‹ Le sang de GermanicusChapitre 6 sur 23 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

ce temps^su^ le modèle des cheveux d’Auguste; c’était l’uniforme dynastique. Nous savons, cependant, que Claude avait très-peu de cheveux et qu’ils étaient d’un beau blanc.

Ainsi, à travers la diversité des représenta- . tiens, on retrouve l’unité; à travers un certain idéal qui veut faire un dieu, on démêle la vérité qui trahit un sot. Les femmes, qui ont un don spécial de clairvoyance sur ce point, ne s’y trompaient pas : Livie et Antonia n’ont jamais cherché à cacher la bêtise de Claude, qui était leur fils; celles qui l’épouseront seront autrement implacables et le lui témoigneront.

Tel est l’homme qui va régner, tel est cet empereur d’occasion, fruit d’une heure de pillage, ramassé derrière une portière, emporté comme une dépouille dans le nid des vautours, proclamé le maître de l’univers. Le peuple se réjouit sincèrement; il ne lui fallait qu’une

soi LE SANG 1)E GERMANICÜS

courte réflexion pour reconnaître que le soldat Gratus avait eu la main heureuse. Claude était le frère de Germanicus et son avènement improvisé réveillait dans la mémoire populaire tout ce qu’il y avait encore de passion pour cette famille adorée. Il semblait que le frère de Germanicus allait apporter au monde les bienfaits que Germanicus n’avait pu réaliser. Il aura sa douceur, ses vertus, sa faiblesse charmante. On avait été déçu, il est vrai, par Caligula ; mais la fortune n’en devait qu’une compen.salion plus ample.

Aussitôt, avec celte vivacité d’imagination qui se manifeste à certains jours chez les peuples, on reconstruit ce fétiche dynastique dont les nations en décadence et les soldats ont toujours besoin. L’âge d’or va renaître avec ce nouveau produit de la famille libérale de Germanicus. Certes Claude est un sol, il n’en sera que plus

CLAUDE

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bienveillant; il est faible, le peuple en profitera ; il est gourmand, on fera bonne chère dans l’empire ; il ne hait pas assez les plaisirs, tous ses sujets vivront en liesse ; il aime le cirque et l’amphithéâtre, il y convoquera sans cesse les Romains ; il est vieux, donc il sera moins prompt à se laisser corrompre par le pouvoir et à se transformer en tyran ; il est ridicule, on s’en amusera et jamais on n’aura vu un règne aussi gai. La fable de Phèdre est renversée : les grenouilles qui demandent un roi obtiennent de Jupiter non pas une hydre après un soliveau, mais le soliveau après l’hydre, c’est-à-dire après Caligula.

UESSALINE

Si la royauté limitée et un prince qui s’eflace sont un bien dans un État sagement constitué, on est curieux d’appretidre comment il conduit les hommes le chef absolu qui n’a jamais su se conduire lui-même, et jusqu’où tombe l’empire quand l’empereur est incapable de gouverner.

ue despotisme exige une tête forte et une main ferme : cette nécessité est dure pour le peuple qui a abdiqué, elle est pleine de périls pour l’usurpateur qu’enivre une puissance

MESSALI.NE

iOr.

sans contrôle, elle est funeste aux États que l’orgueil d'un seul liomme conduit souvent à l’abîme, mais c’est une nécessité. F^orsque la tôte du despote est faible et sa main tremblante, la machine administrative, perfectionnée pendant plusieurs siècles, est toujours prêle à fonctionner : il lui faut toutefois un moteur. Quel sera ce moteur? La vie mécanique substituée à la vie politique a étendu sur tout le pays un réseau de rouages savants qui se transmettent le mouvement : un seul doigt imprime ce mouvement. Quel sera ce doigt?

Il était évident qu’avec un prince tel que Claude, le moteur est déi)lacé. Alors trois combinaisons se présentent : ou bien le gouvernement d’un premier ministre, qui fait de son maître un sujet, l’intimide, l’entraîne, le persuade, le surveille et s’épuise à le reconquérir tous les jours ainsi qu’une propriété précaire ;

iüC LE SANG ÜE GEltMAMEUS

OU bien le règne des favoris, des femmes légitimes et des maîtresses; on enfin une camarilla de valets, domesticité toute-puissante qui tient le despote prisonnier, le caresse, le trompe et fait autour de lui une aussi bonne garde que la garnison qui défend sa forteresse. Dans les trois cas, ces agents du pouvoir sont irresponsables, principe insensé, fertile en périls pour le souverain, en afflictions pour le pays. Celte irresponsabilité s’aggrave d’autant plus que le niveau moral des agents s’abiûsse davantage et que la lie de la société remonte à la surface. L’impudence devient une force, le mépris des lois une vertu, le vice une garantie, et bienUM la camarilla a formé autour de son maître un cercle impénétrable aux honnêtes gens, à l’opinion publique et à la vérité,

(daude, tel que nous l’avons décrit, étranger aux affaires, incapable, crédule, poltron.

