‹ Le sang de GermanicusChapitre 3 sur 23 · DRUS13S ET ANTONIA · texte numérisé non relu

DRUS13S ET ANTONIA

lante avec les pommelles hautes rappelle les joues des femmes de Raphaël ; les yeux ont un encadrement noble, le visage une expression charmante, reflet d’une âme plus charmante encore. Le buste et la statue qu’on voit au Louvre la montrent dans l’éclat d’une beauté pure, suave, rayonnante ; sa bouche fine semble parfumée d’honneur et de sincérité. Cette chaste créature connut à peine le bonheur, et sa vie, après la mort de Drusus, devient un long martyre. Veuve, elle se relire auprès de Livie, sur le Palatin, cachée, vertueuse, filant la laine, tout entière à la mémoire de son époux. Malgré celle solitude, les chagrins viennent sans cesse l’assaillir. Elle a trois enfants, Germanicus, Livilla et Claude. Germanicus mourra jeune comme son père ; Livilla empoisonnera son mari, le fils de Tibère, et Anlonia obtiendra comme une grâce de la faire mourir de faim,

elle-même, dans le palais, pour lui épargner la honte du supplice; Claude, cerveau affaibli, sera pour tous un objet de mé[>ris. Les enfants de Gerraanicus feront à leur tour couler ses larmes. C’est d’aboid Agrippine, sa veuve, persécutée, exilée, expirant dans une île déserte; puis Néron, exilé également et forcé de se laisser mourir; ensuite Drusus, le second de ses petits-fils, qu’on accable de mauvais traitements à côté d’elle, dont elle entend les cris dans les caves du Palatin, dont elle ne peut empêcher le meurtre ; enfin Caligula, le troisième, qu’elle parvient à sauver, mais pour le surprendre, tout jeune encore, commettant un inceste avec sa sœur, et pour se voir infliger par lui, quand il est sur le trône, de telles amertumes et de telles menaces, qu’elle préfère se donner la mort. Tel était sous l’empire le sort réservé à une honnête femme : victime

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de ses propres verliis, dédaignée par des ambitions criminelles qu’elle ne pouvait comprendre, rejetée par l’égoïsme, menacée par la violence, elle semblait avoir prolongé sa vie jusqu’à soixante-quinze ans uniquement afin qu’aucune douleur ne lui fût épargnée, pas même le suicide.

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Né d’un père vénéré et d’une telle mère, Germanicus grandit au milieu des souvenirs purs et des bons exemples. Il était soutenu surtout par l’amour des Romains, dont les regards attendris couvaient le seul rejeton de leurs espérances, favori adoré dès le berceau. Leur affection avait quelque chose de si familier, que, par une exception unique dans riiistoire romaine, ils ne l’ont jamais appelé par son nom ni par son prénom. On ne le désignait que par le surnom de Germanicus,

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qui rappelait son père. Cela étonne peu les modernes, accoutumés à ne donner à la plupart des personnages romains que leur surnom. A Rome, les convenances s’y opposaient. On appelait un citoyen par son nom et par son prénom; il n’était pas autrement désigné dans les actes offieiels, sur les monnaies, sur les inscriptions ; le surnom ne venait que le dernier, et parfois il était omis. Caligula, à peine sur le trône, punit sévèrement un centurion qui l’avait appelé par son surnom.

Les historiens et les documents du temps le nomment toujours Ca'ius Cæsar. Germanicus, au contraire, se laissait saluer avec plaisir par un surnom qui faisait image, qui rappelait les triomphes de Drusus, qui était consacré par l’attachement populaire. L’histoire a perdu ses véritables noms : l’archéologie les cherche en vain dans les documents sans nombre qu’elle

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tire du sol de l’Italie; peut-être doit-on les ignorer toujours. Rien ne prouve mieux cet amour tendre, cette familiarité en quelque sorte paternelle d’un peuple entier pour l’héritier du libéral Drusus.

Germanicus était né l’an 15 avant Jésus- Christ. Adopté par Tibère en même temps que Tibère était adopté par Auguste, il apprit l’art de la guerre avec son oncle sur les bords du Rhin. Nommé consul à vingt-sept ans, il revint à Rome prendre possession de son consulat. Il l'exerça avec tant de modération, il montra un tel respect de la justice que la tendresse du peuple pour lui redoubla. Il prenait les intérêts des accusés, les accueillait avec impartialité, impartialité pleine de faveur pour ceux qu’il supposait innocents, pleine de ménagements pour ceux qu’il croyait coupables. Soignait-il sa popularité? Etait-il entraîné par elle,

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semblable au nageur qui descend un fleuve, et dont il est difiîcile de dire s’il devance le courant ou s’il est porté par lui? Les jeux qu’il donna, les combats de gladiateurs, deux cents lions jelés dans l’arène, n’étaient point faits pour refroidir l’enthousiasme. Son consulat expiré, il retourna en Germanie pour commander en chef les légions ; c’est là que le surprit la mort d’Auguste.

Avant de rappeler ce qu’il fit à cette époque, quelles tentations vinrent l’assaillir, il est utile de retracer son portrait et de puiser aux sources. Les écrivains sont unanimes et ne contredisent point Tacite, qui est si bien acquis à Germanicns et à sa cause. Il est évident que ce grave historien ne dit que la vérité quand il loue en toute occasion le bon cœur de Germanicus, son humanité, ses vertus civiles, sa douceur merveilleuse, sa clémence envers les cn-

nemis vaincus. « En lui, dit-il, tout ce qu’on voyait et tout ce qu’on entendait inspirait un égal respect. Ses manières étaient aflal)lcs, son esprit populaire, » ce qui veut dire qu’il avait la passion de plaire, l’art d’exciter et de mériter l’amour des hommes. En un mot, il était exactement l’opposé de Tibère. Si Tacite est suspect de partialité. Dion ne le sera [.as. Dion qui n’avait rien de commun avec le parti libéral de l’ancienne Rome et qui vécut beaucoup plus tard. Voici le portrait qu’il trace de Germanicus dans le cinquante-huitième livre de son Histoire: « Son corps était beau, son âme admirable ; son instruction égalait sa force physique. Trèsvaillant contre l’ennemi, très-doux envers les siens, il unissait à la puissance d'un césar la modération qui convient aux citoyens les plus faibles. 11 évitait tout ce qui pouvait faire de la peine à ceux qu’il gouvernait, mériter les

soupçons de Tibère, exciter l’envie de son fils. Il a été du très-petit nombre de ceux qui ne furent point au-dessous de leur fortune e ne se laissèrent point corrompre par elle. Plusieurs fois il aurait pu s’emparer de l’empire du consentement non-seulement du sénat, mais du peuple et des soldats : il ne le voulut point. » Germanicus était orateur ; on le sait moins par les discours que lui prête Tacite et qui sont de Tacite, que par un vote solennel du sénat. Après sa mort, les sénateurs voulaient que son image, sculptée sur un grand médaillon, fût placée parmi les images des orateurs célèbres. Le secrétaire de l’empereur Hadrien vante, en effet, son éloquence, et rappelle qu’il a continué de plaider même après avoir obtenu le triomphe. Germanicus était poète; il a composé des vers qui ne sont pas tous perdus :

on en trouvera quelques fragments dans le

recueil intitulé Carmina familiœ cœsareœ. Suétone assure qu’il avait fait des comédies grecques. Ovide lui dédie ses Fastes en louant son éloquence et son talent poétique.

Ce jeune homme si complet, d’une culture égale à sa beauté, n’est-il pas naturel de désirer le connaître? Le Louvre possède une statue qui est célèbre et qui a été trouvée en 1792 dans la basilique de Gabies par le prince Borghèse. D’autres statues moins belles sont au musée de Saint-Jean-de-Latran. La bibliothèque de Munich montre un buste, le musée de Dresde une télé de bronze, qui rappellent également Germanicus. La statue du Louvre est l’œuvre la plus remarquable, c’est à elle qu’il faut s’attacher. Elle fait voir Germanicus dans le costume héroïque, c’est-à-dire le torse nu, le bas du corps drapé, l’extrémité du manteau rejetée sur le bras gauche. Il est debout et tient

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l’épée militaire. Le bras droit est étendu avec un geste de commandement contenu et trèsdoux. Le visage n’exprime pas seulement la bonté, on y sent une certaine mollesse affectueuse. On y découvrira peut-être quelques traits de Livie, son aïeule, mais non sa fermeté, sa pénétration, son énergie. La bouche est un peu affaissée vers les coins, ce qui donne l’impression de la mansuétude et trahit surtout la faiblesse du caractère. L’œil est bon, ouvert, le front tranquille, plein d’aménité, moins large que celui de Tibère, comme si le triomphe des nobles instincts et des qualités morales était absolu. Le nez est légèrement aquilin, sans que la courbe en soit nette et accentuée. Le cou est gras et fait penser aux statues d’Antinoüs. Quant aux épaules, elles sont trèsc^aractéristiques, parce qu’elles sont hautes, larges, fléchissantes. On trouve une ressein-

blance entre la partie supérieure de cette statue et celle du Mercure qui est à la villa Ludovisi ; les épaules, l’agencement avec le cou, le sentiment plastique, sont presque identiques. Je n’en lire aucune conséquence, c’est un simple rapprochement. Enfin, ce qui est exceptionnel, tout à fait nouveau dans l’art romain , la tôle est inclinée avec une expression de tristesse. Dans l’antiquité, les divinités inclinent la tête par bonté, comme pour accorder aux mortels ce qu’ils demandent dans leurs prières ; mais la tôle inclinée de Germanicus offre une expression de mélancolie que l’artiste a cherchée, qui lui a peut-être été suggérée par l’original.

