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LA ROUTE

Les trois chariots s'ébranlèrent vers deux lienres du matin. Ils franchirent les portes avec un grand tapage, et bientôt commença la montée interminable de la Colonne. Pierangelo ouvrait la marche. Rafaël venait ensuite, puis un Marseillais nommé Victor, qui, comme lui, faisait la route pour la première fois. Sur le chariot de Pierangelo était couché Kadour, l'Arabe qui servait d'homme de peine.

C'était au commencement de juillet. La nuit était

ardente et pleine de feux. Rafaël, qui s'assurait do la

tension des câbles, éprouva une volupté à toucher le

fer de la tavelle, à l'avant du chariot. Mais que lui faisait

l'humidité chaude de la nuit? Avec l'allégresse de la

délivrance, un sentiment infini de liberté soulevait tout

son être. Sa joie s'exaltait au bruit des grelots et au

tumulte du char perdu dans les ténèbres et le silence.

Les onze bétes de l'équipage tendaient le jarret,

déployant la file profonde des colliers étincelants.

L'orgueil de dominer sur elle, de diriger cette masse

énorme et gémissante qu'elles traînaient, l'illusion du

départ vers ces pays inconnus du Sud, mais surtout la

\ fierté d'être en marche pour s'en aller si loin, tout cela,

js'effrénant dans l'àme de Rafaël, l'emportait d'un tel

! élan qu'il inquiéta Pierangelo en envoyant des coups de

i fouet au hasard, uniquement pour se sentir vivre et

répandre en larges ondes sonores le débordement de sa force.

Au tournant du Bardo, à l'endroit où se dresse la croix de fer, soudain Alger éclata avec sa couronne de feux et les lueurs de ses phares. Rafaël se retourna pour voir la ville une dernière fois. A ce moment même, une étoile filante sembla jaillir des profondeurs de la mer, et son ellipse radieuse s'infléchit magnifiquement vers les espaces, oii elle se perdit dans le ruissellement des constellations. Mais l'équipage s'engageait dans le tournant. Rafaël, les yeux éblouis, courut au cordeau.

L'instant d'après, il ne s'occupait plus que du grincement des moyeux, sans doute mal graissés par l'homme de peine. 11 courut en avant demander des explications à Pierangelo, et, comme la montée était toute droite, ils cheminèrent côte à côte, en échangeant de rares paroles.

Les bruits du jour commençaient à renaître : des maraîchers attardés passaient à fond du train, se hâtant vers les halles. Des claquements de fouet et des roulements de chariots montaient des avenues de Mustapha et de Belcourt.

Rafaël revint au cordeau pour le dernier tournant du bois de Boulogne, puis on s'arrêta devant l'auberge de la Colonne, au sommet de la côte. Deux chariots de vin étaient déjà o^arés devant la maison. Rafaël retrouva devant le comptoir deux camarades du Faubourg, le verre de café en main. On trinqua ensemble. Ceux-ci le plaisantèrent sur son départ : « Qu'est-ce qu'il allait faire dans ces pays de sauvages, avec les chacals et les vipères à cornes?^.. »

Mais Rafaël les traita de « jardiniers », et c'est très sérieusement qu'il ajouta d'un air de dédain superbe '.

— Eh ! vous autres, qu'est-ce que vous parlez, espèces

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de marins d'eau douce! Vous n'êtes jamais seulement Sortis de la Carrière !...

Ce fut dit d'un ton si bravaclie que Picrangelo éclata de rire.

Quand ils sortirent, Tair frais les saisit. Le petit jour était venu. Annonçant le soleil, une large tache de sang iloltait sur la mer, tout au bord de l'horizon.

Rafaël songea à jeter son caban sur ses épaules. Mais celte fraîcheur du malin achevait d'alléger ses pensées. Pierangelo était déjà en marche. Alors Rafaël commanda ses bêtes, et, levant son fouet avec un grand geste, l'esprit occupé de son ferme propos de ne plus revenir dans cette ville, où il avait vécu humilié, il affirma d'un claquement magnifique l'énergie de sa volonté. Le char s'ébranla vers la descente de Birmandreis, et Alger disparut derrière la colline.

Enroule, Rafaël fit connaissance avec ses compagnons.

Une ou deux fois, il avait rencontré Pierangelo dans les cabarets du Faubourg, et c'est tout au plus si, avant de s'embaucher, il avait entendu son nom. Il se rappelait seulement sa grosse ligure rougeaude marquée de petite, vérole et les soies rudes de ses épaisses moustaches blondes. Pierangelo parlait peu et gardait volontiers son décorum de patron. De belles blouses d'Aix, toujours neuves, le distinguaient des autres. Il passait pour avoir des terres dans son pays, des maisons à Turin et, comme il n'était pas marié, qu'on lui connaissait un oncle riche à Alger, les charretiers s'étonnaient de sa fortuu'^. Durant les marches, son mutisme les intriguait. On le croyait absorbé par des calculs profonds, et, quand ils le voyaient faire des gestes tout seul, camper son béret à droite, puis le recamper à gauche, ses garçons disaient :

« Tiens, voilà Pierre qui est en train de tirer des plans! .. » D'autres singularités étaient pour eux un perpétuel prétexte à commentaires. Tout en nourrissant très bien ses hommes, Pierangelo était extrêmement sobre, ne buvait ni vin ni absinthe et ne mangeait que des choses extraordinaires et généralement répugnantes pour les autres, qu'il cuisinait ou triturait lui-même et gardait dans une boîte fermée à clef, tout au fond du caisson. Sa seule friandis.e était le chocolat. De temps en temps, il en grignotait un morceau et, à chaque départ d'Alger, il ne manquait jamais d'en emporter une provision.

Ces allures étranges et taciturnes contrarièrent un peu Rafaël, qui était loquace, sinon pétulant, comme son père. Il crut dabord qu'il s'entendrait mieux avec Victor, son nouveau camarade. Celui-ci était un petit homme aux chairs un peu grasses et trop roses qui étalait un pantalon à pied d'éléphant sur des bottines claquées déjà cagneuses. Malheureusement la vantardise du Marseillais ecarlatoutde suite Rafaël. Il n'avait à la bouche que les choses et les gens de Marseille, déblatérant contre l'Afrique et parlant sans cesse de la route d'Aubagne, où il avait travaillé pour un minotier.

Pierangelo était choqué des airs de supériorité que prenait le Marseillais et surtout de son flux de paroles :

— Ne parle pas tant, Victor!... on les connaît, les Marseillais! Tous feignants, bavards et menteurs!... Attends un peu que nous soyons aux Gandoles ou au Banc-de-Sable, on verra ce que tu sais faire.

