L'APPEL DU SALUT
Je me rendis done uri soir avec le pere Stachlim a la reunion dont il m'avait parle. G'etait dans uni coin sordide de la Guillotiere, 1'immense faubourg lyonnais,
au milieu d'une population qui faisait songer aux quartiers de Londres ou Dickens a situe les pires aventures de son Oliver Twist. Nous penetrames dans une salle basse garnie de banes qui se remplirent peu a peu d'une foule bruyante. Des oriflammes, des paricartes portant des versets bibliques decoraient les murailles et le fond etait oceup6 par une estrade ou prirent place des hommes en jerseys rouges, des femmes coif fees de singuliens chapeaux, des gens munis de cornets a piston, de tambourins, d'accordeons, le tout formant le spectacle le plus etramge et pour moi le moins religieux qui se puisse imaginer.
G'dtait une salle de 1'Armee du Salut. La Mare*chale Booth, devenue par son manage la commissaire Booth- Ribborn, avait fonde en diverses villes de Prance des centres semblables d'activite Svangelique et celui de Lyon etait prospere en ce temps-la.
La reunion commenca ; les cantiques, prieres improvisees, allocutions se succSderenit en la forme accoutumee, et cette scene de"routait a tel point mes notions sur les qualites requises pour un service religieux que je ne saurais decrire mon etonnement. Je trouvais bien a cette assemblee une vague ressemblance avec les missions organisees occasionnellement dans les paroisses catholiques et ou les cantiques populaires occupent
aussi une grande place, mais la tout est discipline et on y sent la puissance d'une institution seculaire qui peut exciter la ferveur, mais qui sait toujours la contenir dans des limites raisonnables. Ici au contraire, tout me paraissait desordonne et les expressions meme employees par ces fideles enthousiastes etaient aussi nouvelles pour moi que leurs manifestations exuberantes. Le Sang du Christ en particulier, dont ils parlaient tous avec insistance, resonnait a mon oreille comme un mot d'une langue etrangere dont le sens m'echappait. Gependant il y avait dans toute cette f oule un tel entrain et, malgre" certains details d'un gout discutable, tout y respirait si bien la sincerity et le conitehtement interieur que je me sentis gagne peu a peu par 1'impression de religion, vivante qui se degageait de cet ensemble.
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es temoignages surtout m'interessaient vivement. Un a un les gens de 1'estrade se leverent ; hommes, femmes, jeunes gens, tous firent alternativement une sorte de confession publique et personnelle racpntant a 1'auditoire attentif comment ils avaienit ete convertis, non pas a une secte, disaient-ils, non pas a un credo religieux, mais au Christ lui-meme qui les avaient sauves . Tous donnaient en effet dans ce recit de leur propre experience une note identique, celle de delivrance et d'apaisement. L'un avait 6te affranchi de la peur de la mort qui Poppressait autrefpis, Tautre des doutes qui avaient torture son esprit ; un troisieme, qui avait ete pendant de longues anne*es le jouet de passions tyranniques, se declarait libere moralement et pourvu d'unie force de resistance centre le mal vainement cherchee jadis dans ses bonnes resor lutions ; d'autres enfin, qui avaient long-temps err6 dans la vie sans but, sans ideal, affirmaient avoir de"eouvert la raison d'etre de leur existence et la source d'une joie initerieure sans cesse renouyelee.
Tous ces temoignages etaient donnes dans le langage le plus familier et c'est leur simplicite meme qui laisait leur ; eloquence. Ghacun presentait son experience individuelle, non pas comme la consequence de I'adhesion a une religion nouvelle, mais comme 1'expression de la veritable vie chretienne dont le principe 6tait a chercher dans la foi elle-meme et non dans une formule rituelique quelconque. L'idee que tous, quelle que
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fut d'ailleurs 1'Eglise de leur naissance et sans qu'ils eussenit a 1'abandonner pour en embrasser une autre, pouvaient atteindre le meme resultat spirituel donnait a tous ces recits de conversion une valeur singuliere et me revelait a moi-meme un aspect de la religion que je n'avais pas encore enitrevu jusqu'alors.
