‹ Le sang des racesChapitre 4 sur 10 · TANIT · texte numérisé non relu

TANIT

L'aube se levait sur le golfe et, dans la grande lueur de nacre qui s'étendait à l'Orient, les feux lointains des phares commençaient à pâlir. Derrière les montagnes de Kabylie, par-delà les brumes de la mer, on sentait la montée irrésistible du soleil émergeant des abîmes. Puis une fraîcheur émut les verdures, un flot de lumière pâle s'épandit, gagna tout l'horizon, et ce fut un premier jour crépusculaire d'une blancheur morte. Les montagnes sans une ombre se dressèrent avec la netteté d'une image peinte au-dessus du miroir des eaux, immobile et gris comme un lac de plomb. L'atmosphère était si diaphane qu'on voyait trembler à la surface les filets des pécheurs ; et les voiles triangulaires des barques planant sur la mer semblaient de grands oiseaux arrêtés dans leur vol.

L'Orient, de plus en plus limpide, baigna d'une clarté douce les crêtes du Sahel, puis il se fonça d'une couleur de saphir. Les fronts blancs des villas luisaient dans la mousse tendre des feuilles ; les maisons de la haute ville resplendissaient comme une neige au soleil levant. Puis, du côté d'El-Biar,les cloches du Carmel tintèrent, et un clair angélus descendit sur Alger, les montagnes et la mer.

Tout à coup un bruit de grelots se fit entendre dans

la côte de Birmandreis. Des claquements de fouet, de» jurements lancés à pleins poumons réveillèrent les échos de la tranchée, et un grand tumulte de chariots en marche fit sortir le cabaretier de la Colonne. C'était Rafaël et les équipages de Pierangelo.

Quand il fut au sommet de la côte et quand il vit à ses pieds Alger et la mer, dans la fraîcheur matinale de ce jour d'automne, il fut pris d'allégresse. La ville le ressaisissait avec les ondulations féminines de ses rivages C'était le grand charme des eaux, ce charme étrange qu'il avait ressenti souvent à Bougzoul et dont la langueur perfide enchaînait sa volonté.

Depuis longtemps il se réjouissait de ce retour. Il avait passé tout un mois à Thôpital de Djelfa, ayant reçu un coup de pied de mulet, qui lui avait fendu le menton et brisé les dents. Pour fêtersaguérison,il avait projeté toute une journée de plaisir avec son amiPepico, qui, sur ses conseils, avait pris, l'année d'avant, la succession de Victor le Marseillais. Pepico, plus attaché à sa ville et la regrettant toujours, l'excitait par le flux de ses paroles. Tous deux, d'ailleurs, venaient de subir un rude été et, chose étrange, surtout chez Rafaël, si épris de sa route de Laghouat et de son équipage, ils sentaient l'un et l'autre un profond dégoût de leur métier, avec une irrésistible envie de tout planter là.

La fatigue et le labeur écrasant avaient mûri précocement leurs visages. Bien qu'ils n'eussent que vingt ans, ils paraissaient maintenant des hommes faits. Les petits yeux malicieux de Rafaël s'étaient enfoncés profondément; sa peau brûlée par les coups de soleil était devenue presque noire et, avec ses moustaches incultes et son menton fin de cavalier marqué de la cicatrice récente, il avait l'air d'un ancien de la route. Ses membres s'étaient

épaissis; il avait déjà les bras et la poitrine de son père, et, comme lui, il aurait semblé trapu, sans la hauteur de sa taille. Quant à Pepico, immense et disloqué, il était devenu encore plus maigre. Sa petite tête aux moustaches énormes, oscillante au bout de son grand corps, était sèche et hérissée comme un chardon, si bien que Rafaël l'appelait « tête de marron sculpté », — un mot qu'il avait entendu dire à des soldats du train.

Les chariots entrèrent par la porte d'Isly avec un grand fracas. Rafaël et Pepico firent claquer leurs fouets p«Dur s'annoncer. Des camarades du Faubourg, qui passaient sur des camions, leur envoyèrent des saluts. La joie de l'arrivée était complète.

Ils étaient occupés à dégarnir les bêtes avec l'homme de peine, lorsque Pierangelo arriva, suivi du patron de l'auberge. Des commandes pressées avaient été faites avant leur retour :

— Vous savez, vous autres ?... On charge l'aprèsmidi, et nous repartons ce soir...

— Comment, ce soir ! dit Pepico, les bras ballants de stupeur.

— Oui ! Tâchez d'être ici sitôt déjeuné... Pierangelo tourna les talons, pressé d'aller en ville

chercher les lettres de voiture.

— Nous repartons ce soir, répétait Pepico furieux... Celui-là qui veut partir, qu'il parte ! moi, je ne pars pas !

Rafaël n'avait rien dit. La colère lui montait peu à peu :

— Eh bien! tiens, va te promener... Moi non plus, je ne travaille pas!...

11 jeta violemment le collier qu'il avait sur la tête. Immédiatement ils décidèrent de s'habiller ; ils tirèrent

leur sac à linge du chariot et, quand ils se furent changés, ils le confièrent au garçon d'écurie. De là ils allèrent au café voisin, où, tout en prenant l'absinthe, ils se firent cirer les bottines par deux petits Arabes. Ensuite ils se complurent entre les mains du coiffeur, qui les rasa, les peigna, les parfuma. Rafraîchis, débarbouillés de la poussière de la route, marchant à petits pas sur la pointe de leurs bottines à talons hauts, balançant les plis de leurs blouses, ils descendirent vers la rue Bab- Azoun et, chemin faisant, ils décidèrent d'aller déjeuner à la Pêcherie.

C'était la grande débauche des charretiers ! Manger des choses fraîches, surtout du poisson, leur semblait une volupté au prix des salaisons et des conserves qu'ils avaient l'habitude de manger en route.

Rafaël et Pepico s'installèrent au restaurant des Pancas, sous les voûtes du boulevard. Ils s'allongèrent paresseusement sur leurs chaises, le visage en fête. Tout les surprenait et les ravissait : le garçon avec son tablier blanc, la pénombre de la salle voûtée, où se reposaient leurs yeux, et, tout à côté, le ruissellement de l'eau qui coulait sans cesse sur les étals de marbre de la poissonnerie.

En gobant sespraires et ses clovis, Rafaël ne put s'empêcher de dire :

— Tout de même ce n'est pas bien de quitter Pierre comme ça...

— Quelle musique est-ce que tu nous sonnes ?... Est-ce qu'il n'en trouvera pas trente mille pour nous rem- ■)lacer? Ce n'est pas ça qui manque, non !

Le vin blanc acheva de les étourdir. Quand ils sortirent du restaurant, Pepico, en gaieté, apostropha les marchandes d'oranges, qui se tiennent sous des parasols

dans la montée de la Pêcherie, ce qui fît un cefcle autour d'eux. Rafaël commençait à se fatiguer de ses sottises. En haut de l'escalier, ils se heurtèrent à Pierangelo qui les cherchait i

— Eh bien ! quoi ? on ne travaille plus ? interrogea celui-ci, en affectant un ton détaché.

— On ne travaille plus ! reprit Pepico avec son rire de fou.

— Pourquoi 1 Qu'est-ce qu'on vous a fait?... On donne une raison, au moins !...

— Pour rien !... Parce que je ne travaille plus !

— Voyons ! toi, Rafaelete, qui es sérieux, pourquoi est-ce que tu quittes l'équipage?.,.

— Est-ce que je sais, moi ? une idée qui m'a pris !...

— Mais tu dois avoir un motif !...

— Que? un motif ?... Mon motif, c'est que je ne travaille plus/voilà !

Rafaël dit cela très tranquillement; mais sans regarder Pierangelo, car il était un peu gêné.

Pierangelo, qui n'en était pas à sa première expérience, vit tout de suite qu'il n'y avait rien à faire. Cependant, comme il regrettait Rafaël, il répondit sans se fàchér :

— Alors, à ton idée, mon ami!

Il ajouta en s'en allant avec un petit rire dans la voix :

— Quand vous serez disposés, vous viendrez me prévenir...

11 partit, de sa démarche placide, comme si de rien n'était.

Rafaël et Pepico restèrent à se consulter sous l'horloge de la mosquée. Au fond, ils étaient fort embarrassés et ne savaient ni où aller, ni quoi faire pour tuer

le temps. Alors Rafaël, qui fouillait au fond de ses poches, finit par dire à son ami :

— Moi, je m'en vas au Faubourg ; j'ai de l'argent à porter à la vieille...

