‹ Le sang de GermanicusChapitre 5 sur 23 · LI-: SANG DK GKHMANICl'S · texte numérisé non relu

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par les prôlres et consacrées par les arlisles. Caligiila aura ses amours, et c’est même par excès de scrupules, pour ne pas démoraliser ses sujets, qu’il contracte coup sur coup quatre mariages. Sa première femme est morte :

il prend Oreslilla, qu’il enlève à Pisonet répudie; il épouse Lolla, qu’il fait venir, sur la foi de sa renommée de beauté, d’une province que son mari gouverne, et la renvoie peu après, avec défense de se remarier jamais. Césonia fut sa quatrième femme. Elle n’a ni jeunesse ni beauté; elle est déjà mère de trois filles, mais elle a une impudence inouïe, des secrets rares pour la débauche. Caligula l’emmène à cheval parmi ses soldats ; il la montre nue à ses amis comme une nymphe de la mythologie.

Césonia lui donna une fille, qui, toute petite, ‘portait les ongles aux yeux des autres emants. Caligula souriait ella reconnaissait pour sienne.

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comme le lion reconnaît ses lionceaux à la griffe.

Il donnait des fûtes auxquelles les principaux du sénat et de l’ordre des chevaliers assistaient avec leurs femmes. L’empereur choisissait ta plus belle, disparaissait avec elle, la ramenait fort défaite et discourait avec son mari sur ses beautés les plus cachées. Ces martyrs bénévoles ne s’indignaient même pas si parfois le maître s’affublait de peaux de bêle pour donner l’assaut à leurs femmes. Bacchus et ses satyres n’avaient point fait autrement dans les forêts de la Thrace !

Enfin, quand on est dieu, il n’y a pas de famille : Rome ne s’étonnait donc point (jue Caligula vécût avec ses trois sœurs dans un état d’inceste perpétuel. Il avait commencé avec Drusilla, qu’il préféra tant qu’elle vécut : il lui adjoignit Julia Livilla et Agrippine. Jupi-

ter n'avait-il pas épousé sa sœur Junon ? Celle inlimilé incestueuse n’élail pas cachée par l’ombre du palais. Dans les cérémonies publiques, dans les feslins donnés au nom de l’Élat, on voyait les trois sœurs couchées sur le lit de l’empereur, à ses pieds. Elles étaient mentionnées üans les actes des consuls ; les magistrats et les lonclionnaires juraient par elles, voici la formule officielle de leur serment : a Je « n’ai rien de plus cher, ni mes enfants, ni « moi-méme, que Caïus César et ses sœurs. »

ürusilla fut divinisée sous le nom de PanUiéa. Le beau camée de la bibliothèque la montre de profil avec son frère, comme les sœurs des Ptolémées , exemple mémorable de l’inceste conseillé par la politique. Apamée en Bilhynie a frappé des médailles qui représentent Caligula et ses trois sœurs, avec celle inscription : Diva DruiiUa, JuUa, Ayrippina. D’autres villes

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grecques, Milet, Mitylène, Pergame, Smyrne, ont fait frapper des pièces à l’effigie de la nouvelle déesse. J’ai déjà cité les grands bronzes qui circulaient dans Rome avec l’image des trois sœurs. Le camée de Saint-Pétersbourg, qui a six couches, les représente avec le voile des vestales.

Cependant Agrippine et Julia Livilla déplurent à l’empereur; il voulut s’en défaire. Il avait commencé par les livrer à ses mignons, particulièrement à Æmilius Lépidus. 11 aurait pu les tuer : par respect pour le sang divin, qu’il ne fallait pas habituer les mortels à voir répandre, il se contenta de les exiler dans l’ile Pontia et de publier leurs lettres scandaleuses, comme Auguste avait publié celles de Julie.

Mais le peuple, que pensc-t-il de ces désordres? Le peuple est en liesse et remplit les

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théâtres : il ne s’agit que de patriciennes ou des membres de la famille impériale.

Il n’y avait plus ni lois ni morale : il ne fallait pas non plus d’obstacles, car il convient que les dieux jouissent d’une entière sécurité. Jupiter avait fort mal traité son père Saturne et les Titans qui lui disputaient l’Olympe. I.a famille et ses liens n’existent donc plus. En conséquence, à peine relevé de maladie, Caligula décide que Tibérius Gémellus, petit-fils de Tibère, doit mourir. Il ne veut pas verser son sang ; le jeune homme est conduit dans une grande salle, entouré par les tribuns militaires et quelques centurions, et, devant ce cercle si propre à l’encourager, on lui signifie qu’il faut mourir. Le pauvre enfant, qui a dix-sept ans à peine, tend la gorge : non, il doit se tuer luimérne, et on lui présente une épée. Il ne sait même pas s’en servir ; on lui montre la place

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OÙ il doit se frapper ; sa main inexpérimentée s’essaye plusieurs fois avant d’atteindre le cœur. Macron, préfet du prétoire, a assuré l’empire à Caligula; Ennia Nævia, sa femme, s’est donnée à lui la première. Leur affection même les rend importuns ; il faut aussi qu’ils se tuent. Silanus, beau-père de l’empereur, est un homme de bien qui se mêle de donner des conseils; Caligula l’invite à se couper la gorge avec son rasoir. Enfin les imprudents qui ont offert leur vie comme rançon de la vie de l’empereur, les chaleureux amis qui ont promis aux dieux de combattre dans l’amphithéâtre, s’il guérissait, sont requis d’exécuter leur vœu.

Mais le peuple, que dit-il de ces meurtres ?

Le peuple est en liesse et remplit les théâtres : tout se passe en famille et les loups se dévorent entre eux.

La volupté et la cruauté se tiennent. Les despotes ont besoin d’agir dans la plénitude de leur puissance ou de leurs eaprices, et de se satisfaire sur les femmes par la violence, sur les hommes par le glaive. Les tortures, les supplices, sont des émotions vigoureuses et un remède contre l’ennui qui dévore une âme rassasiée de grandeur. Par exemple, quand Caligula fait lancer à la mer quelques milliers de Campaniens qui sont montés sur la digue de Baïa, c’est par simple désœuvrement. Lorsqu’il fait jeter aux bêtes quelques centaines de

spectateurs, c’est par égard pour les plaisirs

publies ; on a même soin de couper la langue à ces malheureux pour que leurs cris ne troublent point les jeux.

A chaque repas, matin et soir, Caligula faisait décapiter un prisonnier devant lui : cela le mettait en api>élit, à condition que le cen-

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turion chargé de ce petit office fût assez habile pour trancher la télé d’un seul coup. Au contraire, quand Caligula faisait la débauche, il n’aimait pas la vue du sang; il donnait la question, torturait lentement ses victimes, en recommandant aux bourreaux de les faire bien souffrir. C’est ainsi que dans la haute Asie et dans l’Asie-Mineure toutes les religions voluptueuses offrent un mélange de sensualité et de férocité. C’est ainsi que les satrapes de l’antiquité, certains sultans et pachas des temps modernes, ont allié la cruauté la plus effrénée à un état de débauche permanent.

Caligula, du reste, avait un ordre parfait, qui prouvait qu’il cédait, non pas à un emportement, mais à un besoin rélléchi de décimer les hommes. Il avait deux registres qu’il appelait l’un le glaive, l’autre le poignard, et

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OÙ étaient inscrits les noms des suspects ; tous les dix jours il apurait ses comptes. Du reste il n’y avait plus de délateurs, plus de procès, plus- de plaidoyers. Les choses se passaient avec simplicité ; il suffisait d’un mot de l’empereur.