MESSALINE

tiré du mépris et de robscurité, ne peut man- (|uer de tomber dans les mains les plus viles à la fois et les plus audacieuses ; il sera la proie de ses femmes et de ses esclaves.

La femme joue un grand rôle dans les sociétés en décadence. A mesure que l’homme s’affaiblit, la femme domine ; à mesure qu’il rompt avec le devoir, elle rejette tout frein ; à mesure qu’il s’avilit, elle descend avec ivresse jusqu’à la fange, passionnée, prompte à secouer le joug, voulant dépasser en tout, dans le mal comme dans le bien, l’homme qu’elle méprise, et se jetant avec la même facilité dans les deuxextrêmes. Ce serait une intéressante histoire que celle des femmes romaines depuis les plus beaux temps de la république jusqu’aux p’us mauvais jours de l’empire. Quelle galerie que celle où l’on aurait, d’im côté, les images de Lucrèce, de Cornélie, mère des Gracques,

(i’Oclavie, sœur d’Auguste, d’Agrippine, femme de Gerraanicus, d’Arria, femme de Pétiis, de l’épouse et de la fdle de Thraséa ; de l’autre, les scélérates, depuis Tullie, femme de Tarquin, jusqu’à Livie, type de l’ambition, jusqu’à Julie, type de l’impudence spirituelle, jusqu’à Messaline, type monstrueux de brutalité. Dans les temps de vertu et d’héroïsme, les femmes sont capables d’égaler les hommes ; dans les temps de crime, elles essayent de les surpasser.

Or, l’empereur Claude méritait avec beaucoup plus de raison que le Tibre l’épilbète A’uxorius, qu’Horace donne à ce fleuve. Si quelqu’un était uxorius, c’est-à-dire d’une pâte faite pour obéir aux femmes, c’était assurément le bon Claude. Il s’est fiancé et marié aussi souvent que l’ont voulu ses parents et ses affranchis. Tout jeune encore, on le fiança à Émilia Lépida, petite-fille d’Auguste ; mais la

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famille de Lépida ayant encouru la disgrâce du prince, le mariage fut rompu et Claude fiancé avec Livia Médullina, qui eut comme un pressentiment de sa triste destinée et dont les Parques bienveillantes tranchèrent la vie le jour même de ses noces. Alors on maria Claude avec Plaulia Urgulanilla, âme résolue, que la sottise de son mari rendit criminelle. Si elle n'eùt été qu’adultère, Claude se serait contenté d’exposer, comme il l'a fait, l’enfant qu’elle avait eu de l’esclave Doter; mais elle fut accusée d’homicide et Claude la répudia. Il épousa aussitôt, car la place ne pouvait jamais rester vide, Ælia Pætina, qui plut moins aux affranchis et aux familiers de la maison, et qu’on poussa Claude, sans qu’il sût trop pour quels griefs, à répudier à son tour. Sa cinquième femme fut Messaline, la sixième, Agrippine : c’est ici qu’intervient l'histoire.

Messaline élait fille de Valérius Messala Barbatus, cousin de Claude. Kilo lui donna deux enfants dont la destinée fut également malheureuse, OctavieetBritannicus. Messaline avait un excès de sève qui avait besoin d’èlre réprimé et un tempérament que les principes et la surveillance la plus sévère auraient eu quelque peine à contenir. Jetée sur le trône à l’improviste, elle s’enivra du droit de tout oser, se livra à ses instincts, qui se développèrent, à ses passions, qui se multiplièrent avec furie, llestinutile de démontrer l’inlluence du pouvoir suprême sur des corps qui commandent à Tâmc au lieu de lui obéir: les temps modernes aussi bien que l’antiquité sont féconds en exemples; il n’est pas besoin de remonter jusqu’à la mythologie et de regarder Phèdre ou Pasipbaé pour savoir ce que deviennent ces bacchantes de l’amour quand elles sont élevées au-dessus des lois humaines.