La scene qui se deroula a la fin de cette reunion fut plus frapp ante encore. Les officiers se mirent a adresser a 1'auditoire de vibrants appels, suppliant les pecheurs de f aire un retour serieux sur eux-memes, de se donner a Jesus et de manif ester publiquement leur volonte de changer de vie en s'avangant au bane des penitents . Plusieurs personnes reponidirent a cette pressante invitation et tandis que les nouveaux convertis s'agenouillaient au pied de 1'estrade, 1 entoures aussitot de salutistes qui venaient leur prodiguer leurs exhortations, les fideles en uniforme se repandaient dans la salle a la recherche d'autres ames a gagner au Christ. Comme si je craignais d'etre a mon tour 1'objet de ces sollicitations ferventes, j'exprimai a mon compagnon le desir de partir sans attendre la fin de la reunion et je quittai la salle dans un tout autre etat d'esprit que je ni'y etais entre.
. Je racontai a ma mere le spectacle auquel j'avais assiste et je la decidai, apres bien des hesitations, a f aire, elle aussi, connaissarice avec 1'Armee du Salut. Elle vint avec moi a plusieurs reunions et notre philosophe protestant put triompher a loisir en la voyant
suivre comme moi les cantiques dans les petits recueils que nous avions achetes. Bien qu'elle -n>e laissat pas de faire des reserves sur la purete de la doctrine que Ton prechait dans ces assemblies, son ame etait neanmoins trop religieuse pour ne pas admirer 1'accent de conviction qui regnait chez ces soldats de 1'Evangile.
C'est dans ces reunions salutistes que, pour la premiere fois, il me fut donne" de. comprendre la force que pout communique? une foi absolue. L'incident merite d'etre raconte. '.
La salle avait ete envahie ce jour-la par une foule d'etudiants et de curieux disposes a tourner tout en derision beaucoup plus qu'a ecouter les allocutions et les temoignages. Les chants se succederent entrecoupes de cris et de ricanements mais quand 1'off icier presidant la reunion voulut prendre la parole, ce fut en vain qu'il re"clama le silence ; les interruptions couvrirent sa voix tumultueusemenit. Plusieurs predicateurs, hommes et f emmes, essayerent tour a tour de se faire entendre de cette foule surexcitee ; tous leurs efforts furerat inutiles et le vacarme augmenta dans la salle au point que, pour retablir Pordre,, on parla d'aller querir les agents. Je n'oublierai jamais la scene qui suivit. Sur un signe du 1 president, une officiere s'avan- Qa au milieu de 1'estrade. Elle etait mince et pale et apparaissait comme Timage de la faiblesse desarmee en lace de la brutalite insolente. Et tout d'abord elle ne parla point, se contentanit de regarder 1'assistance
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avec un calme qui commandait le respect. Puis elle se mit a chanter d'une voix douce et triste* ; le bruit cessa peu a peu et bientot toute 1'assistance fut suspendue a ses levres. On eut dit que cette voix arrivait d'un monde de purete et de lumiere offrant le plus saisissant contraste avec la grossierete de 1'auditoire. Elle chantait :
Ta voix, Jesus, est si douce a mom ame !
Oh ! je veux 1'entendre tou jours...
Mais le miracle fut, que le cantique acheve, elle put delivrer son message de penitente et de reconciliation dans le silence le plus absolu. La foule etait conquise. Une atmosphere de .recuei^lement inattendu s'etait etablie dans la salle. Gette femme qui parlait n'avait pourtant nii science, ni talent et toute son eloquence provenait uniquement de sa foi profonde et de son ardent desir de faire passer quelque chose de ses convictions dans son auditoire, mais une telle impression de puissance spirituelle rayonnait de toute sa personne que les esprits les plus legers en avaient eux-memes subi 1'ascendant. '
Ges reunions de 1'Armee du Salut vinrent ajouter ainsi a mes connaissances religieuses une notion entierement nouvelle. En face du majestueux edifice catholique avec ses dogmes et ses sacrements ou du judaisme aux multiples pratiques auquel m'avait initie Leon de Modene, la croyance salutiste frappait par sa simplicite meme. Ge n'etait plus une religion aux formes immuables que j'avais devant m.oi, mais une vie qui
puisait son inspiration dans une relation directe avec
la Puissance eternelle. II est vrai que cette vie se fondait sur tine doctrine parfaitement definie et, a tout prendre, d'une largeur tres contestable, celle du salut opere par la foi aux merites de la mort de Je"sus, mais la nature de eette foi eorrigeait le rigorishie de la formule : c'etait le renoncement a la volonte propre, le don du C03ur, la confiance totale.
