‹ Le sang de GermanicusChapitre 19 sur 23 · LA MÈUE DE >ÉR · texte numérisé non relu

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profond du sourcil ; le nez est un peu tombant, la pointe en est marquée et donne au visage un air réfléchi ; les pommettes sont saillantes, marque essentielle de sa mère, la première Agrippine; la bouche est encadrée par un pli sévère qui part du nez : quant au menton, il est mâle, net, inflexible. Tout est robuste, éprouvé ; on ne surprend rien de sensuel ; c’est l’enveloppe d’une âme accessible seulement aux grandes passions. De face, la beauté est peu frappante ; il y a même plus de caractère que . de beauté. Le profil, au contraire, est admirable, ce qui est une des conditions du type romain, même dans les temps modernes, lorsqu’il est allier et majestueux.

Ainsi la voilà, celte intelligente et hardie créature qui possède à trente-huit ans la puissance qu’elle a poursuivie même à travers le crime ! Quelle suite, quel plan, quelle fermeté.

quel Irioinphe! Rien n’a pu l’arrêler, ni les dangers, ni la vertu, ni les préjugés ; elle se rit des plus habiles hommes d’État ; elle se croit appelée à occuper la scène du monde. Elle est si jeune ! elle remplira l’histoire jusqu’à la fin du siècle ! Elle est sûre de son fils ; elle l’a façonné d’une main vigoureuse; il est son gage, elle lui commande, sa royauté durera autant que sa vie. Elle est populaire, et les cœurs des Romains appartiennent à jamais à la fille de Germanicus ; elle est capable de les administrer, de maintenir l’empire, de leur refuser une liberté dont ils ne sont plus dignes, et de substituer à la liberté l’ordre, la satisfaction des besoins, la durée, la sagesse. Qui a jamais possédé un pareil prestige? Est-ce Sémiramis, dont le Tigre et l’Euphrate bornaient si vite les Etats? Est-ce Livic, qui n’a exercé d’influence que dans le secret du palais ou pendant sa

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vieillesse? Agrippine, trois fois impératrice, sœur, femme et mère d’empereurs, a tout à la fois l’éclat extérieur et la réalité du pouvoir. Les rois et les peuples l’admirent, son fils est son premier sujet ; jamais l’univers n’a vu de femme s’élever ainsi au faîte de la grandeur.

Mais quoi! pour la première fois, dans cette histoire sombre et sanglante, rencontrerons nous l’impunité ? Quoi ! les lois humaines et divines auront été outragées sans vengeance?

Quoi ! le vol et le mensonge, le poison et le meurtre, l’adultère et l’inceste demeureront sans expiation? La destinée des Césars a été de se dévorer les uns les autres; le trône était trop petit pour contenir à la fois d’aussi monstrueux égoïsmes; le sceptre était chose trop fragile pour être disputé longtemps par ces mains insatiables et frénétiques. C’est pourquoi les Césars ont été les instruments publics ou

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secrets de leur propre diàlinient ; ils se sont torturés et exterminés l’un par l’autre, jouels (le cette fatalité im[)lacable qui s’appelle la justice. La justice a été terrible pour Agrippine et la punition rapide autant que sa grandeur. Ce fils qu’elle a poussé au faîte pour y monter avec lui, va l’eu précipiter et lui ravir, dans la fleur de l’âge, sa joie, sa sécurité, ses honneurs, la puissance, la vie enfin, qu’elle regrettera moins que la puissance.

Il est inutile de retracer longuement une lutte qui est présente à tous les souvenirs : Racine l’a rendue immortelle en la gravant sur ce bel airain de Corinthe, où l’or allié au bronze rend le métal plus lumineux et plus doux. Le poêle n’a montré que l’ingratitude de Néron ; l’histoire nous montre, derrière Néron, l’opposition et la révolte sourde des esprits. Après la première surprise, tous se liguent conlre

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Agrippine, les précepteurs qu’elle a choisis à Néron, qni veulent continuer leur tutelle et devenir des ministres, les philosophes et les honnêtes gens, qui se serrent autour d’eux, les stoïciens qui espèrent faire refleurir la vertu, les épicuriens, plus nombreux, qui prétendent faire triompher le plaisir, les libéraux, que Sénèque et Burrhus flattent par des concessions, en un mot, tous les citoyens, cédant à leur vieux préjugé et honteux d’obéir à une femme. Une coalition tacite et universelle se forme contre l’omnipotence d’Agrippine. On prélude aux attaques en cherchant indirectement à l’affaiblir. Pallas, son amant, son bras droit, le ministre des finances, est écarté; la mort de Silanus et de Narcisse, qu’Agri[>piiie a provoquée produit une réaction : Sénèque écrit son Traité sur la clémence ; le sénat cesse de se réunir au Palatin sous la

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pression cacliée de l’impéralriee. Celle-ci ne veut point s’inquiéter de ces premiers symptômes, elle paye d’audace : le sénat ne vient plus à elle , elle ira au sénat. On sait quel affront public lui Sénèque fit infliger par Néron, le jour de la réception des ambassadeurs arméniens. On n’attaquait pas l’influence d’Agrippine par des moyens moins sûrs en invoquant une politique plus libérale. Tout nouveau règne a son âge d’or, avant l’âge de fer ; plus les promesses qu’on ne tiendra pas sont pompeuses, plus le peuple crédule s’y laisse' prendre comme le poisson à l’appât. Les libéraux de Rome demandaient beaucoup aux gens de bien qui aidaient Sénèque et Burrhus à gérer les affaires publiques. Ceux-ci accordèrent assez pour indigner Agrippine. Elle protestait avec colère ; elle prétendait posséder les traditions de l’empire, connaître les saines doctrines en matière de

gouvernement ; en annulant les actes de Claude on affaiblissait le pouvoir qu’elle avait préparé pour son fils ; en enflammant des espérances qui devaient être déçues, c’était le règne futur que l’on compromettait tout entier.