Rien n’était plus naturel : c’était l’exercice légitime d’une puissance surhumaine. Pour un dieu, la vie des hommes n’est rien, et, quand il envoie la mort, les mortels doivent encore le bénir. Les épidémies qui ravagent le monde sont autrement funestes. Lorsque Apollon à l’arc d’argent décoche ses llèchcs sur les armées ou sur les villes, la peste et la famine moissonnent des populations entières. Un berger est-il un scélérat parce qu’il tond ses brebis, parce qu'il les écorche, parce qu’il les mange? Le troupeau est fait pour être mangé, les hommes sont faits pour mourir,

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et Caligula, en se reportant aux idées des anciens, était un dieu plein de clémence, car il ne prélevait qu’une dîme légère et tuait à peine quelques Romains chaque jour. C’était donc pour lui une conviction tranquille, sereine, innocente, puisque l’univers est dans la main des dieux. Ses paroles mêmes trahissent la candeur d’une âme pénétrée de son droit. M Souvenez-vous, » clisait-il aux Romains, « que tout m’est permis contre tous. » Se trouve-t-il dîner entre deux consuls, il rit, et quand les consuls charmés lui demandent ce qui le fait rire ; « Je songe, dit-il, que d'un signe « de tête je puis vous faire égorger tous les « deux. » Quand il caresse une de ses femmes ou une de ses maîtresses, il ajoute avec grâce : « Dire que d’un mol je puis faire tomber cette «jolie tête. » Enfin, dans ses jours de grande colère, il souhaitait que le peuple romain

n’eût qu’une seule tête, afin de la trancher d’un seul coup.

Mais le peuple, que disait-il? Le peuple était en liesse et remplissait les théâtres : les coups passaient par-dessus sa télé pour atteindre les nobles et les puissants. La foudre ne frappe que les grands chênes.

Il y avait cependant quelques embarras pour le divin empereur : le trésor n’était pas inépuisable. En un an, il avait dépensé cinq cent quarante millions que l’avarice de Tibère avait entassés, et celte somme représente plusieurs milliards de notre temps. Malgré sa puissance, le dieu n’avait pas les yeux assçz pénétrants pour découvrir les trésors cachés dans les entrailles de la terre. D’autres moyens, par bonheur, étaient à sa portée, et ces moyens étaient simples à la fois et d’une logique irréprochable. Tous les hommes lui appartenaient.

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à plus forte raison leur fortune : il n’avait donc qu’à prendre. Cependant il avait le bon goût d’employer une foule de variantes pour s’emparer des biens de ses sujets. Tantôt il consentait à feindre un procès, tantôt il faisait tuer ceux qu’il voulait dépouiller, tantôt il se contentait d’une simple confiscation. Jouait-il aux dés avec les courtisans, il se levait pendant qu’ils continuaient la partie, se mettait sur leseuil du palais, notait quelques-uns des passants les plus riches, les faisait tuer et rentrait en disant : « Pendant que vous vous disputez quel- « ques sesterces, je viens de gagner deux mil- « lions. » Ou bien il transformait son palais en maison de prostitution, construisait des ceb Iules décorées de peintures dignes de Caprée, les remplissait de femmes honnêtes et de jeunes gens qu’il faisait enlever, puis envoyait par toute la ville ses affranchis et scs

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(‘sclaves inviter les citoyens à des plaisirs qu’il fallait payer chèrement. Une autre fois il déclarait nuis tous les testaments sur lesquels il n’était point couché. Les vieillards recommençaient leur testament, lui faisant une large part. Aussitôt il envoyait à ses bienfaiteurs des petits gâteaux assaisonnés avec du poison : on le savait et on les mangeait.

De temps en temps , il mettait en vente scs vieux chevaux de course, ses gladiateurs hors de service ; il fallait que les plus riches citoyens de Rome missent l’enchère, et malheur à qui s’endormait : tout mouvement de tête du dormeur devenait un signe d’assentiment pour le spirituel empereur qui présidait à la vente. Un sénateur se réveilla ainsi, ayant enchéri, sans le savoir, jusqu’à la somme de deux millions pour treize gladiateurs éclopés.

Rome s’épuisait et les caprices du dieu nu

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s’épuisaient pas.' 11 eut alors un trait de génie et montra de quelle utilité peut être la connaissance de l’histoire. Il se rappela que Jules- César avait administré la Gaule et qu’il en avait tiré des sommes immenses qui lui avaient servi à acheter la moitié de Rome avant d’asservir l’autre moitié. Caligula se rendit en Gaule et fit une aussi riche moisson. Il paraît que la Gaule a toujours eu le privilège de fournir des ressources inépuisables à des prodigalités sans bornes ; car l’empereur aurait pu se jeter aussi bien sur l’Afrique, l’Espagne ou la Syrie. Non, ce fut la Gaule qui l’attira ; il employa les mômes expédients avec la môme bonhomie; il inventa môme un moyen nouveau.

Il fit venir de Rome le mobilier des anciennes cours, celui d’Auguste et de Tibère, il vida le garde-meuble impérial de précieux souvenirs

que les Gaulois ne pouvaient payer trop cher.

Et le peuple romain, que pensait-il de ces exactions et des prodigalités? Le peuple riait ; c’étaient les riches et les barbares qui payaient ; on le faisait jouir de leurs dépouilles.

Il est juste d’ajouter que Caligula avait une fécondité, des ressources d’imagination particulières; c’était un homme de haute fantaisie, avec une tournure d’esprit piquante et des allures d’humoriste. Pour les modernes, il n’a rien de classique et l’on conçoit qu’il ait été le héros d’une tragédie romantique. Ainsi, quand il avait amassé de l’or, il aimait à le fouler de ses pieds nus et à s’y rouler. Il se baignait dans les parfums les plus rares, dont chaque goutte valait son pesant d’or; il voulait des mets imités en or massif, il buvait des dissolutions de perles fines. Le juif Hérode Agrippa, qu’il avait connu dans sa jeunesse à Capréc, lui avait inspiré l’amour du luxe oriental. Il

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portait des bracelets, des robes de soie brodées et couvertes de pierreries ; il y joignait quelquefois une cuirasse magnifique, la cuirasse d’Alexandre qu’il avait fait tirer de son tombeau. S'il se promenait en mer, c’était sur une galère de bois de cèdre, incrustée de pierres précieuses: les voiles étaient couver'os de peintures magnifiques, des vignes enlaçaient leurs festons en dessus du pont, des arbres y projetaient leur ombre, tandis que les danseurs et les musiciens égayaient le voyage : c’était le luxe de Cléopâtre.

Caligula avait le goût de construire, mais surtout de construire vite. Il fallait que les monuments s’élevassent à vue d’œil, autrement malheur aux entrepreneurs! Bâtir et jouir sont synonymes pour un despote qui voudrait dévorer le temps et l’espace comme il dévore le monde. Caligula prétendit égaler Xerxès et

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chevaucher sur la mer. Il lit faire un pont de Baïa à Pouzzoles, qui avait trois mille six cents pas de longueur. 11 prit tous les bâtiments qui transportaient les blés de la Sicile et de l’Egypte, les attacha deux par deux, les couvrit d’un plancher, et, par-dessus ce plancher, fit constiuire un revêtement de blocs de lave de forme polygonale, avec des trottoirs, de façon à faire croire au prolongement de la voie Âppia. Le pont fini, Caligula y passa le premier jour à cheval, avec une casaque dorée, une couronne de chêne , une hache , l'attirail d’un conquéranl. Le second jour, il triompha en char ; ses amis et ses prétoriens conduisaient d’autres chars derrière lui. Cette procession avait un sens profond et philosophique : c’était une satire des grandes expéditions sur mer, et une démonstration ironique du néant de la gloire IfUmaine.