MESSALI. MC

Ce qui reii'lait Messaliiie incapable de gouverner l’einpire, c’csl qu’elle ne pouvait se gouverner elle-môme. Folle de désirs, absorbée, emportée, elle dépensait ses forces et sa vie dans un tourbillon qui l’aveuglait. Dans celte âme, si toutefois il restait une âme, les âcres plaisirs des sens et la fureur du tempérament r.vaient employ é, dénaturé, assimilé, dévoré les autres forces. On ne trouvait chez elle ni l’amour des arts et des lettres, ni l’esprit, ni cette délicatesse intellectuelle qui tient lieu parfois de morale, ni cette fierté féminine dont le masque ressemble encore à la vertu. Elle était esclave de la matière, servante de son corps, et son âme n’avait plus conscience que de la volupté. La volupté était l’unité et la formule suprême de cet être qui, n’étant plus soumis à aucune pression, s’était gonflécomme unetumeurmonstrueuse. Toutes les passions qu’un pouvoir

LE SANO DE GKRMANICtIS

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sans bornes lui permeltail de satisfaire se ramènent fatalement à celte unité. I. a jalousie, c’est la volupté menacée, la colère, la volupté génée, la vengeance, la volupté ravie. La cupidité n’exisle que pour acheter le plaisir, l’ambition pour l’imposer, l’amour du luxe pour le parer avec plus de magnificence. La cruauté ellemême devient une sorte de jouissance pour ces natures où la violence des sensations a tué tout .sentiment et étouffé l’humanité.

Aussi Mcs.saline a-t-elle été funeste à quiconque l’a approchée ou s’est trouvé sur son chemin. Ils ont péri également, ceux qui ont été .ses amants et ceux qui ont refusé de l’être : Vinucius, neveu de Claude, Silanus, beau-père de Messaline, parce qu’ils ont repoussé ses avances, Montanus, bel innocent qu’elle chasse dès la première nuit, Mnester le comédien, Pompée, Sabiiius, Silius, pour avoir cédé à ses priè-

MESSALINB

rcs OU à ses menaces. Elle-môme fait tuer Polybe l’affranchi, pour se délivrer de ses plaintes, et le chef des prétoriens, Catonius, pour s’assurer de son silence. Elle désire les jardins de Lucullus : Asiaticus, qui les possède, est accusé, ti aîné dans la chambre de Claude, il faut qu’il se tue. En vain il a plaidé sa cause avec une éloquence qui arrache des pleurs aux assistants. Messaline sort en essuyant ses beaux yeux qu’a mouillés une émotion inco.ume; d’une voix attendrie, elle dit à son complice Vitellius : a Surtout, veille à ce qu’il meure. » La pitié n’avait été pour elle qu’une agréable sensation.

Les femmes ne sont pas épargnées. Je ne parle point des plus belles et des plus nobles, qu’elle forçait de partager ses débauches et de se prostituer sons les yeux de leurs maris. Julie, sœur de Caligula, hardie et ambitieuse, lui inspire des alarmes : elle la fait exiler de nou-

veau cl luer peu après. Une autre Julie, fille de Drusus el cousine le la précédenle, a le même soruPoppæa Sabir. ’,honnélc patricienne qui refuse de figurer dans les orgies du Palatin, est frappée à son tour. A quoi bon répéter le détail des fêles, des fantaisies, des rapines, de celte impératrice à jamais fameuse, que les poêles satiriques, le grave Tacite el le flatteur Aurélius Victor se sont accordés à flétrir? Les souvenirs sont plutôt trop vifs sur ce point et notre tâche est de rechercher quelle clarté jettent sur le personnage historique les monuments figurés, et comment le témoignage involontaire des artistes fortifie ou contrarie le témoignage réfléchi des écrivains. Les camées, les médailles, les statues qui frappent nos regards nous laissent une impression qui complète l’histoire el fait revivre le type.

Le grand camée de la Bibliothèque impériale

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MESSAUNE

qui représente Messaline sur le même char que Claude a été décrit précédemment. L’impératrice, assimilée à Gérés, tient des épis et apporte aux mortels le blé qui les nourrit.