Ainsi nous apparaît, sans interprétation forcée, ce portrait si conforme au témoignage des anciens. L’art ne dément point l’histoire, lorsqu’à coté des sentiments et des actes les

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plus nobles il nous fait comprendre la faiblesse de noire héros, et nous montre l’altitude triste , les épaules fléchissantes , la bouche inclinée vers les coins. Les monnaies frappées à Rome avec les initiales S. C. {senatus-consulto) portent un profil semblable et font voir des cheveux qui descendent assez bas sur le cou, marque traditionnelle de la race d’Auguste.

On remarquera au cabinet des Médailles de Paris deux camées qui représentent Gerraanicus : le n“ 207, où la tête, qui n’a que 2 centimètres de hauteur, est d’une grande finesse, pleine de douceur, d’une expression calme; le n® 209, plus grand et justement célèbre.

Rapporté de Constantinople par le cardinal Humbert, il a appartenu pendant plusieurs siècles à l’abbaye de Sainl-Êvre, à Toul. Au tem[)s de Louis XIV, on l’a entouré de roses

et d’une monture émaillée qui en rehausse la beauté. Ce camée représente Germanicus la tête nue, la poitrine couverte de l’égide ; de la main droite il tient le bâton augurai, à la crosse recourbée ; de la main gauche une corne d’abondance, symbole des bienfaits qu’on attendait de lui. Il est assis sur un aigle immense dont les ailes sont dressées vers le ciel, dont les pattes posent encore sur la terre et étreignent une palme, signe de victoire. Ces ailes sont grandioses et d’un jet hardi : les trois couches de l’onyx, savamment dégradées par le graveur, leur donnent de la couleur et des plans divers ; elles cachent une partie du corps de Germanicus, prêt à se laisser emporter vers l’Olympe, tandis qu’une Victoire ailée s’approche pour lui ceindre une couronne. Le sentiment général indique énergiquement le sujet, qui est l’apothéose. La composition est pleine

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(l’une noblesse vraiment sculpturale ; elle frappe par sa grandeur tout à fait idéale, car il est évident que Germanicus doit à l’artiste une beauté que ni Auguste ni Tibère n’ont reçue de leurs plus célèbres graveurs. On dirait que l’âme de tout un peuple a passé dans ce monument, ou du moins que le souffle de tout un parti et l’ardeur des honnêtes gens qui le composaient ont échauffé l’artiste et lui ont imprimé un élan supérieur à celui qu’il avait trouvé jusque-là en lui-même, tant il est vrai que, dans les arts, l’amour fait plus que la faveur et la conviction plus que l’intérêt.

Telle est, messieurs, l’image exacte et idéale tour à tour de celui qu’on peut appeler les délices du peuple romain. Le peuple romain était destiné à des amours courtes et malheureuses, selon l’expression touchante de Tacite. Aussi ce portrait serait-il incomplet, si nous n’ajou-

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lions dans l’ombre, comme fond du tableau, la haine de Tibère, qui grandit avec la popularité de Germanicus, la haine de Livie, qui n’avail jamais aimé Drusus et qui détestait surtout Agrippine, femme de Germanicus ; enfin la violence d’Agrippine elle-même, petite-fille d’Auguste, fille du farouche Agrippa et de cette Julie, si passionnée et si intelligente, dont elle avait pris tout l’orgueil. Cette violence, soutenue par une énergie trop virile, et la soif de domination accumulaient les dangers en paraissant les braver. Agrippine rendait son mari plus timide en voulant le rendre plus hardi, parce qu’elle lui créait des embarras sans lui communiquer la force de les trancher. Enfin Germanicus avait conscience de la haine injuste de son oncle et de son aïeule : son âme douce en était remplie d’anxiété.

Ce portrait nous aidera à mieux comprendre

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la conduite de Germanicus après la mort d’Auguste. C’est le moment où son sort va se décider, et du même coup le sort du peuple romain.

Les légions du Rhin étaient travaillées par un esprit nouveau. Après le désastre de Varus, il avait fallu remplir les cadres : on avait fait des levées à la hâte, on avait ramassé les plus vigoureux parmi la multitude de Rome accoutumée à la paresse. Rraves a\i combat, la discipline n’avait pas réussi à les dompter. Ces recrues, dès qu’on apprit la mort d’Auguste, excitaient les vieux soldats à la révolte. Le contre-coup de l’opinion publique de Rome se faisait sentir dans l’armée. A Rome, on désirait Germanicus pour empereur; sur le Rhin, on prit les armes pour proclamer Germanicus.

Germanicus était une âme honnéle que révoltait l’idée d’une trahison, quoiqu’il fût difficile

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d’appliquer ce mol à des revendications légilimes contre un usurpateur qui se larguait du choix d’un autre usurpateur. Tibère avait donné le mol d’ordre aux légions ;.Livie s’élail emparée des affaires à Nola ; ils régnaient par la force et non parle droit; or l’on ne trahit qu’un gouvernement régulier, légal, institué par le consentement de la nation. Mais Germaniciis était lié par une étroite parenté, par l’adoption de Tibère, par sa propre conscience. La seule pensée de se déclarer l’ennemi de son oncle le faisait frémir. Aussi les soldats, en le proclamant, le poussent-ils au désespoir. Quand il les entend lui décerner le litre (Vimperator, il se précipite du tribunal où il siège et prend la fuite: On le ramène, on veulleuforcerà y remonter, on l’acclame ; alors il lire son épée et déclare qu’il préfère la mort au déshonneur. La foule est cruelle quelquefois, ou plutôt elle est

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sceptique. Les recrues arrivées fraîchement de la capitale n’étaient point touchées par ces sortes de démonstrations, et l’on cite un certain Calusidius qui présenta tranquillement à Germanicus son épée en lui disant : « Elle coupe mieux. » 11 est certain que Germanicus ne se tua point. 11 eut recours à un subterfuge, on pourrait dire à un mensonge. D’accord avec les principaux chefs, il inventa une lettre de Tibère où le nouvel empereur promettait aux soldats tout ce qu'ils pouvaient souhaiter, des congés après vingt ans de service, la pension de vétéran après seize ans, les legs d’Auguste doublés. Les légionnaires avaient tué les centurions qui leur déplaisaient, on leur sacrifia les autres. Une révolte apaisée de la sorte ne sert qu’à en préparer une seconde ; elle éclata dans le camp d’hiver, situé à l’Ara Ubiana, entre Donn et Cologne. La vue d’Agrippine partant

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enceinte avec ses petits enfants pour se réfugier à Trêves, put seule faire rentrer en enx-tnèmes les rebelles, qui restimaienl plus que Germaniciis. Une troisième révolte éclate à Castra Vetera (Xanlen), où campaient la cinquième et la vingt-unième légion. Cécina, lieutenant de Germanicus, ramena quelques cohortes par scs promesses et les jeta pendant la nuit sur les tentes des soldats insurgés. Une horrilde mêlée, que les ténèbres rendaient plus sanglante, couvrit le camp de cadavres. « Ceci n’est point un remède, c’est un bain de sang, » dit le lendemain Germanicus en versant des larmes. Ce sang, il avait dépendu de lui qu’il ne coulât jamais.

Tacite peint admirablement ces scènes lugubres ; cependant il évite de dégager nettement l’esprit révolutionnaire qui travaille l’armée et qui souflle de Rome. Germanicus n’est l’objet

GERMANICCS

de tant d’espérances que parce qu’on croit que les institutions républicaines et la liberté reconquise doivent triompher avec lui et par lui, Germanicus se dérobe à ce rôle avec une constance dont Tibère n’était guère digne ; il met tout son béroïsme à obéir ; il développe, pour ne pas se trouver en face de cet adversaire redouté, une énergie qui l'expose à de plus grands dangers ; il lui coûte plus d’efforts et plus de sang pour refuser l’em "rc qu’il n’eu aurait coûté peut être pour l’acquérir ou l’affrandiir. Est-ce respect, est-cc terreur devant la sombre figure de Tibère? C’est, du moins, la faiblesse d’un cœur pusillanime (jui préfère son devoir de prince à son devoir de citoyen et son repos au bonbeur de sa patrie. Ne pas se compromettre est le mobile suprême des êtres inoffensifs, qui finissent par ne pratiquer d’autre vertu politique que l’abstcation.

Si, au lieu d’une âme timide, Oermanicus avait eu Tâme hardie de Vespasien ou de tout autre général qui a tiré le glaive en s’écriant ; Marchons sur Home! que fût-il arrivé? C’est un problème qu’il est permis de se poser et qui nous aide du même coup à pénétrer ce qu’avait de juste ou d’immérité la popularité incroyable de Germanicus. Il est inutile de rappeler que la tendresse des Romains pour lui vient surtout du souvenir paternel, ijue la lettre de Drususcst sans cesse présente à tous les yeux, qu’il semble que l’exécution d’un tel projet soit un héritage sacré, une dette imprescriptible. Ce n’est pas un chef débonnaire qu’on attend, c’est un sauveur. Ce ne sont pas les campagnes entreprises pour recouvrer les ossements blanchis de Yarus, ce ne sont pas les ravages commis dans les forêts de la Germanie, propres surtout à exaspérer lesGermains, qui attirent les cœurs

GERMAMCUS

vers Germariicus; c’est une espérance secrète cliez les uns, avouée chez les autres, vivace chez tous, qui tourne les regards vers le Rhin. Dès qu’Âuguste est mort, on attend chaque jour la nouvelle, non pas que Tibère est revenu dTlly rie pour prendre l’empire, mais que l’armée du Rhin s'est mise en marche pour apporter la liberté. Que fùt-il arrivé, si Germanicus, avec autant de désintéressement et plus de courage civique, eût accepté hautement le legs de Drusus, s’il eût déclaré que les promesses du père seraient e.vécutées par le fils, s’il fût parti à la tête de toutes ses légions, qui brûlaient de le conduire à Rome, s’il fût descendu vers l’Italie en annonçant la restauration du sénat et du tribunat, des assemblées et des magistratures, des lois et des institutions, avec tes améliorations conseillées [lar l’expérience et par un demi-siècle de servitude; s’il eût consenti enfin

à devenir, non pas le second des empereurs, mais le premier des citoyens?