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Ce qu’il avait réalisé sur mer, il voulut le réaliser sur terre. C’est pour cela qu’il entreprit cette fameuse expédition contre les Germains, qui fit mettre sur pied tant de légions. On a pris Caligula pour un fou parce qu’il se contenta de les conduire au bord de l’Océan et de remplir leurs casques de coquillages.

On l’a cru fou parce qu’il revint à Rome en triomphateur, traînant derrière son char quelques Gaulois qu’il avait forcés de se déguiser en Germains. C’était un sage, qui parodiait les exploits des conquérants, raillait les expéditions lointaines, ruineuses, sans but, stériles, et donnait aux générations futures des leçons dont elles n’ont guère profité.

Les honneurs civils étaient pour lui l’objet du môme mépris, et, en qualité de dieu qui doit corriger les hommes, il leur enseignait le néant des dignités, des magistratures, des fri-

voles dislinclions. Il n’ avait point d’autre but lorsqu’il entourait de soins et d’honneurs son cheval Incitatus. Incitatus avait des gardes qui protégeaient son sommeil , il avait une maison montée, il donnait à dîner aux principaux de Rome, il allait être consul , si Caligula avait vécu ; on n’a pas assez compris ce spirituel moraliste qui démontrait si bien la vanité des grandeurs humaines.

El le peuple romain, que disait-il ? Le peuple riaiu Le règne de Tibère n’avait pas eu cette gaieté. Caligula représentait la Fantaisie sur le trône : avec lui tout était imprévu, neuf, amusant. Ajoutons que ce dieu bienfaisant avait une passion effrénée pour les jeux du cirque et les combats de l’amphithéâtre, qu’il était gladiateur, chanteur, danseur, cocher. Il avait la passion des chevaux : il s’y connaissait; il mangeait familièrement avec ses cochers, il couchait

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parfois dans leur écurie. Il avait pour confidents, pour amis, pour ministres, des acteurs en renom, un certain Apelle entre autres, qui égalait en impudence et en docilité les hommes d’État contemporains. Tout cela était une fêle de plus pour le peuple, de sorte qu’il n’y avait pas de raison pour que Caligula ne régnût jusqu’à la fin du siècle, effaçant le grand Auguste et môme le populaire Aucus Marti us.

Toute la poliii(iue de l’empereur est, en effet, suivie, logique, sincère. Tout se tient ; tout est d’une pièce ; tout se justifie par déduction. Galigula est l’enfant delà nature ou plutôt l’art ne lait qu’ajouter à un naturel exquis. C’est le type du tyran dans sa pureté ! Quelle allure libre et nette! quelle aisance ! quelle profondeur ! Rien ne l’arrête, rien ne l’embarrasse; jamais il n’hésite. Sa conviction est inébranlable; il n’est

plus homme, il est dieu, et le monde n’est qu’un jouet dans sa main.

Cependant ce génie mal compris a failli un jour : il a commis une faute, une seule, mais capitale et qu’il a payée cher.

11 y avait dans la garde prétorienne un vieux tribun militaire qui s’appelait Cassius Chéréa et qui avait servi sous Germanicu^’. Chéréa avait une apparence chétive, une voix grêle et flùtée. L’empereur, chaque fois qu’il le voyait, se moquait de lui, feignait de ne point croire qu’il fût un homme, lui supposait des mœurs molles et efféminées. Il s’étudiait à lui donner un mot d’ordre qui fît rire les autres tribuns militaires, tel que Cupidon, Priape, Vénus; il lui présentait sa main à baiser avec un geste obscène. En môme temps, le caustique empereur avait blessé un autre tribun qui s’appelait Cornélius Labiénus.

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Or, messieurs, c'était commettre la faute la plus grave que pût commettre un usurpateur militaire. Déchirer les lois, insulter la morale, mépriser la famille, c’est peu de chose à certaines époques; mettre sous ses pieds le sénat, ne tenir aucun compte de l’ordre des chevaliers, dépouiller les riches, mépriser les pauvres et bafouer le genre humain , cela peut être encore sans danger, quand les hommes sont mûrs pour la servitude. Mais lorsqu’on n’existe que par la force, quand on ne règne que par la vertu des cohortes prétoriennes, insulter ceux qui sont dépositaires de cette force, braver le glaive qui est votre appui : aliéner ceux qui sont vos seuls amis, c’est tourner contre soi-même son principe : renier sa raison d’être, en un mot, c’est courir à sa perte. Ce jour-là, véritablement, Caligula était fou.

Kn effet, l’an 41 après Jésus-Christ, le 24 janvier à une heure après midi , dans un

couloir du palais, quand i! n’y avait plus de blé dans les greniers que pour sept jours.

Cliéréa prouva à l’empereur, par trente blessures, d’abord qu’il n’était pas immortel, ensuite qu’il ne fallait pas plaisanter avec la garde prétorienne, et il l’envoya dans l’Olympe régler avec Jupiter la question de sa divinité et les querelles de préséance.

En vérité, ce fut dommage. Caligula n’avait que vingt-neuf ans, et il aurait été édifiant de savoir jusqu’où pouvait aller l’audace tranquille d’un tyran si parfait et surtout la patience d’un peuple si bien façonné au joug.

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Le jour de la mort de Caligula est un jour unique et solennel dans les annales du peuple romain. Lorsque Chéréa, Sabinus, tribun, Clément, préfet du prétoire, s’élancèrent dans les rues de Rome en brandissant leurs épées ensanglantées et en criant : « Rome est libre, » ce n’etait point un vain mot. Rome était libre, en effet, et rarement l’on trouvera un affranchissement aussi complet dans l’bistoire des révolutions. Il n’y avait point de prétendant, point de fîls légitime ou adoptif

d’un empereur; les conspirateurs n’avaient aucun plan, et leur seule pensée était la vengeance ; aucune tête ne s’élevait au-dessus des autres, Tibère et Caligula avaient fauché les pavots de Tarquin. Partout était établie celle égalité qui naît de la servitude ; la société romaine était aplanie, comprimée, soumise à une tranquillité morne et étouffante comme la surface de la mer avant l’orage. On n’avait à redouter ni un héros, ni un de ces grands hommes qui sont l’écueil le plus funeste pour les nations et leur font payer chèrement la gloire de les avoir produits.

C’était la troisième fois que la desiinée offrait au peuple romain l’occasion de s’affranchir. La première fois, après la mort d’Auguste, on pouvait hésiter, car dans le palais de Nola veillait la terrible Livie ; la seconde fois, au tour de Germanicus, c’était Germanicus lui -

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môme qui avait fait défaut à sa fortune et à son parti; mais aujourd’hui rien ne pouvait faire défaut au peuple que sa propre volonté et son propre courage. On était au vingtquatrième Jour de janvier. Il faisait froid, mais le froid n’est pas toujours un calmant pour les natures méridionales, les folies du carnaval moderne et du Corso en sont la preuve; l’exaltation naturelle aux Romains leur tient lieu de soleil. Matériellement et moralement rien ne s’opposait à l’essor de la liberté.

