‹ Le Sang des crépusculesChapitre 30 sur 54 · NOTRE-DAME DU CREPUSCULE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DU CREPUSCULE

Notre-Dame du Crépuscule, Versez la fraîcheur de vos palmes, Bonne vierge du clair de lune, A la détresse de nos âmes.

Vos cheveux sont de blanches algues, Vos yeux des calices de brume D'où les songes pâles s'exhalent ; Notre-Dame du Crépuscule,

Il6 LE SANG DES CRÉPUSCULES

Sainte guérisseuse de stupres, A nos lèvres saignantes qu'arde La soif des voluptés impures, Versez la fraîcheur de vos palmes.

Par votre prière ineffable Sauvez-nous des spasmes nocturnes, De l'acre amour des courtisanes, Bonne vierge du clair de lune.

Le chemin de la vie est rude, Et dans les affres de la marche Le morne désespoir s'incruste A la détresse de nos âmes.

Soyez cette éternelle halte Où s'arrête enfin notre chute, Le port où remiser la barque; Soyez l'asile de refuge, Notre-Dame.

Tel un songe ouaté d'une brume fluide Monte des sachets clos dans les lourdes armoires, Telle ma Dame. Aux doigts fluets de ses mains moites Des anneaux incrustés de topazes reluisent.

Par la langueur des violons qui s'ébruitent Et plaignent leur mélancolie et l'atermoient, Le page aux cils câlins qu'elle a lassé s'éloigne Vers les jardins profonds où les tilleuls bruissent.

Aux vasques d'argent sombre elle avive sa gorge Car les rubis aigus des seins se décolorent, Et l'eau qui s'apitoye y clouera ses étoiles.

Elle meurt du secret des peines qu'elle apaise,

Et dans son rhythme grave il semble qu'on perçoive

Un douloureux symbole et qu'on devine à peine.

Presqu'une enfant et qui soit calme et qui soit simple, Et dont le cœur soit las des songes solitaires ; Je l'aurais prise avec des gestes qui se taisent, Craintifs d'endolorir un peu son corps malingre.

Les soirs d'hiver où le feu meurt, la lampe éteinte, Muets de la douceur d'avoir pleuré peut-être. . . Et je serais sur ses genoux, cachant ma tête Au creux tiède et mouillé de sa gorge indistincte.

I2o LE SANG DES CRÉPUSCULES

Elle dirait des airs berceurs pour que se closent Mes yeux, ou laisserait couler l'heure vers l'aube Au clavecin à des sourdines de sonates.

Et, très tard, sa langueur deviendrait plus pensive, Désir du lit profond et chaste où s'élucident Les baisers que la vie a fanés dans son âme.

La chambre est claire obscure et le malade y mire Un songe et sa folie en l'eau verte des glaces; L'àme des voluptés aux lentes ailes plane, Langueur enveloppeuse où la chair s'efîémine.

Vient-elle pas l'enfant charitable promise

Qui frôle comme un liot expire sur la plage,

Et fige en diamants l'e'closion des larmes,

Et se penche au chevet des douleurs endormies ?,

Est-ce vous dont l'amour est un baume et dorlote, Vous dont la voix est de velours, vous qu'on implore Quand l'insomnie a retardé la mort des lampes ?

Est-ce bien vous, dame du soir, enfant très chaste

Encore pâle des chagrins que vous séchâtes,

Qui venez me donner à baiser vos mains blanches?

Je cherche dans l'oubli l'âpre lande où me perdre,

Où le sable à jamais stérilise les germes,

Où la bise et la mort glaciales flagellent

Les feuilles d'or moisi que l'automne disperse.

Ah! faites-moi, par un mélancolique arpège De mandoline, vers la nuit, par l'air que j'aime, Par des baisers enclos par vous dans tous vos gestes, La charité d'un peu de baume sur ma peine.

Parce que, savez-vous? la Vie, clic est brutale. Et souille l'âme avec ses mains rudes de tares, Et meurtrit la chair faible aux rocs de ses dérives,

Que votre amour, chemin d'exil où je m'attarde, M'ouvre l'oubli, puisque mon âme d'enfant triste Est déjà lasse du printemps de vos sourires.

La maison dort au cœur de quelque vieille ville Où des dames s'en vont, lasses de bonnes oeuvres, S'assoupir en suivant l'office de six heures, Ville où le rouet gris de l'ennui se dévide.

Dans la cour un bassin où pleurent les eaux vives D'avoir vu verdir les Tritons et d'être seules. Et la maison laisse gémir les eaux jaseuses; Ses yeux sont noirs où s'avivaient jadis les vitres,

Et, vers le soir, les cuivres du soleil s'éteignent

Sur les plafonds tendus de terreuses dentelles

Qu'un coup de vent parfois tord comme des écharpes,

Les mites ont aimé dans les tentures ternes : Aussi, charme décoloré des chambres, charme Des rêves qu'on a trop songes et qui se taisent.

Sur le rivage où vient mourir la Mer du Songe

La vierge a célébré l'office de ténèbres,

Au mugissement sourd des orgues éternelles

Et de l'Esprit du vent qui beugle dans sa conque,

Et comme un ventre a tressailli la grève sombre, Le rêve du baiser hante le sable inerte; Et celle dont la chair inquiète s'énerve Défaille sous la lèvre expirante de Tonde...

Elle impose le geste blanc de ses mains mortes Aux cieux profonds, à la mer, muet miroir morne Où se déforme la souffrance de la lune.

