pour moi un incident etrange, qui devait 6xercer sur ma vie entiere une influence decisive comme pourront s'en convaincre ceux de mes lecteurs qui suivront jusqu'au bout le deroulement de mon histoire.
Un certain apres-midi d'automne, vers la fin des vacances, je passai avec un camarade sur le quai Tilsitt ou se trouve la synagogue lyoniiaise. Nous avions remarque que de nombreux magasins etaient demeure's fermes ce jour la. Mon camarade avait entendu dire que c'6tait la gran de fete des juifs et il me proposa
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d'entrer dans le temple. Seul, je ne 1'eusse jamais fait, car le catholique pieux s'interdit 1'acces de tout edifice appartenant a une autre religion; a plus forte raison doit-il s'abstenir d'y assister a aucune ceremonie. La. synagogue etait absolument remplie. Tous les assistants se tenaient debout et silencieux. J'ai compris plus tard que j'etais arrive au moment oif commenc.ait la priere de Neila du Kippour.
Je veux essayer d'analyser 1'impression que je ressenlis en contemplant le spectacle qui s'offrit a mes yeux. Bile fut telle que de cet instant unique devait dependre toute ma vie. Oui, cela peut paraitre inexplicable et pourtanl c'est un fait que tous mes projets d'avenir en devaient etre bouleverses et finalement aneantis du moins sous la forme ou je les entrevoyais. J'allais me trouver insensiblement entraine dans une direction ou je n'aurais jamais cru qu'il me fut possible de m'emgager. II n'y e.ut en moi ni reflexion, ni . raisonnement d'aucune sorte et pendant longtemps rien ne devait manif ester le changement qui all ait se produire dans mon existence. Et cependant tout date de la. Ainsi le voyageur, qui prenid a un carrefour une route parallele a celle qu'il voulait suivre, s'aperQoit apres une longue marche qu'il se trouve a une immense distance du point ou il pensait aboutir.
Ai-je done eprouve en cette , memorable circonstance une intense et decisive sensation religieuse ? En aucume facon. Alphonse de Ratisbonne, mondain et sceptique, reste seul quelques instants dans 1'Eglise Sant'Andrea
delle Fratte a Rome en sort convert! au Catholicisms & la suite d'une mysterieuse vision interieure. Le musicien juif Hermann, remplacant un ami comme organiste a un office de vepres dans une eglise de Paris, est soudain precipite a genoux au moment de la ben<dietion et va devenir le Pere Hermann. r|ous avons li des faits sur la nature desquels on peut discuter et qui, en tout cas, ne sont pas a proprement parler des con-^ versions de Juifs, mais des conversions d'ames ayant d'inconscients besoins religieux que Ton m'a point satisfaits : subjuguees, ravies, elles s'abandonnent totale-
ment a la premiere revelation qui s'offre a elles.
Mais pour une nature religieuse, soumise a une regie habituelle de piete, de semblables emotions peuvent se produire sans amener aucuni resultat de ce genre. Moi-meme j'ai certainement eprouve une impression des plus vives, la premiere fois que j'ai assiste a la priere du vendredi dans une grande mosquee, mais quelque admiration que je professe pour cette grande religion monotheiste, je n'ai jamais eu la moindre velleite d'embrasser 1'Islamisme.
Dans le fait que je raconte il y a done surement autre chose. D'ailleurs le culte juif ne produit generalemerit pas sur le Chretien une emotion religieuse, mais plutot une sensation oyetrangete. Tout est trop nouveau pour lui, trop different des formes, des attitudes auxquelles il est habitue et qui sont liees a ses yeux a 1'idee de religion. Ce quMl goute le plus d'ordinaire, ce sont precisement les choses empruntees a son
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propre milieu et que reprouvent les Juifs traditionalistes : les chants, les orgues, la majeste du service. Ge qui est propremerit juif lui echappe. Pour poiivoir decouvrir dans le culte Israelite traditionnel 1'eleriient d'adoration, il faut au non juif une accoutumance, une veritable initiation ; peut-etre meme la connaissance de 1'hebreu donnant la possibilite de penetrer le sens des prieres est-elle une condition indispensable. II n'en est done que plus interessant de rechercher ce qui a bien pu f rapper uni jeune catholique introduit tout a coup, sans preparation aucune, dans unie assemblee juive, le jour du Kipppur, et agir si fortement sur son esprit.