La première impression fut la stupeur. Les uns disaient que Caligula vivait et voulait éprouver les sentiments secrets de ses sujets ; les autres peignaient l’avenir sous des couleurs sinistres ; les plus prudents se demandaient quel serait le nouveau maître ? Le peuple se défiait du sénat, le sénat des chevaliers, les chevaliers du peuple, tous des soldats pré-

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toriens. On était rassemblé au théâtre, cai c’était un jour de représentation. Tout à coup se montre la cohorte la plus féroce de la garde, les Germains, qui parlaient à peine la langue de Rome et ne connaissaient que l’empereur. Furieux d’avoir laissé tuer leur maître, ils avaient battu le palais et la ville, cherché partout les conspirateurs, égorgé trois ou quatre sénateurs qu’ils avaient trouvés sur leur chemin et dont ils apportaient les têtes ; ils bloquaient les vomitoires du théâtre, avec menace de tout massacrer. Ce fut une explosion de gémissements, de supplications, de protestations d’innocence, de regrets et d’éloges à l’adresse du prince immolé : on finit par attendrir les Germains, qui jetèrent sur un autel les têtes qui embarrassaient leurs mains , et , comme de bons dogues désarmés, retournèrent au Palatin. Aussitôt le peuple se répandit dans

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les rues et courut au Forum. Là, plein de ses émotions récentes, d’autant plus furieux qu’il avait eu peur, il voulut venger le cher et divin Caligula, le pourvoyeur de ses plaisirs et de ses fêtes, le sage qui avait dévoré tes riches au profit des pauvres, satisfaisant aux lois essentielles de la démocratie impériale. Déjà commençait la réaction, a Le meurtrier de Caïus ? quel est le meurtrier de Caïus? » criait-on.

Alors un Gaulois, Valérius Asiaticus, personnage considérable, qui avait été deux fois consul, s’élança à la tribune ; « Plût aux dieux que ce fût moi? » dit-il en forme d’exorde. Ce mélange d’audace et de présence d’esprit propre à sa race déconcerta les fanatiijues. Pendant ce temps les sénateurs arrivaient ; ils promettaient des vivres, des jeux, des largesses : on fit silence, et lorsque les cohortes urbaines, qui détestaient les prétoriens, entourèrent le Capi-

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tôle pour protéger le sénat, aussitôt la foule d’applaudir Chéréa, qu’elle voulait massacrer un instant auparavant.

Mais les chevaliers, où sont-ils? ils courent çà et là, dans les basiliques, cachés sous les portiques. Ils s’inquiètent : de grandes affaires sont compromises, la rentrée des impôts sera difficile, leurs opérations de banque sont en danger, leurs spéculations sur les grains et les huiles peuvent échouer; ils veillent à leurs intérêts et n’ont point de souci des intérêts publics.

Les sénateurs, au contraire, ont été convoqués par les consuls, non dans la curia Julia, qui rappelle le souvenir des Césars, mais sur le Capitole, berceau de la grandeur romaine. A peine réunis, ils discourent, ils se comptent, ils s’exaltent, ils s’enivrent de leur propre éloquence, ils proposent et votent les mesures les

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plus hardies. Ils déclarent l’empire aboli, annulent les honneurs rendus aux empereurs, ordonnent de renverser leurs statues, condamnent à mort la veuve de Caligula et sa fille, à qui un centurion brise la léte contre un mur. Après ces représailles, que réclament avec le plus Je fracas ceui qui portent gravée sur leurs bagues l’image de Caligula, on donne pompeusement aux cohortes urbaines le mot de liberté pour mot d’ordre; l’on croit ou l’on feint de croire que la révolution est accomplie et que la patrie est libre à jamais. Au fond, l’on n’a rien fait : les âmes ont pris déjà le pli de la servitude et ne savent plus se porter aux résolutions sérieuses et politiques. Il fallait, non point perdre un jour entier en vaines paroles, mais agir et surtout agir vite. Il fallait que le sénat appelât auprès de lui toutes

les troupes disponibles, les cohortes des Vigiles

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cl les coliortes urbaines, qui élaicnl composées d’affrancliis latins auxquels on aurait promis des récompenses et des honneurs militaires ; il fallait appeler par une levée extraordinaire tous les citoyens aux armes, ordonner aux chevaliers d'amener leurs chevaux au Champ de Mars et les faire passer en revue par les consuls, appeler les marins d’Oslie, envoyer des ordres à la flotte de Misène, un chef sùr à l’armée d’illyrie , qui élail la plus voisine, pour la ramener contre les prétoriens. Il fallait occuper le peuple, lui rendre j)ar l’action le sentiment de ses droits politiques, convoquer les comices, procéder immédiatement à l'élection de magistrats nouveaux selon les lois cl les antiques usage . Il fallait promcllre à celle multitude, gâtée [ ar la paresse et les plaisirs, que les distributions ne cesseraient pas cl que les provinces qui avaient alimenté

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le fisc im|iérial aliinciitcraionl désormais un fisc populaire distinct de celui du cénat. Il fallait écrire aux mnnicipes voisins, s’assurer du concours de leurs magistrats. Il fallait négocier avec les prétoriens, leur offrir de grosses sommes pour rentrer dans leurs foyers ou des terres pour former des colonies. S’ils refusaient, il suffisait de fermer les portes de Rome : le camp prétorien était hors des murs. Certes une ville qui renfermait plus d’un million d’habitants pouvait soutenir le siège de neuf mille hommes jusqu’à ce qu’on fût en force pour exterminer ou rejeter hors de l’Italie ces tristes suppôts de l’empire.

Ou ne prit aucune de ces mesures. On parla, on délibéra, mais l’on se garda bien d’agir. La nuit était tombée : le sénat discutait toujours sur le Capitole quelle forme de gouvernement était la meilleure pour le bonheur du monde. Re-

viendra-t-on à l’empire? La république durera-t-elle? Quel bon empereur pourrait-on élire? Mimicianus et Valérins Asiaticus avaient même déjà quelques partisans. Spectacle honteux et affligeant qui apprend à riiumanité ce que devient un peuple lorsqu’il a laissé briser entre ses mains tous les ressorts politiques! Rome, en effet, avait traversé trois crises de durée inégale, mais également funestes. Pendant quarante-cinq ans , sous le joug d’Auguste, elle avait été rongée par une fièvre lente, bénigne, cachée, et par une diète qui l’énervait plus sûrement en l’accoutumant aux douceurs empoisonnées de la servitude. Pendant vingt-trois ans, sous Tibère, elle avait été soumise au marasme , à une compression croi.ssante qui avait achevé d’étouffer en elle la vigueur et la vie, tanais que des saignées à outrance lui enlevaient le plus pur de son sang. Pendant trois

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ans, sous Caligula, elle avait été en proie au délire, à la plus violente folie, à des bouleversements furieux qui avaient achevé de dévorer sa constitution. Après soixante et onze ans de pareilles épreuves, c’est trop demander peutêtre à la faiblesse humaine que de dire tout à coup, sans préparation, à un peuple avili :

« Lève-toi, marche, et sois digne de la liberté, n La liberté est le fruit des bonnes mœurs politiques ; elle repose sur des institutions honnêtes ; on ne la saisit pas aux cheveux comme l’Occasion que chantent les poètes grecs; il faut qu’elle soit préparée, gagnée, méritée. De même qu’on n’a point d’athlètes sans une gymnastique de tous les jours, de même qu’on n’a point de soldats capables de supporter le poids des armes et les fatigues de la guerre sans un exercice assidu, de même il faut, pour qu’un pays soit libre et garde sa liberté, une pratique ré-

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gulière, une éducation politique, l’habitude de la vie civile et de ses luttes, le sentiment constant de la responsabilité et la préoccupation du bien de tous; il faut que chaque citoyen veille, pense, agisse dans la limite de ses droits et de ses devoirs ; il faut que chaque cœur soit rempli par ce patriotisme sincère, tranquille, sans bruit, qui n’est ni un effort sublime, ni un accès d’un jour, mais qui circule comme la sève dans un arbre vigoureux, ou la santé dans un corps bien fait.

Ceux qui aiment véritablement leur patrie, qui travaillent tous les jours pour elle, fût-ce dans la plus humble mesure, qui sont jaloux de scs intérêts, de ses institutions, de son honneur, qui la contemplent avec cette satisfaction de conscience qui est un bien-être moral, ceuxlà seuls sont capables d’être libres. Pour un tel peuple, la liberté est plus qu’une récompense.