Il est certain, Tibère l’a prouvé par sa conduite, que le retour de Germanicus avec de telles promesses attachées à ses aigles, n’eùt été i]u’tme marche triomphale, pacifique, qui ne coûtait pas une goutte de sang. Germanicus traversait les Gaules et l’Italie, purifiait les traces de César, effaçait le souvenir de sa marche parricide, réhabilitait le Ruhicon, franchissait enfin honnêtement cc triste cours d’eau qui reste noté d’infamie dans riiisloirc pour n’avoir pas arrêté et submergé l’ambitieux qui allait commettre le plus exécrable attentat. Il arrivait à Rome escorté par toutes les populations de l’Italie, comme elles avaient escorté et porté pienscirient sur leurs épaules le cadavre de son père Drusiis. Dion le dit lui-même, Dion, personnage consulaire, fonctionnaire, ami des

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GERMAMCCS

empereurs. « Plusieurs fois Germanicus aurait pu s’emparer de l’empire du consentement nonseulement des soldats, mais du sénat et du peuple. » Tibère le savait si bien qu’il attendait avec angoisse les nouvelles de Germanie. Ses tergiversations, ses ruses pour décliner le pouvoir, ont été imputés à l’hypocrisie. J’y vois l’expression des craintes les plus sincères et les plus sérieuses. Il croyait à tous moments apprendre que Germanicus et ses légions descendaient des Alpes ; il se tenait prêt à fuir ; il aurait fui devant Germanicus comme il a fui devant Auguste, devant Livie, devant Séjan, comme il fuyait devant le spectre de Rome, quand il n’osait, à la fin de son règne, approcher à plus de sept milles de ces murs qu’il remplissait de larmes et d’imprécations. C’est pour cela qu’il ne voulait commettre rien d’irréparable, ne s’engager par aucun acte, afin

H LE SANG 1)E GERMANICIS

de ne s’exposer à aucunes représailles el de pouvoir dire au libérateur : a Mais Uoine est libre, je n’ai rien usurpé. » Avec celle pensée, on peut relire Tacite ; dès lors les incertitudes de Tibère, sa politique au début, son altitude

honteuse, ses faux-fuyants, ses mensonges, ses habiles délais, son dégoût du pouvoir, s’expliquent parla terreur que lui inspire Germanicus. Séparé par de si grandes distances, il ignore longtemps ce que son neveu a décidé, el de sa décision dépend sa [>ropre destinée aussi bien que celle du peuple romain.

Or, Germanicus n’a rien résolu ; il a pris le parti le plus commode, il reste sur la frontière, il y reste fidèle. Il ne privera point le monde du bonheur d’obéir à Tibère, puis à Caligula, puis à Néron. 11 n’essayera , ni de rendre la liberté à sa patrie, ni de restaurer la grandeur romaine. Quel est donc riiislorien qui prétendait que le fils de

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Drusus n’avait jamais été inférieur à sa fortune? J’affirme, au contraire, qu’il a été au-dessous de sa fortune, qu’il n’a pas eu l’audace honnête, salutaire, patriotique, qui fait qu’on remplit le plus diilicile des devoirs. Il a préféré ce devoir inerte qui s’appelle l’obéissance; il n’a songé qu’à sa propre sécurité et a laissé retomber à terre la cause si belle que l’humanité remettait entre ses mains. L’étendue de sa faute peut se mesurer à la joie immense que Tibère et Livie témoignèrent en apprenant quç Germanicus faisait prêter serment au nouvel empereur. Alors seulement Tibère agit en maître et Livie se crut toute-puissante ; alors seulement l’empire fut consacré par des formules décisives. On rit d’abord à la cour de ce candide Germanicus ; on le laissa pendant trois ans guerroyer sur le Rhin, se perdre dans les forêts, pénétrer jusqu’à l’Océan, occuper l’activité de ses soldats

U LE SAKG DE GERMAMCUS

par des marches et des conlre-rnarches, s’exposer à des dangers sérieux, car c’était un courageux général, qu’ Agrippine secondait merveilleusement. On le laissa libre et heureux, pendant que le pouvoir nouveau s’afTermissail à Rome, jusqu’au jour où l’éclat de ses victoires et l’amour de ses légions réveillèrent les craintes assoupies de Tibère. On ne pouvait souffrir qu’une gloire si pure resplendit plus longtemps; on le rappela; grande imprudence, car ce retour était pour Germanicus une occasion d’accomplir les promesses de Drusus et de disposer d’un peuple qui s’était depuis longtemps donné à lui.

De peur de méeonter son neveu, Tibère l’avait désigné pour être consul et lui avait accordé le triomphe. D’ordinaire, les triomphateurs campaient hors des murs avec l’élite de leurs troupes, et, le jour de la cérémonie, en-

traient par la porte triompliale, où le sénat les attendait assis autour de l’empereur. Pour Germanicus, soit qu’un mot d’ordre eût été donné, soit qu’un mouvement spontané entraînât le peuple, Rome entière s’élança au delà du Tibre ; tous se précipitèrent sur la "vite, hommes, femmes, enfants, vieillards ; la ville devint déserte. Qui ne sait avec quel enthousiasme et quel art le génie italien organise les manifestations? On alla au devant du libérateurjusqu’au vingtième mille, c’est-à-dire jusqu’à sept lieues de Rome. Était-ce pour voir des Germains à la longue chevelure et leurs dépouilles ? Était-ce pour insulter quelque chef enchaîné derrière le char? Non, c’était pour recevoir cette liberté tant promise que Gerrnanicus apportait, croyait-on, dans ses deux mains, c'était pour contempler ce héros bienfaisant dont le retour devait suffire pour faire disparaître Tibère.

LIÎ SANG DE GEDMANICUS

Tibère connaissait si l)ien les dispositions des Romains, qu’il n’envoya sur la route que deux cohortes prétoriennes et garda toutes les autres auprès de lui; il est vrai que les soldats s’échappèrent et coururent mêler leurs joyeuses clameurs à celles de la foule. Que Germanicus fit un geste, qu’il dît une parole, et cette multitude immense, qui le dévorait des yeux, prenait feu. Toujours scrupuleux, toujours fidèle à Tibère, il observa la plus grande réserve.

Il avait [ilacé autour de lui, sur son grand char, ses cinq petits enfants, afin de n’offrir aux yeux qu’un spectacle doux et souriant, afin de ne toucher les cœurs que par les émotions de la paternité et le souvenir des vertus domestiques. On l’accueillit avec ivresse, et l’on fut déçu; on le suivit en espérant encore, et toutes les espérances furent trahies.

Les politiques qui voyaient ce pompeux

CERMAMCUS

mais infructueux triomphe, ne pouvaient cacher leur tristesse , sentant qu’une occasion suprême échappait et qu’une idée était à jamais trahie. Les âmes tendres et prévoyantes n’étaient pas moins affligées, parce qu’elles pressentaient que, dans les temps difficiles, celui qui manque à sa fortune est perdu ; sa faiblesse excite le mépris de ses ennemis ; être populaire et cesser de se faire craindre, c’est marcher à la mort.

Quelle que soit la valeur d’un homme, messieurs, il ne vaut en politique qu’autant qu’il représente une idée et qu’il saisit l’occasion de la faire triompher. L’idée qui faisait la force de Germanicus, c’est qu’il était l’incarnation de la liberté romaine ou du moins des derniers soupirs vers la liberté. Il n’a rien, fait pour celte idée, il a été un honnête serviteur, tm timide citoyen, un impuissant ami, un chef involontaire

OU volontairemeul paralysé ; il s’esl contenté des brises folles d’une popularité stérile, et, quand roccasion s’est offerte par deux fois, il l’a repoussée. Dès ce moment, Germanicus ne comptait plus, il avait abdiqué. Il pouvait rester l’amour du peuple romain, mais dans la vie de l’humanité et dans le jeu de ses destinées, il était rayé. Qu’il vécût à Rome ou loin de Rome, général ou fonctionnaire civil, heureux ou persécuté, applaudi ou délaissé, il avait failli au plus beau rôle que l’histoire pût offrir à un homme, il était jugé, il n’était plus rien qu’une victime marquée par le ressentiment de Livie et de Tibère.

Du reste la vie de Germanicus n’a plus d’objet. Que fait-il à Rome? Il plaide pour les accusés, il sourit à ses partisans, il manque d’être étouffé chaque fois qu’il se montre en public, tant la foule se précipitait sur lui

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comme pour saisir enfin le mot du sphinx et le signal toujours attendu. Germanicus se contente de rebâtir à ses frais le temple de l’Espérance, restauration qui semble dire aux Romains <£ Germanicus n’est plus pour vous qu’une espérance vaine. » Qu’importent les intrigues de cour, la jalousie du fils de Tibère , la malveillance de Séjan ? Qu’importe même la succession de Tibère, qui se ferait attendre dix-huit ans et qui ne donnerait sans doute au monde qu’un maître impuissant, abusé, jouet des autres et de sa propre faiblesse? L’exemple de Tibère nous apprend comment d’un bon citoyen de mauvaises institutions font un mauvais prince. Ce fut un bien pour Germanicus d’être éloigné de Rome, ce fut une faveur nouvelle de la fortune de l’enlever à la terre jeune et dans toute sa gloire.