Pepico se récria :

— Si tu vas chez ta mère, adieu le plaisir! Pour sûr, tu ne reviens plus...

Au même moment une calèche passait au trot, venant de la rue de la Marine. Le cocher se tourna vers eux en as^itant son fouet :

— Hé ! chico !

C'était Pascualete le Borrego qui, s'étant brouillé avec son patron de la minoterie, s'était décidé à prendre une voiture de place. Il se renversa en tirant sur les rênes pour faire arrêter la calèche, tandis que Rafaël et Pepico s'approchaient ; puis, ayant sauté à bas de son siège, il embrassa paternellement Rafaël ; il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vu! Il l'appelait Rafaelete, avec des intonations câlines.

Et le Borrego tournait autour de Rafaël pour l'examiner en détail. Celui-ci rayonnait; il était fier de ces compliments d'un ancien, et puis Pascualete lui rappelait le temps de son père et ses folies d'autrefois.

— Et où est-ce que vous allez comme ça? demanda le Borrego ?

— Est-ce qu'on sait ? dit Pepico.

— On s'embête ! dit Rafaël.

— Montez dans ma calèche ! Je vous emmène près du Jardin d'Essai, à l'Oasis des Palmiers. Il y a tcvnjours des mauresques par là...

11 clignait de l'œil d'un air malin, et il les poussa dans la voiture.

Ce Pascualete, c'était to^iours le même que Rafaël

^vait connu, aussi enragé de plaisir que du temps de Ramon, resté jeune comme à vingt ans! Quoique devenu cocher, il avait conservé son costume de roulier et, sur le siège, sa grande blouse flottait au vent :

— En voilà un métier ! disait-il à Rafaël, tout en gesticulant avec son fouet. Servir les gens riches, moi, ça ne me va pas! Un jour ou l'autre, vois-tu, je vas partir avec toi pour Laghouat... Ah ! cette route-là, il faut que je la revoie, il faut que je retourne là-bas !... — Pascualete étendait son fouet vers le Sud ; et comme Rafaël riait : — Tu es jeune, toi, chico ! Tu ne sais pas ce que c'est l'amour qui vous prend pour une route !...

Ils traversèrent ainsi Alger et Mustapha, — Rafaël et Pepico tout heureux de se carrer au fond de la calèche,

A l'Oasis des Palmiers, on prit cérémonieusement une absinthe ; mais on ne trouva pas les mauresques promises. L'ennui commençait à peser, malgré les efforts de conversation du Borrego.

Alors on remonta en voiture et l'on se mit à battre les cafés de Belcourt. Ce fut une promenade lamentable : ou bien des cafés. étaient vides, ou bien l'on tombait sur des tablées de Piémontais et de Provençaux. On ne se connaissait pas, on ne se comprenait qu'à moitié, et les amusements n'étaient pas les mêmes.

Finalement, Pascualete décida d'aller chez un ancien charretier de sa route, qui tenait un débit à l'autre bout du Champ-de-Manœuvres. Ils trouvèrent là Salvador, le Grand-Philippe et le Papas, en compagnie de deux Piémontais qu'ils avaient connus autrefois à Philippeville.

L'un des Piémontais, Cecco, fit asseoir Rafaël à côté de lui. Il prétendait l'avoir rencontré autrefois dans la province de Constantine, bien que celui-ci n'en eût ^ardé aucun souvenir. C'était un type de Gaulois, cour-

taud et trapu, aux fortes moustaches blondes. Il gesticulait et parlait sans cesse. Des plaisanteries et des couplets banals sortaient intarissablement de ses lèvres ; mais le rouge de son sang semblait faire un rayonnement autour de lui, la gaieté s'épanchait de ses yeux, refluait avec les mouvements de son corps, comme la chaleur autour d'un brasier. Effacé, perdu dans la vie exubérante de son frère, l'autre, Mini, avec sa face rose et ses yeux bleus d'enfant, ne quittait pas son maintien taciturne et regardait son aîné d'un air d'admiration craintive. Quelquefois il ouvrait la bouche; mais les mots s'embarrassaient, et il achevait la phrase ébauchée en dessinant des gestes avec sa pipe.

Quand il sut que Rafaël et ses compagnons venaient de l'Oasis des Palmiers, Cecco, qui connaissait le patron, proposa d'y retourner et d'y dîner tous ensemble, Pascualete fit avancer sa calèche, où Ton s'empila. Pendant ce temps Cecco dit quelques mots à l'oreille de son frère, qui fît un signe d'assentiment et qui disparut sans que personne l'eût seulement remarqué.

Ils dînèrent à une grande table, devant la mer. Sur la fraîcheur des eaux, dans la lumière froide du couchant, Alger déployait devant eux ses maisons blanches et ses voiles de mauve. A travers les vapeurs changeantes, la ville de neige semblait un bouquet de jasmins qui se meurt et qui s'évapore.

11 y eut d'abord un moment de gêne et de silence parmi les hommes attablés, sans doute à cause de î'inaccoutumance des lieux et de la beauté du spectacle. Mais les plaisanteries et les rires de Cecco revenant à la charge emportèrent le nuage. Sa joie de vivre gagnait les autres et faisait circuler comme une trépidation de plaisir.

Par bravade, il se gorgeait de nourriture et buvait à même les bouteilles. Il renversa son verre et donna un coup de poing dans son assiette pleine pour le plaisir d'inonder la nappe et les pantalons de ses voisins, il lançait des morceaux de pain aux singes, qui s'agitaient au bout de leurs chaînes dans les branches des palmiers : les grimaces et les contorsions de ces bêtes faisaient rire aux larmes lés charretiers.

La joie s'exalta. On but davantage. Les gageures commencèrent. Au bord du ciel, la lune apparut en un cerne de cristal, comme le matin quand elle s'amincit dans l'Orient lumineux. Pendant un instant très court, une clarté d'aube flotta sous les branches, les formes des choses s'allégèrent, comme si elles fussent devenues incorporelles, des reflets d'une lumière fluide et blonde se posèrent sur la table et sur les visages. Rafaël regarda la tête rouge de Cecco, dont les cheveux s'embrasaient danp le miroitement doré de la lune. Il se souvint de l'arrivée triomphante à la pointe du jour et, confusément, dans les profondeurs de sa mémoire, il revit des levers d'aube tout pareils, là-bas, au milieu des sables, sur la route de Laghouat, quand, aux côtés du chariot, après la nuit étouffante, il se sentait baigné de fraîcheur et de lumière. Sa joie déborda, tandis que les paroles et les rires exultaient autour de lui. Salvador chantait une chanson de son pays. Alors, excités par le chant, soulevés par les flots de clarté douce de la lune, qui maintenant resplendissait, ils décidèrent tous ensemble de monter « en bombe » à la Casba.

On s'entassa de nouveau dans la calèche du Borrego, et Ton partit à fond de train vers Alger. En passant devant un champ de roses, Salvador fit arrêter les chevaux et, aidé du Papas, il se mit à arracher les fleurs

à poignées. Ils en plantèrent entre les oreilles des chevaux, ils en décorèrent les lanternes de la voiture, des brassées s'amoncelèrent dans la capote rabattue comme une corbeille. Ils se disputèrent les plus belles, dont ils fleurirent leurs chapeaux et les poches de leurs blouses.

Puis la calèche, avec ses fleurs, ses rires et ses cris, fila plus vite dans la poussière.

Quand ils furent en ville, le Borrego poussa ses chevaux au milieu de la cohue des voitures, des tramways et des corricolos, faisant au passage des paris de vitesse avec les cochers ses camarades; et ainsi la fièvre de la course exaspérait la folie de plaisir. Les rues étaient pleines de promeneurs, poussés dehors par la douceur de la nuit et, à mesure qu'on avançait vers les portes, ils devenaient une foule. Par les fenêtres des hautes maisons violemment éclairées, des pianos, d'étage en étage, déversaient à flots des musiques vulgaires. De temps en temps des voix de femmes, chantant des air d'opéra, dominaient le bruit. La lumière de la lune était si claire que les ombres des maisons et des passants semblaient se réfléchir dans la poussière de la rue, comme des images sur une glace.

En arrivant aux Tournants Rovigo, Pascualete fut obligé de laisser souffler ses bêtes, à cause de la montée. Les promeneurs devinrent plus rares. De loin en loin l'éclairage violent des bars faisait une tache lumineuse sur le trottoir ; et des étages des hautes maisons les ritournelles des pianos s'épanchaient encore.

Un bruit d'orgue arriva par la porte d'une boutique basse, que masquait un rideau de couleur sombre. A l'entrée, une salutiste en chapeau-cabriolet distribuait des brochures.