Pierangelo, dont la figure se rembrunit, ajouta :

— Il faut que je sois fou pour être parti d'Alger avec deux apprentis comme vous autres, deux nouveaux débarqués !... Si la route est mauvaise comme la der»

nière fois, qu'est-ce que nous allons devenir ? Le sable était pourri et la roue enfonçait jusqu'au moyeu... Heureusement qu'à Blida je vais retrouver Salvador et les autres...

Ces paroles humilièrent Rafaël; mais il ne dit rien, se promettant d'émerveiller Pierangelo,

Avec le soleil couchant, ils entrèrent à Blida, par la porte d'Alg-er.

11 y avait tant d'équipages dans la cour de l'auberge que les arrivants furent obligés de se garer dans la rue, le long du trottoir. Un tumulte joyeux emplissait les écuries. C'était une allée et venue perpétuelle de garçons qui portaient des colliers, d'autres qui ramenaient de l'abreuvoir des rangées de mulets liés par des longes. Rafaël reconnut des voisins du Faubourg, d'anciens amis de son père qui venaient autrefois à la maison.

Quand il eut fini sa besogne, ceux-ci l'entraînèrent au café de la Place prendre l'absinthe en attendant le diner.

Sous les arcades, il y avait déjà toute une bande de charretiers attablés. Parmi eux, Salvador le Valencien se distinguait par sa haute taille, par la pompe de ses gestes et l'exubérance de ses paroles. Un cercle Técoutait. D'autres suivaient avec attention un compte que le vieux Vicente élaborait sur son calepin. Un peu en dehors de la bande, quelques-uns, étendus paresseusement sur leurs chaises, causaient tranquillement en se faisant cirer leurs bottines par de jeunes Arabes.

Du plus loin qu'on vit Rafaël et ses compagnons, on les interpella, on les salua par leurs noms en français et en valencien ; des plaisanteries et des rires accueillirent leur arrivée :

— Salut, Rafaelete! dit Salvador de sa voix de théâtre.

Rafaël le connaissait, car il était du même pays que sa mère. On se toucha la main, et le jeune homme fut fier de cet accueil d'un ancien de la route.

Les autres, les coudes sur la table, le dévisageaient l^ui se trouvait un peu dépaysé au milieu de tous ces hommes, bien que ce fussent, comme lui, des Espagnols de Valence ou d'Alicante. Sans doute ils ressemblaient à ceux du Faubourg; mais le métier leur avait tanné et desséché le visage, brûlé la peau, disloqué les doigts et les épaules. Ils avaient des figures de vieux routiers, semblables à celles de ces ouvriers de guerre que les condottières de jadis traînaient par le monde.

Rafaël examinait surtout le vieux Vicente (il n'était vieux qu'en apparence, car il avait à peine quarantecinq ans). C'était un Mahonnais de haute taille; mais on a:\rait dit que le soleil et la fatigue avaient vidé son corps. Il était d'une maigreur superbe, ses larges épaules perçant sous la chemise, sa tête osseuse toute grisonnante, avec deux petits yeux aigus comme wn Oiseau de proie. Il avait eu le nez cassé d'un coup tlo pitd de mulet, et une estafilade sillonnait sa joue droite, souvenir des batailles d'autrefois. Tous les muscles de ^on visage bougeaient sous la peau brûlée du soleil, et, quand il fixait ses prunelles, une flamme jaune comme l'or en sortait, avec une expression de volonté et de férocité terribles. Rafaël, se sentant regardé par lui, baissa les yeux, et il vit sa main, couverte d'écorchures et de croûtes, dont un doigt manquait, se crisper au bord delà table comme un grappin.

Les autres offraient plus ou moins les mêmes traits. Chez presque tous, les instincts de ruse et de bataille se

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révélaient dans la plissure de la bouche et le scintillement fauve des pupilles sous les paupières clignotantes. Puis, lorsque l'attention faiblissait, lorsque la volonté semblait sommeiller dans le songe intérieur, à travers les traits tendus apparaissait une candeur d'enfant qui rajeunissait les visages.

Quand ils quittaient le valencien, leur langue était celle qui se parle au Faubourg, mais avec quelque chose de plus prétentieux qui sentait le commis-voyageur. On y retrouvait les expressions boulevardières d'il y a dix ans, à côté des vieilles élégances de corps de garde apportées jadis par les troupiers de ISiîO. Des métaphores marseillaises se heurtaient à des dictons espagnols, des mots de sabir ou d'arabe bigarraient le français officiel appris à l'école des Frères. Et parfois, au milieu de ces phrases bâtardes, martelées avec les rudes intonations gutturales de l'Afrique, s'enlevait une belle image robuste et saine, sortie toute vive du riche terroir de Valence, ou étincelante et dure comme les roches d'Alicante et que le mauvais français du Faubourg laissait transparaître, ainsi qu'une loque misérable.

Rafaël avait assez battu le pavé d'Alger et il avait ia langue assez prompte pour se mettre tout de suite à l'unisson. Salvador, dès le premier coup d'œil, parut lui témoigner une certaine déférence et se préoccupa visiblement de son approbation. Il le regardait avec des clins d'yeux, tandis qu'il accablait de ses brocards deux malheureux paysans de la banlieue de Blida, qui venaient apporter des commissionspour des parents de Bab-el-Oued . Comme disaient dédaigneusement les Espagnols d'Alger, c'étaient deux pataouètes débarqués de l'année d'avant et rcconnaissables à leurs sombreros en pointe et à leurs

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fietites blouses de lustrine noire. Rafaël en avait tant rencontré de semblables ! C'étaient ces hommes à têtes de chiens, qu'on voyait errer dans les rues d'Alger, avec des airs craintifs, chaque fois qu'un bateau arrivait de la côte d'Espagne !

Toutes les tables étaient en liesse des plaisanteries de Salvador. Quand on se leva pour aller dîner, les conversations s'échauffaient, les rires sonnaient haut et profond, un air de plaisir circulait dans les groupes.

Sur la place s'alignaient des chaises pour la musique militaire. La nuit tombait lentement. Par-delà les arbres de la grande avenue toute droite qui s'abaisse vers la gare, le ciel était d'or rouge. Des vapeurs ardentes montaient des plaines de la Milidja comme l'haleine lumineuse des moissons. Une faible brise rafraîchissait Tair, et la grande douceur des nuits d'Afrique descendait sur les choses.

