CA LI GUI. A
Une nalion est sans vergogne, quand elle veut satisfaire un besoin de fétichisme contenu pendant plusieurs générations : il faut qu’elle joue sa fortune sur un coup de dés, sa destinée sur une seule tôte ! Le flot monte, il est irrésistible, il renverse les obstacles, il submerge tout; rentraînernent est d’autant plus violent qu’il est irréfléchi, la- foule est d’autant plus aveugle qu’elle est avertie : les anciens souvenirs accumulés et les rêves inassouvis auront à tout prix leur jour de triomphe.
r.ALIGULA
C’est ainsi que Caligula, porté à la fois par la mémoire de son père, par celle de ses frères regardés comme des martyrs, par la passion des Romains, monte sur le trône avec un assentiment universel. Il est accepté, il est désiré, il est chéri à l’avance ; il est le favori, il perd jusqu’à son nom, et la postérité elle-même a été forcée de consacrer ce surnom familier, cher, intime comme un surnom amoureux :
Caligula, c’est à dire la petite botte. Lorsque, l’an 37 de l’ère chrétienne, il arrive à Rome avec le cadavre de Tibère étouffé par ses ordres, il est accueilli par des transports indicibles , les citoyens, les soldats, les femmes, les enfants , se précipitent au-devant de lui, comme ils se précipitaient jadis au-devant de Cicrmanicus. Ils l’appellent leur astre, leur nourrisson, \cur petit poulet, \cur poupon.
La joie se communicjue à l’univers. Il faut
LB S V.\G DE GERMAJÜCUS
lire le Juif Philon pour se figurer celle allégresse sans bornes dans loule l’élendue du monde connu. Les peuples alliés comme les peuples soumis, les ciloyens comme les élrangers, les riches comme les pauvres, les maîlres comme les esclaves, sonl dans un élal de suiexcilalion el de liesse qui ressemble à de la folie. Parloul fume l’encens ; parloul se renouvellenl les sacrifices ; on ne voil que fesliiis el que fêles. En Irois mois, la slalislique officielle conslala qu’on avail immolé aux dieux cenl soixanle mille viclimes en l’honneur de Caligula. Les fêles élaienl perpéluelles, dans les stades, dans les théâtres, dans les cirques. On peut dire que pendant huil mois le genre humain a été ivre.
De même que, dans la vie privée, la lune de miel adoucit les âmes les plus rudes el les rend meilleures, de même, dans la vie politique, ce
CALIGIÎLA
qil’on appelle le joyeux avènement attendrit les natures les plus féroces : elles sont désarmées pour un temps et deviennent inoffensives, paice qu’elles sont étonnées et comme étrangères à elles-mérncs. Caligula, au milieu du tourbillon d’amour qui l’entourait, n’eut besoin d’aucun effort pour être bon ; il accorda tout ce qu’on demandait, parce qu’on demandait des choses faciles. U n’avait qu’à se laisser aller au mouvement réparateur qui suit un long règne et un règne exécré. Lui-même respirait après la mort de Tibère, dont il avait senti le joug àCaprée; le bonheur qu’il éprouvait rayonnait sur les autres. Du reste, il ne rencontrait point de résistance : tous l’adoraient, tous prévenaient ses désirs : il ne connaissait encore du pouvoir que la douceur de se le voir décerner, l’étourdissement d’être aimé et la satisfaction de régner sans elfurt comme sans obstacles.
LE SANr. DE GERMANICUS
trésor est plein, grâce à l’avarice de Tibère : il est donc facile de payer les legs de prédécesseur et de distribuer soixante sesterces pour la coupe de la première barbe de Caligula, refusés l’an 32 par Tibère, avec quinze sesterces d’arrérages pour les intérêts courant depuis cinq ans. Les bannis sont rappelés, les prisons sont ouvertes. Les impôts sont diminués, ce qui est plus aisé au commencement d’un règne qu’à la fin. Le sénat est honoré, Caligula jure de partager la puissance avec lui, il s’intitule son fils, son pupille. Le peuple recouvre ses élections et le droit de s’assembler; il est vrai que, peu de temps après, la place des Septa, lieu des comices, était creusée, remplie d’eau et occupée par une magnifique galère.