Des voix chantaient:

Redites-nous, redites-nous l'histoire, L'histoire de Jésus I

et la bande ivre des charretiers entendit soudain le refrain du cantique qui s'élevait avec ferveur, comme si la molle influence de la nuit qui pénétrait la ville eût exalté aussi les pauvres âmes en peine de justice.

Cecco lui-même se tut un instant. Une lassitude sembla peser sur l'émoi des chairs et le tumulte des pensées. Les façades des bâtisses neuves déployaient leurs rangées plus sombres. Les grelots des chevaux et le frottement des roues s'entendaient seuls.

Devant un café, des zouaves étaient attablés. Une voix de femme, qui chantait une romance populaire, traversa la rue, s'exaltant à mesure, avec une sorte de rage. Celle-ci était assise sur le seuil, les cheveux épars sur les épaules. C'était la patronne de l'estaminet. Cecco, qui s'y arrêtait souvent, en descendant de Staouëli, la reconnut.

— Qu'est-ce qu'elle a, celle-là, à chanter commie ça.?... dit Rafaël.

— Ah! dit Cecco, avec son gros rire, son mari l'a lâchée : c'est le regret qui la pique !...

La calèche fila, emportant les jeunes gens en habits de fête. Aussitôt la voix s'infléchit en modulations plus hautes, et, comme si elle voulait atteindre l'équipage en fuite, elle bondit vers eux, les soulevant à leur tour et les enveloppant dans son chant de folie. Alors, tous ensemble, ils reprirent le refrain en chœur. Pascualete, fouettant ses chevaux, les lança au galop. Ils émergèrent au dernier tournant, en face de la coulée lumineuse du

boulevard en étages, d'où l'on voit jusqu'à la mer et jusqu'au promontoire.

Le ciel libre se déploya au-dessus de leurs têtes. Pascualete, le bras levé, lança l'attelage sur le boulevard de la Victoire, tandis que, sur les portes des cabarets, des voix d'ouvriers répondaient au refrain de la femme, repris sans cesse par Salvador, et qui, se répandant d'un bout à l'autre de la rue, semblait grandir avec l'élan de la course. Au tournant de la route, la mer apparut de nouveau au bout de l'avenue toute droite qui s'enfonce vers les anciens remparts. La grande surface miroitante semblait s'élargir au pied d'une roche à pic, et l'on eût dit que la voiture, emportée par le Borrego, allait s'abîmer dans la mer.

La garde de la calèche fut confiée à un petit Arabe en guenilles. Puis ^ bande, fleurie de roses, descendit le long des vieux remparts turcs vers la plate-forme de la rue Catarouggil. Par une brèche largement ouverte, la mer se déploya encore, la colline de Notre-Dame d'Afrique dressa son ombre au-dessus des maisons de Bab-el-Oued et, vers Saint-Eugène, un triangle lumineux scintilla.

Rafaël s'arrêta devant la brèche pour regarder le Faubourg. Il songea à sa mère et, avec le remords de ne pas l'avoir encore vue, une tristesse confuse le prit devant ces toits et ces chemins encore tout pleins de son enfance.

Il fut obligé de se hâter pour rejoindre ses camarades. Ceux-ci, suivant la coutume, firent une pose sur la plate-forme. Une foule hurlante de marins s'y pressait. C'étaient des Américains du Nord arrivés de la veille. Les charretiers trouèrent la cohue, en se carrant dans leurs blouses, et, tandis que le Papas et le Grand-Phi-

lippe s'accoudaient sur le parapet, Salvador et Cecco, tendant le ventre et lâchant des plaisanteries grossières, se campèrent insolemment devant ces étrangers. Rafaël, assis sur le parapet, roulait une cigarette, un peu gêné par deux matelots à visages d'enfants qui, assis comme lui, regardaient la ville et la mer en faisant des gestes et en parlant très haut. Les bras levés, ils ouvraient des yeux éblouis vers l'espace.

La lune épandait sur le golfe de grandes voiles d'ombre transparente ; et, descendant de terrasse en terrasse jusqu'aux plages endormies, les maisons de la ville resplendissaient comme des blocs de diamant. Depuis la mosquée de Sidi-Abd-er-Rhaman jusqu'aux feux de la côte, les vastes ondes sidérales semblaient rouler comme des moires à travers l'étendue et submerger les choses avec le mouvement ddux des vagues par les temps calmes.

Le long des vieilles rues en ruines, un flot d'hommes montait au milieu de la clameur des voix. Les galons blancs des marins se distinguaient dès le tournant des escaliers. Il en venait sans cesse, comme si la mer eût bondi vers la colline. Des jeunes gens en chemises de couleur claire traversaient la masse d'ombre des uniformes. Précédés d'un joueur de guitare, ils se tenaient par le bras et, se renversant la tête, d'un air enivré, ils lançaient à plein gosier la chanson du Toréador. Eux aussi ils montaient vers la maison d'amour, en quête de joie et d'exaltation, et, leurs voix tremblantes unies aux cris des matelots, aux appels des enfants et des femmes sur les terrasses, ils exhalaient tout le chant de la ville vers la beauté de la nuit.

Un remous se fit sur la plate-forme. Des marins en foule compacte envahirent l'étroit espace, bousculant

Rafaël et ses compagnons, et le flot se précipita dans la rue Catarouggil. Les charretiers entraînés suivirent, sentant leur colère monter contre ces gens en uniforme qui venaient leur disputer plaisir et qui faisaient les maîtres.

On s'étouffait dans l'étroit boyau de la petite rue arabe. Toutes les portes étaient fermées, comme aux jours de grand branle-bas, quand les artilleurs ou les marins de la flotte se répandent dans la haute ville. Des attroupements se formaient, les matelots se disputant avec les femmes et se fâchant de n'être pas compris. Salvador indigné voulait fendre la presse, excitait ses camarades contre les marins. La colère s'amassait lentement.

La salle où ils entrèrent était formée par le patio d'une ancienne maison mauresque. Des femmes, en costumes extravagants, étaient assises devant le comptoir où trônait la patronne. Dans le fond, des quartiers-maîtres et des gabiers du bateau américain buvaient et jouaient avec des filles. Par prudence, la patronne voulut faire entrer les nouveaux arrivants dans une salle latérale. Mais ils s'obstinèrent à rester là et s'installèrent à une table voisine des Américains. Les femmes, s'empressant autour de ceux-ci, leur faisaient dire des obscénités en anglais, qu'elles s'efforçaient de répéter en poussant de grands éclats de rire étudiés. Au milieu des groupes, posant pour elles et pour ses camarades, un gabier, un grand jeune homme pâle et blond, exténué comme un fumeur de kif, se raidissait dans son ivresse pour se tenir debout. Il étalait une énorme rose blanche à sa vareuse et, avec des gestes énervés et une ondulation continue des hanches, il entonna, sur un ton ridiculement sentimental, une romance allemande.

Aussitôt une femme se leva de son tabouret et, passant ses bras autour de la taille mince du marin qui chancelait, elle se mit à l'accompagner d'une belle voix claire. C'était une Allemande de Kustrin, qui se donnait pour Alsacienne. Rendue sérieuse tout à coup par ce chant du pays natal, ses yeux s'illuminaient. Elle fit taire impérieusement ses camarades, qui agaçaient les matelots, et, enlacée au marin frêle, elle modula le refrain, la gorge renversée, comme une chanteuse sur un théâtre.

Cette pompe déplut aux charretiers. Ils s'irritaient de ne pas comprendre les paroles, et cette tristesse du Nord pesait sur leur joie et les choquait comme un défi. Mais surtout ils en voulaient aux Américains de leur prendre les plus belles femmes. Ils ricanaient sous les yeux indignés de la Prussienne, et leurs regards, croisant ceux des matelots, les insultaient de loin.

Alors celle-ci, sans quitter la taille du gabier, lança tout à coup le premier couplet de la Wachl am Rhein. Ses yeux et ceux du matelot se rencontrèrent et se comprirent. Fiers de parler une langue incomprise des autres, ils unirent plus étroitement leurs mains et, devant la haine grondante qu'ils sentaient autour d'eux, ils redoublèrent l'ardeur belliqueuse de leur chant.

Cecco, que les Américains exaspéraient davantage, demanda brusquement à une grosse fille assise à côté de lui :

— Qu'est-ce qu'ils chantent, ceux-là ?... ils nous embêtent !

— Tu ne vois pas ça? dit la fille avec un air de supériorité, c'est des Allemands !...