UNE RÉVOLUTION

c’esl une justice. Mais les peujtlesqui sont livrés au luxe, à la cupidité, à la mollesse, qui, pour mieux vaquer à leurs affaires privées ou à leurs plaisirs, ont abdiqué leurs droits et remis le glaive dans la main d’un seul maître, ils sauront trop tard ce qu’il en coûte et ils voudront trop tard rcjet(ir une servitude qui n’est que l’expression de leur propre làclieté. Après deux générations, il n’y a plus de tradition, plus d’exemple, plus de courage : les hommes mûrs sont pires que les vieillards, les jeunes gens sont pires que les hommes mûrs. La servitude est sœur de la volupté; si elle n’a pas les mêmes causes, elle produit les mêmes effets. Sur ce lit plein d’éclat et de charme oû l’on s’étend, les articulations se nouent, les muscles perdent leur ressort, les

reins se brisent. Quand le danger appar.iît plus” lard, il n’est plus [lossihle de se relever ni d’agir. En vain on se retourne, en vain ou appelle

d’autres forces à son secours, il n’y a plus de secours, il n’y a plus d’appui, il n’y a plus d’armes. L’égoïsme du maître, égal à l’égoïsme de ceux qui lui ont jeté le fardeau de leurs devoirs et de leurs droits, a agi avec une puissance formidable. Il a délié, détaché, dénaturé, dissous tout ce qui tenait à la vie politique; les institutions qui servaient de soutien ont été peu à peu faussées ou supprimées. La vie administrative a pris la place de la vie politique; une immense machine a étendu sur le pays son réseau savant, compliqué, qui absorbe tout, se substitue à tout et obéit à une seule main. Cette main, qui est celle du maître, n'a qu’à faire un geste : tous les rouages se mettent en jeu, se commandent de proche en proche et fonctionnent.

Magnifique système qui charme un peuple vieilli, l’endort, le berce, l’étouffe comme le lierre étouffe le chêne qu’il paraît soutenir !

UNE RÉVOLUTION 169

Splendeur matérielle qui cache la décrépitude morale ! Eclat trompeur qui fait oublier quelque temps à une nation le mal qui la mine jusque dans ses entrailles ! Luxe mensonger qui pare la décadence jusqu’à ce que cette décadence apparaisse incurable !

Oui,, les Romains, dans la journée du 24 janvier, donnent au m^nde une leçon solennelle et terrible. Ils sont libres de fait, mais impuissants à jouir de leur liberté. Semblables au vieillard qui contemple suspendues à la muraille les grandes épées qu’il maniait dans sa jeunesse et qu’il n’ose môme plus soulever, ils pâlissent devant la fortune qui leur sourit. L’effort les effraye, l’action les fait reculer, l’idée de gérer leurs affaires par euxmômes les confond : ils sentent qu’ils ont reçu pour jamais l’empreinte de la servitude.

Où est Tacite, rhistorien ému, l’honnête

|jalriole, le grand peintre qui avait retracé l’agonie suprême de la liberté? Son récit est perdu, mallieureusement pour la postérité, qui y trouverait un enseignement si clair et si philosophique qu’elle pourrait s’y reconnaître elle-même comme dans un miroir et y chercher le remède ou la consolation do ses propres plaies. 'Ajoutons, pour comprendre cette époque, que les Romains avaient toujours été sanguinaires, que, même sous la république, leurs guerres civiles avaient été aggravées par les proscriptions et que, sous les empereurs, ces proscriptions avaient été plus atroces encore. Il y avait donc eu une effrayante moisson d’hommes. Le sénat avait été renouvelé deux fois, par César, puis par Auguste; Tibère et (^aligula y avaient fait de tels vides, que leur successeur allait être forcé de le recomposer encore. On devine ce qu’était une aristocratie

UNE RÉ.VOLUTION 171

politique choisie par la main du maître, et ce qu'elle valait.

L’ordre des ehevaliers avait été décimé dans la même proportion et repeuplé par des créatures des empereurs, par des affranchis, par des intrigants de la plus basse extraction.

Leur patriotisme était à la hauteur de leur honnêteté. L’empereur Claude, au commencement de son régne, découvrit plus de quatre cents affranchis qui s’étaient glissés parmi les chevaliers romains. Quant au peuple, fainéant, corrompu, mercenaire, il était comme la meule affamée qui ne peut se passer du maître qui la caresse la nourrit, et lui donne les plaisirs de la chasse. Tout était spectacle, même les supplices et les crimes, pour cette foule à qui le cirque et l’amphithéâtre ne suffisaient plus. Le titre de citoyen romain avait été prodigue ou usurpé avec une telle licence, qu’il n’y avait

17â lë sang de germamcus

plus de vrais citoyens, tandis que la conquête du monde avait fait la patrie si vaste qu’il n’y avait plus de patrie.

Ainsi s’était formé cet immense désert politique et moral que masquaient la majesté des ruines et les habiles impostures du régime impérial, mais qu’un seul jour d’interrègne faisait apparaître dans son horreur. Iæs institutions avaient été énervées, corrompues, détruites, jusqu’à ce qu’il ne restât plus en présence que deux choses : un principe et une force. L’accord de ce principe et de cette force constituait l’empire. Le principe, c’était la volonté d’un seul homme qui était assimile à un dieu; la force, c’était l’épée toujours tirée de soldats privilégiés, campés à la porte de Rome comme l'ennemi. En haut un maître absolu, en bas une armée permanente qui n’obéissait qu’à lui. L’empereur mort, c’est-à-dire le principe, il ne rcs-

UNE RÉVOLUTION

tait que la force, c’est-à-dire les prétoriens. De fait ils régnaient, ils étaient les seuls maîtres, ils étaient dix mille empereurs. Ils avaient égorgé trop de sénateurs pour subir la loi des survivants, traîné aux gémonies trop de chevaliers pour ne pas rire de l’ordre équestre, trop fréquenté la plèbe de Rome pour croire aux droits du peuple romain. Les lois seules auraient pu leur imprimer quelque respect :

ils ne connaissaient même pas les lois.

Voici ce qui s’était passé sur le Palatin tandis que le sénat discutait au Capitole et que le peuple attendait au Forum. A. la nouvelle de la mort de Caligula, les prétoriens s’étaient répandus dans les rues , avaient couru au palais, inquiets, indignés, furieux. — « Qui nous payera? qui nous gorgera? qui veillera à nos besoins comme à nos plaisirs? » Tout en échangeant leurs alarmes, les soldats s’étaient

nt Li: SANG DE GEUMAXICUS

mis à piller. Le raisonnement aurait pu leur démontrer que, César mort, ils étaient les héritiers de César ; mais le raisonnement n’était point nécessaire pour justifier à leurs yeux le pillage : ils pillaient d’instinct. Dans un corridor obscur, sur quelques marches qui conduisaient à la porte d’une salle close, pendait une tapisserie qui servait de portière et derrière laquelle on apercevait deux pieds. Ces deux pieds tremblaient, tandis qu’un grand corps invisible agitait les plis de la tapisserie. En ce moment passait un soldat prétorien dont l’histoire n’a pas assez glorifié le nom, puisqu’il a donné à Rome un empereur et au monde un sujet d’admiration de plus : ce soldat s’appelait Gratus. Gratus aperçoit la cachette, il croit y trouver un assassin de Caligula, il tire et amène au jour un pauvre diable éperdu, pâle, décomposé par la terreur, qui sc jette à ses ge-

UNE nlîVOMTIüN 173

noux et lui demande d’épargner sa vie. Grains reconnaît ce singulier personnage, le remet sur jambes à grand’peineet le salue empereur. Sa trouvaille n’était autre que Claude, l’oncle de Caligula, Claude, le neveu de Tibère, Claude, le jouet de la cour et la fable de la ville, Claude, qui certes n’avait jamais prévu qu’il régnerait un jour. Grains l’emmène, le montre à ses camarades, leur raconte ce qu’il a fait ; ils l’approuvent, jettent Claude plus mort que vif dans une litière, parce que la terreur ne lui permellail plus de se soutenir, et l’emportent sur leurs épaules comme une proie. Le misérable était si pâle et si latnenlable que les passants le plaignaient, croyant qu’on le menait à la mort. Les soldats le conduisaient dans leur repaire, au camp prétorien; là, moitié riant, moitié sincères, ils l’établirent au prétoire et le saluèrent empereur.

