‹ Le sanctuaire inconnu [microform]. Ma "conversion" au judaismeChapitre 6 sur 29 · UN VIEUX BOUQUIN · texte numérisé non relu

UN VIEUX BOUQUIN

Peu de temps apres Pevenement que je viens de raconter, des deuils successifs me laisserent seul avec une mere tendrement aimee et je poursuivis pres d'elle mes etudes dans des conditions qui me laissaienit beaucoup plus de liberte que je n'en aurais eu au college.

J'en profitai pour continuer 1'etude de l-'hebreu. Je ne m'accordai aucun repos que je n'eusse appris a lire et bientot je fus capable de dechiffrer lentement, mais a peu pres correctement, les lignes d'un petit psautier de la Societe Biblique que j'avais r^ussi a me procurer d'occasion.

Mais le volume que j'avais achete intitule Etudes hebrai'ques ne pouvait me mener bien loin. Je ne saurais indiquer le nom de 1'auteur, la page de litre ayant ete arrachee au moment de la reliure en me'me temps que la preface, Le motif de cette mutilation est

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assez singulier. L'auteur s'elevait avec vehemence contre la Massore qui a fixe au moyen des points- voyelles .. ,. la prononciationi de la langue sacree. II disait dans sa preface : Le moment est venu de souffler sur ces grains de poussiere que les rabbins ont repandus sur les plus belles pages de la Bible . La methode de lecture sans points-voyelles qu'il preconisait, Tesprit antisynagogal et anti-massoretique de cet ouvrage me de"^ plurent et c'est pourquoi je supprimai ces premieres pages. La petite grammaire Chabot que je reussis a me procurer me permit d'etudier un hebreu moins fantaisiste et je me livcai avec ardeur a ce travail.

Chose curieuse, c'est le psaume 145 que je choisis pour I'apprendre par coeur, apres 1'avoir analyse" mot a mot en m'aidant du latin. J'ignorais completement que ce psaume occupait precisement une place d'honneur dans la liturgie juive. Je me vois encore me promenant, le jeudi, dans le^ jardins des Cftiartreux, repetant un a un les versets jusqu'a ce que je les susse sans faute.et me. demandant pourquoi la lettre NOUN manque dans 1'ordre alphabetique de ce psaume. Je n'attachais d'ailleurs a cette recitation aucune signification religieuse etrangere aux formes de ma piSte" cdutumiere. G'etait une simple originality a laquelle se melait peut-etre quelque vanite secrete d'etre capable de prier autrement que dans la langue de 1'Eglise; Renan raconte dans ses souvenirs de jeunesse quMLse sin^ularisait a Saint Sulpice en recitant en hebreu les psaumes du breviaire, Je ne crois pas qu'il soit possible

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de lire en latin les hymnes de David avec plus de ferveur que je ne-les lisais dans la langue originate. Mais ma foi catholique demeurait intacte et rimpressioiii remportee de la synagogue paraissait completemen toubliee. En realite, elle sommeillait et une decouverte faite chez un bouquiniste allait bientot la reveiller eh moi et lui donner une nouvelle precision.

Un jour, dans un panier de livres expose sur les quais du Rhone, je mis la main sur uni tout petit volume, bien vieux et bien meprise, semblait-il, des chercheurs, car je le trouvai perdu au milieu de mechants bouquins de nulle valeur. II avait pour titre Geremonie v et Goutumes qui s'observent aujourd'huy parmy les Juifs, traduites de 1'Italien de Leon de Modene, Rabin de Venise par le sieur de Simonville. Le marcharid me le vendit deux francs, a cause, me dit-il, de la gravure sur acier reproduction! d'une toile de 1'e'cole flamande qu'il porte en frontispice. II valait pour moi une fortune et .davantage. Je 1'ai toujours precieusement conserve".

Get ouvrage imprime a La Haye, chez Adrian Moetjens en 1682, est dedie a Monseigneur Bossuet, ancien eveque de Condom, nomine par Sa Majeste a I'evech6 de Meaux '..' Une riiote manuscrite tracee a Pencr6 de Chine au dos de la gravure, avec les caracteres et 1'orthographe de I'epoque, m'apprit que sous le nom de Simonville se deguisait M. Simon ancien pretre , qui if est autre que Richard Simon, le pere de la oritique fciblique.

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Dans la preface et dans le supplement de 166 pages ajoute a 1'ouvrage de Leon de Modele, le traducteur temoigne une sympathie toute particuliere pour les Jui/s et un souci evident de montrer la conformite de leurs principes avec ceux des Chretiens, la purete de leu P morale et la beaute de leur culte. II fait preuve de eonnaissances approfondies en ces matieres ou les pretres sont en general fort ignorants.

II f aut voir avec quelle habilete il releve rimportance erne le judaisme doit avoir aux yeux des Chretiens. II y compromet I'aigle de Meaux : Votre grandeur, lui dit-il, ayant temoigne qu'on ne peut connaitre, la Religion Ghretienne, qu'on ne soit instruit de celle des Juifs qui en etait la figure, j'ay cru, vous etant aussi oblige que je vous le suis, que je devois contribuer a une. si noble passion. G'est ce qui m'a engage, Mpnseigneur, a faire le choix d'un Rabbin eclaire en ces matieres . Et plus loim : Gar qui conno;t a fond comme Voire Grandeur ces matieres, Elle, dis-je, qui a cit6 si judicieusement dans son Traite de l'Histoire Universelle, les plus rares et les plus anciens Ouvrages des Juifs et qui en a tire avec tant de force d'esprit la v^rit^ des Mysteres les plus difficiles de la Religion Ghretienne. Je suis persuade que si Votre Grandeur a la bonte de me souffrir je seray approuve" de tout le monde .

II y a quelque chose de la mordante ironic des Provinciales daws cette hyperj)olique dedicace.

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Ecoutons le sieur de Simon ville parler seri'eusement: Geux qui ont compose le Nouveau Testament estant Juifs, il est impossible de 1'expliquer que par rapport au Judaisme. La doctrine est presque la meme et pour ce qui est des mceurs, le Decalogue est commun entre eux et nous . Ailleurs : Pour ce qui est des traditions juives que nostre Seigneur a rejettees, il n'a pretenidu combattre que quelques traditions f ausses que les Docteurs Juifs avaient ajoutees aux anciennes, et lorsque ce Sage Maistre nous envoya a la Loy ecrite : scrutamini scripturas, il ne faut pas s'imaginer qu'il ait voulu nous renvoyer au simple texte de 1'Ecrrture, 'mais a ce mesme texte explique par les Docteurs qui avaient succede a Moyse. Us sont assis, dit-il en parlanit de ces Docteurs, sur la chair e de Moyse, gardes et faites ce qu'ils vous, diront.