Et son spectre décroît; et, monotone et triste, Elle marmonne un lied de marins en dérive, Et la brise alançuie al^ue sa chevelure.

Scellant ses lèvres sur la langue qui renonce, L'une cèle en ses yeux l'essence de la lune; La pénultième s'irradie en lourds effluves Et le son de sa voix cristallise le songe;

L'autre : un masque d'or noir; nulle lampe ne sonde Son âme, escalier vide aux funèbres volutes : Le Sommeil, le Silence et la Mort, sœurs élues Par Notre-Dame ineffable de la Pénombre.

l3o LE SANG DKS CRÉPUSCULES

L'angoisse du soleil a transmué leurs traînes En fleuves fabuleux d'ombres incandescentes, Et tandis qu'aux parvis du soir elles descendent,

Leur doigts, nés de la chair diaphane des anges,

Sur un rhythme ouaté des sourdines du rêve

Leurs doigts d'ancien ivoire effeuillent les luths frêles

D'une fleur sèche j'ai marqué la fin du livre. Je souffrais vainement l'ivresse d'être lâche, D'être celui qui n'agit pas et qui s'afflige, Et dont l'or infécond dort enfoui dans l'âtre.

Pour ma tristesse elle effleura sa mandoline

Où les cordes mouraient aux doigts de sa main lasse,

Et sur sa lèvre un lied erra, mélancolique,

Dont elle attiédissait la neige des syllabes...

La voix s'éloigne ; elle est de plus en plus lointaine. Les vagules d'argent du lied triste s'éteignent,

Sur la grève du crépuscule elles se figent.

Et dans la lente mort des notes indécises Sur mon âme du soir tombe en fine bruine L'amertume où s'enveloppent ceux qui s'exilent.

,a plainte que le vent du crépuscule apporte, De loin venue, avec la lune, et presque nulle, Et dont le charme au cœur de l'ombre s'atténue, C'est la plainte où mon songe en douceur s'évapore,

Au cadran du Destin, ma Dame, l'heure est proche, Et, tandis que la mort distille les minutes, De leurs lys d'or tes seins fragiles se dénudent, Et ton page a sonné tristement dans sa corne.

Vous endormir, mon songe las, hautaine vierge, N'être plus qu'un vain marbre en sa gaîne de lierre Au parc de mon amour que votre âme abandonne.

Brisé le fil subtil par quoi nous nous liâmes, Sapho, mon songe las, rebelle aux lèvres d'homme, Que la Nuit vous dorlote et vous soit nuptiale.

L'AUTOMNE AMER

L'Automne ! et tout amour de vivre s'abolit ; Sur la robe des cieux le sang du cre'puscule En cristaux violets filtre et se coagule, Et le canal se décompose dans son lit.

L'automne amer, et Tor des feuilles dans la brume, Et le silence, invite à nous ramentevoir Maint amour triste et désuet qu'un calme espoir Dans la cendre des heures défuntes rallume.

l38 LE SANG DES CRÉPUSCULES

Et par la voix du vent d'octobre le Destin Jette à la vieille plainte humaine ces réponses : Le sépulcre du dieu cède aux griffes des ronces, Et l'esclave halète à la charrue en vain,

Le souffle, au fond du soir, de la Mort qui respire Courbe et dessèche le blé fauve dans les champs, Et les poètes sont mornes, et les enfants Dédaignent leurs hochets et ne savent plus rire ;

Dans son maillot bariolé de bateleur

Le Rêve a détourné la femme de sa tâche,

Et l'homme, comme un bœuf lassé rentre à l'étable,

Dans la pluie et la nuit retourne à sa douleur. —

Et j'écoute parler le Destin dans l'automne ; Le souffle de la Mort est venu jusqu'à moi, Et cet hôte peut-être a dormi sous mon toit Car j'ai peur du silence et de l'heure qui sonne.

l'automne amer i 39

L'ombre emplit mes jardins de cristal où les lys Hors des vases de jade érigeaient leurs étoiles, Une araignée au ventre vert tisse sa toile Dans l'armure du fier chevaucheur de jadis,

La barre noire a violé mon écu vierge : Et c'est mon châtiment d'être entré dans la vie, Serf du haineux ennui de mon âme asservie, Comme un burgrave entre botté dans une auberge ;

On averse l'avoine à mes songes fourbus Et fourbi d'argent clair leurs sabots lourds de bourbe, Tandis que la langueur des filles aux mains fourbes Distillait du poison dans la corne où je bus.

Le maître du festin a dupé son convive; Et comme tremblotait sa nef au bord de l'eau, Le vent félon ayant soufflé sur mon falot, J'ai descendu le fleuve noir à la dérive.

Et c'est l'automne et les lieder débilitants; Un pressentiment grave émeut Tame des choses. Et dans l'odeur éparse et mourante des roses Le pèlerinage est passé des vieux printemps. —

Que le mutisme soit la suprême révolte : Sur le Verbe figer le scel de son orgueil Et clouer le hibou par les ailes, au seuil De la grange où pourrit la mauvaise récolte.

Je me tais donc. Je suis celui qui souffre seul, Prêtre raidi sous l'or des hautains sacerdoces, Et mon âme a taillé dans sa robe de noces La soie et le satin stridents pour son linceul.

Or j'ai, tels soirs de dédaigneuse somnolence.

FI

de:

usteur ivre du suc magique des pavots, De subtil songe ouvre' ce poème, caveau Où saigne mon orgueil muré dans le silence.

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