— Des Allemands ! reprit Cecco... Ah ! Santa Madonna ! J'en ai trop vu, quand je travaillais au tunnel du

Gothard...,je te le dis, moi, il n'y a pas de plus sales bêtes!...

Cecco se rappelait une bataille entre Allemands et Piémontais , d'où son frère était sorti avec une côte brisée. 11 s'irrita davantage en voyant sa préférée prendre entre ses mains les joues d'un matelot pour s'amuser de la grimace de son visage ainsi déformé. Il lui cria, sans égard pour les deux chanteurs :

— Dis donc, toi !... Si tu venais ici un peu !...

Le Grand-Philippe, qui, le coudé sur la table, écoutait avec beaucoup d'attention, lui dit vivement :

— Tais-toi, Cecco ! Tu vas attirer du scandale... Mais le matelot caressé par la fille s'était levé, les

yeux en fureur. C'était un quartier-maître tout fier de ses galons. Il empoigna son tabouret et le lança contre Cecco. Celui-ci, se baissant, esquiva le coup. Tous les charretiers se levèrent au milieu des clameurs des femmes. La patronne, se précipitant du comptoir, essaya de s'interposer. Mais Pascualete le Borrego la poussa dans l'escalier avec la cohue des filles. Affolées, elles grimpèrent les marches quatre à quatre et coururent se barricader dans leurs cellules.

Cependant le patron, attiré par le bruit, était descendu.

Dans la crainte qu'il n'allât chercher la police, le Grand-Philippe le prit par les épaules et l'enferma dans la cuisine. Un épouvantable tumulte emplissait la salle. Les Américains avaient tiré de leurs poches des couteaux et des coups de poing. Les tabourets de bois volaient sur eux, mais faisaient moins de mal que de bruit. On s'observait de part et d'autre.

Le Papas indécis frôlait les murs et épiait .a bataille, se demandant s'il devait s'esquiver. Soudain Pepico, qui avait guetté l'instant, se retourna et détacha un violent

coup ^o savate au joli chanteur à la rose blanche. Celuici, atteint au ventre, tomba de tout son long. Au même moment, Rafaël prit un siphon sur le comptoir, le lança de toutes ses forces à la tête d'un gros matelot roux qui fonçait sur les charretiers, le couteau levé.

Cette idée de Rafaël fut pour le Grand-Philippe la révélation de toute une tactique. Il fit se serrer ses camarades autour du comptoir, où s'alignaient des rangées de siphons. Le Papas, barricadé derrière le fauteuil de la patronne, en faisait passer aux combattants. Un dans chaque main, Pascualete se rua contre les matelots et, sans prendre garde aux couteaux, il se mit à assommer à droite et à gauche. Appuyé par Cecco, qui brandissait aussi des siphons^ il abattit les plus robustes. Pepico, d'un coup de savate, faisait sauter les couteaux des mains de ceux qui résistaient encore, tandis que le Papas, se coulant entre leurs jambes, les renversait d'un mouvement d'échiné.

Rafaël maintenait sous lui le quartier-maître qui avait attaqué Cecco. Il finit par s'asseoi" sur sa poitrine.

— Attache-le ! cria Salvador, qui n'osait pas trop s'engager ; et, tirant de sa poche des mèches de fouet, il les tendit à Rafaël.

Mais Pascualete et Cecco avaient acculé les trois derniers dans un angle de la salle. Ils étaient furieux l'un et Tautre. Cecco se prit corps à corps avec un des matelots, une espèce d'hercule beaucoup plus grand que lui. Il réussit à lui emprisonner les bras entre les siens et, plongeant dans les yeux hagards de l'Américain ses yeux fous de haine, il lui mordit l'oreille comme un chien et, d'un coup sec, il la déchira.

Exaspéré par la douleur, le matelot se renversa sur Cecco, qu'il aurait étouffé, si le Papas ne fût venu au

secours de son camarade. Cecco, dégagé, lui ficela les poignets avec des mèches, à lui couper les veines. Pendant ce temps les autres entassaient des tables et des tabourets, de manière à former une barrière entre eux et les Américains.

— Maintenant, filons, dit le Grand-Philippe, avant f]ue la police arrive ! . . .

Les charretiers s'engouffrèrent dans le vestibule. Le Grand-Philippe tourna prestement la clef dans l'énorme serrure. Ils franchirent le seuil en avalanche.. Après quoi Philippe referma la porte et jeta la clef dans une ruelle en cul-de-sac.

Tout était plus calme maintenant. Minuit venait de sonner, et les matelots étaient redescendus vers le port. De loin en loin des zouaves permissionnaires erraient encore et des groupes de jeunes gens à mandolines. Les charretiers étaient les maîtres de la rue.

Encore frémissants de l'émoi de la bataille, ils parlaient très haut et gesticulaient, se racontant les coups donnés et se montrant leurs blessures. Cecco avait une légère éraflure sous l'œil droit et une forte entaille au pouce. Comme il saignait beaucoup, il dut se laver à une fontaine et s'envelopper la main de son mouchoir. L'admiration des autres l'entourait ; maison se pressait surtout autour de Pascualete, on lui frappait sur l'épaule en signe de reconnaissance. Salvador, par ostentation, lui passait le bras autour du cou et redisait en paroles abondantes et magnifiques la bravoure du vieux.

Cette attitude choqua Rafaël, qui se rappelait le rôle un peu mince de Salvador pendant la bagarre. Son admiration pour lui en fut ébranlée. Mais ce ne fut qu'une impression très rapide. L'ardeur de son sang l'emportait. Des images de bataille et de volupté gran-

LE SANG DES RACES ^i

dissaient dans sa tête. Cecco lui prit le bras violemment et cria aux autres :

— Allez ! . . . aux Espagnoles maintenant !

La voix ivre de Cecco passa sur la bande comme un vent de luxure. Un grand cri farouche répondit. Les charretiers s'ébranlèrent; ils remontèrent la rue enlacés, soulevés par les mêmes visions et la même force, comme un régiment en marche. Des mauresques les arrêtèrent, des bras se nouèrent à leurs cous, se pendirent à leurs blouses, des mains les poussèrent. Ils montèrent précipitamment les petits escaliers en colimaçon, butant aux angles des marches, jusqu'à ce qu'ils émergèrent à la clarté épanouie de la terrasse.

Emues par le sang qui souillait leurs visages et leurs mains, les femmes les tirèrent brutalement vers le» cellules. Des couples se formèrent. Ils s'éparpillèrent peu à peu dans la maison obscure et, le tumulte s'éteignant tout à coup, il y eut une minute de grand silence.

Puis, quand ils reparurent se retrouvant face à face, ils furent repris par leur besoin de crier, de se répandre et de détruire. Ils salirent avec leurs souliers les tapis des femmes, ils se vautrèrent sur les coussins. Cecco ayantpris sur une étagère une petitetasse en verre doré la lança violemment contre le dallage. Aussitôt une robuste fille aux bras cerclés de bracelets se précipita sur lui en poussant des cris aigus et en ameutant les autres femmes. Des voix glapirent, des injures arabes déchirèrent les gosiers. Une vieille, la gorge tremblante, parut sur le seuil, en faisant des gestes tragiques et en hurlant. Elle menaçait les charretiers de la police, elle leur faisait honte de leur brutalité. Cecco, par dérision, se mit à la lutiner. Alors elle saisit dans un coin une bouteille de pétrole et elle la brandit maladroitement

au-dessus de sa tête, cherchant à le frapper. Cecco la désarma et, la repoussant avec les femmes sur la terrasse, il ferma vivement la porte en entraînant ses camarades.

Ils redescendirent lescalier, se cognant aux mur» étroits. Mais la porte se rouvrit aussitôt, des bouteilles se mirent à pleuvoir derrière eux avec des malédictions et des cris. Quand ils furent dehors, — par les lucarnes de la maison, les femmes exaspérées leur jetèrent de nouvelles injures. Le Papas, se retournant, agita avec un geste de moquerie un mouchoir de soie qu'il leur avait volé.

On était à deux pas des Espagnoles.

Rafaël se précipita dans le vestibule, suivi de toute la bande. Les femmes , en les voyant, avaient poussé des cris et les conviaient à entrer.

Ils entrèrent tout d'un coup. Elles allèrent à eux cérémonieusement, quelques-unes prenant la main de ceux qu'elles connaissaient. Puis chacune flanquant un des hommes, le bras appuyé sur son épaule, elles descendirent avec lenteur l'escalier du sous-sol, en cambrant leurs tailles et en espaçant de marche en marche leurs jupons de ballerines.

Salvador, reconnu par deux femmes, se pavanait au milieu des caresses.