L'auteur a soin de nous dire que a les premiers Pfcres de PEglise reveroient le Sabbat comme le dimanche , que les prieres des Juifs sont fort pieiises et different peu des nostres et que\ les Juifs n'excellent pas seulement en prieres, mais encore en charite . Pretendrait-oni leur reprocher leur formalisme ? la valeur qu'il^ attachent aux plus minutieuses pratiques ? II est vrai, observe le sieur de Simonville, que les Juifs donnent fort a 1'exterieur, mais c'est parce que, disentils, toutes les actions exterieures ne spnt que pour diriger Tinterieur. Ainsi en se lavant les mains, ils pensent i niettoyer leur conscience, en s'abstenant d'animaux jmpurs a s'empecher de commettre des primes et ils

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considerent le principe de 1'exterieur comme une application pour I'interieur .

- Je lus d'un trail eet ouvrage avec un plaisir extraordinaire. Je ne crois pas que jamais lecture m'ait interesse a ce point-la. Quand je 1'eus acheve d'un bout a I'autre, je le recommengai. Les Hebreux de la Bible de Gustave Dore reprenaient vie peu a peu a mes yeux et j!e leur associais tout naturellement cette f ois les fideles que j'avais vus en priere dans la synagogue. Grace a Leon de Modene qui me decrivait fidelement, sans intention apologetique apparente, leurs rites religieux et leur liturgie, leurs usages et les lois qui reglent leur conduite dans ses moindres details, les Juifs redevenaient pour moi-ua peuple bien vivant et parfaitement organise, soumis a une discipline de sagesse assurant leur miraculeuse conservation. Tout le charme familial, toute la poesie de cette existence du ghetto sobrement dessinee par le rabbin de Venise, se peignaient a mon imagination! avec une incroyable nettete, non pas comme une decouyerte nouvelle, mais comme une chose ancienne que j'avais oubliee. II me semblait avoir toujours connu ce peuple que le judaisme a marque d'une si forte empreinte et qui subsiste au milieu des autres sans se meler a eux respectueux des lois, soumis au Prince, "priamt Dieu qu'il le conserve en paix et en joye, que ses desseins reussissent, que ses Etats augmentent et qu'il aime nostre Nation .

Or il etait ecrit que tout un ensemble de menues cir-

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.Constances concourrait en vue d'un resultat deeid6 d'avance. J'avais jencore danis ma poche apres maintes lectures le petit livre de Leon de Modene quand, parcourant un jour le Messager Boiteux de Strasbourg, mes regards tomberent sur le calendrier Israelite imprime a la suite de 1'annee chretienne. J'arrachai la pajge pour la conserver et I'examiner a loisir. J'appris ainsi quel jour tombait cette annee-la le Kippour donit le rabbin de Venise m'avait fait la description et je pris mes dispositions pour retourner a la synagogue. J'y vis cette fois la sortie des Sepharim et j'entendis le tintement des clochettes que je savais etre des Hymonin. Je savais aussi de quel passage en faisait lecture dans le rouleau sacre. L'office m'interessa plus vivement que lors de ma premiere visite.

J'avais uni professeur qui m'aimait beaucoup et pour qui j'eprouvais moi-meme un sincere attachement. L'abbe Neel etait un excellent prStre, pieux et doux, mais fermd a tout ce qui etait etrang-er a la theologie. Quand il sut que j'etais retourne a la synagogue, il temoigna une certaine inquietude. Les prStres ont une intuition particuliere des chosefs qui peuvent comstituer un danger pour la foi. II me fit venir chez lui certain apres-midi et, d'une maniere tres aimable, m'interrogea longuement sur le judaisme en affectant une vive curiosite. Je me laissai prendre au piSge et fis 4talage de ma scienice comme un collegien qui possede a fond son manuel. Forme a Tecole de Leon de Modene, je repondis ^ toutes les questions avec abondane^ ; les

ceremonies et coutumes qui s'observent aujburd'hui parmi les Juifs n'avaient plus de secret pour moi.

Quand il eut tire de moi tout ce qu'il voulait savoir, Tabbe changea de ton ; son visage se rembrunit et il me demanda, chose bien naturelle, de qui je tenais ces renseignements. C'eftt ete fort simple de fournir la veritable explication et meme d'exhiber le petit volume. Mais, je reflechis que si je le montrais, il me serait confisque et j'y tenais trop pour me resoudre a le perdre. Je balbutiai je ne sais quelle reponse invraisemblable, et le pretre vit bien que je ne disais pas la verite. II devint plus severe et declara que, pour etre si bien renseigne, il fallait que j'eusse vu quelque rabbin, en quoi il ne se trompait qu'a demi, ajoutant que, dans son zele pour la religion judai'que, ce ^abbin avait sans doute cherche a me detourner du catholicisme. Le bon pretre, on le voit, se faisait des rabbins une idee a sa facom. Je convins que ceux-ci devaient etre surement animes du plus ardent esprit de proselytisme, mais en meme temps, je protestai que je n'en avais jamais connu auctm. Je m'entendis reprocher avec force d'oublier que les Juifs avaient crucifie le bon Dieu. J'etais alors sur la defensive et c'est pourquoi je repondis qu'il me paraissait fort improbable que le fait put etre impute a ceux que j 'avais vus et, en ce meme instant, pour la premiere fois se presenta a mom esprit 1'absurdite d'une accusation qui, en toute autre circonstance, ne m-eilt peut-etre aucunement choque.

L'abbe Neel jugea que ma foi catholique tait en peril et il en parla a ma mere qui se montra tres alarmee. Or ma foi n'etait nullement ebranlee encore, mais il suffisait qu'on eveillat en moi Tidee de cette ppssibilite pour qiTelle le fut reellement, pour que, du moins, je prisse conscience du changement survenu dans ma conception de 1'histoire religieuse. Dans son affection pour moi le digne pretre crut qu'il devait faire quelque chose pour me premunir centre le danger qu'il entrevoyait. II s'avisa alors d'un moyen qui, ainsi qu'on le verra par la suite, devait avoir des consequences bien differentes que celles qu'il avail esperees.