Maintenant les hommes redescendaient vers l'auberge. Ceux qui avaient eu le temps de se changer se déployaient en avant en une large rangée qui occupait toute la rue, et le balancement étudié de leurs épaules entraînant leurs blouses rythmait les ondulations des plis. Mais, sous le jeu de l'étoffe brillante, on sentait la force repliée et la violence assidue de l'effort qui avait roidi les membres et desséché les chairs. Ils allaient dans la douceur de l'air et de la nuit. La rumeur de fête qui moulait de la ville et de l'immense plaine les conquérait, leur donnait un besoin de plaisir et de caresses. Ils s'apercevaient maintenant dans la nudité de leur force. La poussière de la route ne souillait plus leurs visages, ne collait plus leurs yeux. Leurs pieds étaient délivrés des lourds souliers qui les rivaient au sol et les faisaient se traîner parmi les sables el les fondrières. Dans cet

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allégement d'une heure, dans cette trêve de l'incessant labeur, qu'ils savaient si brève, avec le rythme joli de leurs blouses fraîches, leurs bottines légères à talons hauts, ils se sentaient devenus des êtres précieux, des êtres de luxe, et ils triomphaient.

A l'auberge, devant la table servie, leur joie s'épanouit, plus brutale par le voisinage des choses du métier, — le bruit des mulets qui tiraient sur leurs chaînes, les jurons des hommes de peine, l'odeur des écuries qui envahissait la salle. — Rafaël, par déférence, s'était placé à côté de Pierangelo, qui grignotait des olives, taciturne comme à son ordinaire. Il jouit de ce repas en commun, de la large table chargée de vins et de victuailles, de la rumeur des voix joyeuses attestant la fraternité fragile de ces hommes devant le pain rompu ensemble et l'orgueil de cette abondance qu'avait gagnée leur force.

Bientôt la voix de Salvador monta par-dessus les autres. Il parlait de l'Espagne avec emphase, du pays de son père, où il était allé tout enfant, de Valence et de ses jardins et des merveilles de sa feria. Ceux qui y étaient allés aussi confirmaient ses paroles, et ils prenaient leur part de la considération qui entourait Salvador. Quand il raconta les courses de taureaux, tout le monde fit silence.

Il ne tarissait pas sur la grandeur de la Plaza^ la magnificence des attelages de mules, l'enthousiasme et la générosité du public. Quelqu'un lança le nom de Mazantini :

— 0«<é.«' Mazzantini?... riposta Salvador d'un ton de parfait dédain... Parle-nous de Fabrilo ! En voilà un homme !...

— C'est celai qui a joué au Faubourg l'autre année,

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interrompit un grand garçon aux yeux de velours et a;ix moustaches victorieuses ; moi, j'y étais...

L'interrupteur, — un Arabe baptisé et vêtu à l'européenne, — excita une violente colère chez Salvador :

— Qu'est-ce que tu parles ?... Est-ce qu'un bicot comme toi sait seulement ce que c'est qu'un taureau? Il faut avoir vu ça en Espagne!... il ne faut pas venir nous comparer les taureaux d'Alger avec ceux de Valence, non !...

L'Arabe humilié baissa ses beaux yeux, tellement était grand le prestige de Salvador. Celui-ci, triomphant, continuait l'éloge de Fabrilo :

— C'est un homme du pays de mon père, le fils d'un meunier... où mon père portait de la farine...

Pendant ce temps, Pierangelo faisait une scène à Kadour, l'homme de peine qui était venu s'asseoir au bout de la table :

— Depuis quand est-ce que les hommes de peine mangent avec les charretiers?... Une autre fois tu iras manger à la cuisine. En attendant, tâche moyen d'avaler vite ton morceau et de retourner à tes bêtes ; il faut que, dans dix minutes j'entende racler l'étrille...

Pierangelo ayant tiré sa montre la garda dans sa main. Les anciens l'approuvèrent : « Au jour d'aujourd'hui tout le monde voulait commander. Les hommes de peine se croyaient charretiers !... Et pourquoi pas ? Maintenant on ramassait un morveux dans la rue, on lui mettait un fouet dans la main, une culotte bleue aux jambes, un couteau à la ceinture... et voilà un charretier !... »

Les jeunes, qui se sentaient visés, se levèrent pour éviter une dispute. Toute une bande sortit d'un air majestueux, les deux mains dans les poches et le tores

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redressé, comme pour protester contre les paroles des anciens. Sur la porte, l'Arabe injurié par Salvador fredonnait un refrain de cantique, appris jadis chez les Pères Blancs •

Porte du ciel, ô vierge mère...

Il passa son bras sur l'épaule de Rafaël avec un geste câlin :

— Rafaël, tu viens faire un tour?...

[1 clignait de l'œil malicieusement vers le quartier des Mauresques.

Mais celui-ci avait besoin de se changer ; puis il réfléchit qu'il n'avait pas d'argent.

11 rentra dans la salle, où Pierangelo continuait une discussion avec Vicente et Salvador :

— Dis? Pierre?... donne-moi cent sous : il faut que j'aille voir les p<7?/.<fes.^..

Pierangelo, sans s'interrompre, tira de dessous sa blouse sa grande bourse en cuir et avança l'argent à Rafaël. L'Arabe l'attendait dans la cour. Ils allèrent ensemble au chariot, d'où Rafaël tira son sac à linge 11 se lava dans l'abreuvoir, se passa un pantalon et une .blouse propres, chaussa ses bottines et secoua son béret plein de poussière. Puis ils partirent vers la place en balançant leurs épaules, avec l'illusion d'occuper à eux deux toute la rue.

Rafaël, à son tour, passa son bras autour du cou de son compagnon. Ce n'était pas qu'il se fût pris tout à coup d'amitié pour lui, c'était le hasard de la rencontre. Il avait aperçu quelquefois l'Arabe dans les guinguettes du Faubourg, et l'air et les façons de celui-ci lui plaisaient.

On l'appelait le Papas, d'un surnom que les Musul-

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mans donnent aux Arabes convertis. Il avait été baptisé par le cardinal Lavigerie pendant la grande famine, puis élevé par les Pères Blancs. Son nom chrétien était Charles, celui du cardinal son parrain. Il avait roulé toute l'Afrique ; il avait même été jusqu'à Marseille et jusqu'à Cette, exerçant un peu tous les métiers, et il avait fini par revenir à Alger, où son astuce et sa souplesse réussissaient mieux. Tantôt il était portefaix, d'autres fois rempailleur de chaises, — un métier que lui avaient appris les Pères, — d'autres fois maçon, mais plus souvent charretier, car il se plaisait autour des équipages. Et quand il ne trouvait pas à employer ses talents, il vendait ses faveurs à des Anglaises amoureuses de couleur locale.