C’était à Rome, non point une fiction poétique, mais une terrible réalité ; une populace innombiable n’y vivait que des distributions des césars. Sur les monnaies de la ville de Nicée, en Rilbynie, Messaline est identifiée à Junon, l’inscription en lait foi. Sur le camée de la Bibliothèque comme sur celui de Vienne, on nç remarque qu’un caractèr i idéal, c’est-à-dire conventionnel, trop plein des traditions grecques pour dégager vivemei.l la personnalité du modèle. La même remarque s’applique aux médailles de petit module où Claude et Messaline sont représentés ; il est difiicile d’y chercher une ressemblance exacte, à cause de l’exiguilé des dimensions ; lorsqu’on voit que ces

21G LK SANG DE GEnMANICUS

médailles ont été frappées dans les villes de l’cxlréme Orient, à Ascaloii, à Alexandrie, par exemple, il est naturel de penser que, dans des pays lointains, les graveurs avaient moins de souci de la ressemblance. Cependant l’ajustement, la coiffure, les lignes générales, suflisent pour donner une idée de la beauté de Messaline. Malheureusement les monnaies gravées à Rome par l’ordre du sénat sont inconnues aux modernes. Après la mort de Messaline, Agrippine, qui lui succéda, eut soin de faire refondre les monnaies qui portaient l’image de sa rivale. C’est ainsi que Messaline avait fait fondre les monnaies de bronze' de Caligula, et avait employé le métal à élever des statues sur les places de Rome à l'acteur Mnester, sou amant.

1. Les moiiiiaics relroiivéos |tar le.- morlerncs proiiveni que cjtle opéralion n'a eu lieu qii'Â Ilunie et a été fort ineuiÉiplélo.

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MESSALI.NE

Sur le camée de Vienne, la figure de Messaliiie, quoiqu’elle ne soit qu’au second plan, est d’une élégance el d’une pureté conformes aux habitudes des artistes grecs et surtout des graveurs de camées ; mais le plus remarquable travail de ce genre, consacré à la glorification fie Messaliuc, est le grand camée de la Bibliothèque impériale qui porte le n" 228. C’est une sardoine à trois couches, qui a 08 millimètres de hauteur dans son grand axe sur 54 millimètres de largeur dans son petit axe. La beauté de ce camée a tellement frappé Rubens, qu’il a voulu le copier lui-inéme, ajoutant par là à sa célébrité. L’impératrice porte une couronne de lauriers attachée par un double rang de perles ; sa chevelure est épaisse, ondulée ; en avant, se rangent sur le front de petites boucles légères et détachées comme sur les coiffures dites aujourd’hui à la Sévigné ; la masse des

LE SAXG DE CERMAMCUS

cheveux, lournée négligemment, est rejetée derrière l’épaule. Une corne d’abondance se dresse derrière le buste ; du sommet de celle corne sort un petit enfant qui est Britannicus, alors l’espoir des Romains. Dans le champ esl une petite figure casquée où l’on a voulu quelque fois reconnaître Octavie, et qui paraît plutôt la déesse Rome.

Ainsi avertis par les médailles et les matières rares, guidés avec une sécurité croissante vers les monuments [>lus iin[)ortants, nous arrivons à la sculpture proprement dite, qui exprime les types individuels avec cet accent de vérité qui est le propre de l’art romain. Or le musée du Louvre, parmi ses richesses, compte trois statues de femmes de la famille d’Auguste, les [)lus belles et les plus caractérisli ,ues que l’on connaisse avec la statue d’Agrippine : c’est Livie, Julie et précisément Messaline. Cette

MESSALINE

dernière statue a été apportée en France au XVII® siècle : elle vient de Rome ; elle est en marbre pentélique ; elle est restée longtemps à Versailles. C’est une figure drapée, aux plis nombreux et abondants; un voile couvre la UMe; il est ramené par la main droite avec un geste de matrone ; sur le bras gaucbe, le [letil Britannicusest assis comme Baccbus sur le bras de Gérés, comme Hercule sur le bras de Junon, comme Jupiter enfant sur les bras d’une des nymphes ses nourrices; mais l’attention se porte aussitôt sur le visage, car c’est le visage qui exprime, c’est le visage qu’il faut pénétrer. Ce qui nous frappe tout d’abord dans l’aspect général de Messaline, c’est un type réel, toujours vrai, tout à fait romain, qui se rencontre aujourd’hui encore dans les rues de la ville éternelle, type vulgaire et beau, (]ui appartient plutôt aux paysannes des bords du Tibre qu’à

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l’arislocralie. Il faut considérer avec un peu de recueillement celle tête qui n’a rien de saisissant; il faut laisser le marbre, matière incolore et pleine d’abstractions, nous pénétrer lentement par son rayonnement doux, qui peu à peu devient un lant^age. Alore seulement nous sentons se dégager l’expression du caractère et de la vie.