Lui-même ne sait plus comment remplir

M I.E sang de GEDMAXlcrs

des jours vides et imUiles. Nommé au gouverneinenl de l’Asie, il s’y rend à petites journées, il fait un voyage de plaisir, il visite successivement rillyrie, Nicopolis, fondée par Auguste, le champ de bataille tl’Aclium, Athènes, où il entre pieusement avec un seul licteur, les côtes de la Thrace et de l’Asic-Mineure, toutes les villes célèbres; il fait môme un pèlerinage à Rhodes pour flatter Tibère, et, comme si le sort prodiguait l’ironie à ses favoris impuissants après leur avoir prodigué les occasions, c’est à Rhodes que Germanicus sauve lui-même du naufrage Pison, poussé par la tempête, Pison son ennemi. Pison l’affidé de Tibère, qui doit le combattre, le déses[iérer et peut-être l’empoisonner. goût des voyages ou l’ennui l’entraîne ; dès qu’il a réglé les affaires de Syrie, il prend le pallium grec et les sandales, s'enfonce en Égypte comme un simple particu-

SI

lier, va jusqu’à Syènes et Jusqu’à Éléphanline. Il revient épuisé, est abreuvé de dégoùls par les agents de Tibère, tombe malade et meurt.

C^lle mort est le texte d’une tragédie véritable, si admirablement composée par Tacite qu’il est défendu à jamais d’en refaire le récif. Je ne poserai même pas le problème insoluble de l’empoisonnement de Germanicus. S’il n’a pas été empoisonné, il a cru l’être, il l’a dit, l’univers l’a répété. Il n’est point de condamnation plus grave pour un souverain et pour un siècle.

C’est surtout dans les temps de d ' '-’once politique qu’on voit triompher une sorte de loi envieuse et fatale. Tout ce qui est beau, bon, généreux, succombe devant l’audace et l’impudence. La vitalité violente absorbe la vitalité honnête ; l’égoïsme et les appétits effrénés de ceux qui n’ont pas de scrupules coudoient, écartent, rejettent les âmes candides et retenues ; le

crime étant une force, la vertu devient une faiblesse. Germanicus a rempli sa destinée, mais il a trahi la destinée du peuple romain. Il y a dans cette histoire une moralité qu’il faut avoir le couragede proclamer, c’est quelesRomainsn’étaient plus dignes que Germanicus ou tout autre héros fit pour eux cet effort. Le rôle des princes n’est pas d’offrir la liberté, le rôle des peuples au contraire est de la réclamer : les souverains trouvent qu’il est temps de l’accorder quand les peuples ont su la conquérir. Le peuple se vendait tous les jours afin de vivre dans l’oisiveté et dans les plaisirs ; il croyait ensuite qu’un regret vague de l’ancienne constitution suffirait pour être affranchi. Il choisissait ou plutôt il acceptait un héros idéal, et attendait sans rien faire que ce sauveur ouvrît sa main, qui devait contenir la liberté. C’est pourquoi l’image de Germanicus est restée dans l'histoire

GERHANICUS

pure, charmante, idéale, presque abstraite, tant l’action lui a manqué. Il n’est qu’une personnification : il résume l’espérance inerte d’une nation, ses aspirations impuissantes , ses regrets sans courage, ses vœux sans énergie, semblables à l’agitation de ceux qui révent et demeurent plongés dans le sommeil. Germanicus, du moins, eût dû essayer de secouer cette léthargie ; il ne l’a point fait et le martyre l’a purifié. Sa douce figure restera une consolation pour les honnêtes gens de tous les temps, mais il ne faudra jamais consentir à ce qu’elle devienne une justification ou un exemple.

AGRIPPINE

Quand une femme résolue soutient ouvertement un homme faible, elle l’abaisse; elle ajoute

à son impuissance eu accroissant sou irrésolution. Agrippine a été funeste à Germanicus et ,au parti qui lui survécut, précisément parce que sa nature droite, eçtière, orgueilleuse, poussait tout à l’extrême et ne connaissait ni la mesure ni la patience. Petite-fille d’Auguste, fille de Julie, fille d’Agrippa, elle a pris d’Auguste l’ambition et l’orgueil du sang, de Julie un tempérament qui sera contenu, d’Agrippa

AGRIPPINE

une énergie virile qui ne le sera pas et qui dégénérera en violence; d’ailleurs, vraie matrone romaine, vertueuse, simple, observant les anciennes mœurs, enfermée dans le mariage comme dans une forteresse, ne cachant rien, pas même son ambition, moins fière de sa jeunesse ou de sa beauté que de sa fécondité, ct^ regardant comme sa plus radieuse couronne les neuf enfants qu’elle avait eus coup sur cou[> de Germanicus, mort à trente-quatre ans.

Il n’est pas inutile, messieurs, de reformer la liste de cette Jeune famille, incomplète avant les découvertes de l’archéologie. L’histoire ne citait que trois fils et trois filles : ce sont les inscriptions qui nous font connaître trois autres fils morts en bas âge. L’aii 1777, on a trouvé à Rome, auprès de la via dei Pontefici et du mausolée d’Augusle, des plaques de marbre qui rappelaient les funérailles de ces rejeloi s

de la race impériale : « Tibériiis César; fils de Germanicus, disait l’une, a été brûlé ici. » — « Caïus César, fils de Germanicus, disait une autre, a été brûlé ici. » Tous les deux étaient morts au berceau (infantes). Un monument semblable attestait les lionneurs rendus au troisième fils, dont le nom était effacé. Peut-être était-ce l’enfant dont la grâce et le babil charmaient Auguste et dont la mort fut l’objet de si vifs regrets. Livie le fit représenter en Cupidon et dédia sa statue dans un temple de Vénus ; Auguste conservait son buste dans sa chambre à coucher, et n’y entrait jamais sans le baiser. Qui sait si l’un des deux bustes que l’on admire dans le corridor du Vatican à côté du buste d’Octave et que l’on intitule Caïus et Lucius, ne représente pas plutôt l’enfant préféré de Germanicus? Les trois autres fils sont bien connus : l’aîné de ces survivants s’appe-

AGRIPPINE

lait Néron, le second Drusus, le troisième Caïus, du nom d’un de ses frères qui était mort ; c’est celui que les soldats surnommèrent plus tard Caligula. Les trois filles, Agrippine, mère de l’empereur Néron, Drusilla et Julia Livilla, étaient nées dans trois années consécutives.

Telle était cette belle famille , destinée tout entière à un trépas précoce, mais dont alors Agrippine faisait sa parure.

Agrippine ne se produit sur la scène de l’histoire qu’au moment de la mort d’Auguste. Elle est dans le camp, sur les bords du Rhin, habitant parmi les soldats, lorsque éclate la série de révoltes que Tacite a racontées d’une manière si tragique. Germanicus dut même la renvoyer enceinte, avec les femmes de sa suite et le petit Caligula, dans le pays de Trêves, pour les sauver des excès de ces furieux. Leur départ lit rentrer les légionnaires dans l’obéis-

sance, tant il leur inspira de honte et de regrets. Quelques années plus lard, Agrippine apparaît encore au milieu des légions. Pendant que son mari est enfoncé dans les forêts de la Germanie et pousse jnsqn a l’Océan, le bruit se répand que Germanicus et Cécina sont défaits, que les Germains s’avancent et vont surprendre Cologne : les Romains qui gardent la ville veulent couper le pont jeté sur le Rhin. Alors Agrippine» avec un sang-froid viril et un courage supérieur à celui des hommes, se planant à la tête du pont, empêche d’accomplir un acte aussi funeste. Plus tard elle recueille les ble.«sésà mesure qu’ils arrivent, les soigne, leur distribue des vivres et des vêtements. Lorsque enfin les légions reviennent victorieuses, elle leur adresse des éloges, des allocutions, comme un général d’armée. Elle avait donc bien gagné le titre de mcvc dus ciimps que

AGRIPPINE

lui avaient décerné les soldats, et qui indignait Tibère. « Quoi ! disail-il, une femme habite au milieu de mes soldats, recherche la popularité en habillant son fils comme un simple légionnaire, harangue, agit, apaise les séditions et a plus de pouvoir que mes propres lieutenants ! » Ces plaintes étaient fondées : les mœurs militaires de l’ancienne Rome n’auraient point supporté l’influence d’une femme ; mais la discipline s’était relâchée sur les frontières et tout semblait permis au sang d’Auguste.

Tibère avait tort cependant de s'acharner contre Agrippine : c’était à elle peut-être qu’il devait de garder l’empire. Je n’en puis alléguer aucune preuve; mais je suis convaincu que c’est elle qui a soutenu Germanicus contre les suggestions de ses amis et l’entraînement des soldats qui voulaient le proclamer, que c’est elle qui l’a empêché de marcher sur Rome et

de réaliser les promesses de Drusus; que c’est elle qui l’a forcé de rester fidèle au testament d’Auguste, de respecter la volonté du fondateur de la dynastie et d’attendre le pouvoir, régulier plutôt que légal, que semblait promettre l’adoption de Tibère'. L’ambition et les qualités mêmes d’Agrippine, aussi bien que la faiblesse et les qualités de Germanicus, me font présenter cette hypothèse comme une certitude.

Les années qui s’écoulèrent sur les bords du Rhin furent, pour ce couple qui avait manqué à la fortune, des années de liberté, de puissance, de bonheur : Agrippine n’en comptera plus de semblables dans sa vie. Loin de Rome, loin de leurs ennemis, adorés des armées, obéis des Gaulois, redoutés des Germains qui ouvraient un vaste champ à leur activité, ils se trouvaient posséder un empire dans l’empire.

AGRIPPINE

Tibère ne le souffrit plus dès qu’il fut affermi. Il les rappela, et la lutte commença, malgré eux, par la force de la situation : ils étaient trop honnêtes et trop enviés pour ne pas succomber sans avoir attaqué. Dans les époques de corruption, les gens de bien qui n’ont pas osé prendre l’offensive doivent se rési> gner à se défendre et à n’èlre plus que des victimes.