LES ABBES LEMANN

A cette epoque vivaient a Lyon deux freres jumeaux, pretres catholiques d'origine juive, les abbes Joseph et Augustin Lemann. Us avaient ete convertis a la suite d'une grave maladie qu'ils firent ensemble au lycee de Lyon, vers Page de dix-huit ans. Les bonnes religieuses qui les soignerent avec devouement s'interesserent a leur ame et la semence chretienne que leur soliicitude y jeta trouva un terrain bien prepare. A peine gueris, les deux freres demariiderent le bapteme.

Orphelins, ils avaient ete eleves par un oncle qui apparemment ne s'etait guere preoccupe de leurs besoins spirituels. Geux qui n'ont rien fait pour transmettre un patrimoine religieux aux jeunes coSurs dont ils ont la charge devraient etre les derniers a s^etoniner de ces conversions qui, dans de telles conditions, sont parfaitement explicables et meme legitimes. L'oncle'ne

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s'en montra pas moins irrite de la decision des jeunes gens et le quai des Celestinis ou ils habitaient retentit plus d'une fois du bruit des scenes terribles qu'il leur fit. Ges violences ne changerent rien a la determination des deux freres, Quelques annees plus tard ils entrerent au seminaire Saint-Sulpice pour se consacrer au sacerdoce et c'est la qu'ils apprirent 1'hebreu. Ils furent toujours d'ailleurs d'assez medioeres hebraisants.

On remarquait' chez les Lemann un singulier contraste. Ges dignes pretres avaient un type juif extraordinairement accuse et ii faut bien le reconnaitre, tres eloigne de la beaute orienlale. Leur originalite de caractere, leurs douces manies, leur attachement mutuel qui rendait impossible pour eux toute separation meme momenta nee, les condamnaienit a vivre a 1'ecart. Nommes d'abord vicaires dans une paroisse de Lyon, ils furent bien vite reconnus impropres au service actif et on leur assigna un poste d'aumoniers dans une institution de sourds-muets. G'est. la, dans un faubourg de la grande ville, au fond d'une vaste et silencieuse prppriete que s'ecoula la plus grande partie de leur existence., Ils y vecurent dans une sorte de ghetto spirituel n'ayant que peu de rapports avec leurs confreres du clerge lyonnais qui me leur temoignaient pas beaucoup o'e sympathie.

D'autre part; ces Israelites d'origine, auxquels Petude de 1'hebreu avait pourtant ouvert le tresor des Ecritures donnaient dans toutes les mievreries devotionnel-

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les. Gelles-ci semblaient former Telement essentiel de lew piete.

Cependant quand ils se faisaient entendre dans la chaire catholique ou ils <5taient assez frequemment appeles, ils savaient trouver une attitude de noblesse antique. C'etaient alors des orateurs distingues et apprecies. Us precherent en differentes villes avec un cer^ tain succes des -stations de careme et des sermons de circonstance. Pour fustiger les attentats de la Republique contre les droits de PEglise, ils empruntaient les accents inspires d'un Isa'ie ou d'un Jeremie. Leur parole nerveuse, vibrante, dont les periodes tombaient majestueusement, leur style image tout niourri de citations el de reminiscences bibliques, 1'etrangete meme de leur physionomie leur donnaient des allures de prophetes. Ils faisaient sonner tres haut leur qualite d'Israelites, de descendants d' Abraham, de representants authentiques de 1'ancien peuple de Dieu. Gomme je comprends 1'impression qu'ils durent produire plus tard sur le pauvre Paul Loewengard ! G'etait la premiere fois san doute que ce poete a 1'ame inquiete et ardente rencontrait des homines qui se proclamaient fierement Juifs et pretendaient avoir voue leur vie ^xclusivement au salut de leur peuple.

Un desir d'apostolat n'a cesse en effet d'animer les Lemann. Nous en trouvons uni exemple significatif dans 1'histoire de ce postulatum qu'ils presenterent en

1870 au concile du Vatican. On appelle ainsi une sorte

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de voeu ecrit et motive par lequel on sollicite du Gomite reuni 1'examen de telle ou telle question. Leur but etait d'obtenir de la part de 1'Eglise aupres du peuple juif uiiie demarche religieuse une invitation toute paternelle a la tres infortunee nation d'Israel . Nous nous sommes senti la force et la confiance de venir jusqu'a vous, disaient-ils, dans leur supplique aux Peres du Goncile, pour implorer votre insigne misericorde en faveur d'une nation qui est la notre, celle des Israelites.

Le postulatum approuve par Pie IX fut presente successivement a cinq cent dix Peres du Goncile pour recueillir leurs signatures. On se fait dif ficilement une idee des innombrables demarches que cela suppose et de la patience, de la perseverance que les deux freres y durent apporter. Certains eveques se montraiemt recalcitrants et comme les Lemann parlaient a 1'un d'eux de la place que doivent occuper les Juifs dans le plan divin : Parbleu ! dit le prelat, je vous voir venir ! Vous songez deja a nous remplacer ! Mgr Antonio Golli, eveque d'Alexandrie, qui s'etait fait ume loi de ne donner aucune signature, demeurait irreductible. A bout d'arguments, les deux freres se jeterent a ses genoux en lui disant : Monseigneur, vous ne pouvez refuser de donner votre nom en faveur du peuple qui vous a donme Jesus et Marie . Le prelat fut emu : G'est vrai, dit-il, je ne puis refuser. Je ferai une exception en faveur des Israelites .

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Quelques-uns accompagnerent leur signature de touchantes paroles que les zeles neophytes recueillirent precieusement. Le dernier a signer fut Mgr Bonnet, cardinal-archeveque de Bordeaux : J'aime les Israelites et ils m'aiment, declara-t-il. Je dirais voloratiers comme Mgs de Gheverus, mon predecesseur, a qui on reprochait ses relations avec les Juifs : Si nous ne devons pas un jour nous rencontrer au ciel, laissezmoi du moins le bonheur de les rencontrer sur la terre .

