ANTINOUS
Les flots glacés du Nil ont gardé ta mémoire, Ephèbe, et sous ton front ombragé de lotus Ton corps, pétri de fange et d'immortelle gloire, Fait rêver dans la nuit tes frères inconnus.
Rome a durant vingt ans adoré tes pieds nus, Les larmes des Césars en ont poli l'ivoire Et, debout sur le seuil des siècles méconnus, Tu souris à travers les mépris de l'histoire.
Tes beaux pieds transparents surchargés d'anneaux d'cr, Qu'Adrien tout en pleurs entre ses mains avares Déjà raidis et froids, serrait, baisait encor,
Triomphent de nouveau sous des étoffes rares Et font revivre, hélas ! mille ans après ta mort, L'ère auguste des dieux et des amours bizarres.
LA PRINCESSE AUDOVERE
A THEODORE DE BANVILLE
"ANS le calme des bois, auprès du cloître austère, Où dorment des rois francs les tombeaux vénérés, Voici venir, pensive et les cheveux dorés, La princesse Audovère.
Plus blanche qu'une perle, au fond des bois sacrés, Elle passe à pas lents ; sa lèvre un peu sévère Garde le fier secret des rêves ignorés, Audovère est sans mère.
Blanche dans les plis blancs de sa robe de laine Dont l'ourlet est brodé de larges trèfles d'ors, Audovère sourit dans l'ombre des grands chênes ;
Et les vieux arbres morts.
Dont les rameaux séchés trempent dans les fontaines, Reverdissent dans l'herbe et les menthes du bord, Quand vient à les frôler dans sa blancheur hautaine
L'ample robe de laine, Dont l'ourlet est brodé de larges trèfles d'or.
Au fond du cloître obscur, dans le bois séculaire, Calme et le cœur empli d'un retour annoncé, Elle attend, comme une autre attend un fiancé, Un roi sexagénaire.
Entre les hauts talus fleuris de primevère Elle va, souriante et les yeux enivrés, Rêvant de la bataille et des rois massacrés. Dont triomphe son père.
Elle cueille en passant les rouges digitales De pourpre et les lys blancs, dont le pistil est d'ors ! Un sourire cruel ouvre ses lèvres pâles. Elle songe aux rois morts :
« L'éclat neigeux des lys est moins blanc que leur corps,