Tibère avait peur d’Agrippine, spectre vivant de cet Auguste qui l’avait fait trembler. Livie haïssait le seul reste d’une famille qui avait succombé sous ses coups, car la mère et la sœur d’.Agrippine avaient été exilées par ses soins, deux de ses frères étaient morts de son aveu, disait-on, le troisième. Agrippa Postumus, avait été égorgé par son ordre. La haine de la marâtre était moins inconciliable encore que le ressentiment de la belle-fille, à qui des mains

teintes de sang et de poison faisaient horreur. Si Agrippine se fût montrée soumise, timide, silencieuse, on l’eût laissée vivre sur le Palatin, après la mort de son mari, à côté de la douce Antonia. Il faut môme 'avouer que Tibère a fait longtemps preuve de patience, plutôt par crainte des Romains que par respect pour le dernier rejeton d’Auguste. Agrippine, par ses fautes, ses violences, son ambition maternelle qui était effrénée, a provoqué ses ennemis, découragé ses partisans, ruiné sa cause avec celle de la liberté. Pour comprendre son rôle, il faut pénétrer son caractère et esquisser, son portrait.

Tacite l’a peinte en quelques traits, d’autant plus décisifs qu’il est un de ses admirateurs, a Agrippine, dit-il, ne savait pas assez se contenir. Toutefois sa chasteté et son amour pour son mari tournaient vers le bien son

AGRIPPINE

esprit indomptable. » Ailleurs, à propos d’accusations odieuses de Tibère qui lui donnait pour amant Âsinius Gallus : « Impatiente de l’égalité, dit-il, avide de domination, elle avait des soucis trop virils pour ne pas dépouiller les vices de son sexe. » Enfin, dans plusieurs autres passages, quand il parle des colères d’Agrippine, il emploie deux mots énergiques, pertinax irœ, qui font sentir la violence et la durée de ses colères.

A ces renseignements s’ajoutent les monuments découverts par les archéologues , de sorte que l’image d’Agrippine se dresse vivante devant la postérité. Los premiers documents, messieurs, sont les monnaies. On en a frappé en l’honneur d’Agrippine sous Caligula, son fils, sous Claude, son beau-frère, et même sous Vespasien. Celles de Caligula doivent se rapprocher le plus de la vérité, étant plus

Oi LE SANG DE GERUANICUS

voisines par le temps. Les monnaies d’or, qui sont fort belles, nous montrent un prolil caractéristique qui n’appartient qu’à Agrippine. Le nez est sensiblement busqué, l’intervalle entre les deux sourcils forme un creux, les sourcils sont accusés, la disposition de la chevelure n’est point celle de l’époque, et, par la simplicité, s’éloigne de la richesse des coiffures de la cour d’Auguste et de Tibère. Caligula a fait frapper encore des grands bronzes avec l’inscription : « A la mémoire d’Agrippine. » On y voit son portrait de profil, au revers le chariot qui portait tes statues des dieux dans les processions. Caligula avait voulu que sa mère, le jour de la pompe du cirque, reçût cet honneur divin. On distingue nettement les deux mules, quatre cariatides qui supportent la couverture du char et des danseuses ciselées sur les panneaux.

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AGIUPPINE 65

C’est en comparant ces monnaies aux camées, entre autres au camée de la bibliothèque impériale qui porte le n® 210, qu’on s’est assuré que la célèbre statue dont il existe trois répétitions dans les musées de Uome, de Florence et de Naples représente Agrippine. Celle de Naples a été trouvée sur le Palatin dans les jardins Farnèse, celle de Florence a peut-être été acquise à Rome par les Médicis ; mais le type le plus beau, le mieux exécuté, le plus saisissant, c’est la statue assise du Capitole.

Considérons d’abord le visage, nous passerons ensuite à l’attitude et à l’ensemble de la composition. La première particularité est le nez, si remarquable sur les bronzes de Milylène ou de Corinthe et sur les monnaies d’or de Caligula ; il n’est pas aquilin, il est sensiblement busqué ; la bosse est d’autant mieux accentuée que l’intervalle des deux yeux est

Ofi LE SANf. DE (’.KRJIAMC.LS

creusé : cela donne à la face ([iiolque chose de viril et d’énergique. Les sourcils sont épais, l’arlisle n’a pas craint de remlre jusqu’au poil des sourcils, qui se rejoignent avec une abondance plantureuse <]ui n’est ])as sans dureté. Ces traits réunis constituent iuén)e l’expression un peu farouelie que les Latins désignaient par le mot lotvitns : c’est l’expression des beaux taur eaux blancs de la campagne de Rome qui regardent le passant d’un œil large et morne; c’était le signe caractéristique d’Agrippa, et il n’est pas éloniianl que sa fdle eût pris de lui quelque chose de .sombre ; seulement Agrippa était nn taureau admirablement plié au joug par Auguste, andis qu’Agrippine est demeurée indomptable. Le front est bas, opiniàti'e, intelligent; mais on sent que l’intelligence, obstinée, tendue vei's un point, s’y retranche comme derrière une muraille. Les

AGRIPPINE f-

cheveuxsonl faciles à décrire, parce que, à travers le marbre incolore, on sent la conlenr et le jet de ces chevelures magniliqiies des Romaines du Transtévère, noires avec des reflets bleus comme l’aile du corbeau , abondantes, épaisses, ondulées, presque crépues, pleines de sève ; la chevelure d’Agrippine sc replie sur elle-même et forme une couronne de toute la masse des cheveux. Dans les médailles, l’extrémité de ces cheveux surabondants est rejetée sur l’épaule droite. Du reste, de simples bandeaux ; aucun attribut, aucun ornement, rien de ce qui rehausse les statues contemporaines. La bouche est honnête, sincère, expressive, prêle à l’accueil plutôt qu’au sourire, c’est la bouche d’un chef populaire ; mais elle semble en même temps prompte à laisser jaillir la colère, les cris, l’invective. La mâchoire et le menton rappellent Agrippa ; ils sont accentués.

virils, pleins de précision et de résistance. La nuque est forte, charnue ; on voit qu’elle ne pliera ni sous les menaces de ses ennemis, ni sous les coups de la fortune, ni sous la pression de l’adversité. Le cou est beau, plein, gras. Tout est presque vivant , prêt à palpiter , si nous transfigurons ce marbre immobile en une belle et vigoureuse Romaine de nos jours. Ne craignons ni la fermeté, ni l’énergie un peu sombre, ni les muscles, ni le tempérament ; pensons moins à Cornélie, mère des Gracques, qu’à Camille, telle que l’a créée le génie de Corneille, héroïque, capable de fureur, acharnée comme une lionne sur sa proie, mourant plutôt que de retenir ses imprécations; unissons les sens de l’épouse honnête avec la maternité féconde, l’orgueil de la race avec une austérité républicaine, l’entêtement de l’ambition avec le dévouement à ses amis, la personnalité avec un

AGRIPPINE

besoin insatiable d’estime. L’expression morale du visage est en harmonie avec la pose qu’a choisie l’artiste, ou plutôt que son modèle lui a naturellement donnée. Agrippine est assise sur une chaise au large dossier; un de ses bras s’appuie avec abandon sur le dossier même, l’autre est étendu sur sa Jambe. Elle n'a point de bracelet, point de collier, point d’ornements. Une tunique et un manteau sont jetés avec une abondance sans prétention sur les jambes, croisées et allongées de la façon la plus familière. Je ne puis en effet mieux caractériser l’ensemble de la pose que par ces mots : une familiarité grandiose. L’orgueil et un air dominateur y sont subordonnés à une simplicité robuste : la fille des Césars se cache sons la matrone romaine.

Telle est la veuve appelée à recueillir l'héritage de Germanicus mourant, héritage amer, qui s'appelle la vengeance. Germanicus n’avait pas

70 LE SANG DE GERMANlCl's

besoin d’exciler sa femme comme il l’a fait en rendant le dernier soupir. La coupe était naturellement pleine, les plaintes du lit de mort devaient la faire déborder. Le triomphe liinèbre commence à Antioche pour ne finir qu’à Rome, tandis (jue le monde entier, traverse par le deuil, retentit du nom de (îermanicus, des sanglots qu’il excite et des malédictions qui s’élèvent contre Tibère, .\grippine a soin de s’arrêter en face de la côte d’Italie, dans l'ile de Corcyre, afin de lai.'ser aux Romains le temps de se préparer. Ils accourent, en effet, de Rome et de toutes les villes voisines, hommes, femmes, vieillards, magistrats des rnunicipes, soldats et vétérans des colonies ; (luand une foule immense est échelonnée le long de la roule, on voit descendre à Brindcs et s’avancer cette grande et belle créature, vêtue de deuil, parée de la majesté de sa douleur, suivie de

A f. 111 1* PI .SE

SCS petits enfants, tenant dans ses bras Turne qui renferme des cendres adorées ; manifestations stériles, qui ne servaient qu’à attester une fois de plus l’impuissance des citoyens, la vanité de leurs chimères, la perle de leur dernière espérance !

