AL LA DES JOYEVSES
Ballade de Victor Hugo père de tous les rimeurs,
.C ■ ce temps dédaigneux, la Rime A force amants et chevaliers.
Ces chanteurs, pour qu'on les imprime, Accourent chez nos hôteliers
De Voyron, pays des toiliers, D'Auch, de Nuits, de Gap ou de Lille, Et nous eu avons par milliers, Mais le père est là-bas, dans l'île.
Les uns devant le mont sublime Bâtissent de grands escaliers Qui vont jusqu'à la double cime; Ceux-là, comme des oiseliers, Prennent des rhythmes singuliers, Ou rejoignent l'abbé Delille Par le chemin des écoliers; Mais le père est là-bas, dans l'île.
D'autres encor tiennent la lime ; D'autres, s'adossant aux piliers, Heurtent la sottise unanime De leurs fronts, comme des béliers; D'autres, effrayant les geôliers Du grand cri de Rouget de l'Isle,
BALLADES JOYEVSES. 3 I I
Brisent nos fers et nos colliers; Mais le père est là-bas; dans l'île.
Envoi.
(javtier parmi ces joailliers Est prince, et Leconte de Lisle Forge l'or dans ses ateliers; Mais le père est là-bas, dans l'île.
Août 1869.
Ballade de la sainte buverie.
Oume le piot sans trêve, biberon.
Le Tourangeau, le poëte au grand cœur,
Maître François, le sage vigneron
Qui parmi nous fut comme un dieu vainqueur,
Maître François, riant, joyeux, moqueur,
Comme un Bacchus debout sur son pressoir,
Écrase encor le raisin du terroir
Et du sang rose emplit son broc divin.
As-tu soif? bois la vie et bois l'espoir,
C'est Rabelais qui nous verse du vin.
BALLADE» IOT8VSES, 313
Nous boirons tous, l'ouvrier, le patron Et l'usurier de nos sous escroqueur, Et le soldat qu'emporte le clairon !
Donc, fais en paix ton commerce, troqueur, Et toi, noircis tes feuilles, chroniqueur. Fume l'andouille et garnis le saloir, Bon paysan courbé sous le devoir, Ou travailleur des bois, rude Sylvain Toujours cognant sous le feuillage noir : Cest Rabelais qui nous verse du vin.
Qui que tu sois, artisan, bûcheron, Humble mercier fait pour chanter le chœur Sur le théâtre où déclame Néron, Même valet d'écurie ou piqueur, Tu goûteras à la rouge liqueur.
Quand tu serais, en ton pauvre manoir, Plus altéré que ne l'est vers le soir D'un jour de juin, le sable d'un ravin, Nargue la soif, car tu n'as qu'à vouloir, C'est Rabelais qui nous verse du vin,
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Envoi.
1 rince, la France enivrée a pu voir Le flot sacré dans son verre pleuvoir.
Buvons encor! nous n'aurons pas en vain Soif de gaîté, d'amour et de savoir, C'est Rabelais qui nous verse du vin.
Septembre 1869.
BALLADE? JOYEVSES. J15
Ballade, à sa Mère
Madame Elisabeth Z é i. i e de Banville.
1 oujours charmé par la douceur des vers, Ne pense pas que je m'en rassasie.
Même à cette heure, en dépit des hivers, J'ai sur la lèvre un parfum d'ambroisie. Né pour le rhythme et pour la poésie, Dans nos pays, où, tenant son fuseau, Le long des prés où chante un gai ruisseau Va la bergère au gré de son caprice, Je surprenais les soupirs du roseau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
Tout a son prix ; mais hors les lauriers verts. Je puis encor tout voir sans jalousie, Car chanter juste en des mètres divers Serait ma loi, si je l'avais choisie.
Quand m'emporta la sainte frénésie, Parfois, montant Pégase au fier naseau, J'ai de ma chair laissé quelque morceau Parmi les rocs ; plus d'une cicatrice Marquait alors mon front de jouvenceau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
Et je me crois maître de l'univers !
Car pour orner ma riche fantaisie, J'ai des rubis en mes coffres ouverts, Tels qu'un avare ou qu'un sultan d'Asie. Foin de l'orgueil et de l'hypocrisie !
Comme un orfèvre, avec le dur ciseau Dont mainte lime affûte le biseau, Je dompte l'or sous ma main créatrice, Car une fée enchanta mon berceau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
IALLADES JOYEVSES. 317
Envoi.
JVL a mère, ainsi j'aurai fui tout réseau, N'étant valet, seigneur, ni damoiseau.
(Que de ce mal jamais je ne guérisse !) J'aurai vécu libre comme un oiseau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
19 novembre 1869.
Ballade à la louange des roses.
J e veux encor d'un vers audacieux
Louer la fleur adorable et sanglante
Qui dit : Amour ! sous l'oeil charmé des deux;
La fleur qui semble une lèvre vivante
Et qui nous baise, et dont la couleur chante
Dans ses rougeurs un bel hymne idéal
Par ce matin vermeil de Floréal,
Je veux chanter le calice où repose
L'enivrement du parfum nuptial.
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.
UAUïs JOYEVSB6. 3 1 y
La Rose ouvrait son cœur délicieux.
Dans les sentiers où verdissait l'acanthe Tu la rougis de ton sang précieux, Reine de Cypre, ô Cypris triomphante ! La violette est sa pâle servante.
Le chaste lys près du flot de cristal Reste, épris d'elle, et n'est- que le vassal De sa splendeur suave et grandiose, Et l'astre seul croit qu'il est son égal. Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.
Sans dérider le Roi silencieux, Vivant rubis, une Rose galante Egayé, au sein du palais soucieux, Les cheveux blonds de la petite Infante. Et cependant, sans voir son épouvante, Pareil lui-même au sombre Escurial, Son père au front livide et glacial Se tient auprès d'une fenêtre close, Pâle à jamais de son ennui royal.
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.
Envoi.
r rince, un divin poëte oriental Chanta jadis pour son pays natal Ma fleur de pourpre et son apothéose.
Tel, après lui, dans un chant triomphal, Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.
Mai 1869.
ALLAD ES JOYEVSE!