‹ Le sanctuaire syrien du JaniculeChapitre 78 sur 144 · yidicrohe, Saturnales, I · texte numérisé non relu

yidicrohe, Saturnales, I

LA DÉESSE ATARGATTS

... Hieropolitani praeterea^ qui sunt gentis Assyriorum^ omnes Solis effectus fitcjue virtates ad unius simiilacri barbali speciem redigiint. . . Aiite pedes imago feniinea est, cujus dextra laevaqiie sunt signa feminarum ; ea cingit flexuoso volumine draco... species feminea. Terrae imago est, quam Sol desuper inlustrat. Signa duo aeque feminea, quitus amhitur, hylen naturamque signiffcant confamulantes, et draconis effigies flexuosum iter sideris monstrat...

Ces deux images jumelles ont donc, comme le bronze du Janicule. pour caractéristique essentielle, d'être ceintes des circonvolutions d'un dragon. Elles ne se distinguent, d'ailleurs, par aucun geste spécial, par aucun attribut particulier. Macrobe, exégète minutieux et précis, n'eût pas manqué de signaler ceux-ci. Nous pouvons donc supposer qu'elles étaient, comme celle de notre sanctuaire, dépouillées de tout ornement. Placées comme acolytes aux côtés de la Terre, elles jouaient sans doute un rôle analogue à celui des dadophores qui accompagnent Mithra ^ Si l'on en croit le commentateur latin, elles figuraient la Nature et la Matière, tandis que les replis flexueux du dragon, qui les entourait, symbolisaient la marche sinueuse du Soleil à travers les constellations.

Dans ce cas, la gaine à demi éclatée, qui enserre l'image féminine, équivaudrait à l'œuf cosmique, lequel, en se brisant, donna naissance au Ciel et à la Terre ~ ; et ceux-ci

1. Dans les scènes de Nativité de Mithra, les deux dadophores apparaissent parfois à droite et à gauche du dieu saxirjenus, dont ils sont une double incarnation. Cf. Franz Cumont, Monuments relatifs au culte de Mithra, I, p. 161, et II, n° 69, p. 231 ; n° 235^, p. 337.

2. Preller-Robert, Griechische Mijthol., I, p. 42 ; Zoega, Abhandlungen, p. 230 et suiv. ; Franz Cumont, op. cit., I, p. 163.

LE SANCTUAIRE SYRlExN DU JAMCULE

seraient figurés, l'un parle Dragon, déjà dégagé, Tautre par la Déesse en train d'éclore. Mais cette interprétation de Macrobe, spécieuse de prime abord, s'inspire trop directement de la doctrine orphique, dont il semble avoir été un fervent adepte, pour pouvoir convenir absolument à une idole syrienne. Suivant la méthode syncrétique qui lui est habituelle, Fauteur explique à sa propre manière les statues qu'il décrit, et accommode à ses croyances personnelles, en la dépouillant de sa couleur locale, la légende orientale qui en a fourni le sujet, et qu'il est nécessaire de rappeler ici.

Ovorum progenies dii Syri, nous dit Arnobe ^ Les dieux syriens, c'est-à-dire Haclad et Atagartis, sont éclos d'œufs. C'est donc, sans doute, leur Nativité à tous deux, que figuraient, sous des traits à peu près pareils, les deux signa, dits feminea, placés aux côtés du couple divin dans le temple à' Hiérapolis. Hadad, nouveau-né, devait naturellement avoir le visage imberbe ' ; et ses formes, encore à demi dissimulées par la coque qui

1. Arnobe, I, 36. — Pour les diverses variantes de cette légende syrienne, cf. Nigidius Figulus, Schol. Germanie, 81, 145, Breysig ; Nigidii rel.,éd. Swoboda, 126 ; Ampel,, II, 12 ; Hygin, Fab., 197, cités par Franz Cumont dans Pauly-Wissowa, Real Encyclop., s. v. Dea Syria, col. 2241.

2. Le dieu solaire du temple d' Hiérapolis (Kronos ?) était barbu, au dire de Macrobe, Saturnales, I, 17 ; par contre, Jupiter Heliopolitanus [Hadad) est presque toujours figuré imberbe, et engainé dans une sorte de cuirasse, dont la forme rappelle celle du fourreau rigide enserrant notre statuette. Cf. René Dussaud, Notes de mythologie syrienne, I, ^ '">, et II, § 1 et 5 ; Drexler, dans le Lexikon de Roscher, s. v. Jupiter Heliopolitanus, col. 1987 et suiv. ; Perdrizet, dans le Dictionn. des antiq. class. de Saglio, s. v. Jupiter, p. 700 et suiv. ; A. de Ridder, Monuments et Mémoires Piot, XII, 1905, p. 67 et suiv., et pl. VII ; Gauckler, Bullett. comun., 1907, p. 65, note 2.

LA DÉESSE ATARGATIS

avait contenu l'embryon divin, devaient facilement se confondre avec celles de sa parèdre.