L’arrivée à Rome ne fut pas un p'us utile triomphe. Certes il était doux de protester sans danger contre Tihère, qui avait toujours été impopulaire. Le sénat lui-mérne, cédant à l’entraînement universel, oublia d’avoir peur et décerna à Germanicus tous les honneurs dont il disposait, — une mention dans les hymnes saliens, une place marquée par la chaise curule et la couronne de chêne dans les sacrifices offerts à Auguste, une statue en ivoire . portée dans la procession du cirque, un mausolée à .\ntioche, un médaillon d’or parmi les images des orateurs célèbres ( il est vrai que

Tibère s’y opposa), l’érection d’un arc de triomphe (Tibère, quand l’arc fut achevé, se le dédia à lui-même). Depuis la mort d’Alexandre l’univers n’avait pas donné le spectacle d’une aussi éclatante douleur. La victoire était d’autant plus complète que Livie et Tibère se tenaient cachés. Pendant les cérémonies funèbres, qui durèrent plusieurs jours, ils ne donnèrent point signe de vie ; mais ils entendaient monter jusqu’au Palatin les cris de la multitude, qui ne cessait de proclamer Agrippine a l’honneur de la patrie, l’unique reste du sang d’Auguste, le seul modèle de l’antique vertu, » et qui adressait au ciel des vœux ainsi conçus : « Que les dieux protègent les enfants d’Agrippine ! Puissent-ils survivre aux méchants !- » Les méchants, Tibère et Livie ne demandaient point qu’on les désignât avec plus de précision, lîien n’était plus propre à enivrer une femme

AGRIPPINE

naturellement orgueilleuse, qui se sentait soutenue par l’amour de tout un peuple, par

l’attachement d'un parti, poussée au premier rang comme l’adversaire de Tibère. Sa personne et sa vertu lui ralliaient aussi les sympathies des esprits plus fiers, qui auraient voulu s’affranchir hardiment et abolir l’empire ; mais elle ne les avait point trompés par de belles promesses ou par ces affectations de “libéralisme que le succès fait disparaître. Elle ne pouvait leur plaire qu’en leur offrant un » avenir plus doux et des maîti es plus honnêtes ; elle était trop sincère pour ne pas laisser voir dès le premier jour sa soif de domination et son ambition pour ses fils.

En face de cette vigoureuse figure, il faut placer le pâle Tibère et ne pas lui refuser quelque compassion, car Til ère n’a pas été heureux avec les femmes. 11 en a eu trois dans sa

famille, d’un caractère remarquable, contre

lesquelles il a sourdement lutté et qui ne lui ont

jamais laissé le beau rôle. Julie, sa femme, l’a déshonoré publiquement en l’accablant de ses railleries. Livie, sa mère, l’avait dompté, délaissé, repris, dompté encore. Agrippine enliii, sa nièce, ne devait pas le ménager davantage : quand il la voyait paraître devant lui, avec un \isage insolent, de grands yeux pleins de mépris, des sourcils froncés, une voix .sonore qui' n’attendait que l’occasion pour retentir, il avait peur, et il croyait voir l’ombre d’.\uguslc se dresser derrière sa peiite-ülle.

C’est pourquoi, au début de la lutte, quand Séjan n’était pas encore tout-puissant, Agrippine fit commettre des fautes à son oncle. Ce fut une faute, par exemple, de laisser poursuivre Pison et Plancine, soit qu’ils fussent innocents, soit qu’ils eussent empoisonné Cernianicus par

AGRIPIMNR 7S

l’ordre de Livie el de Tibère. Ce fut une autre faute d’étouffer le procès eominencé et de soustraire Plancine aux poursuites par une faveur qui ressemblait à un aveu de complicité. Ce fut une faute plus grave de faire nommer pontife par le sénat Néron, le fils aîné d’Agrippine, de lui .permettre de briguer les charges publiques cinq ans avant l’âge, et de donner au peuple des occasions de manifester une' joie sans bornes. Il s’en aperçut bientôt, lorsque mourut son fils Drusus. Agrippine el les Romains s’applaudissaient publiquement li’une mort qui rapprochait leur favori de la toutepuissance.

Agrippine abusait de la lâcheté de son oncle pour le traiter rudement. Uii Jour, une de ses cousines, Claudia, est traduite en justice. Elle sait que c’est pour l'affaiblir elle-même qu’on attaque sa parente. Elle fait irruption chez Ti-

bère el le trouve offrant un sacrifice devant la statue de son prédécesseur, a II n’appartient pas, s’écrie-t-elle, d’immoler des victimes en l’honneur du divin Auguste à celui qui persécute ses enfants. L’esprit de ce dieu ne réside point dans de vaines images : sa véritable image, vivante, issue de son céleste sang, comprend ses dangers et se couvre d’habits de deuil. »

Une autre fois Agrippine est malade, Tibère va la voir. Alors se passe une scène qui paraîtra invraisemblable, mais qui est racontée par un témoin qu’on ne peut récuser. Agrippine avait reconnu, malgré son courage et son orgueil, que, pour commander à des Romains, il fallait un homme capable d’action, el non une femme dont les paroles étaient aussi peu comptées que les prières r qu’un second époux, à qui elle communiquerait le prestige du sang d’Auguste,

AGRIPPINE

serait un instrument tout-puissant pour le parti de Germanicus. Elle est sous l’empire de cette idée quand Tibère se présente.

Elle l’accueille d’abord par un silence farouche, puis par des sanglots ; enfin la tempête qui couve dans son cœur éclate, elle somme Tibère « de subvenir à sa solitude, de lui donner un mari ; elle est jeune encore, elle a des sens, et une femme vertueuse ne peut demander de consolations qu’au mariage. 11 y a dans Rome des citoyens qui s’honoreront de recevoir sous leur toit la veuve et les enfants de Germanicus. » Tibère, aussi étonné de cette sortie qu’effrayé du piège qu’elle cachait, ne répondit point, se laissa raefiacer, presser, maltraiter, et s’éloigna sans prononcer un mot. Ce récit est emprunté aux mémoires de la fille même d’Agrippine, qui fut témoin de cette scène. Tacite déclare l’avoir copiée.

LE SAXG DE f.ERMANICLS

Ces incertitudes d’Agrippine, ces changements, ces larmes, prouvent, non sa faiblesse, mais la faiblesse de sa politique. Elle était dupe de Séjan, qui était son plus terrible ennemi, et s’attaquait toujours à Tibère, qui n’était que l’inslrumcnl de Séjan. Il est bon de faire sentir à un empereur seul responsable sa responsabilité ; cependant il ne faut pas en môme temps tomber dans les filets de ses ministres. Cliarger Tibère pour se fier à Séjan, c’était un singulier aveuglement. Agrippine savait qu’elle avait bon marché de Tibère et elle en abusait. Un mot sanglant la satisfaisait comme un succès cl la consolait trop des échecs successifs qu’elle éprouvait. Elle rencontre Doinilius Afer, le délateur qui avait perdu Lépida sa cousine. Domilius veut s’esquiver devant la farouche Agrippine ; elle lui fait signe de s’approcher et lui adresse ce vers grec : a Tu n’es pas la

AGRIPPINE

cause de ma douleur, c’est Agamemnon. o Jamais Tibère ne reçut un affront plus sanglant que le jour où Séjan fil avertir sous main Agrippine que Tibère et Livie voulaient l’empoisonner. La nouvelle n’était même pas vraisemblable, mais Séjan avait calculé son coup. Il y avait un grand festin au palais, et Tibère avait fait placer auprès de lui sa mère et sa nièce. Agrippine avait repoussé avec affectation tous les mets. Tibère choisit lui-même un fruit, en loua le parfum et le lui présenta. Elle ne dit mot, prit le fruit, le passa pardessus son épaule à l’esclave qui était derrière elle. Tout le monde pâlit, car on comprit le sens terrible de celte pantomime. Tibère ne parut point s’émouvoir, et, se tournant vers Livie, il lui dit à demi-voix : « Il n’y a rien d’étonnanl si je prends des mesures sévères contre une femme qui m’accuse d'être un empoisonneur. »

80 LE SANG DE GERMANtCUS

Malgré tout, messieurs, je suis convaincu que Tibère n’aurait jamais osé prendre ces mesures sévères contre Agrippine. Il avait peur d’elle, il avait peur de l’immense popularité qui la protégeait, il avait peur de verser le sang du divin Auguste ; enfin Livie, arrivée à l’extrême vieillesse, n’aurait point permis un crime inutile; elle savait Agrippine impuissante, cela lui suffisait. Derrière eux était quelqu’un déplus fort, parce qu’il avait un plan ferniement arrêté. Séjan n’avait point fait empoisonner Drusus, fils de Tibère, pour remettre le pouvoir aux enfants de Germanicus. Il fallait abattre, au contraire, un par un, tous leurs appuis, leur mère, puis eux-mêmes, pour frayer au chef des prétoriens un chemin vers le trône. Ici commencent les trames de Séjan. Deux mots de Tacite laissent supposer qu’il essaya de séduire Agrippine.il était beau, il n’avait ni scru-

AGIUPPINE

pijles, ni modestie, il avait réussi à subjuguer Livilla, femme de Drusus ; pourquoi n’aurailil pas espéré le môme succès auprès de la veuve de Germanicus ? Il fut découragé par une chasteté invincible, piidicitia impenetrabili. Après la séduction, le moyen le plus rapide était le poison. Toutefois le poison ne pouvait [lénétrer jusqu’aux enfants d’Agrippine aussi facilement que dans la maison de Tibère. Autour d’eux veillait une garde plus sûre que celle des empereurs et des favoris, l’amour d’une mère vertueuse, la vigilance de toute une maison bien choisie, des précepteurs honnêtes, des esclaves fidèles, des affranchis dévoués, rempart que ne pouvaient traverser ni la ruse, ni l’argent, ni les menaces. Il fallut donc recourir à des pièges que le temps seul pouvait faire réussir. Un des moyens de perdre Agrippine, et Séjan en usa avec une rare adresse,

Hi LE SANG ÜK r.EnMAMGUS

c’était d’exciter sun caracléte violciil, de la pousser hors de tonte mcsui'e, de la jeter dans une série de fautes par des conseils perfides ou par de sourdes provocations. En même temps Séjan réveillait la haine de la grande l.ivie, excitait -la jalousie de Livilla, sa complice, qui voulait régner un jour avec lui; il augmentait la frayeur de Tibère en lui répétant les propos d’Agrippine, en lui montrant partout des conspirateurs, partout des préparatifs de guerre civile , partout un danger pour luimême et pour l’empire. Peut-être était-ce lui qui avait suggéré aux pontifes l’idée d’adresser des vœux publics aux dieux en faveur des fils de Germanicus. Tibère, outré, manda aussitôt le collège des pontifes, qui, heureusement pour eux, étaient presque tous alliés à la famille impériale, écrivit une plainte au sénat, et ne douta point qfîe ce ne fût Agrippine, qui par scs

prières oii par ses menaces, eût oblenii pour ses enfants un privilège réservé aux empereurs.