— Tu fais danser ? dit l'une d'elles, en l'embrassant.

Salvador, avec ses idées de grandeur, proposa tout de suite de « faire danser les Espagnoles ». Le Borrego l'appuya, et les autres acceptèrent par orgueil, bien que cette fantaisie coûtât cher.

On les introduisit dans un salon décoré de façon prétentieuse et criarde. Un lustre en verroterie pendait au milieu. Dans le fond, s'ouvrait un petit théâtre.

Bientôt les danseuses parurent en file indienne, dans la nudité de leurs corps grêles qu'exagéraient encore de longs bas de soie noire cerclés au-dessus du genou de jarretières éclatantes. Elles montèrent sur l'étroite scène, où se tenait un musicien coiffé d'une casquette de jockey et cachant sous des lunettes bleues ses yeux malades. Le musicien tira un accord de sa guitare. Une grande fille maigre, élevant ses bras nus, fît claquer ses castagnettes et se mit à tourner sur la pointe des pieds. Elle s'accompagnait d'une chanson rauque à la mode arabe. Les quatre autres, élevant les bras à leur tour, reprirent le refrain en une clameur aiguë :

La reina de las flores Por alla mar se va, Marinera, despega la vêla * l

Orgueilleux de ce spectacle, qui se déployait pour eux seuls, de ces poses et de ces attitudes, qui étaient un perpétuel hommage, les charretiers s'étendaient insolemment sur les divans et sur les tapis. Cecco s'était installé à côté de Rafaël, qui s'étonnait un peu de l'impétuosité de sa soudaine amitié. Des femmes les tenaient embrassés, les excitant par leurs baisers et les frôlements sinueux de leurs corps. Les jasmins qui se dressaient à la pointe de leurs chevelures, comme le cimier d'un casque, tombaient en neige su»* les épaules, et l'odeur molle des fleurs semblait flotter autour des danses.

Tout à coup une grande, vêtue de blanc, avec des cheveux dénoués d'Ophélie, s'avança droit vers Rafaël.

1 « La reine des fleurs — s'en va vers la haute mer ; — marin, iargue la voile... >

Sous son diadème de perles fausses, elle marchait impétueusement, à pas saccadés, comme une reine d'opéra. S'étant assise auprès de lui, elle le baisa longuement sur la bouche et, à voix basse, comme s'il se fût agi d'un mystère, elle lui dit durement à l'oreille :

— Monte!

Mais il l'écarta sans rien dire.

En ce moment les danseuses ayant quitté la scène s'étaient répandues dans la salle et, glissant sur la sciure humide du dallage, elles continuaient leurs chansons et leurs poses au son de la guitare et des castagnettes. Celle du milieu s'était arrêtée. Plus maigre et plus brûlée qu'une cigale, elle offrait son corps tout entier, les bras arrondis au-dessus de sa tête, et son ventre onduleux roulait doucement sur ses hanches.

Cependant la femme aux cheveux dénoués d'Ophélie ne cessait de baiser Rafaël. Il se laissait aller entre ses bras. Ce n'était pas tant un appétit de volupté qui soulevait tout son être que l'essor impétueux de ses pensées. La bataille de tout à l'heure et l'assaut des mauresques avaient calmé son sang ; mais ses nerfs vibraient toujours et son imagination en fête bondissait vers des choses inconnues,

La femme n'en était plus aux baisers :

— Monte ! dit-elle encore, de sa voix impérieuse et dure.

Il se leva.

Sitôt qu'ils furent dans la chambre, elle se jeta au cou de Rafaël, et elle recommença aie baiser avec une sorte de frénésie, comme si elle eût voulu aspirer toute sa jeunesse entre ses lèvres. A chacun de ses mouvements, il sentait l'odeur énervante de s jasmins qu'elle avait dans sa chevelure.

Puis, avec un élan de joie, elle dénoua tout à coup ses bras et se mit à se dévêtir précipitamment. Son profil, d'une finesse presque immatérielle, semblait luire dans l'ombre, comme le cercle nacré de la lune. Ses joues un peu creuses se coloraient de rose aux pommettes, et son nez busqué se recourbait joliment à l'andaloase.

Rafaël, tout en défaisant les tours de sa ceinture, considérait avec attention sur la commode des fruits en cire qui s'élevaient en pyramide sous un globe. Il y vit aussi, dans un cadre de peluche, la photographie d'un homme rasé, qui ressemblait à un valet de cuadrilla. Au milieu, une veilleuse brûlait devant un chromo représentant la Mère des Sept-Douleurs, le cœur saignant sous les épines et la couronne de glaives.

— Regarde ! dit la femme en le tirant par le bout de la ceinture,

Rafaël se retourna. Elle appuyait sur une chaise son pied chaussé d'un soulier de satin blanc à talon haut, et elle raidissait sa jambe que moulait un grand bas de soie blanche, luisant et lisse comme un ivoire.

— C'est joli! dit-elle.

En même temps elle caressait la cambrure de son pied. Rafaël, ébloui, affecta un grand dédain.

Alors, sautant comme une enfant espiègle, elle fit mille folies. Elle l'embrassa sur les joues, elle écarta le col de sa chemise pour lire le chiffre marqué à son tricot ; puis elle le conduisit à la commode et prenant un œillet rouge, qui trempait dans un verre à pied plein d'eau :

— Sens ! dit-elle. Elle approcha l'œillet rouge des narines du jeune homme, puis, avec un geste emphatique, elle le remit précieusement dans le verre.

Les prévenances de cette femme et ce luxe de sa per-

sonne ravissaient Rafaël. Mais, au fond, ces délicatesses | inconnues le gênaient un peu. Il prenait un air impassible et s'abandonnait aux cares'ses avec une hauteur feinte.

La femme, le saisissant à bras le corps, l'entraîna vers le lit que dominait un rideau rouge masquant une fenêtre. Elle se jeta sur lui d'une si violente étreinte «t d'un tel emportement de passion que celui-ci en eut presque peur.

Cependant des coups retentissaient à la porte : c'étaient Salvador et Borrego qui s'impatientaient. Rafaël leur cria des jurons. On entendit la bande s'en aller au milieu d'un vacarme de tabourets remués. Les castagnettes claquaient toujours, et les femmes, excitées par la danse, répétaient de leurs voix perçantes jusqu'au malaise :

Marinera, despega la vêla I

Quand ils furent las de plaisir, Rafaël s'allongea contre la muraille, sous la fenêtre rouge, et il sentit la tète de sa compagne s'appuyer sur sa poitrine. Les joues brûlantes de fièvre, elle ne pouvait pas dormir. De temps en temps elle se soulevait pour regarder le jeune homme qui fermait les yeux.

— Comment t'appelles-tu ? lui demanda-t-elle tout à 20up, sans doute pour l'empêcher de s'assoupir.

Quand Rafaël lui eut dit son nom :

— Moi, je m'appelle Gitana... Puis approchant sa bouche de son oreille : — Veux-tu que je te dise mon vrai nom?... Juana! Ma mère aussi s'appelait Juana!... Mon pays, c'est Cadix!...

Et elle ajouta, comme se parlant à elle-même :

— Ils sont beaux, les hommes de mon pays!...

Rafaël piqué par cette phrase, dont il ne saisit pas le sens, la repoussa de sa poitrine et, comme il faisait très chaud dans la chambre, il tira le rideau rouge, qui masquait la fenêtre entr'ouverte. Le spectacle était si merveilleux qu'il se dressa sur son séant pour mieux voir. Il ouvrit la fenêtre au large. La ville apparut tout entière dans la clarté pâlissante de la lune. L'horizon semblait immense. Tout au bout du port Rafaël reconnut le navire des Américains qui élevait ses deux cheminées gigantesques et les mille feux de ses sabords au-dessus des eaux miroitantes. Vers les montagnes, à travers les brumes lointaines, les lumières des phares tournaient doucement. Sur les terrasses voisines, des Arabes étendus dormaient.

Rafaël s'ingéniait à suivre les méandres des rues en étages. Mais la Gitana, se pendant à son cou, le fît coucher sur l'oreiller et, ramenant le drap jusqu'à ses épaules :

— Tu aurais froid ! dit-elle.

Elle povssa la fenêtre et se rejeta sur lui en l'étreignant. Les bruits de la rue et les chansons des femmes s'éteignaient. Ils s'endormirent d'un sommeil accablé...

A cinq heures, une horloge qui sonnait en bas réveilla Rafaël. Il compta les coups du timbre, puis il tira le rideau rouge. Le jour commençait à poindre, le rebord de la fenêtre était mouillé et l'air matinal était si vif qu'il eut un frisson.