Le cou est puissant, souple et Sv.lidement attaché. Le visage est rond, ce qui est rare dans les statues grecques ou romaines, d’une égale plénitude, luxuriant de santé. La bouche est jolie, sans finesse, savoureuse; elle hume le plaisir. La peau, traduite par l’épiderme du marbre, manque de transparence, elle est gonflée par l’habitude du désir et la fatigue amoureuse ; les muscles sont engourdis, somnolents en apparence, non visibles et comme noyés. L’expression est véritablement nulle. Dans la

MESSALINE

vie ordinaire, Messaline devait, comme sa statue, montrer une sorte de stupeur molle et agréable. L’esprit n’a rien à trahir. Tout le tourbillon est intérieur; la flamme court avec le sang et ne brûle que les veines. C’est une vérité reconnue dans tous les pays que la plupart des grandes courtisanes ont pour privilège la tranquillité, la fraîcheur, la jeunesse prolongée et comme perpétuelle. Il faut bien, en effet, qu’elles bravent les années et se conservent par leurs excès mêmes, ces natures qui n’ont d’autre malheur que d’avoir une trop bella constitution.

Le front est bas ; c’est le front de la courtisane populaire, de la fille de la Snburra. Les cheveux doivent être noirs: cela se sent à leur qualité, à leur grain, à leur épaisseur, ils doivent re.ssembler à la plume du corbeau; ils sont épais, plantureux, matelassés ; ils ondu-

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lent comme une mer agitée. Là surloiil se manifeste la sève puissante, rustique, qui rappelle l’athlète. Les yeux sont beaux, ronds, saillaots; ils n’ont ni lumière ni ténèbres, ni bonté ni rnéchaneeté ; ce sont les yeux d’un animal superbe qui n’est régi que par l’impétuosité de ses instincts ; ou bien ils rappellent les yeux de ces statues archaïques qu’on trouve dans la l’hénirie et dans l’île de Chypre et qui représentent Vénus Astarté, type asiatique, sensuel et sanguinaire, qui veut un culte mêlé de supplices et de volupté.

Contemplez ce marbre à loisir, à la clarté de l’histoire, vous verrez sous la beauté des formes percer le monstre, créé non parla nature, mais par l’irresponsabilité et l’ivresse de la toutepuissance. Honte à ceux qui veulent commander aux autres, quand ils ne sont pas capables de se commander à eux-mémes ! Messaline dira-

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t-on, avait un tempérament; mais d’autres Romaines n’ont-elles pas eu autant de vigueur, un sang aussi généreux, des sens aussi ardents, et ne sont-elles pas restées des honnêtes femmes? Agrippine, la chaste veuve de Germanicus, n’a-t-elle pas avoué un jour à Tibère qu’elle avait des sens et qu’il lui fallait un époux? N’estelle pas restée cependant solitaire, pure, irréprochable, sans reculer devant l’exil et la mort? Tandis que Messaline, à peine sur la scène, a fait de la pourpre une litière, est devenue l’opprobre de son sexe et est restée le modèle féminin de toutes les infamies impériales.

En vain le sculpteur, avec un art merveilleux, a idéalisé cette beauté roturière et charnelle ; en vain il a emprunté, pour l’en revêtir, les attributs des divinités chastes, de Junon et de Gérés ; en vain il a multiplié les draperies abondantes, les plis charmants, tout ce qui

rehaussait les plus belles statues de la Grèce ; en vain il a prêté à son modèle un geste décent, un voile épais, l’allilude de la matrone des beaux temps de la république; en vain il a placé sur son bras le petit Brilannicus, qui consacre par une innocente cacesse le caractère maternel ; l’art est impuissant à masquer la vérité- Ils tombent, ils s’évanouissent, ils n’arrétentplus votre regard, les voiles mensongers, l’idéal, la pudicité feinte, et tout l’entourage qui déguise la courtisane effrénée. La louve se montre, elle apparaît nue et frémissante, telle que l’a peinte Juvénal, le vengeur, le poète inspiré par l’indignation, dernière vertu des peuples en décadence : elle apparaît dans un lieu infâme, échappée furtivement du palais, escortée par une servante qui la surpasse en débauche, cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, les deux seins sou-

MESSALI.NE

tenus par une bandelette d’or, éclairée par une lampe fumeuse, répondant au nom de Lijcisca (la petite louve) qu’elle a tracé à la craie sur sa porte, à l’encan, attendant les passants, les appelant, réclamant son hideux salaire, toujours prête, jamais fatiguée et jamais assouvie, livrant aux portefaix de Rome les flancs qui ont porté Britannicus. Voilà le type consacré, voilà l’œuvre du grand peintre qui complète celle du sculpteur et vivra plus longtemps que le bronze ou le marbre, voilà l’image vraie, .saisissante, éternelle, qui restera comme un châtiment jusqu’à la dernière postérité !