Ge qui se revela a moi a ce moment-la, ce n'est point la religion juiye. Le spectacle offert par cette Eiombreuse assemblee d'hommes, les epaules couvertes du taled, ressuscita soudain a mes yeux un tres loinitain passe. Les Hebreux de la Bible de Gustave Dore etaient la, debout, devant moi. Mais deux details me fra'ppferent particulierement tandis que j'observais autour de moi les fideles penches sur leurs rituels. Tout d'abord, en voyant le manteau de priere porte uniformement par tous les assistants, je pensai que, d'une certaine maniere, ils etaient tous officiants. Plusieurs meme, vetus des pieds a la tete du blanc sarguen&s, etaient disse'mines a et la dans la foule, tout pareils au prtre qui se tenait au milieu du sanctuaire. En second lieu, il me parut que cette assemblee silencieuse c'etait le moment de la principale priere qui se recite & voix basse
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demeurait dans 1'attente de quelque chose qui allait se produire. Qu'attendent-ils done ? demandahge a mon compagnon.
Ge double aspect sous lequel le judaisme se manifestai't a moi n'avait rien qui put troubler la foi d'un jeune Chretien : par la se revelaient du moins a moi, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte par la suite, deux traits caracteristiques : la forme de sacerdoce collectif, qui est propre au judai'sme de la dispersion, et Pesprit d'attente, de foi en 1'avenir, qui imprime a tout son culle un cachet special.
En effet, dans le service synagogal, tous les Juifs sont egaux, tous sont pr^tres, tous peuvent participer aux fonctions sacrees et meme off icier au nom de la communaute tout entiere, quand ils ont les capacites requises. La dignite qui distingue le Hakham, le docteur, le sage, n'est pas uni degre de clericature elle est du domaine de la science, de la piSte relevSe par la coimaissance. Le taled me donna 1'intuition de cette particularite du judaisme qui m'eut echappe, si mon attention n'avait etc captivee desle premier jour par ce spectacle si nouveau pour moi d'une multitude d'hommes en priere couverts de voiles blancs. G r est ainai que les rites, les symboles constituent souvent un langage plus expressif que les meilleurs discourse Les pratiques qui ont recu la consecration des siecles nous arrivent toutes chargees des pensees accumulees par les generations croyantes. Elles conservent une poesie,
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unie puissance d'evocation incomparables ; on peut les supprimer, on ne les remplace pas.
Legs precieux de 1'antiquite, le judaismfr n'est cependant pas oriente vers le passe, mais vers 1'avenir. Une invincible esperance dans le triomphe final du bien et de la verite -1'a niaintenu debout a travers les siecles et le penetrer tout enitier. II attend le Messie. Gette attitude donne une physionomie speciale a ses croyances seculaires. Toutes les fois que la conscience moderne s'eprend des idees de regeneration socialCj toutes les fois qu'elle af firme sa volonte d'edifier la cite future sur les ruines des abus et des injustices, elle est en communion^ avec Tame du juda'isme telle qu'elle m'a cesse de vibrer au cours de sa longue histoire. Plus tard je devais comprendre comment les aspirations de resurrection natipnale completent et precisent en Israel cet esprit d'attente, mais des cette premiere rencontre, cet esprit s'est revele a moi dans la silencieuse amida du Kippour. !
Et c'est ce qui provoqua en moi une autre sensation, bieri moins confuse celle-la et qui devait avoir pour moi, d'assez rapides consequences. Qu'on se represente un j^une Chretien eleve dans la conception que rAncien Testament n'avait pas d'autre mission que de preparer les voies au Nouveau qui lui a succede definitivement et que, depuis ravenement du christianisme, le role d'Israe'l a pris fin. Le Juif me subsiste plus aujourd'hui que comme t^moin, aveugle et impuissant de la veritd des prophetes accomplies contre lui. L'id^e que se fait
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de lui tout Chretien eleve dans le giron de I'Eglise, c'esl celle du Juif errant de la legende : Marche, marche ! la survivance a travers les siecles porte le signe de son irremediable condamiiation.
Or, voici que tout a coup Israel m'apparaissait vivant encore de sa vie propre ou rien ne revelait plus la decheance annoncee. Ge judai'sme de la dispersion se montrait a moi comme une collectivite forte et organisee qui, depuis dix-neuf cents ans, en depit des volontes d'aneantissement conijurees contre elle, a continue d'exister pour des fins qui m'echappaient, mais ou mon christianisme ne me semblait pas directement interesse. Toute ma philosophic de 1'histoire religieuse s'en trouyait bouleversee et les trois annees de la vie publique de Jesus ri'en formaient plus le point central, elles redevenaient un episode dans 1'ensemble. La legitimite de la protestation seculaire du judai'sme refusant de disparaitre de la scene du monde se degageait pour moi de ce premier contact, d'une fagon bien vague encore assurement, mais telle cepenidant que I'impression ressentie ne devait plus jamais s'eflacer.