Les écrits de Labiénus, de Crémutius Cordus, de Cassius Sévérus, esprits indépenilaut.s des
CALIGULA
règnes précédents, cessent d’étre interdits ; les copies reparaissent et se multiplient; c’était, pour le temps, la liberté de la presse. Les fauteurs de débauches, si célèbres sous Tibère, les corrupteurs de la jeunesse sont bannis de Rome, quoiqu’en même temps le nouvel empereur se livre à des désordres secrets qui bientôt altéreront profondément sa santé. Pendant huit mois l’opinion publique réclame et Caligula accorde des réformes qui réparent les maux du règne précédent et justifient la faveur publique.
Mais on se lasse de tout : les romanciers prétendent que la lune de miel n’a qu’un temps, l’histoire prouve que les émotions d’un joyeux avènement s’émoussent et sont de courte durée. Caligula tomba malade : l’on vit autant de douleur qu’il y avait eu de joie. Le peuple passait la nuit autour du palais; plusieurs faisaient vœu de s’immoler pour le souverain ou de
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comballre dans le cirque s’il était rétabli.
Mais cette maladie, résultat de l’épuiscinent causé par les festins, par les bains [iris hors de propos, par l’habitude de débauebes qui allaient croissant, et surtout par la faiblesse native de son tempérament, celle maladie rendit à Rome le vrai Caligiila, celui que la mémoire des hommes a consacré et qui s'était oublié dans le bien comme dans une ivresse passagère.
On a cru que Caligula était devenu fou et qu’un transport au cerveau l’avait métamorphosé en monstre. « Jusqu’ici, dit Suétone, j’ai parlé d’un prince ; ce ({ue je vais raconter est d’un monstre. »
Or, messieurs, j’ai assez de foi dans les lois générales de la nature pour ne pas admettre les monstres. Il ne faut prêter à l’homme ni l’infaillibilité d’un Dieu ni la férocité de la
CALIGULA
lit
bêle : sa place n’esl ni si haut, ni si bas. Il faut imputer la plupart de ses fautes à la faiblesse des organes qui trahissent la volonté et à un état physique qui crée une altération morale. C’est surtout dans certaines positions exceptionnelles qu’éclatent des maladies difliciles à comprendre, que l'on confond avec la folie, qui ne sont pas la folie et qui méritent une étude attentive. Nous commencerons par observer les éléments principaux de ce type, heureusement assez rare dans l’histoire. Nous joindrons à l’analyse psychologique le portrait physique de ce souverain qui n’avait pas vingtsix ans.
Sa taille était haute, son teint très-pûle; il avait les tempes creuses, les yeux enfoncés dans l’orbite, un front large et menaçant. Le corps était énorme, le cou menu, les jambes extrêmement grêles, défaut liéréditaire : son
lia LP. SANG DP GPRMAMCIS
père, Ccriiianiciis, avait eu aussi les jambes grêles et se les était fortifiées par un usage fréquent du cheval. Caligula avait peu de cheveux ; le sommet de sa tête était absolument chauve, preuve de la pauvreté du sang ; en revanche, il avait le corps tout velu, signe de violence des appétits. C’est pour cela que plus tard on était déclaré criminel si l’on regardait Caligula d’une fenêtre ou du haut d’un portique, et si l’on prononçait devant lui le mot de houe ou de chèvre. Il était épileptique de naissance (il faut noter soigneusement ce détail) ; il avait des faiblesses subites qui l’empêchaient de marcher et même de se soutenir.
Voilà donc des faiblesses organiques déclarées, une coinplexion particulière, qui produisent une extrême sensibilité nerveuse, également avide de sensations violentes et incapable de les supporter. Ces sortes de natures ont besoin
CALIGILA
d’émolions et en soulTrent ; elles cherclietil les excitants et sont affaiblies par tout ce qui les excite.
Plus tard, rédiication, la volonté et rcxei*^ cice de sa puissance ont modifié encore les dispositions naturelles. Caligula sent le trouble de sa santé ; il croit, lui aussi, à une maladie mentale ; il voulut se purger le cerveau, idée propre à la médecine antique. Césonia, sa quatrième femme, lui donna un philtre qui ne servit qu’à le rendre furieux, puis plus abattu.