D’un aulre côlé,Séjan circonvenail les jeunes princes tpii échappaient à l’aile maternelle et avaient leur maison. 11 n’avail pas besoin de développer chez eux l'orgueil -et l’arrogance, la mère y avait pourvu, et les familiers du Jeune Néron le nourrissaient d’espérances prochaines, avides eux-mèines de partager avec lui le pouvoir. Néron était surveillé jour et nuit; son plus vigilant espion était sa femme, qui redisait à Livilla, sa mère, et à Séjan, amant de Livilla, jusqu’aux mots qu’il pronom;ait pendant son sommeil. En public, les flatteurs savaient qu’il fallait éviter le jeune Néron ; les confidents de Séjan, au contraire, passaient auprès de lui avec un air insultant. Tout était blessure pour celle âme fière et disposée elle-même à l’insolence, Tibère, quand il le voyait venir à*lui l'accueil-

81 I,r SANG DF. GFRMANKU S

lail avec un visage menaçant ou un sourire faux. Quant à Drusus, frère cadet de Néron, avant même qu’il eût pris la robe virile, Séjan avait su empoisonner son âme. Il excitait sa jalousie contre son frère, préféré d’Agrippine, favori du peuple, successeur de Tibère ; il lui faisait comprendre que, si Néron se perdait, lui Drusus hériterait de ses droits. C’est avec cet art qu’il développait dans des esprits encore tendres les plus tristes espérances ou les plus amères passions.

Ainsi se préparait lentement la ruine de la famille de Germanicus. Ce n’était point Agrippine qui pouvait la prévenir par sa prudence. Il lui aurait fallu la politique de Livie, et elle était du sang de Julie ! Ses amis auraient pu l’avertir, dira-t-on. Ils l’ont fait, et n’ont point été écoutés. Elle avait autour d’elle un parti nombreux et zélé, des cœo, -s hardis, des esprits

aükii'Pim;

fermes, qui consliluaient ce que l’on voudrait appeler le parti libéral du temps ; si le mot est trop moderne pour être appliqué à la société romaine, on peut assurer, du moins, car la chose est de tous les temps, qu’ils formaient le parti des honnêtes gens. Mais, si les honnêtes gens restaient auprès d’Agrippine, leurs espérances s’étaient peu à peu dissipées. Bien que la multitude souhaitât pour empereur un fils de Germanicus et que le sénat ménageât ceux qui pouvaient tout d’uii coup devenir ses maîtres , les esprils sérieux reconnaissaient avec douleur qu’il n’y avait rien de commun entre Drusus. qui voulait rendre la liberté aux Romains, et Agrippine, qui voulait donner à Rome un de ses fils pour empereur. Agrip- [)ine avait tout réduit à une question de succession, c’est-à-dire à une question de personnes. Elle promettait de meilleurs princes :

LE SANG DE GEnMANICUS

la foule le croyait, les sages conimenraienl a eu douter. Ni la race, ni l’excellence du père, ni les vertus maternelles, ne peuvent garantir ’cc (pie sera un souverain ; la seule garantie, ce sont les institutions, c’est-à-dire les limites posées à son pouvoir. Ah ! si Agrippine eût été vraiment intelligente, si elle eût [lossédé quelque génie politique, elle aurait repris l’idée de Drusus, continué la tradition libérale, ranimé les espérances dont Germanicus était le symbole, promis l’ancienne constitution accommodée aux besoins du temps, montré une liberté nouvelle inaugurée par ses fils. Si c’était une ehimère, elle était séduisante, et il était glorieux d’essayer de la convertir en réalité.

Les sujets d’Auguste avaient presque tous disparu, démoralisés, affaissés, amoureux du repos cl du plaisir atout prix. Une génération nouvelle les remplaçait, (jui n’avait point

agrippime

connu la guerre civile et les proscriptions, qui ne craignait point les luttes, qui demandait à vivre et à respirer. Quand on lit les Annales de Tacite, on y trouve de grands misérables; on y admire aussi des esprits courageux, désintéressés, qui n’ont pas (lé[)0iiillé rancicnne fierté romaine. La plupart devaient succomber sous les coups de Séjan, puis de Tibère, et l’on peut estimer que la liste nécrologique des victimes de ce règne est en même temps la liste des principaux membres du pai ti des honnêtes gens. Impuissants parce qu’ils étaient isolés, tous ces hommes seraient devenus redoutables, si l'enthousiasme avait soufflé sur eux et si une grande idée leur avait été présentée. Dans tout pays qui a un passé glorieux, le point de départ est toujours une chose capitale. Rome a été pendant tant de siècles une républi(jue, que, môme sous l’em-

pire, les idées el les mœurs républicaines persévèrent, apparentes ou cachées, triomphantes ou prèles à renaître. Le levain des aneiens âges aurait fermenté à l’heure favorable ; les ci toyens attendaient une idée qui pût les réunir, un chef capable de les conduire. Étaient-ils pour cela des révolutionnaires, ces généraux, ces consuls, ces préteurs, ces pontifes, qui avaient rempli toutes les charges de l’État et que Séjan et Tibère ont moissonnés? Non.

Voulaient-ils le bouleversement de leur patrie? Non. Les révolutionnaires, ce sont ceux qui sapent les bases d’un État régulier pour assurer leur usurpation, violent les lois, font de l’armée un moyen d’oppression, du sénat un instrument avili, du vole libre un mensonge, de la multitude un troupeau mercenaire, et font pénétrer jusqu’au cœur de la nation la corruption, le sommeil et l'oubli d’elle-mème. Au contraire,

Af.niPPINE

ceux qui veulent que la conslilulion soit maintenue, les institutions séculaires rétablies, la grandeur de l’Etat poursuivie par un commun effort, la dignité humaine respectée, les droits des citoyens consacrés, les corps constitués souverains, le peuple attaché au bien, au travail, à l’honneur, comme il est attaché au sol de la patrie, ceux-là, dans tous les temps, sont les véritables, les seuls conservateurs. Auguste, Tibère et leurs imitateurs, voilà les pires révo- ' lutionnaires.

Or ce parti conservateur existait à Rome sous Tibère, qui le caressait parfois en louant les vieilles coutumes qui ne le gênaient point et une simplicité dont s’accommodait son avarice. De temps à autre, un de ces honnêtes gens s’ouvrait les veines, soit pour protester, soit pour échapper au triste spectacle que Rome présentait alors ; donc ils auraient su mourir en plein

no LE SANG DE GERMAMCLS

Forum, s’ils avaient eu une cause à défendre. Ils auraient entraîné le sénat mécontent , le peuple dépouillé, les prétoriens encore incertains , les légions dévouées aux enfants de Gorrnanicus. Mais ([uand un peuple fait ce suprême effort, il le fait pour lui-même, il ne le fait pas pour complaire à un ambitieux et pour que le souverain s'appelle Néron ou Drusus, au lieu de s'appeler Tibère. On se soulève pour s’affranchir et non pour se forger violemment une nouvelle servitude. Voilà ce que n’a pu comprendre rinlelligence courte d’Agrippine ; sa personnalité et son orgueil ont été autant de dissolvants. Au lieu de réunir en faisceau tant d’éléments et une nouvelle génération qui demande à renaître, elle importune de ses cris Tibère et le monde. File fatigue ses amis en parlant uniquement d’elle et de ses fils ; les plus prévoyants se répètent la morale

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AGRIPPINE

du fabuliste Phèdre : « Qu’importe le maître? il faudra toujours porter le bât. » Peu à peu le parti n’a plus devant lui qu’une guerre de succession; il devient l’inslrument d’une querelle dynastique. La grande situation qu’avait faite à Agrippine le souvenir de l)rusus et de Germaiiicus se réduit aux proportions d’un duel avec Séjaii. Il y a deux camps, celui de Séjan et celui d’Agrippine. Lequel l’emportera? A la vérité, Séjan a pour lui les hardis coquins et les ambitieux sans scrupules, tandis qu’Agrippine est entourée d’hommes estimés, mais découragés ou assez aveugles pour croire qu’on a de bons princes avec de mauvaises inslilutions. Celte guerre n’est plus qu’une intrigue de cour; ces deux causes ne sont que le clioc de deux intérêts ou plutôt de deux personnes. Sur ce terrain, Agrippine est perdue, car elle rencontre l’adversaire le plus habile.

LIÎ SANC. DK GKRMANICLS

l’intriganl le plus souple, le con.spiraleur le plus consommé.

En effet, dès que Tibère est parti pour Caprée et Séjan maître de Rome, la ruine d’Agrippine se précipite. Tibère, dont les ressentiments ont été soigneusement envenimés par son favori, n’a de courage que de loin, mais Séjan dirige avec art ses coups, qui se succèdent. D’abord un soldat est chargé de suivre en tous lieux Agrippine et Néron ; il tient note de leurs démarches, des visites qu’ils font ou qu’ils reçoivent. Tantôt Séjan écrit à Caprée qu’Agrippinc veut partir pour l’armée du Rhin afin de l’exciter à la révolte, tantôt qu’elle doit paraître dans le Forum éplorée, embrasser la statue d’Agrippine et appeler le peuple à l’insurrection; que la guerre civile est imminente, que les partisans d’Agrippine sont plus forts que jamais, qu’il est temps de frapper les

AGRIPPINE

plus téméraires. L’ordre .arrive, on commence. C’est d’abord Caïus Silius, l’im des meilleurs généraux de Rome, et sa femme, Sosia Galla, amie d’Agrippine : l’im se tue, l’autre est exilée. C’est ensuite Titus Sabinus, qui est mené à la mort le premier jour de l’année et jeté aux gémonies ; puis Calpurnius Pison, un des plus rudes patriciens du temps, enfin Claudia, la propre cousine d’Agrippine. Évidemment c’est contre Agrippine que l’assaut est dirigé; ce sont ses appuis que l’on abat. Il n’y a plus d’incertitude, ni les grands ni les plébéiens ne peuvent s’y tromper. On est averti : peu à peu le vide se fait, la peur y contribue mieux que le bourreau. Les coeurs s’éloignent, les bouches se taisent, les familiers se cachent, et l’infortunée voit autour d’elle s’étendre cette solitude morne et désolante qui n’est que l’attente du coup suprême.