11 était, en effet, très beau. C'était, avec quelque chose de plus robuste, la beauté andalouse dans tout son épanouissement. Le torse fièrement jailli de la taillotte rouge et drapé de la chemise d'un bleu sombre et luisant comme un acier, il formait avec Rafaël un merveilleux couple. Sur la place, les charretiers s'écartèrent pour les faire entrer dans la bande. La musique jouait. L'air était toujours très doux. Seulement la chaleur des respirations et des sueurs humaines l'alourdissait un peu On s'assit sur la terrasse du café, puis, gagnés par le mouvement de foule, troublés par les valses sentimentales de l'orchestre, ils partirent « en bombe » pour le quartier des Mauresques.

Avec la marche et les conversations, la fureur de plaisir s'exaspéra. Des cris brutaux, des rires s'élevèrent. Dans une petite rue, on croisa Pierangelo et le vieux Vicente, qui rasaient les murs d'un air mystérieux.

— Ho ! Pierre ! cria Rafaël par besoin d'expansion.

Mais ceux-ci firent semblant de ne pas entendre.

— Laisse les patrons ensemble, va ! dit le Papas... chacun de son côté !...

L'Arabe baissant la voix, confia à Rafaël que Viccnte et Pierangelo connaissaient dans le quartier une llalienne qui, par ses talents, valait à elle seule -toutes les Mauresques et toutes les Espagnoles.

^ Tous deux poussèrent un grand éclat de rire, puis ils pressèrent le pas pour rejoindre les autres, tandis que le Papas lançait d'une voix traînante le refrain de son cantique :

Porte du ciel, ô vierge mère...

Le lend-emain, ils ne partirent qu'à six heures, car chacun était brisé de fatigue. Salvador s'était joint à eux avec le chariot qu'il avait fait charger à Blida. Alors^ pour Rafaël, les étonnements commencèrent.

Ce furent d'abord les gorges de la Chiffa et la fraîcheur des montagnes, où de minces filets d'eau forment des cascades. La verdure des chênes-lièges et des pins qui descendent jusqu'au fond des vallées rafraîchissait encore les yeux, quand les roches de la route s'échauffaient avec le soleil et renvoyaient des ondes de chaleur sèche. Quelque chose du nord y tempérait l'ardeur méridionale. La couleur plus foncée du ciel, le profil sévère des hautes montagnes revêtues de plantes et d'arbustes faisaient presque oublier l'Afrique. Puis, au coucher du soleil, Médéa apparut au milieu de ses jardins peuplés d'arbres de France. Des cerisiers encore chargés de de fruits, des pêchers et des pruniers lui faisaient une ceinture et, avec les bâtisses régulières de ses casernes, dominant les cimes et les vallées du Nador, elle avait l'air d'une petite sous-préfecture de France dans uû pays perdu.

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Cependant Médéa avait à celte époque une animation particulière qu'entretenait le roulage. Les charrons et les i)uurreliers travaillaient sans cesse ; les cabarets étaient nombreux et bruyants ; il y avait des bals et des cafésconcerts dont les charretiers plus que la troupe formaient la clientèle. Rafaël, promené dans la ville par Salvador, y goûta une dernière impression de confort et de plaisir avant de s'enfoncer dans la sauvagerie du Sud ; il y retrouvait quehjue chose de la douceur et de la mollesse d'Alger. Le soir, au café, les toilettes des chanteuses l'enthousiasmèrent. Puis, avec toute la bande, li courut les petites maisons mauresques, où des Juives les accueillirent, accroupies sur des nattes, au fond d'un palio peint en bleu.

Après le joli village de Damiette, la solitude se fit plus grande, les vallées plus arides, les montagnes plus ])rùlées de soleil. On pressentit l'haleine étouffante du Sud et la stérilité des sables.

Sur les sommets sans ombre, entre les roches roses des vallées, la chaleur devint plus âpre. On traversa Berrouaghia, après y avoir couché, et le même paysage recommença.

Une somnolence semblait engourdir les équipages. Pierangelo boudait Victor et ne lui adressait la parole que pour le quereller. Salvador chantonnait sur son 'porte- feignant. Mais Rafaël, tout à la joie de ce premier voyage, luttait contre la brûlure continue du soleil et l'aveuglement de la lumière. Il ouvrait sur tout des yeux avides, comme s'il eût voulu se nourrir de la force de ce pays où désormais il allait vivre.

Lorsque les équipages arrivèrent au sommet du Mongrono, à l'endroit où la route fait un coude brusque, il eut un moment de stupeur devant l'immensité de Tho-

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i!7on. Des cimes ondulaient à perle de vue jusqu'à Bogliar. Le soleil, qui se couchait derrière l'Atlas, déployait au-dessus des montagnes deux grandes cornes de lumière, dont l'envergure démesurée semblait reculer encore la profondeur du ciel. Rafaël songea aux camarades rencontrés à la Colonne, le jour de son départ ; il vit ceux des carrières, toujours collés au cordeau dans les rues étroites d'Alger, sous l'œil du maître et de la police, et il en eut pitié. Eperdu par la liberté de l'espace, il aspira l'air à pleins poumons avec une véritable ivresse.

Après une nuit reposante au Camp-des-Zouaves, on vit enfin les bâtisses militaires de Boghar tout en haut de la montagne. Au dessous, le rocher aride de Boghari s'ouvrait en une brèche farouche comme la vraie porte du Sud. Par-delà le village européen, les murs blancs du Ksar luisaient au front de la colline et, avec ses petites maisons aux fenêtres mystérieuses, il avait l'air antique comme la terre elle-même, lié pour jamais à la pierre sauvage, éternel comme le flamboiement de la lumière et l'effort figé des roches.

C'était le repaire des marchands juifs et des Ouled- Nalys, servantes d'amour. Depuis des siècles, sans doute, elles se, tiennent là, sur cette porte du Sud, pour accueillir ceux qui s'en vont vers les régions désertes. Immobiles sous leurs diadèmes de pièces d'or et leurs biacelets massifs comme des entraves; elles semblent attendre éternellement celui qui passe. Elles sont la joie violente et brève entre les longues journées de fatigue, et le souvenir de leur chair accompagne le voyageur à travers les sables.

Suivant la coutume, les charretiers, eux aussi, montèrent chez lesOuled-Nayls. Celte montée du Ksar était

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our eux comme un rile essentiel, une des c»;«;gation^ iu voyage. Mais, lorsque Rafaellesvit pour la première fois accroupies sur le seuil de leurs portes, avec leurs joues teintes de carmin, leurs gros yeux stupides et leurs lèvres voraces, allongées comme des bouches de vampires, il en éprouva un tel dégoût qu'il ne voulut pas subir leurs caresses. Salvador se moqua de lui, et, pour l'habituer, — disait-il, — il offrit immédiatement à une des femmes désireuses de revoir son pays de remmener sur son chariot jusqu'à Djelfa.