La question de 1'infaillibilite pontificale ayanl absorbe toutes les preoccupations du Goncile, le postulatum des abbes Lemann fut renvoye a une autre session. Ges details montrent du moins les sentiments qui animaient les deux freres et Von comprendra 1'influence qu'ils etaient capables d'exercer sur moi a leur maniere lorsque j'entrai en relations avec eux.

G'est en effet a Augustin Lemann que Fabbe Neel, mon prof esseur jugeant ma foi catholique en peril, crut devoir m'adresser pour effacer de mon esprit toute trace de men tres superficiel contact avec la Synagogue. II voulut que je le prisse pour le directeur de conscieriice. Le jour ou Ton m'introduisit aupres de lui marqua en realite une nouvelle etape dans mon evolution religieuse dont les debuts avaient ete si singuliprs, mais, a mon insu, si definitifs. Ge juif en soutane, qui recitait son rosaire et faisait ses devotions au Sacre-GoBur allait centre toute attente, bien malgr6 lui assurement, mais

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d'une maniere lente et sure, continuer 1'initiation que le rabbin de Venise Leon de Modene, avait commentiee eh moi.

II m'accueillit avec la plus grande bonte. Get homme, dont 1'originialite tout hebraique detonnait si curieusement dans le milieu eeclesiastique lyonnais, possedait au plus haut degre une qualite eminemment juive, leb tol), le coaur bon. II ne prit pas au serieux les eraintes exprimees par mon professeur. Etait-il admissible qu'un jeune catholique pieusement eleve, put etre a un degre quelconque attire par la Synagogue ? L'excellent pretre me vit que Tinvraisemblance de cette supposition et la possibilite de faire servir au developpement de ma foi catholique mon gout pour les etudes religieuses.

Je ne tardai pas a m'apercevoir que ses connaissances en fait de juda'isme s'arretaient a la destruction du second Temple. II ignorait a peu pres tout des interessants details que m'avait fournis Leon de Modenie. Toute Thistoire juive post-biblique se resumait pour lui dans Faction nefaste exercee, selon hii, par le Talmud a 1'egard duquel il professait une haine sacr^e. II etait evident qu'il n'avait jamais nayigue lui-meme sur cette vaste mer ; lorsqu'il parlait des dangereux ecueils qu'on y rencontre, c'etait uniquemenit sur le temoignage suspect des apologistes Chretiens. Sans le Talmud, repetait-il, et cette reflexion contient un aveu implicite qui merite d'etre retenu sans le Tal-

mud, il y a long-temps que tous les Juifs seraient convertis. '

Autant dire qu'ils m'existeraient plus, et je ne manquai pas de lui demander comment il se faisait que 1'Eglise, si respectueuse des rites particuliers des divers peuples, cherchat a confondre les Israelites dans la foule des Latins en les depouillant de toute caracteristique relig-ieuse. L'objection ne laissait pas d'etre embarrassante/ pour un Juif qui demeurait si lier des prerogatives de sa race : Je ne doute pas, me repondait 1'abbe Lemann, que la messe me se celebre un jour en hebreu a Jerusalem, mais aujourd'hui nous n'avons pas le choix, il nous faut abandonner les te"nebres de 1'aveuglement juda'ique pour la grande lumiere de Rome .

Ge qui me troubla d'abord chez M. Augustin Lemanii, ce furent les pratiques de devotion qu'il me recommamdait. Je tenais de ma mere une piete serieuse, raisonmable, eloignee de ces fades surerogations qui ont pousse comme des plajites parasitaires sur le trone venerable du catholicisme. Ge que j'aimais par dessus tout, c'etaient les offices dignement celebres, la belle liturgie, les psaumes. En d'autres temps, on eut surement trouve chez moi comme chez ma mere une teinte de jansenisme. Toutes ces formes de piet^ vers / lesquelles me poussait moni nouveau directeur de conscience, au lieu de m'attacher plus fortement a 1'Eglise comme il 1'esperait, commencerent a eveiller en moi

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1'esprit critique, puisqu'elles m'incitaient a faire la distinction entre ce que j'avais 1 'obligation de pratiquer et ce que je pouvais negliger en bonne conscience. Or quand Pesprit critique est unie fois eveille, il ne tarde pas a trouver matiere a s'exereer et c'est ce qui devait arriver pour moi.

L'Abbe Augustin Lemann etait professeur d'Ecriture Sainte et d'hebreu aux Facultes catholiques de Lyon. II m'offrit de m'admettre a son cours que frequentaient une vingtaine de seminaristes. Je fus enchante de la proposition, et le jeune laique s'y distingua des les premieres lecons pour la lecture de I'hebreu dont mes voisins decomposaient peniblement les syllabes. J'articulais les 'he? et les/am' d'une maniere qui les 6tonnait.

Nous traduisions les Psaumes des montees Ckire* hamma'aloth et je crois bien que de ces montees-la nous ne sommes jamais redescendus. Gependant le professenr interrompit une 'fois cette etude, peut-tre tout spe'cialement a mon intention. Ge fut pour traduire le Vir chapitre d'lsa'ie. On sait que ce chapitre contient un verset sur lequel les exegetes edifienit le dogme catholique-de Tenfantement virginal du Messie : G'est pourquoi le Seigneur lui-meme nous donnera un signe signe. Voici : la 'alma concevra et enfantera un fils et elle 1'appelTera 'Immanouel', Dieu avec nous , Les Chretiens voient dans ce passage une prophe*tie relative a la Vierge Marie, d'apres 1'explication qu'en a

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faite I'Evangile selon Saint-Matthieu (1,23). On comprend done qu'ils s'attachent a demontrer que le mot 'alma signifie vierge et n'a pas d'autre sens. Le fait qu'il y a en hebreu un autre mot, betoula, qui a cette signification-la sans contestation possible, ne les arrete nullement et M. Lmann etudia successivement avec nous les cinq ou six passages bibliques ou ce mot 'alma se trouve employe. Parmi ces versets, il en est au moins un qui semble fournir tine demonstration absolument contraire a celle que nous recherchions, mais je vis, pour la 'premiere fpis, que les theologiens se souciemt peu de P6vidence, quand il s'agit d r une aussi glorieuse verite que la virginite de Marie. M. Lemann avait bati patiemment sur cette question-rla un monument de subtilites, du haut duquel il triomphait, souriant derriere ses lunettes.