U: SANG DK GEKMANIGLS

Tibère avait écrit une première lettre où il dénonçait Agrippine au sénat. Comme toutes les lettres de Capréc passaient par les mains de la vieille Livie, elle arrêta celle-ci, jugeant inutile un dernier forfait contre une femme qu’elle haïssait mais qu’elle savait im[.uissante. Séjan comptait avec Livie. Dès que l’impératrice mère est expirée, une nouvelle lettre est écrite où Tibère formule contre sa nièce les accusations les plus invrai.semblables. l.e sénat s’assemble; pour la première fois il hésite à obéir, car il est entouré par une multitude menaçante que les efforts des amis de Germanicus ont soulevée, qui porte en guise d’enseigties les images d’Agrippine et de > érnn. Il fallut une troisième lettre de Capréc, la colère de Séjan, le déploiement des cohortes prétoriennes, pour enlever la condamnation. Pendant cette crise, qui dura plusieurs jours et plusieurs nuits, si

le parti d’Agrippine eût eu, non pas une femme, mais un homme à sa tôle, si une grande cause eût été en jeu et non une simple ([iiestinn de personnes, Séjan eût été vaincu et le hideux vieillard de Caprée pris dans son île comme dans un i'iégc.

Agrippine, fut e.xiléc dans l’île Pandataria, Néron dans l'île Pontia, Drusus retenu cajiîif dans la maison du Palatin, Caligula, plus jeune, recueilli par son aïeule Antonia. Avant d’être transportée à Pandataria, Agrippine comparut devant son oncle, soit qu’il l’eùt ordonné, soit qu’elle eût voidu être conduite jusqu’à lui.

Désespérée, furieuse, ne pouvant rien obtenir, sentant qu’elle n’avait plus rien à perdre, elle ne se refusa pas la joie d’accabler son ennemi de reproches et d’invectives. J’entends d’ici cette femme irritée lâchant la bride à sa violence et vomi-ssanl contre l'ihèie se.s formidables impré'-

calions. Telle Hécubc, folle de douleur, finit par élre métamorphosée en chienne; mais Tibère n’est plus l’homme faible de l’ancien temps : la débauche l’a enflammé, le goût du sang s’est développé, il est la béte féroce dans son antre. Tibère ordonne au centurion de frapper sa captive; Agrippine redouble ses insultes, Tibère fait redoubler les coups ; un dernier, plus violent, fait sauter un œil de son orbite. Spectacle horrible, réservé aux temps barbares ! Lutte plus digne d’une mégère de place publique et d’un bourreau de la Suburra ! Acharnement de deux ambitions effrénées qui finissent par se prendre corps à corps ! Flétrissure suprême d'un pouvoir qui excite et satisfait de telles passions entre les membres d’une même famille ! (>hâtiée, déshonorée par une main vile, Agrippine est déposée dans file Pandalaria, où elle doit mourir bientôt. La ruine de Séjan ne chan*

AGRIPPINE

géra rien à son sort; il est vrai que ses partisans, emportés par la vengeance et délateurs à leur tour, exerceront des représailles sur les partisans du favori tombé. Tibère, s’érigeant en grand justicier, frappera indistinctement toutes les tètes élevées, jusqu'à ce que Rome ne soit plus que silence et terreur.

En vain Agrippine attend avec, une fiévreuse impatience les nouvelles que lui apportent les barques de la côte d’Italie : chaque nouvelle est une source de douleurs. Un jour, c’est son fils bien-aimé, Néron, qui périt misérablement dans file Pontia. On ne l’a point tué, non, un soldat le menaçait seulement de la mort; il lui montrait l’ordre de le transporter à Rome, il lui faisait toucher avec complaisance le lacet qui servirait à l’étrangler dans la prison Mamertine, le croc qui serait enfoncé dans sa poitrine pour le traîner sur l’escalier

des gémonies : éperdu, lerrifié, le pauvre enfant a consenti à mourir. Un autre jour, c’est son second fils , Drusus , qui rend le dernier soupir sur le Palatin. Retenu dans des chambres souterraines, il y est privé de nourriture. Ses cris font relenlir le palais jusque dans ses fondements , on en tient note. Il maudit Tibère et adresse aux dieux des prières vengeresses , on recueille ses malédictions et ses vœux comme autant de crimes. Il veut sortir de force, quand il a encore quelque énergie, on le frappe, on le rejette dans sa prison, et le cep de vigne d’un centurion s’abat sur le fils de Germanicus.

Rendu furieux par 1; faim, acharné à vivre, Dru.sus dévore ses matelas : quand il est mort, on trouve sa houche et son estomac pleins de bourre. Ce ne sont point là des anecdotes recueillies à la légère, ce sont des déclarations

AGRIPPINE ' C3

ofilcielles. Le centurion Aclins, raffranchi Didyine comparurent devant le sénat, lurent leurs tablettes, se vantèro„i de leurs actes, citèrent avec éloge les esclaves qui les avaient aidés à faire périr Drusus, puis se retirèrent sans (]ue les sénateurs, atterrés, eussent murmuré autre chose que des rcmercîments- Agrippine n’avait plus rien à apprendre ni à souffrir; elle se laissa elle-même mourir de faim. On dit que Tibère, pour prolonger sa vie et ses larmes, avait enjoint de lui faire prendre de force de la nourriture. Il la poursuivit de ses calomnies après .sa mort, l’accusa de dévergondage, vlésigna publiquement Asinius Gallus comme son amant. Le misérable empereur avait irnp longtemps pâli devant cette femme vaillante pour être jamais rassasié de vengeance.

C’est ainsi (pie les dernières espérances de liberté s'évanouirent par trois fois après avoir

brillé par trois fois aux yeux des Romains. De Drusus à Germanicus, de Germanicus à Agrippine, la flamme se transmit en s’affaiblissant toujours. Avec Agrippine, la défaillance était déjà complète ; mais les âmes asservies ont beso'n de chimères et ne veulent point regarder en face la réalité. De bonne foi, il était difficile de demander à la petite-fille d’Auguste la restauration de la république. Elle aurait menti à son origine, à son sang, au génie fatal de sa race. Elle n’a trompé personne, elle ne s’est point enveloppée de voiles, elle a montré au grand jour son ambition. Séjan la peignait en deux mots ; inhianlein dnminationi, bouche béante devant le pouvoir. Les Romains clairvoyants le savaient et se résignaient à obéir, ils comptaient du moins sur ses vertus ; mais qui sait si cette Cornélie impériale n’eût pas alors démérité ? qui peut dire que ses fils n’eussent p.is été pires que Ti-

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AGRIPPINE

bère ? Pourquoi Néron et Drusus auraienl-ils été moins vile pervertis que leur frère Caligula? Après tout, Agrippine était fille de Julie, sœur de Julie, toutes deux célèbres par leurs désordres ; elle était petite-fille du triumvir Octave, Si elle se fût emparée du pouvoir, elle avait en elle trois ennemis : la violence, l’orgueil, le tempérament. Sa violence n’a pu être modérée, même par le danger ; son orgueil est demeuré indomptable ; son tempérament seul a été contenu, parce qu’elle vivait sous la pression de l’opinion publique et n’avait d’autre force que l’estime des citoyens. Ixiin de nous les calomnies de Tibère ! mais il est certain que de tels germes, comprimés par les circonstances contraires et la nécessité de conquérir les suffrages, prennent leur essor, se développent, éclatent comme une végétation luxuriante dans les sphères malsaines de la toute-puissance. Agrip-

lOÎ I.F. SANG DE CEnMAMCl S

pine avait trop senti l’appât du pouvoir pour résister à ses jouissances et à son poison.

Les admirateurs de Germanicus et d’Agrippine doivent donc cesser d’accuser la fortune. Grâce à l’adversité, la mémoire de Germanicus est restée pure et touchante, celle d’Agrippine héroïque et lamentable. L’un a eu trop de timidité, l’autre trop d’audace; l’un a craint d’apporter aux Romains la liberté, l’autre s’est opposée à cette restauration pacilique. Germanicus a eu l’idée sans le courage, Agrippine le courage sans l’idée : c’est pourquoi tous deux sont restés stériles dans les annales de l’humanité. Doit-on les accuser, malgré la sympathie universelle, malgré l’histoire qui les absout? Oui certes, car, s’ils avaient eu dès le premier jour plus de générosité et de dévouement, s’ils avaient condmt la liberté depuis les bords du Rhin juscpi’à

AilItlI'PINE

Rome, quel rôle sans pareil ! Môme s’ils avaient été vaincus au pied des murs de Rome, quelle gloire ! Au lieu d’une ambition éphémère, d’une popularité sans résultat, de luttes impuissantes ou de faiblesses trop expiées, ils trouvaient une incomparable grandeur, ils devenaient des génies bienfaisants; jusque dans les siècles les plus reculés. u:i parfum délicieux se répandait autour de leur nom; au lieu de les citer avec une indulgente pitié, tous les cœurs s’ouvraient à eux comme à des amis et les entouraient de vénération, de tendresse, de reconnaissance, ce qui est ici-bas la consécration la plus durable et la véritable apothéose.

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