Le sénat ne prit point au sérieux cette nouvelle ; il ne crut point que Rome accepterait celui que les empereurs eux-mêmes avaient rejeté de leur famille comme indigne. Un tribun du peuple fut envoyé simplement à Claude pour le convoquer en qualité de personnage consulaire et lui enjoindre de venir siéger au Capitole avec le sénat. Claude, toujours éperdu, répondit que les soldats le retenaient de force, ce qui était la vérité.

Le sénat sourit, les plus prudents ressentirent quelque inquiétude, ils la cachèrent et l’on passa outre.

Mais laissons faire la nuit, la nuit, cette mauvaise conseillère qui inspire les grands coups aux scélérats et les grandes lâchetés aux honnêtes gens. Demain, au lever du jour, il ne viendra pas cent sénateurs au Capitole ; demain les mariniers du Tibre, les gladiateurs,

UMK RÉVOLITIOS

les habitants îles faubourgs, se précipiteront vers le camp pour acclamer Claude ; demain les cohortes urbaines, découragées par l’inaction de leurs chefs, iront se joindre aux prétoriens ; demain les chevaliers se. dirigeront sagement du côté du plus fort ; demain les mômes sénateurs, qui se moquent du prétendant et vantent la république, seront aux pieds de Claude, et c’est lui qui les protégera contre la colère de ses soldats.

C LA U DK

Onel iHail rlonc ce maître improvisé, ce fils adoptif de la force, cet empereur de hasard, ce client du soldat Gratus, dont une poignée de mercenaires faisait sa créature? Que valait-il? Quel était son mérite, son caractère, son prestige? Quel était son passé? Quel était son avenir?

Il était fils du grand Drusus , qui avait promis à Rome la liberté ; mais quel fils ! Il était le frère de Germanicus, idole stérile, espoir déçu des Romains ; mais quel frère ! Pour

CLAUDE

le juger, nous n’écoulcroiis ni les satiriques, ni même les historiens les plus dignes de foi ; nous écouterons le témoignage de ses parents et les aveux de sa propre famille.

Dès sa naissance, le pauvre enfant traversa une série de maladies graves, qui altérèrent également sa santé et sa raison; aux infirmités s’ajoutait la faiblesse de l’esprit, et les Romains ne pardonnaient pas plus les unes que l’autre. On l’abandonna aux soins d’un palefrenier qui le corrigeait comme ses bêtes ; Claude lui-même, dans ses Mémoires, se plaint des mauvais traitements de ce singulier précepteur. Quand il eut grandi, son extérieur disgracieux et sa niaiserie ne lui concilièrent pas davantage l'affection de ses proches. Antonia, sa mère, honnête femme et vraie matrone romaine, qui [)ratiquaitdans la retraite les vertus et l’abstention , l’appelait elle-niême un avorton, un

IWi LE SAXC DE GEKMANICIIS

opprobre de la nature; elle en faisait un point de comparaison, et, dès qu’il s’agissait d’un sot, elle ajoutait : « Il est plus sot que mon fds Claude. » Livie, son aïeule, lui témoignait en toute occasion le plus tranquille mépris.

Quant à Auguste, malgré le respect dont il voulait entourer sa famille et la famille de sa femme, afin de fonder la dynastie et de l’entourer de prestige, il parlait de Claude avec e i barras, il n’osait le produire. Il exprime ses craintes dans trois lettres que Suétone a copiées et dont je citerai des fragments, car il est toujours intéressant de connaître la pensée d’Auguste. La première lettre est adressée à Livie :

« J’ai consulté Tibère, comme tu me l’as demandé, ma chère Livie, sur ce que nous ferons de Claude aux fêles de Mars. Nous sommes d’avis qu’il faut prendre un parti une

CLAUDE

fois pour toutes. Si nous voulons lui reconnaître les droits d’un héritier, il faut le faire passer par les fonctions et les honneurs qui ont été accordés à son frère.. Si nous sommes convaincus de son incapacité et de la faiblesse de sa santé aussi bien que de son esprit, il ne faut point l’exposer et nous exposer nous-mêmes avec lui à la risée des hommes, qui ne manquent jamais de saisir de telles occasions ; car nous serons toujours en émoi si nous attendons chaque circonstance pour nous décider, au lieu de le reconnaître absolument incapable d’exercer les emplois. Cependant, dans la conjoncture présente, il ne nous déplaît pas qu’aux fêtes de Mars il préside la table des pontifes, à condition qu’il ait auprès de lui le fds de Silanus, son parent ; Silanus l’empêchera de rien faire qui soit déplacé ou ridicule. Nous ne voulons pas qu’il assiste aux jeux du cirque dans notre

IRi LE SANG DE GEUM ANIGUS

tribune : il y serait trop exposé aux regards des spectateurs. Enfin, il n’ira ni aux sacrifices du

mont .Albain ni aux féeries latines Telle est

notre décision commune, ma Livie, et nous désirons que notre conduite envers Claude soit réglée d’une manière absolue, afin de ne pas flotter toujours entre la crainte et l’espéranco. Tu peux communiquer à Antonia, si tu le trouves bon, cette partie de ma lettre. »

Une autre fois, Auguste écrit à Tibère :

a Pendant ton absence, j’inviterai tous les jours à souper le jeune Claude, de peur qu’il ne soupe seul avec son Sulpicius et son Atbénodore. Je voudrais que ce pauvre misérable (misellus) choisît moins sottement ceux dont il imite les gestes, la tenue, la démarche. Il est par trop malencontreux , quoique son esprit, lorsqu’il n’est point égaré, fasse souvenir parfois de sa naissance. » Enfin, dans le troisièine

CLAUSE

fragment, nous voyons Auguste tout surpris d’avoir découvert quelque qualité dans le fils de Drusus : « Que je meure, ma chère Livie, si je ne suis pas le plus étonné du monde d’avoir entendu déclamer Claude, ton petit-fils, et de l’avoir entendu avec plaisir ! Comment se fait-il que lui, qui parle d’ordinaire avec si peu de clarté, se fasse entendre si clairement lorsqu’il déclame? » Livie aurait pu répondre à Auguste que, dans la vie ordinaire, un sot, quand il est bien stylé, peut répéter une leçon tout comme un autre ; que Claude avait la passion de l’éloquence, qu’il s’entourait de précepteurs ou de collaborateurs qui le préparaient de mille façons avant de le produire en public ; enfin, que l’on sait comment se fabriquent les discours, les répliques, les mots profonds, heureux et même imprévus de la plupart des princes. Du reste, le parti d’Auguste était pris;

184 LK SA.NT. DK r.KRMA.MCUS

il ne laissa Claude exercer aucune fonction, ne lui accorda d’autre honneur que le titre de prêtre et d’augure, afin qu’il participât au caractère sacré de la famille; enfin, dans son testament, il ne lui légua qu’une somme de 10,000 francs.