Je pus croire uni instant que j'avais decouvert la veriti fondamentale du christianisme telle qu'elle f ut prechee jadis dans les campagnes de Galilee. Plus tard j'ai compris que c'est fausser entierement la perspective de I'liistoire que de pretendre ramener toute la doctrine chretienne aux humbles debuts de la predication evangelique ; c'est ce que Loisy a magistralement demontre a Harnack. II n'en est pas moins vrai que le jeune Chretien que j'etais saisit a ce moment-la 1'elemenit essentiel de la vie religieuse ; c'est alors en effet que ma croissance spiritue,lle atteignit le point decisif ou Tame passe de la croyance enselgnee et passivement accept^e a la foi personnel^ a ce que Ton peiit nommer la majorite religieuse ; un rite de 1'Eglise peut Taccompagner, en cohsacrer le principe, il ne saurait la remplacer.
Les impressions que je subis au 1 cours de ces reunions 'furent si profondes que je me trouvai un jour moi-menie au hombre des conqiietes pour lesq;uelles nos salutisies laisaient mbnter des actions de graces
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vers le Ciel. Un soir, en I'absence de ma mere, quand retentit 1'appel adresse aux pecheurs, je fus au nombre de ceux qui s'approcherent du bane des penitents. II me serait difficile d'expliquer exactement a quelle impulsion secrete j'obeis a cette minute-la, mais je sais que j'agis avec tout le serieux et toute la piete dont j'etais capable. Des salutistes m'entourerent aussitot pour prier avec moi et me prodiguer leurs conseils. Que me dirent-ils ? Je n'en ai garde aucun souvenir, mais j'avais la sensation que je venais d'accomplir un pas d'une importance capitale. De retour chez moi je racontai a ma mere ce qui s-etait passe ; je lui dis que j'eprouvais un bomheur tout nouveau, que je comprenais mieux qu'auparavant le devoir de servir Dieu et le privilege de le pouvoir faire avec un esprit libere de toute inquietude et qu'en. un mot j'avais saisi la foi chretienne dans toute sa profondeur. Elle me vit si sincere, qu'elle ne m'adressa aucun reproche ; elle me repondit en m'embrassanit que rien ne pouvait la rejouir dav-antage que de voir son fils prendre au serieux la religion, mais qu'elle me conjurait seulement de ne pas oublier ma qualite de catholique et de demeurer fidele aux promesses que je lui avais laites.
Si le R.P. Henri etait intervenu a ce moment-la, il est certain qu'il m'eut tenu un tout autre langage, mais, par un sinigulier concours de circonstances, comme si la Providence avait voulu me laisser le champ Ubre pour etudier ce nouvel aspect du christianisme qui se
revelait a moi, il arriva que mon dominicain dut quitter Lyon pour Poitiers en sorte que je me trouvais prive de directeur de conscience. Ge fut a M. Lemann que je m'adressai de nouveau pour la confession pascale qui suivit ma conversion salutiste, mais je me gardai bien de le mettre au courant de ce qui m'etait arrive", sachant qu'il n'en aurait rien pu comprendre. Je me bornai a lui demander un jour negligemment ce qu'il pensait de 1'Armee du Salut et je me souviens fort bien de la reponise qu'il me fit : Ge sont la, me dit-il, de faux prophetes auxquels peut s'appliquer la parole de Zacharie : Vous etes indignes de vivre, car vous proferez des mensonges au nom du Seigneur .
