LA PAROLE
Que ,serait-il arrive* si je n'avais jamais conriu le christianisme que sous 1'unique forme de la religion de ma naissance, bien qu'elle puisse etre a juste titre consideree comme la plus complete, et si, plus tard, sous 1'impression de certaines deviations que j'aurais cru y decouvrir a cote des elements purement juifs qu'elle a conserves et developpes, j'avais embrasse le judaisme ? Oni aurait pu m'objecter que mon eloignement de la foi chretienne etait du a une meconnaissance de ses veritables principes. En effet, si important que soit le role joue par 1'Eglise catholique, elle ne represents que la moitie de la chretiente et, dans les communions protestantes, le christianisme continue a vivre sur des bases qui ne sont pas preeisement celles de Rome. Un examen approfondi de la doctrine chretienne ne
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doit done pas negliger ces donnees de la foi des dissidents et c'est cette etude que mom contact avec TArmee du Salut me permit de faire d'une maniere bien plus . instructive que dans les livres.
Tandis que dans le catholicisme le principe de 1'autorite de 1'Eglise regie toute la vie religieuse des fideles et tempere par ses modifications et interpretations, la lettre de PEvangile dans ce qu'elle a, semble-t-il de trop absolu et d r in compatible souvent avec les besoins d'une societe humaime qui veut vivre et durer, le protestantisme au contraire, qui ne reconnait d'autre regie que la parole evangelique elle-meme, est oblige* d'extraire de celle-ci ses principes constructifs, de leur subordonner toute la vie du Chretien et de juger, d'aprfcs ces premisses, tout le developpement ulterieur du christianisme. En fait, la plupart des confessions qui se reclamenit de la Reforme du XVP siecle, ne se conferment pas a ce principe fondamental et n'arrivent pas a eliminer entierement 1'element ecclesiastique, parce que les necessites d'adaptation, le jeu des lois historiques sont plus forts que la logique elle-meme. II est bien evident, en outre que la personne de Jesus, qui est le centtre, 1'ame de la foi chretienne, ne peut etre retrouvee et connue que par la tradition, c'est-a-dire, par 1'Eglise, et c'est ainsi que, malgre tout et par une inevitable inconsequence, le protestantisme n'est pas parvenu dans son ensemble a separer completement Jesus de son 03uvre historique ; c'est ainsi quMl garde
les cadres d'une Eglise organisee au lieu d'abandonner les ames a 1'action directive et personnelle du Seigneur. II n'a pu subsister comme religion que parce qu'il a conserve un certain enseignement doctrinal et des pratiques communes f ormant le lien exterieur ne*cessaire de la collectivity. .
On congoit done tout 1'interet que 1'etude du principe protestant presente pour une ame chretienne qui tend a remonter vers les pures origines de sa foi et, par un heureux cpncours de circonstances, je me trouvais precisement en rapports etroits avec 1'une des formes assurement les plus logiques, en meme temps que les plus vivantes du protestantisme, les plus degagees en tout cas de 1'organisation ecclesiastique, de 1'enseignement theologique et du culte sacramentel, Tame chre- . tienne se trouvant la en presence de Tobjet mme de sa foi apres suppression de tous les intermediaires. A ce point de vue la, PArmee du Salut est certainement plus protestante qu'aucune Eglise de la Reforme. William Booth, son fondateur, homme d'une remarquable intelligence, s'est defendu de vouloir creer une secte ,nouvelle. Aussi s'est-il bien garde d'imposer a ses convertis aucune croyance speciale, ni aucun rite particulier, le bapteme et la communion meme ne jouant aucun role dans la vie religieuse de son arm6e. L'oauvre qu'il creait, affranichie de tout ordre ecclesiastique et de tout dogmatisme, devait devenir dans sa pensee le terrain de rencontre des Chretiens des diverses Egli-
ses groupes dans un commun effort de regeneration religieuse et sociale. Get aspect avait quelque chose de seduisant pour un catholique comme moi a qui 1'on ne demandait pas Tabandon de ses preferences religieuses et c'est ce qui explique e"galement que 1'ame si pieuse de ma mere ait pu me voir sans inquietude, peut-etre m&me avec une certaine satisfaction, m'6prendre d'un beau zele pour 1'armee du salut, au moment ou elle avait redoute pour moi Pinfluence occulte et autrement dangereuse du judai'sme.
En realite le large principe salutiste permettant d'accueillir les Chretiens de toutes denominations n'est qu'un leurre, introduit de bonne foi sans doute, mais qui recouvre, comme par'tout ailleurs danis le protestantisme, cet esprit de secte que Ton declarait formellement vouloir exclure. L'idee protestante f ondamentale, Pindividualism'e, ne s'epanouit la que pour se concretiser en un dogme essentiel. L'ame dit-on est mise directement en presence de Jesus, mais comment le saisira-t-on ce Jesus qu'on ne voit ni ne touche et qui n'est plus, comme dans 1'Eglise une forme vivante agissant par le moyen de la hierarchic %t des sacrements ? Elle le saisira par le dogme dont tous les novateurs protestants depuis Luther ont fait le leviej- de leur reforme : la justification par la foi aux merites ,de la passion et de la mort du Christ substitue mystiquement au pScheur. La justification operee sera d'autant plus complete que la foi en eette doctrine sera plus
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vivante et ainsi 1'individualisme aboutit a 1'illuminisme qui a toujours ete, s dans les pays protestants a la base des reveils religieux.
L'ame justifiee, ou pour employer le langage salutiste, sauvee de la condamnationi dont 1'Evangile de Saint Marc menace les incroyants, ne peut vivre et se sanctifier que par Tobeissance absolue aux preceptes de Jesus devenu son souverain Maitre et il peut arriver ainsi, il est meme dans 1'ordre des choses normales que telle ou telle parole evangelique prenne, sous I'empire de cette doctrine, un caractere si absolu, si imperatii que la possibilite de demeurer sauve depende a son tour de la soumission sans reserve a la direction que cette parole doit imprimer a 1'existence tout entiere.
Je n'oublierai jamais le jour ou 1'Evangile fut presente de cette maniere solennelle a ma conscience. J'avais accompagne dans une visite a une pauvre famille d'ouvriers une officiere superieure de passage* a Lyon. Son zele ardent, son mysticisme rayonnant, son detachement absolu des choses de ce monde etaient une predication constante plus eloquente que ses discours. A genoux dans un humble reduit, la salutiste avait. prie a haute voix avec une entrainante ferveur pour la conversion du chef de famille qui demeurait rebelle a toutes les sollicitations. En sortant et tout animee encore par la chaleur de son apostolat elle me dit : Voyez comme les ames se perdent ! Qu'atten-