Tibère fut aussi réservé envers son neveu ; il lui conféra les ornements consulaires, mais lui refusa tout pouvoir, et comme Claude, excité par ses familiers, écrivait à Tibère pour demander le véritable consulat, l’empereur lui répondit simplement : « Je t’envoie quarante écus d’or pour célébrer les Saturnales. » Le sénat, qui ne reculait devant aucune bassesse, essaya bien de faire quelque chose pour Claude; mais Tibère s’y opposa en alléguant sa stupidité. Claude perdit courage et se retira dans une maison des faubourgs, qu’il quittait l’été pour SC rendre en Campanie. Là, il vivait

CLAUDE

entouré d’esclaves, d’affranchis, de parasites, délaissé par les honnêtes gens, flatté, amusé, bafoué par la fleur de la canaille de Rome. Il aimait la grasse chère, les femmes, le jeu (il a écrit un traité sur le jeu de dés). L’amour des lettres ne le corrigeait point de ses habitudes grossières, parce que les lettres ne passaient qu’après les plaisirs matériels.

Sous Caligula, la fortune parut lui sourire.

L’empereur, se souvenant que Claude était son oncle, le fit consul pour deux mois : l’on rit longtemps de son consulat. Mais lorsque le sénat, voulant faire complimenter Caligula sur les bords du Rhin, lui envoya Claude, le divin Caïus fut tellement blessé qu’il fit jeter dans le Rhin ce triste ambassadeur. On le repêcha, mais il ne retrouva plus sa faveur perdue. Au contraire, il devint le jouet de la cour. Arrivait-il eu retard pour un festin, on se serrait partout

OÙ il espérait trouver une place et il était forcé de tourner autour des tables d’un pas chancelant. S’endormait-il à la fin du repas, selon son habitude, ses voisins lui jetaient des noyaux d’olives et de dattes, le visant à la figure; les baladins le cinglaient avec leurs lanières de cuir ; on glissait au bout de ses deux juain.î des brodequins détachés des pieds d’un esclave, et, quand le malheureux se réveillait en sursaut, il se frottait les yeux avec ces brodequins. Enfin les embarras matériels s’ajoutaient aux mauvais traitements. Caligula laissa mettre en vente les biens de son oncle, qui avait voulu devenir prêtre du nouveau culte, lorsque Caligula s’était déclaré dieu, et avait fait 800,000 francs de dettes pour inaugurer son sacerdoce, à la grande joie du peuple et des soldats. Voilà comment Claude était traité par les siens et quel témoignage sa famille a

CLAUDE

l'Orlé contre lui, soit par ses écrits, soit par ses actes.

Cet innocent avait cependant de bons côtés. Après avoir vu son ambition repoussée sous tous les règnes, il se consola par l’amour des lettres et cultiva la science avec une certaine application. Tite-Live l’avait même engagé à écrire l’histoire, chose difficile pour Claude, s’il n’avait eu auprès de lui des précepteurs, des secrétaires, des affranchis grecs. Apollodore et Sulpicius Flavus, dont Auguste parle avec une mince estime, étaient ses collaborateurs après avoir été ses maîtres ; Polybe était un de ses secrétaires les plus intelligents, Claude n’était indifférent ni aux éloges qui lui étaient prodigués par ses familiers, ni à la gloire qu’il rêvait et qui était un lot moins certain. Du moins la liste de ses ouvrages déuole-l-elle des efforts assez considéra-

blés. D’abord il avait commencé par écrire l’histoire des guerres civiles , et il parlait de César , sujet lugubre et périlleux , qui a toujours porté malheur à ceux qui ont osé en faire l’apologie, et que ceux-là seuls ont le droit de traiter qui jettent sur cette série d’attentats et de crimes les pures clartés de la morale. Claude avait rédigé les deux premiers livres de ce récit, lorsqu’il fut arrêté par le bon sens des femmes qui veillaient de loin sur lui. Livie lui défendit de s’occuper de matières trop délicates pour un sot et qu’il était prudent de laisser à jamais dans l’ombre ; Antonia lui rappela durement qu’ Antoine était son grand-père . et qu’il ne pouvait prendre parti ni pour lui contre Auguste, ni pour Auguste contre lui. Claude choisit alors l’époque que l’on appelait dans le langage officiel du temps la pncificalioîi du monde, ce qui signifiait le règne d’Auguste, et il

CLAUDE

comoosa nne histoire divisée en quarante et un livres. Il rédigea aussi ou fit rédiger huit livres de Mémoires sur sa vie. Le seul jugement qu’en porte Suétone, qui les a lus, c’est qu’ils étaient dénués d’esprit, non d’élégance. Rien ne s’explique mieux ; le fond était de Claude, la forme de ses collaborateurs.

Il avait quelques prétentions en matière de grammaire et d’orthographe. Il prouva que l’alphabet latin était trop pauvre et proposa d’y introduire trois lettres. On ne connaît que deux de ces trois lettres, le ps ('!') des Grecs, et le digamma (F) aspiré des Eoliens.

Claude savait le grec, comme tous les jeunes gens de son siècle ; il le lisait, il le parlait, il l’écrivait. Ce fut dans cette langue qu’il composa huit livres sur Carthage et vingt livres sur les Ë'rusques, grande compilation où les écrivains ^ ostérieurs ont puisé quelquefois.

19(J I.E SANO DE f.EltMAMCUS

Des affranchis ou des esclaves carthaginois avaient traduit sans doute les principaux manuscrits rapportés après la conquête de l’Afrique, tandis que des archéologues avaient initié Claude à la connaissance des antiquités étrus> qiies. Nous dirons plus tard quel singulier succès obtinrent ces deux ouvrages. Ainsi le frère de Germanicus-étail à la fois studieux et inca[)able de s’occuper d’affaires, lettré et niais, plein de zèle et ridicule, adonné au travail, plus adonné aux plaisirs grossiers, partagé entre l’esprit et la matière, mais inclinant surtout vers la matière, bon vivant et malheureux, timoré parce qu’il était rudoyé par ses égaux, qui ne lui pardonnaient pas plus ses infirmités physiques que son infirmité morale, vaniteux parce qu’il n’était entouré que de subalternes qui le flattaient , exploité par tous , plastron perpétuel , bouffon involontaire dont la

CLAUDE

Ittl

famille impériale rougissait et qu’épargnèrent les plus féroces tyrans, tant ils le savaient inoffensif.

On peut tracer, d’après Suétone, une ébauche de ce personnage malencontreux. Claude était âgé de cinquante ans quand son neveu Caligula fut assassiné. 11 ne manquait pas d’une certaine dignité extérieure lorsqu’il était assis ou debout, c’est-à-dire au repos ; sa taille était grande sans trop de maigreur, son cou gras ; il avait assez bon air et de beaux cheveux blancs ; mais lorsqu’il marchait, ses genoux devenaient chancelants. Bien des infirmités le rendaient grotesque, dans les actes sérieux comme dans la vie familière. 11 avait le rire laid et bête, la colère dégoûtante ; sa bouche avait alors le rictus, l’ouverture de gueule d’un animal ; elle se bordait d’écume ; ses narines devenaient humides. D’ordinaire, sa langue était

19S ].E SANG UE CEH.MAMCÜS

embarrassée et le trahissait ; sa télé était agitée par un tremblement continuel qui redoublait quand il se mettait en action. Gourmand, il mangeait àvec excès et s’endormait à table. 11 aimait les femmes sans choix, brutalement ; il aimait surtout les jeux de hasard, et même en voiture il fallait qu’il jouât aux dés. Les spectacles du cirque et l’amphithéâtre lui inspiraient une passion plus forte encore : il arrivait le premier pour prendre sa place, dès le point du jour, se retirait le dernier et contemplait curieusement le visage des gladiateurs expirants jusqu’à la fin de leur agonie.