Aussitôt une toux déchirante secoua la Gitana. Rafaël, se retournant vers elle, perçut une odeur de créosote et de phénol.

— Ça sent l'hôpital par ici ! En voilà une odeur de choléra!..,

La Gitana étouffa sa toux.

98 LE SANG DES RACEb

— Ça n'est rîen? dit-elle.

Pour qu'il ne vît pas ses yeux en larmes et ses Joues blêmes, elle lui baisa le cou avec un redoublement de ferveur. A ce moment, les Arabes éveillés sur les terrasses se mettaient en prières et, levant les bras sous leurs burnous, ils se prosternaient vers le soleil.

La Gitana tremblait que Rafaël ne voulut partir. Elle tira le rideau rouge et le prit de nouveau entre ses bras. Puis ils se rendormirent.

Toute la journée, ne sachant que faire, il erra dans les bars et les petits cafés, et finit par s'accouder aux rampes du Boulevard en regardant les bateaux et les camions du port, comme font les ouvriers désœuvrés. 11 y retrouva Pepico et Salvador, qui s'étaient fait rosser par les matelots en descendant de la Casba. On but ensemble en se racontant les coups, et, parce qu'il était un peu ivre, Rafaël n'osa pas aller au Faubourg voir sa mère. Il retourna le soir chez la Gitana. Le lendemain, avec Pepico, il recommença à traîner par la ville. Il fit des achats extravagants dans les magasins de la rue Bab- Azoun et revint à l'auberge avec deux pantalons de velours et une demi-douzaine de ces chemises multicolores que portent les Maltais et les Napolitains.

Le jour suivant, il était si bien écœuré de cette vie de fainéantise, qu'il s'engagea avec son ami chez Bacanete, dont les équipages venaient d'arriver. Il donna au Borrego les quatre-vingts francs qui lui restaient pour les remettre à sa mère, et quand, à deux heures du matin, il reprit la montée de la Colonne, repassant dans son esprit toutes ses aventures depuis son retour, il lui sembla qu'il avait fait un mauvais rêve.

LES GANDOLES

i^opuis Alger, la pluie tombait en déluge. Jamais Rafaël n'avait fait un si triste voyage et, de mémoire de patron, on n'avait jamais vu un mois de décembre pareil. Les roues des chariots s'embourbaient dans les ravines ou glissaient sur les quartiers de rocs lavés et polis par les eaux. Les charretiers étouffaient sous les capuchons de leurs cabans de toile cirée, et leurs grandes bottes en entonnoir, sanglées au-dessus du genou par une courroie, doublaient par leur pesanteur -la fatigue de la marche.

Rafaël était parti avec Bacanete et Pepico. Derrière eux venait Alvarez le Castillan, en compagnie de Salvador et de Manuel, un nouveau charretier de la province d'Oran. La montée avait été atroce jusqu'à Ben-Chicao. A Berrouaghia, le temps s'était un peu éclairci ; mais la route était si mauvaise qu'ils n'y gagnèrent que de quitter leurs cabans. Les bêtes étaient crottées jusqu'au ventre, on pataugeait dans des nappes de boue liquide, €t l'humidité glacée vous entrait jusqu'à l'âme. Puis bientôt commença la descente de Mongrono. Chacun courut à sa mécanique. Ils cheminèrent ainsi pendant de longues heures, la main crispée sur le serre-frein, sans se rien dire. A la moindre distraction, le chariot trop chargé entraînait le limonier et risquait de s'abîmer dans les ravins à pics.

Il faisait nuit quand ils arrivèrent au Gamp-des- Zouaves, et la pluie s'était remise à tomber. Les masures de l'auberge émergeaient à peine de la route boueuse. Avec leurs petites fenêtres aux lumières avares, elles étaient d'une tristesse navrante dans ce pays perdu. Pour comble de misère, il n'y avait pas de lits pour les arrivants. Trois équipes les avaient précédés : il faudrait coucher à l'écurie.

Cette écurie était un pauvre hangar, ouvert à la pîuie et au vent. Rafaël eut beaucoup de peine à trouver de la place pour ses bêtes, qu'il dégarnit en maugréant. Les colliers pleins d'eau étaient collés au cou des mulets. 11 fallait les arracher violemment et faire effort pour les soulever, tellement la pluie les avait alourdis. Les courroies gonflées dans les boucles ne se détachaient pas. Rafaël ne cessait de jurer et, ce qui lui arrivait rarement, il envoyait des coups de pied aux bêtes, par colère.

Quand il entra, il y avait foule dans la salle de l'auberge. Le frère aîné d'Alvarez était là avec ses hommes, le vieux Vicente et Espartero le Valencien avec les leurs. On ne parlait pas beaucoup, malgré le vin chaud qui fumait dans un saladier. Rafaël s'approcha de la cheminée, où flambait un feu de houx. Il s'assit près du Papas et du Grand-Philippe et commença de se lamenter sur le mauvais temps et la misère de la route. La patronne s'empressait maternellement autour d'eux. Elle força Rafaël à quitter son caban de drap bleu, qui était trempé, et, avec son accent d'Auvergnate, elle débitait des gaudrioles pour les faire rire.

A table, un silence farouche régna. Chacun n'était occupé que de rassasier sa faim. Les hommes engloutissaient les viandes avec une sourde émulation, comme

si, à chaque bouchée, ils avaient senti la force gonfler leurs muscles. Les têtes ne se levèrent qu'à l'entrée d'Alvarez le cadet, qui s'était attardé à l'écurie. L'aîné le fixa dès le seuil avec ses yeux durs et perçants et. quand il se fut approché de lui, il lui demanda à voix basse, sans même lui toucher la main :

— Combien de bordelaises ?.,. Tu n'as pas oublié la commande pour Sidi-Maklouf?...

Cet Alvarez, avec son visage glabre, inspirait une espèce de terreur. Son frère tremblait devant lui. On le savait riche, et on redoutait son astuce. Son mutisme pesait sur les autres plus que la fatigue de la route. On aurait dit que personne n'osait parler sans son ordre.

Tout à coup, regardant Bacanete, il dit d'un ton très calme, comme s'il se fût agi d'une chose très ordinaire :

— Demain il va falloir batailler, vous autres !

11 serrait les syllabes rares entre ses dents, à la manière castillane, et l'on avait froid dans le dos rien que de l'entendre.

Alvarez continua en hachant ses phrases :

— Les Gandoles sont pleines d'eau !... à peine si nous avons pu nous en tirer... A Boghari,' le postillon nous a dit que Louis Pontier avait versé. 11 avait un chargement de porcelaine pour Laghouat...

— Eh bien ! il a gagné sa journée, celui-là! fit Bacanete ; il peut se taper du bec, comme les cigognes...

Espartero, sans lever ses gros yeux :

— Déjà, que l'été dernier, les chariots lui ont brûlé...

— Il y a des hommes qui attirent la misère comme les poux, dit le Grand-Philippe.

On n'ajouta pas grand'chose à ces paroles, gui mon-

, laient péniblement au-dessus de la grande fatigue des

hommes. Rafaël songeait au froid de la nuit qu'il fau-

cirait passer dehors. Ses deux voisins, Siméon et Perico, remuaient leur café sans souffler mot. Alvarez le cadet attendait respectueusement que son frère eût allumé sa cigarette pour tirer son tabac. Seul, Lopez, un des garçons d'Ëspartero, un petit basque aux moustaches de chat, une tête fêlée par les noces, essayait des plaisanteries avec Bacanete. Celui-ci, bien qu'il fût mort de fatigue, s'entêtait à paraître gai, afin de soutenir sa réputation de loustic. Mais ses rires sans sincérité son» naient faux dans le silence de tous.

Le lendemain, à l'heure du réveil, un grand vent souffla. La pluie avait cessé. On attela avec plus de courage. Puis, le café bu, on dit adieu à ceux de Vicente et d'Ëspartero, qui partirent les premiers, redescendant vers Alger. Alvarez l'aîné, craignant pour son frère le passage des Gandoles, détacha six bêtes de ses équipages, avec Siméon pour convoyeur, afin de renforcer ceux du cadet. Les traits détachés sonnèrent, des lanternes coururent, les manœuvres furent longues. Enfin on se sépara dans la nuit noire, chacun songeant à la bataille annoncée.

Rafaël venait en tête. Déjà, en se levant, il s'était senti la gorge prise ; mais, quand il commanda ses bêtes, il crut que son gosier allait se déchirer.