Son visage était laid : il s’étudia à le rendre affreux, l’efi'roi qu’il voulait inspirer lui paraissant tenir lieu de beauté. Il apprenait devant le miroir à imposer à tous ses traits l’immobilité, à regarder fixement sans jamais abaisser ses paupières, semblable aux statues des divinités dont l'œil est une pierre transparente
incrustée. Ses nuits n’étaient qu’une longue
lit LE SANG DE GERMANICUS
insomnie : il ne pouvait flormir plus de trois heures, et ces trois heures étaient traversées par des apparitions terribles ; il entendait la mer qui prenait une voix et conversait avec lui. Aussitôt, il s’élancait de sa couche et se promenait sous de longs portiques, attendant et invoquant le jour.
Enfin, il avait des tressaillements, une irritabilité fiévreuse, l’inquiète mobilité de la béte fauve dans sa cage. Il était sujet à ces terreurs paniques qui sont une révolte irréflécbie des sens. Le tonnerre le réduisait à se cacher sous un lit. L’Etna, qu’il vit de .Messine s’enflammer un soir, lui fit quitter précipitamment la Sicile. Dans une expédition ridicule sur les bords du Rhin, se trouvant dans un chemin creux, la pensée lui vint que les ennemis pouvaient l’attaquer. Il prit la fuite, et, comme les bagages arrêtaient sa course, U se fit transporter de
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bras en bras par les goujats de l’armée au delà du pont jeté sur le Rhin.
Ces détails, pour la plupart empruntés à Suétone, annoncent une nature débile et bizarre, dont les souffrances doivent réagir violemment sur l’âme : ils n’annoncent point la folie.
Que nous apprennent, à leur tour, les monuments où le fils de Germanicus est figuré?
Les plus dignes de foi sont les médailles.
Elles devraient avoir disparu, ces monnaies frappées sous Caligula, car le sénat ordonna de les refondre, après sa mort ; on obéit mal, puisqu’on en retrouve dans toutes nos collections. Les monnaies de bronze sont belles :
il y a deux types du grand module, tous les deux portant la tête de l’empereur. Au revers de l’un, des soldats prétoriens sont debout, tenant des aigles, écoutant Caligula qui
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leur parle du haut d’une estrade : l’inscription nous avertit que c’est une alloculion aux cohortes prétoriennes. C’est la première fois qu’on voit une médaille rappeler un tel fait, et le •sénat n'avait pas été consulté, puisque les lettres traditionnelles S. C. {Semtus consulta) manquent. Le revers de l’autre représente les • trois sœurs de Caligula avec leurs noms : Drusilla, JuUa-Livilla, Agrippina. Elles sont assimilées à des ( ivinités et portent trois cornes d’abondance ; mais l’une s’appuie sur un cippe, c’est Insécurité; l’autre renverse une patère, symbole du sacrifice, c’est la Piété; la troisième lient un gouvernail, c’est la Fortune. On trouve encore la tète de Caligula sur des monnaies d’or fort belles qui, sur l’autre face, portent gravée la tète de sa mère Agrippine.
Les camées, plus que toute autre série de monuments, ont un caractère idéal qui ne doit
CAUGULA
rappeler que de très-loin le portrait tracé par Suétone. Le camée qui est au cabinet des médailles de Paris représente Caligula avec sa sœur Drusilla ; il a quelque chose de fin, de délicat, de charmant : le frère et la sœur se ressemblent absolument. Le camée qui est au Louvre et qui réunit les deux profils de Tibère et de Caligula, prèle également à Caligula une beauté pure qui n’a rien de vraisemblable.
On comprend que des objets aussi précieux, commandés par l’empereur, destinés à sa collection du Palatin, devaient être exécutés avec un soin infini et une flatterie attentivement surveillée.
Au contraire, le camée du cabinet des médailles qui porte le numéro 218 est d’une sincérité piquante, parce qu’il n’est pas antique. Quelque habile artiste de la renaissance l’a fait d’après les monnaies de bronze ; il en re-
produit le caractère ; il reproduit aussi les trois sœurs de Caligula, copiées exactement d’après les monnaies et gravées sous la tête de l’empereur. La nature du travail indique suffisamment son époque ; mais ce qui trahit surtout le graveur moderne, c’est le nom de CALI- GULA qu’il a ajouté, ignorant que jamais les Romains n’auraient désigné un empereur par son seul surnom et que Caligula aurait puni de mort celui qui aurait commis une telle inconvenance.