Une telle femme, je me trompe, une telle créature est incapable de conduire les affaires et de présider au gouvernement de l’empire.

Elle peut brusquer, effrayer, enivrer, asservir un prince aussi faible que Claude, mais elle est elle-même frappée d'impuissance par ses appé-

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lits et la tyrannie de ses passions, fiille n’est point un moteur, elle n’est qu’un instrument. Il faut donc descendre plus bas encore et chercher dans les profondeurs du palais ces moteurs qui se dérobent et le secret du pouvoir absolu qui tombe de main en main.

LKS CÉSAHIENS

Il y avait à Rome une loi libérale et vraiment belle, si elle avait été appliquée avec sincérité. Lorsqu’un esclave avait rendu pendant six ans des services signalés à son maitrc, lorsqu’il avait fait un dur noviciat dans sa rouvelle patrie, il pouvait être affranchi et devenir un citoyen. L’esclavage était alors pour les captifs une initiation; l’affranchissement était pour la cité un mode de recrutement. Malheureusement, avec la corruption des mœurs, le principe s'était altéré. Ce n’étaient point leurs vertus

qui faisaient obtenir aux esclaves la liberté, c’étaient leurs vices. En outre, comme on les avait relégués dans les quatre tribus urbaines, dont le vote était collectif, ils n’avaient aucune influence et se rejetaient sur d’autres moyens de parvenir. Ils restaient les familiers de leur ancien maître, se chargeaient de ses affaires, des plus délicates comme des plus honteuses, étaient les agents de ses spéculations et de ses intrigues, s’enrichissaient par l’industrie, le commerce, les finances, envahissaient peu à peu les charges subalternes, mais lucratives, se poussaient dans l’administration, et, une fois riches, se glissaient dans l’ordre des chevaliers et même dans le sénat. Les guerres civiles avaient fait surgir des affranchis toutpuissants, qui avaient exploité la eloire et le crédit de leurs maîtres. Chrysogon était le ministre secret de Sylla, Hipparque cc-

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LES CÉSARIENS

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lui d’Antoine, Démélrius celui de Pompée.

L’importance des affranchis s’accrut encore sous l’empire : leur obscurité rassurait les Césars, leur bassesse les rendait commodes, leur intelligence utiles, leur droit de familiarité nécessaires, leur corruption charmants. Prêts à tout, ils s’entremettaient, s’imposaient, flattaient, dénonçaient, ouvraient les sources les plus imprévues de plaisirs et de richesse ; on ne pouvait se passer d’eux. Capables, du reste, lettrés, actifs, hardis, rompus aux affaires, ils s’emparaient de toute l’administration, hormis des charges curules. A mesure que les citoyens asservis sc montraient plus indignes de s’administrer eux-mêmes, les affranchis grandissaient et prenaient leur place dans leurs affaires, dans leur maison, souvent dans leur couche; ils finirent par la prendre sur le trône.

S’il y eut à Home un palais où les affranchis

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purent s’abattre comme un essaim de guêpes sur un tronc vermoulu, ce fut le palais de Claude. Claude était sans défense, il était riche, il appartenait à la famille impériale, qui le méprisait assez publiquement pour ne lui laisser d’autres amis que des subalternes. Tous les esclaves qui avaient joué avec lui dans son enfance, tous les affranchis de sa mère Antonia et de son frère Germanicus, s’étaient groupés autour de lui. La plupart étaient des Grecs, des Syriens, des Asiatiques ; ceux même qui étaient nés dans la maison appartenaient à ces races fines, élégantes, promptes à tout comprendre et à tout oser. Los affranchis étaient la Heur des troupeaux d’esclaves que possédaient les patriciens romains. C’étaient les plus intelligents, les plus beaux, les plus séduisants par la culture de l’esprit ou la grâce du corps. Ils étaient, comparés aux Latins, ce que

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