A la pointe du jour, elle parut dans la cour de Fauberge, enveloppée de ses voiles et traînant derrière elle une forte odeur de musc et de girofle. Salvador lui avait préparé à l'avant de son chariot ce qu'il appelait un guiloun. 11 avait étendu un matelas sous la bâche et disposé celle-ci de manière à former une petite tente, comme celles qu'emploient les Arabes pour faire voyager leurs femmes à dos de chameau. La Mauresque (c'est ainsi qu'on les appelle indistinctement) refusa toute aide pour grimper jusqu'à son nid. Elle escalada lestement les barils et les caisses, en faisant tout un cliquetis de colliers et de plaques de métal; et déjà, rejetant son voile, elle s'installait sur le matelas, lorsque Pierangelo vint se camper devant le chariot, en la regardant d'un air de mauvais Vumeur.

Salvador, un peu gêné, lui dit :

— J'emmène une gazelle jusqu'à Djelfa...

Pierre ne répondit pas et, fronçant les sourcils, il tourna les talons.

— Il est drôle, le patron !... dit Salvador à Rafaël. C'est en effet la coutume des rouliers du Sud d'emmo-

ner des Mauresques avec eux. Les uns les prennent par intérêt, car souvent elles paient une rétribution ; le.>*

autres, par plaisir, et il est rare de rencontrer un convoi où il n'y en ait pas au moins une. Elles s'y prêtent d'ailleurs très volontiers, obéissant peut-être à une très ancienne tradition, comme cesfemmes qui, jadis, suivaient les armées des mercenaires, confondues au milieu des goujats et des marchands de vivres.

En partant, on vit luire une dernière fois les murailles du Ksar par une fente du rocher, et l'on entra dans un pays étrange. Les équipages s'engagèrent dans ce long couloir qui conduit à Bougzoul. Le soleil se levait. L'air était frais comme dans le voisinage des sources. Derrière les crêtes, la lumière indécise avait une suavité infinie. De grands voiles de vapeurs lilas revêtaient les contours tremblants des montagnes, comme ces soirs limpides où, le soleil se couchant sur le golfe d'Alger, des formes montent au-dessus des eaux. Aux flancs des roches arides, les violets et les mauves s'adoucissaient, les verts et les roses avaient une langueur d'Occident. Les sommets s'arrondissaient comme des seins. Trois .autres, plus élevés, semblaient des coupoles de porcelaine peinte. Sous les voiles pâles du matin, la terre tout entière était d'or. Elle luisait ardemment à travers les vapeurs languissantes. Elle vibrait déjà au choc du soleil.

C'était la fin des cultures et des villes. Plus rien que les grands espaces blancs de lumière, où la vie semblait éteinte. ,11 faudrait attendre jusqu'à Djelfa pour retrouver les coutumes et les choses familières. Victor, à cette idée, se désespérait. Le soleil plus haut le criblait de ses brûlures ; puis il l'enveloppa bientôt comme l'haleine d'une fournaise. Ses lèvres se gercèrent, et une soif continue le dévora.

Mais Rafaël, en entrant dans ce Sud depuis si longtemps désire, éprouvait comme la joie d'une conquétq

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Sous les oncles de la chaleur, son énergie s'exaltait. Il triomphait de sentir ses veines plus ardentes que le Soleil.

Lorsqu'au bout de la route il vit briller les puits de Bougzoul dans la blondeur des terres, il courut en avant toucher les margelles et, comme un enfant, il se pencha par l'ouverture de la kouba pour troubler l'eau noire en y jetant du sable.

Avant de pénétrer dans la cour du premier caravansérail, Salvador lui montra un peu plus loin celui de Juan le Mahonnais, l'ancien ami de son père. C'était le type du caravansérail algérien, avec sa forme quadrangulaire, ses murs blanclris à la chaux et flanqués de tours rondes, ses étroites meurtrières et sa haute porte de forteresse. Rafaël apprit qu'on s'y arrêterait en descendant de Laghouat.

Tandis qu'ils buvaient l'absinthe devant le comptoir de l'auberge, la petite vieille qui les servait jasait intarissablement avec Pierangelo, comme si elle déliait enfin sa langue, après des semaines de silence. Elle portait une coiffe de dentelles à la mode des femmes du Poitou, et ses petits yeux noirs brillaient comme des yeux d'oiseaux. Montrant la maison vide, elle dit à Pierangelo :

— Ils sont partis pour Guelt-es-Stel !

Rafaël entendait ce nom de Guelt-es-Stel pour la première fois. Il sonna étrangement à ses oreilles. C'était sans doute un pays merveilleux, et il se réjouit d'y arriver.

Dehors, la houle de la lumière et de la chaleur les enveloppa de nouveau. Le désert de Bougzoul commençait. Il était midi. Les terres se confondaient avec le ciel incandescent. Pas un arljre, rien que l'étendue

LE SANG DES RACES 6t

brûlante, où le mirage faisait leverdes vapeurs au-dessus de lagunes illusoires. Par-delà les dunes d'El-Kreclien et les montagnes de Guelt-es-Stel, on croyait voir la mer. Sur la droite de la route, à une faible distance, miroitait comme un étang où passaient des barques.

Peu à peu l'attention se relâcha. Une surexcitation étrange, une sorte d'ivresse doubla Tacuité de leurs sens. Tout se mouvait autour d'eux. Les vibrations de la lumière emportaient la terre elle-même, qui ondulait comme une vague. Le tourbillon brûlant les enveloppait, fondait le poids de leur chair, allumait leur sang. Leurs oreilles bourdonnaient d'un grand chant farouche, qui montait des choses avec le mouvement furieux de l'espace ; et ce chant prenait une voix dans la mélodie aérienne des fils, qui, sur les poteaux du télégraphe, vibraient au choc de la chaleur, dominant de leurs modulations ténues la strideur incessante des sauterelles. Celait le rythme de la terre ardente. Il précipitait leurs pensées et les épanouissait en de prodigieux rêves.

llafael sentait sa force grandir démesurément. Un besoin de paroles l'obsédait. Il se rapprocha de Salvador.

Celui-ci, tout en marchant, improvisait des chansons, et, de temps à autre, il marquait la mesure d'un claquement de fouet. Quand il vit Rafaël à ses côtés, il quitta SL'S romances valenciennes et, pour l'éblouir, il commença des couplets en français:

— Ecoute ça, Rafaelete !