Quant au camée de la Sainte-Chapelle, il représente Caligula enfant, sans caractère particulier, si ce n’est la grosseur de la tête. De grandes bottes noires , semblables par la forme aux bottes de nos écuyers, d’une matière plus souple, s’adaptent exactement à ses jambes.
Enfin les statues de cet empereur sont rares.
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malgré le nombre prodigieux qu’il en avait fait faire, puisqu’il n’y avait ni une ville ni un temple où il ne fût adoré. Mais Claude donna l’ordre de les briser toutes ou de les fondre. Il reste cependant des bustes et des lôtes rapportées. Ainsi la statue du Vatican est formée de deux parties : la léte de Caligula a été ajoutée sur les épaules d’un autre personnage. Le musée du Capitole n’a qu’un buste en basalte, auquel la couleur imprime quelque chose de sombre et de dramatique. Le Louvre a deux bustes : le plus récemment acquis vient de la collection Borghèse ; il a été trouvé à Gabies en 1792.
Ces diverses sculptures rappellent, en les adoucissant, les traits de Caligula ; elles indiquent des cheveux épais sur un crâne que l’on sait avoir été chauve ; enfin elle ; n’ont pas l’expression et l’accent des médailles.
liO LF- SANG DE GERMANICL’S
On ne retrouve que sur les. médailles le cou grêle dont parlent les auteurs, le modelé tremblant des joues, les saillies sans raison, l’absurdité des contractions musculaires, l’œil enfoncé et soupçonneux, la bouche serrée et comme épileptique, toute la finesse, en un mot, d’un sang appauvri, d’une nature maigre, hâve, épuisée. Mais il est juste d’ajouter que partout aussi perce l’intelligence. Ce corps malsain renfermait un esprit très-vif. La culture avait développé les dons naturels; l’imagination, emportée jusqu’au désordre, était féconde, inépuisable. Ses reparties étaient cruelles souvent, mais heureuses. Il avait le goût de l’éloquence ; les idées et les mots lui venaient abondamment; son organe était sonore, sa prononciation excellente, surtout quand il était en colère. Il est vrai qu’il était imprudent de lutter avec lui . Sénèque s’y laissa prendre et aurait payé
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son succès de sa vie, si une concubine de l’empereur ne lui eût fait croire qu’il était phthisique. Domitius Afer, ancien délateur, était plus avisé et obtenait sa grâce en tombant comme foudroyé par l’éloquence du maître. Enfin n’est-ce pas Caligula qui institua un concours à Lyon, dans lequel les auteurs de méchants écrits étaient condamnés à les effacer avec l’éponge et avec leur langue? Cet ami si éclairé des lettres se donnait en même temps pour un bon critique. Virgile ne lui semblait ni assez savant ni assez original, Tile-Live lui paraissait verbeux et négligent. S’il ne fit pas détruire leurs manuscrits, il fit du moins ôter leurs bustes des bibliothèques publiques.
Tel est l’homme ou plutôt le jeune homme que les historiens ont considéré comme fou :
les plus indulgents ont attribué à sa maladie le brusque. changement qui s’est fait dans son
Ii2 LE SA.NG DE GERMANICIS
caractère, et ils ont considéré la fin de son règne comme un perpétuel délire. Sa folie, disentils, était de se croire un dieu.
Je vous demande la permission, messieurs, non pas de soutenir un paradoxe, mais de me placer à un tout autre point de vue que le point de vue moderne. Je vous prierai même de faire un effort d’imagination et de vous pénétrer de l’esprit de l’antiquité. Transportez-vous au milieu d’une société païenne, afin de comprendre une religion polythéiste et la disposition de toute âme romaine qui voyait des dieux partout, qui donnait l’hospitalité à tous les cultes, qui divinisait tous les héros. Pour moi, la question se résume en ces termes : Caligula, en se déclarant dieu, était-il un insensé, ou n’était-il pas, au contraire, un être rigoureusement logique? Trahissail-il une altération mentale ou ne donnait-il pas, au contraire, une
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CALIGULA
preuve admirable de lucidité, de raisonnement, de bon sens? lîlait-ce un despote frénétique ou un prince sincère et convaincu ?