Outre que ce point d'exegese me paraissait plutot choquant, j v etais deconcerte de voir que 1'edifice doctrinal de lal veritable Eglise etait lie a un probleme de ce genre et reposait en somme sur une base aussi fragile : 1'initerpretation douteuse d'un mot hebreu. Je le fus bien davantage cjuand, ayant relu tout le chapitre, je constatai em m'aidant du contexte qu'il s'agit manifestement pour le prophete d'un venement contemporain et non point d'un fait qui ne devait se produire que sept siecles plus tard.

J6 me mis alors a etudier les autres textes proph^tiques le plus souvent allegues a 1'appui du dogme

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tien : 1'allusion au sceptre de Juda dans la benediction de Jacob mourant, la prophetic des soixante-dix semaines daris Daniel, la description de Phomnie de douleur dans le LIII a chapitre d'Isa'ie, les celebres versets du psaume XXII a propos desquels on accuse de faux les Massoretes, enfim les differents passages cites par 1'evangeliste saint Matthieu en ces termes : Geci arriva afin que s'accomplit ce qui avait ete annonce par le prophete... II m'apparut clairement que le sens donne a ces differents textes est force, arbitraire, tout conventionnel. Lus en framcais ils avaient encore parf ois a mes yeux une vague tournure catholique, mais en hebreu ils signifiaient tout autre chose.

Le resultat le plus clair de ce travail d'exegese fut de m'amener h reconnaitre que les Juif s avaient de bonnes raisons de ne point embrasser le christianisme sur la production de preuves scripturaires aussi inconsistantes. Mes croyances chretiennes dans la valeur des propheties bibliques concernant 1'avenement du Messie en la personme de Jesus, avenement annonce dans tous ses details, me disait-on, par les prophetes hebreux, reQurent ainsi un coup decisif dont elles ne devaient plus se relever. Ce changement s'opera eh mpi sans que j'eusse a soutenir une de ces luttes qui accompagnent gemeralement les crises d'ame. Je n'avais nullement 1'impression que je perdais ma foi catholique, mais au contraire que eelle-ci s'epurait et devenait plus" conforme a la religion qui fut historiquement celle de Jesus,

Telle fut en effet la forme, d'ailleurs passagere, que prit a ce moment-la mon christiariisme et M. Lemann, qui rappelait toujours avec orgueil ses origines, contribuait, sans le savoir, a me faire evoluer dans ce sens. G'est ainsi qu'il me demanda de 1'accompagner le soir du 8 decembre jour de rimmaculSe-Conception. II n'y a que Lyon, la ville de Marie, pour organiser en 1'honneur d'une abstraction theologique une fete de lumiere coihme celle de cette soiree-la. Taiidis que la basilique de Fourviere s'embrase de mille feux sur sa colline comme une forteresse aerienine, et que partout les fentres s'illuminent a la gloire de la Vierge, dessinant feeriquement les contours gracieux des deux fleuves, les commercants, les Israelites comme les autres, sous le resplendissement de leurs rampes lumineuses, etalent leurs plus riches expositions, afin que les curiosites profanes de la foule qui se presse dans les rues y trouvent egalement leur compte.

Nous frayant peniblement une issue hors de la place Bellecour aux facades etincelantes nous parvinmes a gagner le quai Tilsitt sur la rive gauche de\la Saone, 'a.u pied de Fourviere. Seul 1'immeuble synagogal en bordure sur ce quai faisait tache sombre au milieu des illuminations generales et M. Lemann s'arreta , contemplant d'un cote le trou noir de la synagogue et de 1'autre la collinie ou la basilique se dressait au milieu des feux de Bengale, telle une magnifique apparition. Et dire, murmura-t-il avec cette intonation solennelle

que sa voix prenait en chaire, et dire que c'est une Juive qu'ils fetent ainsi ! .

Pourquoi des faits importants disparaissent-ils souvent de, notre memoire sams laisser de traces, tandis que;de petits details insignifiants en apparenee, des mots tres simples occasionnellement prononces, certaines inflexions de voix, certains regards se gravent dans notre esprit pour n'en plus jamais sortir ? Le fait est que j'entends encore M. Lemann formulant cette banale reflexion tandis qu'il contemplait avec des yeux ravis la f eerie de lumiere en 1'honneur de I'lmmacul^e- Gonception.

L'idee des origines juives du christianisme a laquelle les chretiens ne s'arretent generalement pas, se presenta-de nouveau vivement a mon esprit et en meme temps le contraste entre 1'obscurite ou restait plong^e la synagogue et les illuminations environniantes prit a mes yeux une valeur de symbole. L'abbe* Augustin Lemann ne cessait de me repeter que le judaisme est divin jusqu'au Talmud exclusivement que Judaisme et Ghristianisme sont deux phases, deux e"tapes d'une seule et meme religion. Or ces deux formes ne se succSdant pas, mais se juxtaposanjt et coexistant desormais en etat d'opposition entre elles, il y a quelque apparenee de logique que les repre"sentants authentiques de la premiere aient raison centre ceux de la seconde sur les points controvers^s.

Bientot ce Juif, qui se donnait tant de peine pour identifier la 'alma d'lsa'ie avec la Vierge Marie des Chretiens et qui demeurait si f ier que celle-ci f ut une fille d'IsraSI, finit par me donner une sensation de rupture d'equilibre, non pas parce qu'usant du droit de toute conscience il avait embrasse la croyanice de son choix mais parce qu'appartenant par sa race par ses attaches ancestrales a une plus ancienne tradition, il semblait par droit de naissance appele a une autre destinee.

Pour le Kippour suivant, je retournai a la synagogue et, cette fois, avec un mahzpr, rituel des prieres, que j'avais fait venir de Paris.

LES TEFILLIN

Nous ne nous rendons pas toujours compte des modifications que subissent nos idees et nos croyances. Tout un travail s'opere en nous dont mous n'avons generalenient pas conscience et il faut une circonstance inattendue et determinante pour que nous realisions 1'etendue des changements survenus a notre insu dans notre monde interieur. Geux qui chercheraient dans ce recit le temoignage d'une sorte d'illumination soudaine qui, de la profession de foi catholique, m'aurait fait passer a 1'acceptation sans reserve de la doctrine juive, n'y trouveront rien de semblable. II y a eu, a vrai dire, une heure dans ma vie et je la decrirai plus loin ou je me suis senti reellement et definitivement converti, mais non point par le passage d'une religion a une autre, et cette conversion-la n'est survenue que plus tard, apres bien des luttes, des hesitations, des retours

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em arriere, apres toute une serie de lentes fluctuations morales.