La grand'route comme un ruban,

Tout au loin se déroule :

Gentil foulard, large caban,

Là-bas, le roulier roule...

Et il répétait le refrain avec complaisance:

Entendez-vous l'essieu crier

Sur le gravier ?

Entendez-vous l'essieu crier?...

— C'est un de Constantine qui me Ta apprise, ajouta Salvador pour achever d'étonner Rafaël.

[.es rouliers de la province de Constantine, presque tous Italiens ou Français, sont, en effet, pour ceux d'Alger, les modèles de toutes les élégances, aussi bien pour les coupes des blouses que pour le tour des phrases ; et le bagout des Marseillais, très nombreux là-bas, impose aux Espagnols.

Salvador se piquait de faire tout à la mode de Constantine. Sa vanité de Valencien beau garçon s'en était enflée monstrueusement. Prenant au pied de la lettre les phrases des romances, il s'efforçait naïvement d'en jouer le personnage. Il vivait tout entier dans ses chansons ; avec ses allures romanesques il était devenu, parmi ses camarades, le type du roulier légendaire.

Sa mémoire était prodigieuse, d'autant plus qu'il ne savait ni lire ni écrire. Devant Rafaël et Victor, qui était accouru, il ne se lassait pas de dérouler son répertoire. Il s'interrompait un instant pour crier un commandement aux bêtes et faire claquer son fouet; et derrière les chariots en marche les couplets s'envolaient.

Couvées par la chaleur, voici maintenant que les chansons obscènes lui revenaient en foule. Malgré la bassesse ignoble des paroles, ils s'y complaisaient, ils les redemandaient avidement. Seule la brutalité du sens leur apparaissait, comme le cri de leur sang en tumulte, de l'ardeur de la terre et de la cruauté du soleil.

Soudain Salvador proposa d'aller faire une visite à la

Mauresque. Il tira brusquement la bâche, et la femme apparut accroupie sur le matelas, se regardant dans un petit miroir à monture de cuivre, qu'elle portait pendu à sa ceinture par une chaînette. Elle venait de s'éveiller et s'occupait à réparer le désordre de sa toilette. A chacun de ses gestes, une odeur violente de musc se dégageait de ses vêtements :

— Elle vam'empoisonnerle chariot pour quinze jours, dit Salvador... Pour sûr, je vas sentir le musc jusque Alger...

La Mauresque ne parut ni surprise ni contente de cette visite. Elle les regarda monter l'un après l'autre avec ses gros yeux inertes. Rafaël se décida le dernier.

11 finit par s'assoupir auprès d'elle, accablé par la chaleur étouffante qui s'amassait sous la bâche. Vers trois heures, une petite brise imperceptible fît passer un peu de fraîcheur sur ses tempes ; il ouvrit les yeux. La Mauresque, assise sur ses talons, chantait une interminable et monotone mélopée, qui se perdait dans le grand chant de la terre.

Lin cavalier passa très vite son fusil en travers de la selle; au bord de la route, un berger chassait les troupeaux effrayés par les chariots, en levant ses bras maigres avec de grands gestes. Puis la chanson grêle d'une flûte et une rumeur de voix lointaines arrivèrent portées par la brise. C'étaient des moissonneurs arabes dans un champ de blé, tout au bout de l'horizon. Cette rumeur de flûte qui passait à travers la plaine déserte et ces voix perdues à des lieues frappèrent étrangement Rafaël et le réveillèrent comme en sursaut de son hébétude. Immédiatement il sauta à bas du chariot. Les Gandoles commençaient, et Pierangelo s'inquiétait déjà de ne pas le voir à côté de ses bêtes.

Ces Gandoles, — la terreur des charretiers, — son* des rigoles profondes creusées par les eaux de pluie, qu'elles amènent des hauteurs d'El-Krecheu jusqu'à une vaste cuvette, où elles forment un lac. L'hiver, les équipages s'y embourbent jusqu'aux essieux. L'été, elles sont pleines de surprises. Le sable mouvant se creuse tout à coup, l'équipage s'arrête,. comme si un coup de frein immobilisait les roues. Souvent il faut batailler dos heures enlières pour se ravoir.

Celte fois, grâce à la grande sécheresse, on passa sans encombre. Néanmoins la piste devenant de plus en plus mauvaise, il fallait guetter sans cesse les ornières possibles. Chacun ne s'occupa plus que de son équipage.

Ils marchaient encore, lorsque soudain le crépuscule 1omba. Les montagnes bleues de Guelt-es-Stel se dessinèrent avec une netteté splendide sur la limpidité du ciel pâli. L'horizon fuyait vers des lointains lumineux, et l'on eût dit qu'un grondement de houle roulait à travers la steppe. Rafaël sentait ses oreilles bourdonnantes, comme un plongeur sous la vague. Puis il lui sembla entendre un fracas de tonnerre qui se perdait dans les solitudes illimitées. Un grand vent s'éleva tout à coup, et les choses entrèrent dans la nuit.

La bâche du chariot claquait au vent. Les bêtes rafraîchies hennissaient de plaisir. Les poitrines des hommes se dilataient au souflle venu du larç^e. Comme balayées par lui, les profondeurs cristallines du ciel resplendissaient: on voyait toutes les étoiles.

Le chariot paraissait monter et grandir avec l'ombre. La masse sombre de la bâche s'élevait très haut et se détachait sur le vaste horizon, comme le dos d'une bète gigantesque. Une lune de sang incendia le ciel, et ce fut la pleine mer. Cette chose énorme en marche à travers

les terres silencieuses en augmentait le vide et la désolation. Elle mit au cœur de Rafaël une soudaine détresse, comme si brusquement tout l'abandonnait. Une sourde inquiétude l'obligea à tourner les yeux autour de lui, puis à lever la tête, et, pour la première fois de sa vie, i! reg-arda le ciel.

Pierangelo l'aborda à ce moment même et, lui prenant le bras, il lui montra dans le champ des constellations les sept pointes brillantes du Chariot; puis, par la ligne des roues, il conduisit son regard jusqu'à l'étoile du p(Me.

— Si jamais, la nuit, tu perds le frayé, tu n'as qu'à chercher celle-là, dit Pierre, celle qui brille plus fort que les autres : c'est le nord, c'est le côté d'Alger !... là-bas, c'est Laghouat, Chellala, Bou-Saada...

De son bras étendu, il désigna les quatre points de l'espace.