Ce qu’elle sentait, c’est qu’une guerre sourde et respectueuse allait être suivie d’une guerre déclarée. Une femme qui n’aurait eu que de l’esprit et qui aurait été avant tout bonne mère, aurait compris le rôle qui lui restait à jouer ; elle se serait effacée, elle aurait abandonné Néron à des conseillers qui le guidaient avec sagesse, elle aurait joui de son œuvre avec désintéressement, dans la retraite. Agrippine n’était point faite pour une telle résignation. Son ambition n’était point assouvie; elle tenait de sa mère une faculté de résistance et des emportements qui allaient grandir avec la lutte.

Il y a pour le génie, qu’il soit mâle on fe-

melle, des épreuves trés-différentes qui le forcent, selon son tempérament, soit à grandir, soit à se démentir. Pendant la période de 1a conquête, tout lui sourit ; il est jeune, la fortune lui donne des ailes, l’avenir s’ouvre, et chaque pas en avant est un triomphe ; alors tontes les facultés surexcitées se développent et donnent tout ce qu’elles comportent, parfois môme plus qu’elles ne comportent. Au contraire, lorsque arrive la période du déclin, les choses humaines cessent de se conformer à nos vœux ; il faut expier les fautes passées et devenir modeste, s’enfermer dans sa forteresse et supporter les plaintes, subir les assauts et rester calme, riposter et toujours sourire.

Pour jouer cette contre-partie inévitable de tout grand rôle, il faut des qualités que jamais l’audacieuse Agrippine n’a pos.sédées.

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Tragique, véhémente, héroïque, sans frein, elle était impropre à toute espèce de défense. Elle se contenait pour mieux éclater, elle flattait pour menacer plus violemment ; au lieu d’attendre l’attaque, elle prenait roffeusive ; la fureur du lendemain détruisait l’œuvre prudente de la veille ; elle ressemblait à la tigresse aux abois. Cette longue expiation est un spectacle attachant et pathétique, parce que l’orage croissant fait roidir son caractère indomptable et ajoute à sa fierté. A mesure que les points d’appui qu’elle se crée sont brisés entre ses mains, elle en cherche d’autres, et, loin de ménager Néron et ses amis, elle veut des otages pour les effrayer. Elle caresse Britannicus ; on le lui tue. Néron veut répudier Octavie; elle la recueille et la fait chérir des Romains. Acté, favorite de Néron, est l’objet tantôt de ses complaisances, tantôt de ses imprécations

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En vain Locuste occupe une chambre du palais et porte une secrète terreur dans son âme. En vain le plafond de sa chambre a été scié comme pour l’écraser par accident. D’un front d’autant plus intrépide, elle continue la lutte. Elle cherche dans les plus vieilles familles patriciennes un candidat à l’empire, elle s’entoure de mécontents, elle s’attache par des présents les centurions et les hommes de guerre en congé. Néron riposte en lui retirant sa garde germaine, en la reléguant dans la maison d’Anlonia, en écartant d’elle les visiteurs et les clients. Ses voisins sont excités à lui intenter des procès; des vers injurieux sont chantés le soir autour du jardin de celle qui commandait jadis à l’univers. Si, par un brusque retour, Agrippine ouvre à son fils son cœur et son trésor, veut le ramener par la douceur et la .‘«duction, l’arracher à ses pé-

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dagogucs en le jetant au milieu des plaisirs, Néron, averti du piège, se relire, et la haine reparaît entre eux plus sauvage. Un jour, sur la dénonciation de Silana, qui dévoile ses complots, Agrippine doit subir un interrogatoire ; les prétoriens envahissent sa demeure ; Burrhus, pour la sauver du premier emportement de Néron, a juré de la tuer, s’il la trouve coupable. Au lieu de répondre à Burrhus et de se justifier, Agrippine éclate en reproches, confond les ingrats ; elle accuse, elle se redresse avec une éloquence cl une majesté terribles ; elle fait exiler Silana et tuer le délateur que Silana a mis en avant. Enfin, seule contre tout l’empire, quand les dernières ressources de son génie sont épuisées, elle en vient à méditer un inceste. Belle encore, désirable, parée comme une courtisane, elle essaie, disent les historiens, de surprendre les

sens de son fils. Sénèijiie et BihtHiis voient avec horreur les préludes du crime et l’émotion du prince : Suétone donne des détails que la plume se refuse à transcrire. Comment repousser de si graves témoignages? Les deux adversaires se sont montrés capables de tout concevoir et de tout oser. Une mère incestueuse est le digne pendant d’un fils parricide.

Après cinq ans, la lutte la plus étrange qu’aient enregistrée les annales de l’humanité se dénoue d’un façon sanglante. C’est un souvenir qui vit toujours palpitant dans la mémoire des hommes et les émeut comme une épopée monstrueuse. Tacite a répandu sur ce drame suprême sa poésie et sa couleur ; il nous fait voir le golfe de Baïa, la nuit étoilée, les adieux du parricide , ses baisers lascifs plus odieux encore que scs projets, la belle galère liburnienne fendant les flots, puis s’ouvrant à un

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