On peut citer sans doute des exemples de conversions instantanees qui introduisent en un clin d'oeil 1'ame humaine dans une region de paix et de certitude toute nouvelle. Mais dans ces cas exceptionmels eux-memes, qui dira les influences secretes qui on.t etc graduellement a 1'csuvre pour amener enfin 1'explosion capable de rompre 1'equilibre anterieur ? Paul de Tarse est terrasse sur le chemin de Damas, mais en nous relatant cette conversion extraordinaire, l'ecrivain> ne nous renseigne point sur les impressions du converti depuis le jour ou, assistant en temoin muet a la lapidation d'Etienne, il avait garde- pendant 1'execution, les vetements du supplicie. Je crois pour ma part qu'il y a dans toute conversion feconde en fruits d'ordre moral une intervention directe de Dieu, mais cela n'exclut pas que cette preparation progressive et le plus souvent inconsciente qui rend ensuite possible le passage a une nouvelle vie, car le domaine spirituel a ses lois comme Tordre de la nature. Une metamorphose religieuse ni'est miraculeuse pour nous que parce que ses raisons profondes nous echappent.

Mes lecteurs se tromperaient done si, en me voyant retourner pour la troisieme fois a la synagogue le jour du Kippour, ils s'imaginaient que e'en etait fait desormais de la foi catholique de mes jeunes anniees. J'en etais encore a subir, mais en he la percevant encore

que bien confusement, 1'attraction qu'exercait sur moi 1'antique religion d'Israel avec laquelle mon ame 6tait entree en contact et M. Augustin Lemann continuait a avoir eri moi, non seulement un eleve qui lui faisait honneur, mais encore un penitent docile a ses directions spirituelles.

Je veux cependant livrer a mes lecteurs et amis iniconnus un grand secret et je leur laisse le soin d'en , tirer eux-memes la legon qui s'en degage. Dans cet attrait que le judaisme avait pour moi, je crois pouvoir. leur indiquer, sinon la cause initiale, du moins 1'instrument qui en prolongea la duree et rendit possible les changements que devait subir ensuite ma foi religieuse. G'est 1'hebreu.

Oui, a cette epoque de ma vie, la doctrine juive, m'etait encore trop peu coninue pour pouvoir determiner en moi une conviction bien profonde. Ge que j'en avais appris me venait uniquement par le canal de 1'Ancien Testament et la, Finfluence de 1'Eglise qui me 1'avait enseigne en imprimant a toute 1'histoire du peuple juif son interpretation figurative de 1'avenement messianique, s'imposait tou jours a mon esprit, malgr^ les points de delail sur lesquels je m'etais .exerce a la critiquer.

Je puis done supposer que ma curiosite religieuse une fois satisfaite, mes rapports avec la Synagogue n'auraient eu aucune suite serieuse, Je me serais Iass4 d'assister a des offices ou le manque de tenue contras-

tait f acheusement avec mes habitudes d'enf ance. Encourage par mesmaitres, j'aurais fini.par entrer au seminaire, pour lequel ma vocation s'etait dessinee de bonne heure, ou bien, si j'avais renonce a ia pretrise, je serais aujourd'hui notaire dans quelque commune du Lyonnais, catholique plus ou moins tiede, comme tant d'autres, gardant une respectueuse deference pour les commandements de 1'Eglise et donnant ma voix aux elections au candidat co.nservateur centre le representant des idees avancees. Mais 1'hebreu etait la. L'hebreu exergaijt en moi une sorte de fascination et ce fut lui qui decida tout.

D'autres que moi ont connu ce charme indefinissable que possede la langue de la Bible ; comme moi ils ont senti le parfum mystique qu'exhalent ces textes venerables, semblables a 1'arome subtil des fleurs dessechees entre les f euillets des vieux livres. Sous les syllabes hebra'iques a la cadenice sonore quelque chose. de Tame d'Israel arrivait jusqu'a moi. Un passage biblique, un lambeau de priere du rituel que je parvenais a traduire me parlaient du judai'sme d'une maniere bien plus penetrante et plus danigereuse pour ma foi native que tous les propos savants qu'aurait pu me tenir, avec les meilleurs intentions du , monde un Israelite instruit et convaincu. Quand j'ouvrais mon psautier, les mots avaient pour moi un sens, une valeur demotion religieuse que je ne retrouvais plus ni en frangais, ni en latin.

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Un jour que j'etais a la synagogue, m'efforcant non sans peine de me retrouver dans mom mahzor, mon voisin me dit a brule-pourpoint : Vous faites. semblant de lire, car vous n'etes pas juif, cela se voit . Pour toute reponse et sans m'offenser de cette observations discourtoise, je .Ins au malappris une lignie de mon rituel et lui en donnai la traduction. II s'era montra grahdement surpris : G'est extraordinaire, dit-il, j'aurais parie que vous n'etiez pas juif. Et vous pouvez traduire ! Vous en savez plus que moi. Je fus interieurement f latte de cette reponse et 1'idee que la connaissance de 1'hebreu me rendait dans une certaine mesure plus juif que mon : interlocuteur me fut singulierement agreable.

Si Fabbe Lemann avait ete psychologue, il eut compris 1'inf luence que 1'hebreu pouvait exercer sur moi et au lieu de m'en faciliter 1'etude, il m'aurait interdit Faeces de son cours aux Facultes catholiques. En favorisant mom gout pour les etudes hebra'iques, il alia sans s'en douter a Fencontre du but qu'il se proposait. II me; fournit meme une fois Poccasion de faire une sorte de profession publique du judaisme.