En vérité, étant donnée sa situation de maître du monde, il en tirait les conséquences ; étant données sa puissance infinie cl l’adoration infinie des hommes, il en cherchait l’explication et la formule. N’oubliez pas quelle est la popularité de ce chétif enfant depuis huit mois. L’univers entier est à ses genoux ; la joie et la douleur qu’il inspire sont tour à tour sans bornes; la fumée des sacrifices monte sans cesse vers le ciel et l’on offre plus de victimes pour lui seul que pour tous les dieux de l’Olympe réunis. Dans son lit, pendant cette maladie qui le tient loin des regards, silencieux, livré à scs réflexions, un travail intérieur s’opère; tout se déduit et s’enchaîne; la lumière se fait.
L’empereur promène sa pensée sur le monde
et il n’entcnd qu’un concert immense d’adoration ; il peut tout ; il est tout; il est la source de tout ; il a ramené l’âge d’or sur la terre, ce que les dieux n’ont pu faire depuis Saturne. Il est donc l’égal des dieux, avant d’étre élevé jusqu’à eux par l’apothéose.
Pourquoi donc attendre la mort afin de voir proclamer sa divinité? N’esl-il pas juste d’en jouir dès le présent ? Les autres potentats, infatués d’eux-mômes, ont pensé comme lui sans oser l’avouer. Plus franc, il jette le masque. Sa foi en lui est si [irofondc, qu’il ne reste plus qu’à formuler la religion. Un pareil vertige n’est pas sans précédents, et les plus fameux héros n'en ont pas été exempts. De quel droit l’humanité proclame-telle sublimes ceux-ci, fou celui-là? Alexandre s’est cru dieu et personne ne l’a cru fou. Dans les temps modernes, des rois très-chrétiens oni
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été convaincus aussi qu’ils étaient des dieux, ils se sont considérés comme investis d’un droit divin, ils ont exercé la puissance avec une majesté qu’ils sentaient divine, ils se sont laissé revêtir par leurs artistes, par leurs poètes, par leurs courtisans, des attributs de la divinité. Louis XIV, cependant, n’a jamais passé pour fou. Caligula n’a rien éprouvé, rien fait, rien inventé de plus ; seulement il vivait, non pas dans une société chrétienne, mais dans une société polythéiste, au milieu de prédécesseurs divinisés et adorés comme des idoles.
Dès lors Caligula agit avec une sincérité, une logique, une bonne foi parfaites. La religion qui se révèle à lui, il faut qu’elle devienne sensible par des actes. Avec une naïveté et une candeur qui sont bien d’un dieu descendu sur la terre, il commence par décréter qu’on lui bâtira un temple : on lui en élève cent. Il
LE Sa\G de GEDMANICLS
désire des statues : on lui dresse autant de statues que la main des sculpteurs et des statuaires suflit à en fabriquer. II n’y a pas assez de temples du nouveau dieu : on met une statue dans chaque temple des anciennes divinités, et cela dans tout l’univers.
Une fois les statues en place, il faut des prôtres ; Caligula veut créer des collèges de prêtres, et immédiatement les premiers citoyens achètent à beaux deniers comptants l’honneur de faire partie de ces collèges. Il faut aussi régler les sacrifices, établir des rites : à chaque jour de la semaine est attribuée une espèce différente de victimes : on immole tour à tour des flamants aux ailes rouges, des paons, des poules de Carthage, des poules d’Inde, des oies noires d’Ègyple, des faisans.
En même temps l’empereur se fait élever une statue d’or que l’on habillait et déshabillait.