Le vent roulait de gros nuages gris dans le ciel, et, vers l'est, de pâles rayons perçaient par endroits. Les cimes de l'Atlas apparurent dans des traînées de vapeurs, comme une vaste mer semée d'îlots. Puis des brouillards montèrent, et des morceaux de brume, flottant au creux des vallées, formèrent des lacs semblables à ceux des mirages.

Malgré la boue liquide de la route et ses bottes pesantes, il sembla à Rafaël aue sa tristesse s'en allait

avec les volutes des nuages, qui dévêtaientles montagnes. Comme la descente n'était pas trop rapide, il essaya de lier conversation avec Siméon, le convoyeur d'Alvarez. C'était un Français d'Algérie ; mais ses petites moustaches blondes et sa grosse figure rouge lui donnaient l'air d'un Alsacien. Et cependant son père était d'Avignon. Il descendait de cette race de charretiers du Rhône qui faisaient le halage sur le fleuve avant les bateaux à vapeur, et dont beaucoup avaient émigré en Afrique au temps de la conquête.

Mais ce Provençal était obstinément taciturne, plus taciturne que les Castillans. Aux questions de Rafaël, il répondait par oui ou par non, ou, avec un geste vague, il disait : « Je ne sais pas ! » Rafaël le regarda à la dérobée : la tête énorme était enfoncée dans la masse des épaules et les yeux semblaient morts sous d'épaisses paupières tombantes. Rafaël le jugea entièrement stupide.

L'homme se hâta d'ailleurs de retourner derrière le chariot d'Alvarez pour voir à ses bêtes, et il chemina jusqu'à Boghari sans rien dire à personne.

A Boghari, on s'arrêta juste le temps de déjeuner et de faire boire. Puis les chariots se remirent en marche vers Bougzoul.

Le vent soufflait en tempête, ce qui retardait la marche des équipages. Mais comme la route ressuyée était meilleure, on n'eut plus qu'à se laisser aller. Rafaël était si joyeux qu'il en oublia son enrouement. Il rechercha la compagnie de Manolito, qui l'attirait par son étrangeté.

C'était un petit homme mince, au visage si émacié et si plein de rides que, malgré ses trente-huit ans, on lui en eût donné soixante. Ses tempes étaient toutes grises

lOt LE SANG DES RACES

et, sur le devant de la bouche, il n'avait pas de dents. On le devinait usé jusqu'aux moelles ; mais la dureté du squelette apparaissait sous les vêtements comme une machine de guerre toujours tendue, l'effort des muscles étant devenu une habitude. Un reste de vie s'était réfugié dans ses yeux d'une extrême lassitude et dont l'intelligence surprenait. Il s'exprimait poliment, avec une grande douceur. Comme il était encore endimanché, Rafaël lui dit :

— Tu as été voir les gazelles^ Manolito ?

— Non ! j'ai été voir ma petite, qui est chez les religieuses de Boghari, pendant que vous autres vous faisiez boire...

La réponse et le ton tranquille de Manolito déconcertèrent Rafaël, qui resta un moment silencieux. Il finit par ajouter :

— Quel âge a-t-elle, ta petite ?

— Cinq ans!...

L'un et l'autre semblaient dire cela avec une complète indifférence. Les mots tombaient lentement, coupés par la rafale.

— Et ta femme, où est-ce qu'elle est? demanda encore Rafaël.

— Ah! oui, où est-ce qu'elle est?... Elle est morte, voilà tantôt deux mois... Nous avions acheté une petite maison, tout près d'Oran, sur la route de Valmy. Le roulage marchait bien là-bas...

A l'accent des paroles, Rafaël sentit tout à coup "immense détresse de Manolito- Comme pour s'associer à la peine du misérable, Rafaël dit encore :

— Mais le roulage marche bien par ici aussi... Et puis tu as un bel équipage...

— Qu'est-ce que ça méfait, un bel équipage?... C'est

bon quand on est jeune, comme toi. Moi, je continue à marcher... Est-ce que je sais seulement pourquoi?...

Le vent emportait la moitié des paroles. Il fallait lutter pour se faire entendre. Rafaël vit que cet effort fati guait son camarade. Et puis à quoi bon parler? Il It quitta pour retourner au cordeau, abattu encore une fois par la tristesse que Manolito avait partagée avec lui et par celle que la nuit tombante ajoutait à l'horreur des lieux. Au bout du couloir de la route, entre les roches arides, on distinguait vaguement le grand désert de Bougzoul. Le vent balayant les parois sablonneuses vous jetait au visage une grêle de petites pierres, pointues comme des aiguilles. Il fallait fermer les yeux, et l'on n'entendait plus que le roulement de l'ouragan et la plainte presque humaine des fils sur les poteaux du télégraphe.

Après six heures de marche, qui parurent interminables à Rafaël, les lumières du premier caravansérail apparurent. Comme, à cause du vent, il faisait très froid, les charretiers s'empressèrent de dételer, pour se réfugier dans la grande salle, où des bols de vin chaud les attendaient. Ils étaient si harassés qu'ils goûtèrent complètement la joie de l'arrivée à l'étape. Tout leur parut beau : le feu qui flambait dans l'âtre, la table servie oii s'alignaient pour eux d'abondantes nourritures, mais surtout le joli visage de la servante, qui f« frayait un passage entre les groupes, au milieu de.; taquineries et des robustes propos d'amour. Elle s'y complaisait visiblement, et elle inventait des prétextes pour rentrer à tout instant dans la salle. La rudesse des hommes semblait l'émouvoir. L'odeur des cuirs et des cabans humides, la fumée des pipes et des cigarettes, le gâchis de boue ç^ue les «rosses bottes étalaient sur le

dallage ne la choquaient point. Elle répondait avec des éclats de rires perçants aux plaisanteries de Bacanete et de Salvador. Mais, lorsque Rafaël parut avec Pepico, elle s'arrêta sur le seuil de la cuisine pour le fixer, eans nul souci de ce que penseraient les autres. Leurs \egards se croisèrent, et il la dévisagea. Elle était toute petite. Sa pâleur semblait îuire, ses lèvres décolorées s'épanouissaient, sa chevelure surmontée d'un peigne d'écaillé se relevait au sommet de la tète, à la mode des Sévillanes. Tout à coup Rafaël songea à la Gitana et à la fenêtre rouge. 11 demanda son nom. Elle s'appelait Carmen; elle était de Grenade et à l'auberge depuis quinze jours à peine.

Cependant elle ne lui adressa pas la parole. Quand on se mit à table, elle s'empressa autour des autres glissant sur la pointe de ses pieds avec la légèreté d'une danseuse. Sa beauté et les éclats de son rire triomphaient de l'accablement des convives. Chacun la regardait avec des yeux avides. Seul, Alvarez, choqué dans sa dignité d'Espagnol du nord, la considérait d'un air scandalisé. Comme pour lui signifier qu'elle était importune, il se remit à parler de l'accident de leur camarade. On retomba dans la misère du métier.

Un bruit de voitures se fit entendre au dehors. Puis le patron du caravansérail parut sur le seuil de la salle enveloppé d'un burnous blanc. Un souffle d'air glacé arriva par la porte ouverte, et le patron dit tout de suite :

— Ah ! vous autres ! il va falloir batailler demain!... Les Gandoles sont mauvaises...

Personne ne songea plus à la présence de Carmen. La fatigue parut plus pesante par la crainte du lendemain. Cependant Bacanete s'obstinait à parler. 11 jurait

qu'il passerait quand même. Il vantait l'intrépidité de son mulet Marquis, une acquisition récente dont il était fier. Mais ceux mêmes qui ne partageaient pas sa confiance évitaient de lui répondre, tournant machinalement la cuiller dans leur verre de café. La table se dégarnissait peu à peu, chacun étant pressé de gagner son lit.

Rafaël s'occupait à tirer du chariot son sac à linge, lorsqu'il s'entendit appeler à voix basse. Carmen était auprès de lui. Elle lui prit vivement la main, et elle lui dit en castillan avec le zézaiement câlin des Andalouses :

— Rafaelete, tu viens dormir avec moi?...

Elle lui montrait sa chambre, qui donnait sur la cour, auprès du colombier, et elle ajouta très vite :

— C'est là ! je laisserai la porte ouverte... Puis elle s'enfuit vers la cuisiue.

Rafaël resta un moment indécis. Il était mort de sommeil, ses yeux se fermaient invinciblement. Il songea aux Gandoles, au terrible effort du lendemain. Mais sa vanité l'emporta et, quand son ami Pepico se fut endormi, il se glissa, pieds nus, hors de la chambre et, à tâtons, il se mit à chercher la porte de cette fille qui allait lui voler ses forces.