Voici comment la chose advint. Notre professeur amena un beau matin a son cours un jeune Syrien, Israelite d'origime converti par les jesuites de Beyrouth et entre dans les ordres et, pour lui montrer les progres de ses eleves, il demanda a chacun d'eux de lire, ou de reciter quelques versets en hebreu. Quand vint mon

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tour je recital le premier paragraphe du Chema. Un petit enfant juif en eut f ait autant mais dans ce milieu de semiharistes hebra'isants, ce texte n'etait pas conmu et me valut des felicitations du maitre. Le visiteur etranger fut probablement le seul a s'etonner du choix que j'avais fait et de 1'idee qui m'e'tait venue d'apprendre ce passage par coeur. Quant a M. Le"mann, telles etaient sa candeur et son ignorance de 18 religion juive, qu'il ne vit dans cette recitation qu'une preuve de mes dispositions pour les etudes sacrees, il les loua fort et me dit a la fin de la legon que, devenu pretre, je ferai un excellent professeur d'hebreu. G'est ainsi que par toute une serie de circonstamces et d'impressions fugitives mais relterees la Providence m'acheminait vers la route ou elle me destinait a marcher.

Ge fut aussi 1'hebreu qui determina la crise decisive de cette periode de mon evolution religieuse. J'ai dit quelle forme serieuse avait revetue de bonne heure ma piete catholique. G'est au college seulement que j'avais fait connaissance avec certaines pratiques de devotion. Je ne sais plus si ma mere me fit porter tout enfant scapulaires du medailles. Gependant apres avoir relu un jour dans mon Leon de Modene la description des tefillin (phylacteres que le Juif porte au front et a la main gauche pendant la priere du matin), le d^sir me vint de me confectionner quelque chose de semblable. Je copiai avec le plus grand soin, enY belle ecriture carree ce meme texte du Chema et je 1'enfermai

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dans de petits sachets que je pris 1'habitude de porter sur moi. II m'est impossible de me rendre compte exactement du sens que j'attachais a 1'adoption d'un tel objet de piete. Peut-etre me semblait-il qu'un usage qui avait sans doute regne dans la primitive Eglisp de Jerusalem, devait etre particulierement venerable pour un chretien hebraisant. Tou jours est-il que le fait ainisi raconte prend une importance qu'il n'avait vraisemblablement pas en realite et la suite prouve bien que je n'etais pas encore aussi detache de mon christianisme qu'un tel acte ne le laisserait supposer. II arriva que ma mere decouvrit mes phylacteres improvises et la peine qu'elle em eprouva fut le trait de lumiere qui vint jeter sur mon etat d'&me singulier et complexe un jour inattendu.

Lorsque, deux ans auparavant, 1'abbe Neel avait fait part a ma mere de ses craintes a mon sujet, M. Lemanin avec son bienveillant optimisme avait promptement dissipe 1'inquietude qu'elle em avait concue, mais la decouverte de mes tefillin lui porta un coup terrible. Elle crut non seulement que les apprehensions de mon professeur etaient fondees et que j'avais perdu la foi, mais encore que je m'etais secretement converti au judaisme. Son angoisse fut si poignante qu'elle me put se contenir ; elle fondit en larmes et les reproches qu'elle m'adressa au milieu de ses sanglots trahissaient le plus violent desespoir.

Ge spectacle me bouleversa. Tout s'effondrait en moi

a la pensee que j 'avals pu causer une telle douleur o, ma mere et je ne crois pas avoir jamais souffert dans ma vie comme a cette minute la. Bieni des annees plus tard, lorsque cette mere tant aimee me quitta, apres avoir fait, pieusement resigriee, le sacrifice de sa vie, uniquement preoccupee du desir de m'epargner le dechirement des derniers adieux, mon chagrin fut immense, mais ma propre f oi qui etait a 1'unisson de ! sa religieuse confiance y repandit alors un arc-en-ciel de serenite, tandis que 1'idee de lui avoir infligS, par ma f aute 1 une telle affliction, me desola moi-meme d'une facon inexprimable. II n'est rien que je n'eusse 6te prt a faire pour secher ses pleurs. Je me jetai a son cou, je lui jurai qu'elle se'trompait, que j'etais toujours catholique, que rien ne me separerait jamais d'elle et que j'allais bruler a 1'instant tout ce qui pouvait lui paraitre suspect.

Le chagrin profond que je temoignais ramena le calme dans son esprit. Elle secha ses larmes et avec la. meme force d'ame que Monique, mere d'Augustin, elle commenga a me parler de la fagon la plus raisonnable. Mon enfant, me dit-elle, tu es a Page ou la foi des jeunes gens subit gerieralement une crise, mais tu en sortiras vainqueur, si tu suis mes conseils. Tout ce que je te demande, c'est de continuer a prier chaque jour, de m'accompagner a la messe le dimanche et de chercher a acquerir une connaissance plus approfondie de la doctrine catholique. Tu serais impardonnable de

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ne point faire pour garder la foi chre"tiennie au moins autant que tu as fait pour t'exposer a la perdre.

Ces paroles de ina mere firent sur moi une profonde impression. J'en compris toute la sagesse et il me sembla qu'a cette heure-la Dieu lui-meme me iaisait connaitre sa volonte. Je promis de me conformer a tout ce qui m'etait demande. Mes sachets-Te/iZZm furent brules sur le champ, mais, chose extraordinaire, ma mere ne fit pas subir le meme sort au petit volume de teoni de Modene, ni a mon livre de priere hebreu et elle ne songea pas davantage a exiger de moi 1'engagement de ne plus retourner a la synagogue. Je ne puis m'empecher de voir dans cette cir Constance une nouvelle preuve que toutes choses onit ete providentiellement arrangees en vue d'un resultat determine.

L'abbS Neel, mis au courant de ce qui s'etait passe, approuva pleinement les dispositions prises par ma mere. II me mit entre les mains les quatre volumes des Etudes Philosophiques sur le christianisme d'Auguste Nicolas et il fut convenu que j'en entreprendrais une etude serieuse. On me m'interdit pas de continuer a frequenter le cours d'Ecriture sainte et d'hebreu aux Faculties catholiques, mais comme la direction spirituelle de M. Lemann ne semblait pas avoir donne des fruits satisf aisants, Tabbe Neel me choisit un autre confesseur en la personne d'un pere dominicaini aupres de qui il me conduisit lui-meme.