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comme les simulacres les plus vénérés de l’anliquilé et qui portait exactement le costume qu’il portait lui-méme chaque jour. Castor et Pollux avaient leur temple au-dessous de la maison do Tibère, qui était devenue celle de Caligula et s’avançait à la fois vers le Forum et vers le Capitole.” On ajouta à la hâte des constructions sur la pente du Palatin ; on éleva d’im'menses portiques qui vinrent rejoindre par derrière le temple, dont trois * belles colonnes sont encore debout à l’extrémité du Forum. Castor et Pollux devinrent ainsi les portiers du nouveau dieu ; leur temple devint le vestibule du palais. Quelquefois Caligula daignait prendre place en personne au milieu d’eux et recevoir les hommages du peuple. Âh ! messieurs, quelles adorations, quelles prières, quels vœux, quelles extases, quelles offrandes ! Jupiter n’était plus rien, Apollon
LE SANG ÜE GEFIMANICIS
chômait, Bacchus.se morfondait, Diane était délaissée : aussi Caligula, par bonté d'âme, daigna-t-il de temps on temps prendre le costume de ces pauvres divinités; il apparaissait en Apollon, en Diane, en Jupiter ; il revêtit même un jour les attributs et le costume de Vénus, d’une Vénus drapée, sans doute. Enfin, consentant à traiter Jupiter en collègue, il ordonna à ses architectes de jeter un pont pardessus le Vélabre et le temple d'Auguste, et, sur une longue série d’arcades, il arriva jusqu’au Capitole : c’est dans celte galerie qu’il se promenait la nuit pendant ses insomnies, rendant à Jupiter Capitolin des visites de bon voisin.
S’il est permis de faire un reproche à ce grand artiste en divinité, c’est de manquer de de goût quelquefois, par exemple quand il invite la lune à partager sa couche ou quand
il enlève de Grèce une statue du Jupiter Olympien pour lui parler à l’oreille, écouter ses réponses et se fâcher en le menaçant de le renvoyer en Grèce, ou môme quand il fait retentir un tonnerre artificiel pour répondre aux grondements du tonnerre céleste. En cela il manquait de tact. Mais, ces réserves faites, on ne peut ne pas admirer combien cet esprit plein de logique et de philosophie avait merveilleusement compris ses contemporains.
En effet, messieurs, quelle générosité de la part de Caligula ! quelle condescendance magnanime ! quelle commisération pleine de délicatesse ! quel sentiment de la faibles.se humaine et quelle main secourahle pour la tirer de son abaissement ! Quoi ! vous voulez vous avilir sans cesse par vos actes et par vos paroles ! Eh bien, soit; ahai.ssez-vous au moins devant un dieu. Vous voulez llatter, mentir
mendier à deux genoux ? que ce soit aux pieds d’un dieu. Caligula, en s’exaltant, rehausse un peuple d’esclaves ; il devient le bienfaiteur de l’humanité en la relevant à scs propres yeux ; sa divinité est une excuse ou plutôt une justification morale de toutes les lâchetés politiques.
Ce dogme une fois établi, compris, accepté, tout le règne de Caligula s’explique ; rien ne sera d’un fou, tout sera d’un logicien qui tire des déductions pratiques.
D’abord, puisqu’il est dieu, il n’y a plus de lois, plus d’obstacles, plus de morale. Quelles seront les lois? la volonté du dieu. Quelle sera la règle ? ses désirs. Quelle sera la morale? ses caprices. Aussi a-t-il raison de décréter avant tout qu’il n’y a plus de jurisprudence. La loi, c'est moi, est une formule aussi juste que la formule moderne : L'Êiat, c'est moi. Si l’on élève quelque réclamation au su-
CALIGULA
jet des tarifs et des* impôts, qui cessent euxmêmes d’être déterminés, Caligiila fait comme les dieux, qui condescendent à l’infirmité humaine et répondent aux mortels qui les interrogent par des oracles que personne ne comprend. Il fait graver les tarifs nouveaux sur des tables de bronze, en caractères tellement fins qu’il est impossible d’en lire un mot.
Il est regrettable peut-être que cette divinité qui règne sur la terre soit composée de deux éléments : d’une âme divine, qui embrasse tout, et d’un corps, matière importune, qui a des appétits et des besoins. Toutefois, le raisonnement démontre aussitôt qu’un dieu étant infaillible, sa puissance et son intelligence doivent servir à la satisfaction de ses sens. Les amours de Jupiter et ses métamorphoses ont été chantées par les poètes, admirées