Israel a le droit de vivre encore, Israel vit !, voil^t ce que je compris ce jour-la. En disant que ce n'etait point la religion juive qui se revela a moi en cette circonstance, mais le peuple juif lui-meme, j'enonce iin fait que j'etais peut-etre seul a percevoir. En.effet pour la plupart de ces hommes qui m'enitouraient et chez qui tout temoignait si visiblement a mes yeux d'une autre descendance que la mienne, la notion de leur
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raison d'etre et de leur role historique, de leur resistance et de leur duree etait sans doute bien imprecise, inexistante meme. Mais neanmoins elle emanait secretement de 1'ame collective de ces Juifs rassembles. Le souffle de leur race traversal 1'enceinte de la synagogue et mon ame a moi eu fut penetree.
Cher vieux peuple, enigme vivante, et si complexe que ceux qui, dans leur haine coupable, disent de toi toutc sorte de mal ont raison tout aussi bien que ceux qui vantent tes vertus, je devais connaitre un jour quelques-unes de tes belles ames, vrais joyaux .des temps bibliques, toutes vibrantes encore d'une jeunesse sans , cesse renouvelee. Je devais te comprendre et faimer au point de te dire avec Ruth, par fidelite a 1'appel du Maitre des destinees :. Que le Seigneur me traite en sa rigueur si autre chose que la mort me separe jamais de toi ! Mais c'est eni ce jour de Kippour, a cette heure de Ne'ila,. que mes yeux t'apercurent pour la premiere fois.et que je sus que tu existais tou jours, peuple beni de 1'Eternel !
Quanid j'etais enfant on me menait parfois rendre visile a une tres vieille femme qui avait etc une intrepide pelerine : elle avait fait trente trois f ois de suite le pelerinage de Jerusalem et elle conservait sur sa cheminee de petits cadres rapportes de Palestine dams lesquels etaient enfermes des fragments de bois d'oliviers et des fleurs dessechees. On me presentait ces cadres precieux et j'y appuyais pieusement mes levres d'enfant. J'ignorais alors ce que representait ce baiser
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donne aux fleurs de Terre Sainte et j'ai commence a 1'entievoir lors de ma premiere visite a la synagogue, G'etait uni acte d'inconsciente veneration pour les tresors bibliques qui nous viennent de ce sol sacre/ pour la revelation de la sainte Tora, la foi des antiques prophetes, la piete des psaumes, pour tout ce que leg Ecritures hebraiques renferment de vital pour 1'humahite et que 1'Evangile a transmis au monde.
Et c'etait aussi 1'hommage rendu au peuple de la Bible envers qui les nations se sont montrees si ingrates et qu'elles ont abreuve de tant de mepris et d'in justice, sans se rappeler qu'elles avaient re<ju de lui les tresors de leur revelation, au peuple qui a subsiste malgre tout, realite toujours vivante conservee pour des fins providentielles, et c'est lui que j'avais sous les yeux ce jour-la.
Le resultat eut-il ete le meme si, au lieu de penetrer dans une synagogue, j'avais assiste a quelqiie gramde manifestation de la vie juive, comme celle d'un congres sioniste, pa'r exemple ? Gela est possible ; neanmoins dans la disposition d'esprit ou je me trouvais alors, si 1'on tient compte de mon education, de mes tendances, il faut bien reconiiaitre qu'aucun des aspects du juda'isme ne pouvait m'impressionner davantage que sa vitalite religieuse et il n'en est certainement aucun qui traduise d'une fagon plus caracteristique le genie seculaire d'Israel et son role parmi les nations.
Telles sont done les impressions que j'emportai de ma visite a la synagogue de Lyon. Et sans doute les
mots sont beaucoup trop precis pour exprimer quelque chose de si confus, de si mysterieux pour moi a ce moment-la. Rien ne devait pendant quelque temps encore traduire au dehors le choc interieur que j'avais recu. Mais le germe depose en moi allait cependant s'af firmer de plus en plus et grarildir.
Pres de moi, a portee de ma main, j'apergus un livre de priere abandonne sur une stalle. Je 1'ouvris. Les caraeteres inconnus me firent 1'effet d'etranges notes musicales que je regardai curieusement pris soudain du desir de connaitre leur secret. Des circonstances eni apparence insignifiantes dans Pexistence d'un homme ont parfois des consequences inattendues et de"cisives. Le fait d'avoir pris a ce moment-la dans mes mains ce livre ou je me pouvais rien comprendre devait avoir une repercussion profonde dans toute ma vie religieuse. De le lendemain j'achetai sur les quais une grammaire hebra'ique et je me mis seul a l'6tude de I'h6breu.