Les monuments figurés permettent de contrôler le témoignage des auteurs. Il est vrai qu’à mesure qu’on avance dans l’histoire de l’empire, il faut se défier des complaisances imposées aux artistes. L’idéal corrige toujours la réalité ; comme la divinité des empereurs de-

CLAUDE

vient lin fait régulier, l’art se jiréte aies embellir ainsi qu’il convient à des dieux. Il faut faire la part de cet idéal, c’est-à-dire de la fiction politique et déniéler soigneusement ce qui reste de réalité. Les monuments doivent donc être soumis à une critique .sévère : ceux-là seuls seront admis, qui offriront un caractère net, un type individuel, des particularités conformes à l’histoire.

Les statues de Claude ne sont pas rares :

il y en a au Vatican, au mu.sée de Saint-Jean de Lalran,au musée de Naples et dans quelques palais de Rouie. La plus belle et la mieux conservée est celle du Louvre. Je ne] arle point ce celle qui représente Claude revêtu d’une cuirasse et du costunic militaire; elle est d’un style lourd. Je signale la slat le qui fait pendant au Germanicus et qui a été trouvée dans les ruines de Gabies par le irince Borghèse.

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Claude est debout, en costume héroïque, c’est-à-dire le torse nu, tandis que le manteau qui couvre le bas du corps est rejeté sur le hras gaiicbe. C’est l’attitude de la magnifique statue d’Auguste trouvée dans la villa de Livie. La main gauebe tient l’épée courte qui est le symbole d’un chef militaire ; )e br,as droit est levé comme pour commai der à l’univers. A travei s celte conception idéale, on croit sentir dans les banches un certain embarras ; il semble que la jambe droite s'appuie sur le tronc de palmier qui sert de piédestal. A part ce trait calactérisliquc, on n’est frappé que par l’e.xpression de la tête, qui jrrésente l’accent de la vérité le plus imprévu. Avant de la décrire, jetons un regard sur les portraits de Claude ; rien ne fera mieux comprendre l’importance qu’il faut atlacber à ce beau marbre.

Le buste qui est à Madrid est célèbre, de

CLAUDK

proportion colossale ; il représente Claude divinisé. Sa tête est couronnée de rayons, comme le dieu-soleil ; le torse, terminé et enveloppé par une guirlande de lauriers, repose sur un trophée d’armes et sur un aigle. La figure du nouveau dieu a quelque chose de radieux ; l’œil se dilate et regarde avec une sorte d’extase, comme s’il voyait le ciel s’entr’ouvrir. Celte œuvre est une fiction religieuse qui n’a rien de commun avec la réalité. On sait en effet qu’elle a été trouvée sur la voie .\ppia, à Bovillæ, où s’élevait le tombeau de la famille Julia ; elle est restée au palais Colonna, jusqu’à ce que le cardinal Ascanio Colonna en fît présent à Philippe IV, roi d’Espagne. Il faut examiner avec la mêr.ie réserve les camées commandés par 'îs empereurs, exécutés sous leurs yeux, des- (inés à leur collection du Palatin. De telles représentations sont dictées par la flatterie, sur-

lOli LE SANG DK GEHMAMCrs

veillées par mille regards intéressés, et, si l’artiste qui les exécute a pour principal talent la patience, l’art lui-méme tient en quelque sorte à la doriiesticité. Ainsi le camée célébré du musée de Vienne qui représente le buste de Claude monté sur une corne d’abondance et les profils symétriquement disposés de trois membres delà famille impériale, offre des traits transfigurés par l’idéal grec : on ne reconnaîtrait même pas Claude sans le pli traditionnel qui contracte le coin de sa bouche et rappelle le rictus dont parle Suétone. La même réflexion s’applique aux camées de la bibliothèque impériale du Cabinet de Paris qui portent tes n®*220et 221 , où l’empereur est couronné de lauriers et porte l’égide. Le n“ 222 est un peu plus vrai, parce qu’il vise moins à copier Alexandre nu tout autre type héroïque, avec une tête bien pleine, une chevelure abondante, un menton d’une mâle plé-

nitude. Le grand camée qui a longtemps été dans le cabinet de Louis XIV, et dont la monture en émail est si élégante, fait une exception. L’artiste, en représentant Claude, lui a laissé la tête mesquine, la figure tirée, le menton fuyant, qui constituent son caractère iconographique. L’empereur est monté sur le char de Cérès. Sur son bras gauche, le manteau est rejeté de manière à former de grands plis, dans lesquels il prend du blé qu’il fait le geste de semer. Il est donc assimilé à Triptolème, bienfaiteur des hommes. A cété de lui, Messalinc, tenant d’une main des épis et de l’autre le rouleau sacré, est assimilée à Cérès venant répandre l’abondance sur le monde.

Les médailles ont plus de sincérité que les camées, parce qu’on en frappait un grand nombre, à la hâte, dans des lieux très-divers, en employant des artistes nombreux à qui l’on ou-

hliail parfois d’imposer des altéralions flatleuscs du visage impérial. Si l’on parcourt du regard une quantité de monnaies frappées sous Claude, qu'elles soient d’or, d’argent ou de bronze, on voit promptement se dégager quelques traits essentiels, qui sont comme une résultante et constituent le type : le profil doux, l’œil creux, les coins de la bouche tombants, le menton qui se dérobe, et surtout un muscle du cou tordu et accusé à l’excès, comme pour indiquer le mouvement de cette tète toujours branlante.

Ainsi armés par une élude comparative, nous revenons aux bustes de grandeur naturelle et aux statues. Le musée du Louvre possède quatre bustes de Claude ', soit en marbre , soit

1. Clauile était né à Lyon. I.cs Gaulois, f|u'il a favorisés, visités, honorés, â qui il a omerl l’accès répnU' r Ju sénat, avaient dû lui élever beaucoup île statues; c'est |iourquoi nos musées en possèdent un certain nombre. On consultera encoro la statue drapée du- Vatieaii, la statue a.ssisc du musée de

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en bronze. Le plus fra[)pant, qui est sur le,poêle de la salle des bronzes antiques, vient du château d’Écouen ; mais la tête de la statue qui est dans la galerie des Empereurs, et que j’ai déjà mentionnée , reproduit surtout les caractères qui ressortent de l’examen des médailles. Elle offre une expression générale de douceur, de bienveillance, un mélange d’application studieuse et de bestialité. Le nez est bien fait, un peu lourd quand on le regarde de profil; la bourbe a de la bonté, mais les coins sont comme affaissés; les muscles sont épais, leur jeu pénible ; ils rappellent la lourde mâchoire qu’Augusle reprochait à Tibère. On sent que ce mécanisme exagéré devait produire ui e ouverture de gueule immense et ridicule lorsque le bonhomme avait ces spasmes de colère dont

Napli'S, la slitup ro«laiiréo 01 il^finurie <|i’ la >illa Albani, lo lorsc briso du tnusir de Liitraii,

parle l’histoire , bien plus , qu’il avouait luimôme. En effet, il avait promulgué un édit par lequel il promettait à ses sujets que ses colères seraient aussi rares que possible et surtout justes. Les lèvres sont sensuelles, sans finesse, incertaines et entr’ouvertcs; le menton n’a aucune fermeté. La face porte les traces de fréquentes contractions, mais, au repos, elle est vide; l’espace qui s’étend de la joue à l’oreille n’est animé par aucune saillie ; en un mol, il n’y a point de physionomie. Les oreilles sont larges et renversées en avant, comme celles d’un bon animal ; l’œil est à la fois bénin et plein d’une défiance qui s’adresse surtout à soi-même. Le regard- a quelque chose de tendu et de morne; on y devine un effort assidu pour comprendre; le front est plissé, laborieu.x, rebelle aux idées, stérile en résolutions. Les cheveux ne .signifient rien, ils sont traités confune tous les cheveux de

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