Ici, d'ailleurs, la difficulté que soulève la dualité des images dans le sanctuaire à' Hiérapolis^ disparaît, puisque nous nous trouvons en présence d'un bronze unique, et qui, lui, représente certainement une femme. C'est la Divinité primordiale de la plupart des religions antiques, née, à l'origine des choses, de l'hymen du Ciel et de la Terre \ et que révèrent également les Perses sous le nom à' Ashi-Vanuhi^ les Babyloniens sous celui de Zervan^les Egyptiens qui l'appellent Isis^ les Grecs qui la nomment Tyché^ les Latins qui adorent la Fortuna Primigenia^ les Syriens qui invoquent Atfirgcitis. Reposant sur le sein de la Terre, sa Mère ~, entourée des replis du Dragon céleste, son Père, la grande Déesse syrienne éclôt de l'œuf mystique, que les habitants à' Hiérapolis avaient recueilli sur le rivage de l'Euphrate et déposé dans leur sanctuaire.

Le sujet figuré ici, rentre donc dans la même catégorie que les scènes de Nativité, si fréquentes dans la sculpture mithriaque ^. Il est, traité d'une manière analogue. Dans

1. Franz Cumont, l. c, I, p. 295 ; p. 151 [Ashi Vanuki) ; p. 86, 4 {Zervari) ; ibid . [Tijché] ; p. 152 et 295 [Fortuna Primigenia).

2. Dans ce cas, le lit de terre, disposé sous la statuette, aurait une valeur symbolique. — = Remarquons pourtant que, dans le temple d'Hiérapolis, la représentation figurée de la Terre se distingue des deux sifffia latéraux, qui représentent, d'après Macrobe, Hylè et Natura, et que je propose d'identifier avec Hadad et Atargatis, nés de l'union des deux grandes divinités centrales (A>o/ios-//é/«os et Terra mater) ; dans le temple d'Héliopolis, au contraire, Hadad et Atargatis incarnent euxmêmes, du moins au dire de Macrobe [Saturnales, I, xxiii), le Soleil et la Terre.

3. Franz Cumont, l. c, I, p. 161 et note 4, avec la liste complète des monuments de cette série.

LE SANCTUAIRE SYRIEN Dt JANICULE

les deux cas, un reptile monstrueux préside à l'opération. Enroulé autour du tertre d'où surgit Mithra, le python favorise l'enfantement du dieu en comprimant les entrailles de la Terre ^ De même, ici, le dragon, enserrant la coque sacrée, la fait éclater peu à peu, par la contraction lente de ses anneaux, qui, en se propageant de la queue à la tête, suivant le rythme propre aux reptiles, chasse de bas en haut le contenu de l'œuf, qui se vide par le sommet.

Quant au choix du sujet, il s'explique par la place spéciale qu'occupait la statuette, au centre d un local qui semble avoir été réservé à la célébration des mystères. Comme la Nativité de Mithra, celle à' Atargatis devait symboliser les effets de l'initiation, en vertu de laquelle le néophyte naissait à la vie mystique, en dépouillant le vieil homme ^, de même que la déesse naissante se débarrassait de son enveloppe. Par suite, les sept œufs, déposés en ligne sur le bronze, ne feraient pas seulement allusion au pouvoir fécondant à' Atargatis^ divine excitatrice des germes ; ils représenteraient aussi les sept degrés de l'initiation, correspondant eux-mêmes aux sept sphères

1. Franz Cumont, ihid.,l\, n° 177, et ûg. 159, p. 302 ; n» 200, p. 316 ; n° 203 et fig-. 178, p. 317; no210 et fig. 183, p. 320 ; n° 213 d et fig. 187, p. 322 ; n° 225 f et fig. 201, p. 330 ; 231, p. 334; 276 et fig. 319,

398, — Comparez au serpent enroulé à\\nomphalos, que représentent deux sculptures récemment découvertes dans les fouilles de Délos, Tune en 1903 (Ghamonard, Bail. corr. helL, 190G, XXX, p. 561), l'autre en 1906 {ibid., n° 9, fig. 24). Cf. Marcel Bulard, Monuments et Mémoires Piot, XIV, p. 62 et suiv., fig. 19 et 20.

2. Franz Cumont, Monuments relatifs au culte de Mithra, I, p. 39, 309 et suiv., 316 et suiv. ; Les religions orientales dans le paganisme romain, p. 145 et suiv., 189 et suiv., 309 et suiv., note 54.

LA DÉESSE ATARGATIS

planétaires ^ qui sont ici figurées sur une rangée unique en conjonction avec le soleil.

Ils sont isolés par les circonvolutions du serpent, comme les planètes sont séparées par des barrières, que seule parvient à franchir Tâme de Tinitié, munie du mot de passe ~, et guidée par le dieu psychopompe, le Jupiter Angélus Heliopolitanus ^. Dans sa lenle ascension céleste, celle-ci se dépouille, « comme de vêtements » ^ à chacune de ses étapes, de quelques-unes de ses passions et de ses facultés terrestres, jusqu'à ce qu'elle parvienne au terme de sa course, qui est le huitième ciel. Là, devenue pure essence, elle est définitivement admise à jouir de la béatitude éternelle ^, et à contempler la divinité, qui lui apparaît enfin face à face, comme, dans notre bronze, le visage de la déesse se découvre sans voiles au-dessus de la rangée des sept œufs.

Ainsi, toutes les particularités qui caractérisent la statuette du Janicule, nous portent à Tidentifier avec Atargatis. D'autre part, c'est à cette même déesse syrienne que paraît se rapporter un fragment épigraphique, que nous avons recueilli dans le sanctuaire, devant la chapelle réservée aux initiations, dans un tas de décombres en provenant. Celui-ci appartenait, ainsi que je l'ai démontré

Page 1