Alors Rafaël, les yeux fixés sur le Char céleste, s'imagina voir un attelage prodigieux roulant au-dessus de leurs têtes dans l'étincellement des harnais et l'éclair du fouet brandi aux côtés des chevaux par le Charretier divin. Celui-là aussi, au milieu des solitudes du ciel, il semblait infléchir sa course vers quelque Sud inaccessible ; et Rafaël, l'ayant contemplé un instant, sentit une obscure fraternité le lier à ce lointain conducteur qui menait le chariot des étoiles.

Ses yeux retombèrent aussitôt sur son équipage à lui, qui, en ce moment, gravissait la montée d'El-Krechen. On passait auprès d'écuries abandonnées. Le vent engouffrait dans les ruines ses grandes ondes sonores.

Puis on vit luire faiblement les murs blanchis de l'auberge. Elle était si misérable que Pierangelo préféra camper et faire la cuisine de ses hommes un peu plus

loin. On se borna à attacher les bêtes dans les hangars, où elles seraient mieux pour se reposer. ^

Ce fut un cruel désappointement pour Victor le Mar- ' seillais, qui attendait avec impatience l'arrivée à l'étape, et qui, au seul nom d'auberge, s'était ressouvenu de sa route d'Aubagne. Il venait de perdre une de ses petites bottines claquées, dans un trou de boue vaseuse, et, ^ comme il n'avait pas d'autres chaussures, il avait dû accepter les espadrilles de Salvador.

La vue de la casserole, où chacun plantait sa cuiller dans le riz au safran, lui ôta ses dernières illusions. Il regarda ses compagnons de route : ceux-ci paraissaient goûter fort cette épaisse nourriture. Décidément il n'était pas d'avec eux; il n'était ni de leur race, ni de leur métier.

Quand il se coucha aux côtés du chariot, il eut presque peur du grand ciel clair où des rafales passaient encore au-dessus de sa tête et des terres pleines d'ombre qui, par une descente rapide, semblaient s'enfuir, comme une plage, vers des mers inconnues.

Le lendemain, quand on se fut engagé sur le plateau brûlant d'Aïn-Oussera, Victor, aveuglé par la lumière, les poumons brûlés par l'haleine des sables, sentit tout à coup sa volonté fléchir. Il se crut perdu. 11 eut envie de laisser là son équipage, de se coucher n'importe où. Puis, se roidissant, il s'accrocha des deux mains à la mangeoire, qui ballottait à l'arrière du chariot, et il se fit traîner ainsi jusqu'au caravansérail. Maintenant ses pieds saignaient dans ses espadrilles, où s'étaient glissées de petites pierres très dures. Il n'attendit même pas d'avoir dételé ses bêtes pour demander son compte à Pierangelo Le soir même, il prit la diligence et, deux jours après, il se rembarquait pour Marseille.

On parla longtemps de l'aventure du Marseillais. Ses bottines claquées furent célèbres ; Salvador en fit une chanson.

Pierangelo, enchanté du départ de Victor, obligea Kadour à prendre son équipage, en attendant qu'il lui eût trouvé un remplaçant. Rafaël se compara fièrement! au Marseillais, et la certitude de sa force lui fît oublier, sa fatigue.

D'ailleurs la soirée fut moins accablante. Un orage, dans la région de Djelfa, avait rafraîchi l'air et, en arrivant àBou-Cedraya, chez Patrocinio l'alfatier, on trouva, pour se réconforter, une excellente soupe aux garlanzos.

C'était un petit coin d'Espagne perdu dans ce Sud africain. Le patron, avec ses grandes bottes de cuir jaune, sa ceinture de chasse sanglant son ventre trop fort et son gigantesque sombrero, était un vrai type de Sancho Pança. A table, on rencontra des jeunes gens d'Alicante et de Garthagène, qui travaillaient à l'alfa. Ils lièrent tout de suite conversation avec les charretiers. Bientôt les guitares sonnèrent, et l'on chanta des romances du pays. Des femmes, avec des enfants sur le bras, vinrent demander des nouvelles de leurs parents d'Alger.

Au lever du soleil, après la nuit passée sous le chariot, les toits en pisé des écuries resplendirent dans la lumière d'or du matin. Rafaël but une eau glacée que les Arabes venaient de tirer du puits, et l'on se remit en ' marche à travers l'alfa.

Dès sept heures le rayonnement de la lumière redevint aveuglant et la chaleur accablante. On chemina, les yeux à terre, au bruit monotone des essieux et des grelots. Un Arabe à cheval, avec un enfant en croupe, s'approcha pour demander à boire. Puis on compta les jujubiers et les pistachiers, qui s'échelonnaient à de très

grandes distances les uns des autres. Salvador, pour ♦ aire parade de sa mémoire, les annonçait longtemps d'avance à Rafaël. Tout au bout de la steppe, dune splendeur morne sous le ruissellement du soleil, les montagnes bleues de Guelt-es-Stel semblaient fumier à riiorizon dans une buée de vapeurs ardentes.

On y arriva enfin, après une matinée si torride que l'étape avait paru double. C'était un couloir de roches, envahi par une coulée de blocs erratiques. Au fond, l'éternel caravansérail, avec ses murs blancs et ses étroites meurtrières. Quelques cultures alentour, puis plus rien que des pierres. Rafaël en fut secrètement déçu. Guelt-es-Stel s'éteignit dans son souvenir, et il ne se rappela de son passage que d'étranges papillons noirs, aux ailes lourdes comme du velours, qui se posaient sur les touffes d'alfa et jusque sur les colliers des bêtes.

En passant, Pierangelo embaucha un garçon d'écurie arabe pour remplacer Kadour, qui se plaignait déjà de son surcroît de besogne; et, comme le trajet était fort court, on ne se pressa pas pour arriver au Puits-Baba.

Par-delà les Terres-Rouges, soudain la plaine s'élargit comme un grand lac, et de nouvelles montagnes apparurent à l'horizon, très loin. La kouba du puits commença à briller dans les sables. On distingua une petite maison blanche et quelques gourbis d'Arabes disséminés aux environs. Des équipages étaient arrêtés auprès, que Salvador rsconnut immédiatement pour ceux de Bacanete

On vint se ranger à côté d'eux, à proximité d'une hutte en terre, habitée par un Espagnol de Carthagène, qui vendait de la paille et de l'orge aux charretiers et qui leur prétait ses ustensiles et sa vaisselle pour leur repas.