Le R. P. Henri off rait avec mon precedent directeur

de conscience le plus frappant contraste. La te"te fine qrnee d'une couronne de beaux cheveux tallies seloni la regie de Saint Dominique avait cette expression de majeste et de douceur que donne 1'habitude d'une profonde vie interieure. Par son accueil af fectueux, il m'inspira tout de suite conf iance. II ne s'attarda pas a me demontrer la verite des propheties messianiques. Sa direction f ut toute morale et empreinte d'une souplesse qui denotait une grande pratique des ames. Pour ralfermir ma-foi catholique,al me laissa libre d'^tudier 1'Ancien et le Nouveau Testament et tous ouvrages susceptibles de m'en faciliter rintelligence a la seule condition de lui faire part des doutes qui pourraient me venir et des difficultes que je renconitrerais. Gette fa^on de comprendre mes besoins du moment flatta ma variite de jeune homme et je me mis avec ardeur a 1'etude. Le R. P; Henri m'a laiss^ une impression de piete serieuse et de science spirituelle consommee. Je le voyais chaque semaine avec un reel plaisir qui n'avait plus rien de la sensationi d'etranget^ que j'eprouvais au contact de M, Lemann. Gelui-ci ne s'etonna nullement des dispositions nouvelles qui avaient ete prises et ne.me demanda pas une seule fois pour quelle raison j'avais fait choix d'uni nouveau directeur. Le catholique jouit d'ailleurs a cet egard de la plus absolue liberte et personne ne s'immisce jamais dans une question de ce genre qui ne releve que de sa propre conscience. . , ,

Je puis dire que la direction du Pere Henri a e*te pour moi des plus profitables et cependant c'est cet homme de Dieu, qui avait le tres sincere desir de m'initier aux splendeurs de la foi catholique, c'est ce saint religieux dont Tame n'etait que charite, qui me fit entrevoir un jour, par une simple reponse, a quels exces peut aboutir rabsolutisme dogmatique. Gomme je causais avec le dominicain de 1'ordre de destruction complete donne aux Hebreux au sujet des Cananeens d'aprfes le texte du Deuteronome je lui dis que puisgue le Nouveau Testament nous apporte une nouvelle revelation, puisque le Dieu d'Amour y prend la place du Dieu de vencrea'nce, j'avais peine a comprendre quten pays , Chretiens taht de Juifs et heretiques aient ete envoy^s au supplice au temps de 1'Inquisition : Ah ! mon fils, me dit le pieux relisrieux, les yeux leves au ciel avec un accent de ferveur, que n'en a-t-on brule davantage !

Gette parole, qui sans doute exprimait le zele ardent du dominicain pour la purete de la foi, ne faisait que traduire d'une fa^on saisissante un etat d'ame qui ni'est pas propre a la religion du Pere Henri. Les parents juifs qui maudissent leur enfant parce qu'il contracte un mariage mixte ou parce que, pour obeir & sa conscience, il embrasse une autre croyance relig-ieuse, s'inspirent, si etrangers qu'ils soient au dogmatisme, du m^me esprit sectaire. Je demeurai stupefi^. Se pouvaitil que la religion veritable entretint de tels sentiments ?

Je compris instinctivement qu'une telle intolerance n< pouvait etre 1'expression d'une v&rite sans melangi et des do.utes.se reveillerent eni moi ce jour-la.

Us, ne devaient pas tarder a se preciser par 1'entre" en scene d'un autre personnage qui, vers la mem epoque joua egalement un role important dans moi evolution religieuse.

Dans un humble reduit, au rez-de-chaussee de 1 maison que nious habitions a Lybn, vivait une sort de philosophe aux allures bizarres, homme d'un set livre : la Bible, dont les versets fournissaient a se propos sentencieux des citations toujours appropri^ei Le pere Stachlin etait un Suisse, du canton de Thurgc vie, de profession simple savetier. Interesse par le idees originales de cet excellent homme, je demands a ma mere 1'autorisation de le faire monter chez not le soir, pour me donner- des lecons d'allemand. 'II m corrigeait de longues traductions que je lui soumetta: et je m'exergais a la conversation. Quand je sus qu' etait protestant, j'entrepris incontinent de le comvert au catholicisme et la religion f ut le theme habituel c nos entretiens.. Mais mon Thurgovien etait un adve: saire redoutable et sa connaissance approfondie de '. Bible lui donnait sur moi une superiorite dont j'eta humilie ! Lorsque je me trouvais embarrasse pour r pondre a ses objections, je changeais de sujet n reservant interieurement de chercher des explicatioi complementaires aupres du R.P. Henri et plus d'ui

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fois les arguments du dominicain me servirent a

ter les attaques du pere Stachlim centre les dogmes

de 1'Eglise,

Ges controverses amicales auxquelles je prenais un vif interet me furent fort utiles, car en opposant Fune a, I'autre les deux grandes conceptions chretiennes, celle de 1'orthodoxie catholique et celle de la Reforme qui etait entierement nouvelle pour moi, -puisque je n'en connaissais que ce que\ 1'ouvrage d'Auguste Nicolas m'en avait . appris, cette etude contribua a me faire sentir les cotes f aibles de la situation presente du christianisme, selon la propre parole de 1'Evangile : Toute . maison divisee centre elle-meme n'offre aucune garanr tie de duree.

Gependanit je m'enquis aupres du philosophe Chretien de la communion a laquelle il appartenait. II me repetait souvent qu'il etait fils de 1'Eglise universelle, mais,>cette confession de foi fierement dress^e contre celle du catholicisme ne satisfaisait point ma curiositeV L'idee d'une Eglise invisible, embrassant mystiquement tous les vrais disciples de Jesus, m'etait trop etrangere, a cette epoque-la pour que je pusse la saisir telle qu'elle m'etait presentee par mon savetier protestant. J'insistai aupres de lui pour qu'il me fit connaitre 1'eglise qu'il frequentait et il s'offrit aussitot de m'y conduire. Ma mere, sachant que le R.P. Henri encoura^geait mes efforts de conversion! aupres du pere Stachlin, me permit d'accompagner un soir celui-ci a urie

reunion qu'il m'avait annoncee comme particulierement interessahte. Elle crut sans doute, que, pour qua ma foi catholique se conisolidat, il n'etait pas mauvais que je connusse d.e pres les dissidents. Ge raisonnement tait celui d'une catholique e"clairee, dont aucun doute sur la divinite de TEglise n'avait jamais effleure la pensee, et il se trouva juste, a cela pres que le catholicisme auquel je devais finalement aboutir, n'etait pas a proprement parler celui des definitions theologiques ; c'e'tait celui que som ame d'admirable chretienne pressentait par dela toutes les barrieres ecclesiastiques s^parant les croyants.

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