Or j'etais moi-meme a cette epoque au nombre de ces prophetes de mensonge , car les salutistes profitant de mes bonnes dispositions n'avaient pas manque de m'eniroler dans leurs rangs ? Je portais leur uniforme aux reunions et je faisais partie des, brigades qui, le dimanche, allaient vendre le journal En Avant ! dans les cafes. Nous y recoltions beaucoup d'injures et fort peu d'encouragements, mais nous avions le C03ur leger, car il etait tout rempli de cette douce illusion de faire quelque chose d'utile pour le salut du monde. L'idee de souf f rir pour le Seigneur nous f aisait supporter allegrement les grossieres plaisanteries avec lesquelles on accueillait en ce temps-la 1'apparition des kepis salutistes et maintenant encore il m'arrive -de songer avec une certaine douceur a cette periode de
ma jeunesse, car une oauvre nous est d'autant plus chere que nous y mettonis beaucoup de nous-meme et une benediction est attachee a tout acte de renohcement accompli par amour du prochain. '
Cependant, la grande faiblesse de 1'Armee du Salut, c'est que, pour garder ceux qu'elle gagne a ses doctrines, elle est privee des ressources que possede une Eglise organisee. Fondee sur le principe des reveils anglo-saxonis qui, par les moyens les plus impressionnants, tendent a produire des conversions en inculquant fortement dans les ames le sentiment du peche et la foi en la Puissance regeneratrice qui peut nous en affranichir, elle est incapable d'entretenir et de developper chez ses adeptes la vie spirituelle dont elle a fait epanouir en eux le premier germe. G'est un fait que la plupart de ses convertis vont grossir les rangs des autres communions chretiennes. Son but est essentiellement d'arracher le pecheur au joug des passions ou a Tindifference coupable dans laqu elle il vit a 1'egard de la religion et de faire ensuite de lui un instrument de salut pour les autres. ., Elle ne garde dans ses rangs que les convertis qu'elle finit par prendre tout entiers pour faire d'eux a leur tour des missionnaires du salut.
II est done logique qu'elle cherche a pousser dans cette voie ceux de ses adeptes dont la conversion paralt offrir de serieuses garanties de solidit4. Le bane des penitents qu'ils onit pris pour tremplin d'une nouvelle
vie leur est alors presente comme la providentielle preparation a P Ecole militaire ou elle forme ses future officiers. G'est ainsi que 1'on ne tarda pas a agir ayec moi. Le jour vint ou 1'on placa.devant ma conscience 1'obligation de donner aux autres ce que j'avais regu et de me consacrer dans ce but au service de Dieu dans PArmee du Salut. Pour comprendre ce qui arrive, il ne faut pas perdre de vue que cette exhortation s'adressait a un jeune homme qui de bonne heure avait songe a devenir pretre et qui ne s'etait pas oriente dans la vie en dehors de la vocation religieuse.
Mes lecteurs penseront sanis doute que nous voila bien loin de notre point de depart, je veux dire de cette soiree de Ne'ila ou pour la premiere fois, j'avais vu Israel vivre de sa vie religieuse. Gependant Thebreu m'etait to uj ours aussi cher. M. Augustin Lemann avait coutume de dire en riant, que, pour bien le connaitre, il faut 1'oublier sept fois et sept fois le reprendre, mais loin de m'autoriser de cette plaisamterie pour en negliger 1'etude, je m'etais fait une regie de lui consacrer chaque jour quelques minutes et je continuais a ajouter un psaume hebreu et quelques fragments du rituel a mes prieres quotidiennes.
Un rapprochement s'etait etabli dans ma pense"e entre ma premiere visite a la synagogue et ma rencontre iniattendue avec 1'Armee du Salut les deux f aits s'etaient produits a trois ans d'intervalle presque a la meme date et dans le temps que je prenais publi-
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quement rang parmi les convertis saluiistes, je me trouvais en re"alite beaifcoup moins eloigne du judaisme que Ton ne serait tente de le supposer en ne considerant que les faits eni eux-m6mes. G'est ce que demontrera la suite de ce recit.