TÈTE DE FEMME CASQUÉE
DKCOUVEinE A ROME ^
Cette tête (Planche LXIII) a été trouvée, il y a quelques jours, hors des murs de Rome, dans la vicfiifi Pin, qui fait face à la basilique San Lorenzo-fuori-le-Mura, de l'autre côté du Tibre. Cette vigne est voisine du Forneilo^ où les travaux de raccordement des deux gares Termini et Trastevere viennent d'amener la découverte « d'une belle statue de femme, d'un portrait d'homme en marbre, d'un couvercle de sarcophage en forme de lit funéraire, sur lequel est étendue la défunte avec son fils debout à côté d'elle ; de divers bas-reliefs et épitaphes, et de nombreux tombeaux du Haut Empire ~ ». Il y avait, en effet, à cet endroit, des deux côtés de la Via Portaensis qui le traverse, une très riche nécropole, qui semble remonter aux derniers temps de la République Romaine et au premier siècle de l'Empire.
1. [Mémoire inédit, trouvé dans les papiers de Paul Gauckler, et de sa main; écrit à Rome, et daté du 26 mai 1908.1
2. J'emprunte ces renseignements au Giornale cVItalia, du 24 mai dernier (1908).
La tête, qui fait Tobjet de cette Note, ornait probablement le sépulcre de quelque grande dame de Fépoque d'Auguste, dont elle reproduisait les traits. Appartenaitelle à un buste ou à une statue? Je ne saurais le dire. La section du cou est assez régulière, et ne semble pas le résultat d'une cassure. La tête devait être encastrée dans un buste de même matière, dont elle s'est tout simplement détachée, sans avoir subi aucun choc, aucune mutilation. Elle est intacte, à l'exception du nez, qui a été brisé et restauré dès l'antiquité; le bout rapporté, fixé à la chaux, est d'une couleur plus claire que la racine, mais présente cependant une patine suffisante, pour exclure l'hypothèse d'une réfection moderne. Quant à la tête elle-même, elle est faite d'un beau marbre de Paros, à gros cristaux, qui, sous Taction du temps, a pris le haie doré qui lui est propre, et qui lui donne un charme tout particulier. De grandeur naturelle, elle mesure 0"^32 de hauteur avec le cou. C'est un portrait de jeune femme, représentée en Junon, comme le fait se produisait souvent à Rome, surtout pour les impératrices. De prime abord. Ton pourrait croire que la sculpture représente la déesse elle-même. La figure est certainement très idéalisée. Pourtant, le bas du visage, le menton en forme de calotte très saillante, la bouche sensuelle, d'un dessin caractéristique, l'oreille trop grande et laide, les joues un peu trop pleines, me paraissent dénoter, de la part de l'artiste, une recherche sincère et un souci réel de la ressemblance individuelle. La coiffure est fort curieuse ; je n'en connais pas d'autre exemple. Le front, encadré par deux bandeaux, gonflés de larges boucles, qui descendent sur les joues jusqu'au niveau du lobe inférieur
TETE DE Femme casquée
de l'oreille, et que sépare une raie médiane, est surmonté d'un diadème arrondi, qui devait être de métal précieux, et, sans doute, gemmé. Boucles et diadème forment comme un écran, qui, vu de face, dissimule entièrement le reste de la coiffure. En arrière, les cheveux, ramenés de tous côtés sur le crâne, sont maintenus par une armature métallique, faite de deux ressorts en demi-cercle, réunis par leurs extrémités, et coudés à angle obtus, qui enserrent la boîte osseuse de leurs doubles étais arrondis. Sur l'occiput, les boucles se massent en un chignon, flottant et ondulé comme une queue de cheval arabe, que comprime, en l'éloignant du crâne, une bague rigide à charnière, pouvant s'ouvrir ou se fermer à volonté.
Cette coiffure, plus grecque que romaine, n'est pas sans présenter quelque analogie avec certains portraits de Livie, de Julia, fille de Titus, et même de Domitia. Elle permet de dater le portrait, du commencement du premier siècle de notre ère, au plus tard. Le style de la sculpture convient, précisément, à cette époque. Le rendu des cheveux est large, sobre, vigoureux, sans détail inutile, sans emploi abusif du trépan, dont le praticien ne s'est servi que pour forer quelques trous noirs, accusant le relief des boucles, qui se recroquevillent sur le front. Le modelé du visage me paraît excellent, et dénote un artiste connaissant à merveille l'œuvre des maîtres du v^ siècle, et s'inspirant de leurs procédés. Il y a même, semble t-il, dans le rendu des yeux et des paupières, une certaine recherche d'archaïsme. Le galbe général du visage, et le déssin de la bouche, aux coins un peu tirés, me font penser à la figure si caractéristique de l'Apollon Ghoiseul-Gouffîer, et [à l'Apollon] du théâtre de Dionysos à Athènes.
APPENDICE
D une façon générale, cette tête rappelle plutôt le faire el la manière de Fécole hellénisante de Pasitélès, que le réalisme brutal des portraitistes purement romains. C'est une œuvre intéressante, que je ne désespère pas de pouvoir identifier un jour, d'une façon plus précise que je ne puis le faire aujourd'hui.
Rome, 26 mai 1U(J8.
Pl. LXIV