Un des garçons de Bace.nf^te. celui qu'on appelait le

Grand-Philippe, surveillait deux énormes chaudrons posés sur des briques. I^a taille ceinte d'un sac en guise de tablier, il s'avança vers Pierangelo, une spatule de bois à la main, et lui fit goûter un morceau du i'uie et du gésier de la volaille, qui cuisait pour le souper. On prit l'absinthe avec ceux du Bàcanete, puis on détela les bêtes, on tendit les hamacs entre les timons pour servir de mangeoires, et on musa longtemps à placer et a déplacer des caisses et à retendre les câbles. Il était nuit depuis longtemps quand on se décida à venir manger. On s'assit en cercle, autour du chaudron, sur des seaux renversés et des sacs de paille. Bàcanete, im petit homme aux cheveux crépus et aux oreilles évasées, fit la joie des convives par ses plaisanteries et ses incongruités. C'était le loustic de la route. 11 disait d'énormes sottises ; puis tout à coup il se soulageait avec fracas, et les hommes riaient aux larmes, comme de grands enfants. La nuit fut rayonnante et paisible. Rafaël, roulé dans sa couverture, se laissait aller à la douceur menteuse de la terre endormie. La blancheur du puits brillait vaguement sous les étoiles, et l'ombre transparente de la kouba faisait comme une oasis de fraîcheur et de recueillement au milieu des sables. Salvador, qui grattait ses colliers, chantait à voix haute :

Cierrame el pestillo, Que esta, noche vengo Para dormir contigo *..,

La voix montait dans le silence de la steppe et, avec ses modulations traînantes, elle était d'une ampleur grave, presque religieuse.

î Ferme bien la porte, — car cefte nuit je viens. — pour dormir avec toi.

Ils n'arrivèrent que le soir au Rocher-de-Sel. Ils virent les roches tumultueuses, figées dans une ébullition géante, et, sur les berges de l'oued, le sel à fleur de terre, comme une tombée de neige. Les sommets boisés se développèrent jusqu'au morne Djelfa aux constructions géométriques, Pierangelo s'y arrêta toute une journée pour décharger des marchandises. Dans l'çiprès-midi, après avoir passé des blouses propres, les charretiers allèrent déposer une couronne sur la tombe du vieux Fernando, un ancien du métier qui était mort écrasé pendant le précédent voyage. Le soir, ils firent la visite accoutumée à la rue du M'zab, où se tiennent les Oubd- Nàyls.

On se remit en route à travers les plateaux dénudés de Djelfa. On vit l'Oued-Cédeur et son auberge abandonnée, les petites maisons blanches d'Aïn-el-lbel, les lauriers roses de Guelt-el-Ouest, où l'on s'arrêta pour faire boire. La monotonie des horizons désespérait Rafaël, et il était de plus en plus impatient de voir Laghouat Enfin le second jour, vers trois heures du soir, une large ouverture apparut dans les montagnes, comme celles que font, à Bougzoul, les estuaires des fleuves formés par les mirages. Le ciel, extraordinairement pur, paraissait d'une hauteur démesurée. On eût dit la porte immense d'un nouveau Sud. Des plages de lumière allaient se dérouler à l'infini.

— Regarde ! dit Salvador à Rafaël. Laghouat est là-bas, tout au fond, derrière le soleil !...

Le quatrième jour, à l'aube, après avoir franchi la brèche du Chapeau-de-Gendarme, on aperçut l'oasis de Laghouat avec ses verdures miraculeuses au milieu des rochers et des sables.

Immédiatement commença la Prise d'eau, cette large

■cuvette sablonneuse que creuse en se perdant ïa boucle de l'oued M'zi. Rafaël s'en effraya, sachant, par les récits des anciens, que c'est un des endroits les plus dangereux pour les équipages. Il fallut doubler. Mais, quand il se vit à la tête de vingt-deux mulets, au milieu du claquement des fouets et du tintamarre guerrier des grelots, «a poitrine se dilata de joie et d'orgueil, et il lança si vigoureusement l'attelage qu'il ne s'arrêta que sur l'autre rive, devant le café maure. Pierangelo lui dit :

— Tu n'es pas un figurant, toi, au moins!... Tu seras un meneur de bêtes...

Le compliment de Pierre sonnait encore à ses oreilles, lorsque les équipages s'engagèrent dans l'avenue de platanes qui conduit à la ville.

Dans son impatience de tout voir, Rafaël s'irrita des lenteurs de Pierangelo, qui n'en finissait pas de décharger les chariots. Quand tout fut terminé, il s'empressa de faire sa toilette, et, accompagné de Salvador, il se mit à rouler par les rues. Ils visitèrent d'abord un marchand juif, un client de Pierre, à qui Salvador extorqua un mouchoir de soie; puis ils firent des stations chez les innombrables cabaretiers européens. Ils virent les casernes et le cimetière et, à la nuit tombante, ils montèrent jusqu'à la plate-forme de l'hôpital, d'où l'on domine la ville.

C'était l'heure où les M'zabites se rassemblent sur les terrasses pour la prière du soir. De toutes parts s'élevait une psalmodie grave, l'Angélus tintait à l'église, et le peuple des palmiers, serrant sa ceinture d'ombre autour des murailles, faisait une rumeur de foule. Rafaël et Salvador, s'étant accoudés sur le parapet du rempart, regardaient la mer des sables :

— Tu vois là-bas ? dit Salvador... c'est Ghardaïa !

— Tu y as été, toi?

— Non! mais on ira un jour, pour sûr...

Devant eux, ils voyaient comme une houle violoLte miroiter dans le crépuscule et rouler vers le désert. Des glacis roses, pareils à ceux des lames au soleil couchant, glissaient par places sur la nappe changeante. Puis, en un instant, tout se rembrunit. L'étendue des terres devint mate et dure. Une petite lumière intermittente s'alluma très loin. Les psalmodies avaient cessé. On n'entendait plus que l'aboiement des chiens et le craquement éternel des palmes.

Une surprise pénible attendait Rafaël au départ. Pierangelo lui fit charger .sur son chariot le cercueil d'un «ous-oflicier mort dans un poste éloigné et que l'on ramenait en France. Il ne dit rien d'abord, par crainte des moqueries ; mais le soir, entre ^Sletlili et Sidi-Maklouf, sa peur devint atroce. Il n'osait pas regarder le chariot, dans la crainte de voir le soldat mort se dresser devant lui, et il se tenait à une grande distance de l'équipage. A droite, au-dessus des montagnes, une étoile rouge comme du sang, qu'il apercevait sans cesse, achevait de l'halluciner. 11 n'y tint plus. Il courut vers PiL-raiigelo :

— £'ierre, je t'en prie, donne-moi la moitié de ta charge d'alfa, que j'enterre le mort dessous. Autrement je jette le fouet et je reviens tout seul !...

Il fallut s'arrêter et faire le transbordement en pleine nuit. Rafaël refusa de s'approcher avant que le cercueil eut complètement disparu sous l'alfa.

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