Etait-ce l'ensorcellement de Carmen, l'ivresse qu'elle lui avait versée, le sursaut d'orgueil que la folie de ses caresses avait soulevé en lui, ou bien encore l'excitation factice de ses nerfs frénétiquement tendus? — le lendemain, au réveil, une vaillance fébrile l'emportait. Aven des façons triomphantes, il se moqua des mines défaites de ses camarades et particulièrement de Pepico, qui attachait ses traits d'un air las:

— Ah ! comme te voilà fainéant ce matin! Dis !... tête de marron sculpté... '

Pepico était de mauvaise humeur, et d'ailleurs un peu jaloux de Rafaël, qu'il avait vu sortir de la chambre de Carmen :

— Tu sais!... moi, ces manières-là ne me plaisent pas trop...

Un ton de colère grondait dans ses paroles. Rafaël jugea plus digne de ne pas insister.

Bacanete n'en finissait pas avec ses préparatifs de départ : c'était une attache à raffermir, une bête à changer de place, un harnais à raccommoder ; puis des plaisanteries interminables avec la patronne, des farces au garçon d'écurie. Alvarez s'impatientait, car le mauvais état de la route les obligeait à voyager ensemble.

Enfin, vers huit heures, on se remit en marche sous le ciel bas et menaçant, et, comme le vent s'était un peu calmé, on redoutait la pluie. Le désert de Bougzoul apparut dans toute son horreur : à perte de vue, des terres livides, d'où s'enlevaient de grands oiseaux en longues files noires, une bise âpre et toujours ce grésillement des cailloux balayés par la rafale. Pour regagner le temps perdu, on mangea chemin faisant, chacun à côté de son chariot. L'ennui était si lourd qu'ils goûtèrent ce triste repas comme un plaisir et comme une friandise; puis de nouveau les heures s'écoulèrent toutes semblables dans le vent et dans les nuages.

Quand on fut au bout de la route ferrée, en vue des Gandoles, Bacanete proposa de faire halte et de se restaurer légèrement avant de tenter la traversée. On tira des caissons des boîtes de conserves, des bouteilles de vin et, d'un grand sac, des miches de pain larges comme des meules. Bacanete en prit une, fit la croix dessus avec son couteau et se mit à en distribuer des tranches. On remplit de vin des verres et des casseroles, qui cir-

LE SANG DES RACES IOt

culèrent à la ronde. A se sentir ainsi les uns près de^ autres, on oublia un instant la tristesse de l'heure. Oi recommençait à se parler. Bacanete, fidèle à son rôle reprenait ses éternelles plaisanteries. Il s'interrompait pour dire à chacun :

— Mange, mon ami! Mange du pain, va! C'est h force des hommes I...

La menace des Gandoles prochaines ajoutait à cesmots je ne sais quelle solennité. On regardait ave( inquiétude autour de soi. Savait-on à quelle heure oi souperait ce soir? Et même, si Ton arrivait à l'étape aurait-on seulement le courage de manger? Chacun ^ songeait tout bas sans oser le dire, les yeux vers l'horizon. Manolito rompait son pain avec lenteur, comm» une chose précieuse, et, quand on lui passa la casserob pleine de vin, il l'éleva à la hauteur de son front, puis i: la but d'un trait sans dire un mot.

Alvarez, à l'écart, coupait d'énormes morceaux de pain et en faisait manger à chacun de ses mulets, ce qui excita des murmures, puis des plaisanteries. Personne ne comprenait cette prodigalité.

Brusquement Bacanete donna le signal du départ. Cf fut un vrai branle-bas. On s'empressa de ranger le:^ vivres dans les caissons. Mais lui, comme s'il voulait couper court aux appréhensions par la soudaineté d' l'attaque, il avait tout de suite commandé ses bêtes, e' déjà son équipage roulait en avant. On le vit tout à couj quitter le frayé et obliquer dans la direction du lac. I — Mais... 011 est-ce qu'il va? Il est foui... cria précipitam ment Alvarez.

Les charretiers regardaient avec stupeur l'attelagf continuer sa marche vers la grande nappe d'eau lugubre Alvarez, hors de lui, courut demander des explication?

— Laisse-moi faire ! dit Bacanete. Tu ne vois pas qu'il n'y a presque point d'eau. Le terrain est meilleur là-bas ([\\e dans les Gandoles, et nous gagnerons une bonne heure de route...

— Oui! on va s'enfoncer jusqu'aux essieux!...

— Allons, tais-toi, mon ami ] Je connais ma route, moi ! Je ne viens pas d'Oran, peut-être !...

Devant cette. assurance, Alvarez se calma. Il revint vers ses hommes ;

— Ça, c'est bien une idée à Bacanete ! une idée de maboul ! Enfin, puisque c'est fait, c'est fait ! . . . Allons-y ! . . .

Et lui-même, d'un claquement de fouet, il donna le signal à son tour.

Rafaël venait à une assez grande distance après Bacanete. Déjà celui-ci s'approchait du lac, dont les petites ondes crispées et poussées par le vent semblaient s'avancer dans les terres. Rafaël, pour le rejoindre plus vite, crut bien faire de s'écarter de son frayé, qui s'infléchissait légèrement. Il fit quelques pas sur un sol ressuyé par la bise et qui sonnait sous les pieds comme une voûte, lorsque soudain la bâche du chariot pencha formidablement, et l'équipage s'arrêta net. La roue antérieure du remain était enterrée jusqu'à la hauteur du moyeu. Essayer de la sortir par la force des bêtes, c'était s'exposer à voir chavirer le chariot, qui s'inclinait déjà d'une manière inquiétante. Rafaël tournait à l'entour, désespéré, conscient de sa faute. Il ne pouvait rien tout seul. Alors il fit claquer son fouet à coups prolongés pour demander de l'aide. Alvarez accourut le premier.

— Je l'avais bien dit que ça arriverait!... Il est fou, Bacanete, avec ses idées !

Suivi de Rafaël, il examina la roae, s'agenouilla et, de

ses deux mains, se mit à rejeter la terre de chaque côté. Les autres, penchés, le regardaient faire anxieusement. Mais Salvador déclara tout de suite :

— Il n'y a qu'à doubler!... Je vais détacher une branche de mon équipage.

— Doubler ! reprit Alvarez, regarde un peu le caillou qui est devant la roue de reynain...

Et écartant le sable, il mit à nu un énorme quartier de roche :

— Tu casseras plutôt les traits que de t'en ravoir. Il se releva d'un air très calme :

— Celui qui veut se mettre à casser le caillou peut commencer; moi, je ne bouge plus, la nuit va venir; jusqu'à demain, il n'y a plus rien à faire. Et puis, priez le bon Dieu que la pluie ne se mette pas à tomber !...

Bacanete, son fouet en cravate, arrivait en ce moment même :

— Eh bien! quoi? quoi? qu'est-ce qu'il y a ?... Mais Alvarez, sans lui répondre, se mit à rouler une

cigarette d'un air d'indifférence. L'autre eut envie de le gifler. Puis sa rage muette se tourna en un débordement de fanfaronnades, qu'encouragea Salvador.

— Allez! Allez ! disait Bacanete, moi je n'ai pas envie de coucher ici. On va doubler, mettre les tours de roue! — et regardant en des.sous Alvarez, — nous ne sommes pas des charretiers amateurs, nous autres! Nous n'avons pas peur de taper sur les bêtes, nous ne les tenons pas dans du coton 1...

C'était une allusion méchante au bel équipage d'Alvarez, dont il était secrètement jaloux et aux soins minutieux que celui-ci donnait à ses mulets. Le Castillan était blême de colère ; mais il ne répondit rien.

Ceux de Bacanete le détestèrent comme s'il eût été

cause du désastre; et tous excités par Salvador, affolés par la peur de passer la nuit dans l'eau, ils se précipitèrent pour détacher leurs attelages. En passant devant Rafaël, Pepico ne put se tenir de lui lancer :

— Hein ! toi, qui fais le malin !...

Rafaël se borna à hausser les épaules.

Une agitation fiévreuse remplit ce coin de l'immense plaine. Luttant contre là distance et le vent, des cris s'élevèrent avec un grand bruit de traits froissés, de grelots et de claquements de fouet. Conduits par les hommes, des branches de mulets arrivaient au trot se rassembler autour du chariot en détresse. On entendait partout )a voixrauque de Rafaël, qui, pour faire oublier sa maladresse, se multipliait. Il donnait des ordres, décrochait les crics, allumait des lanternes ; car, derrière la dune d'El-Krechen, l'ombre s'épaississait.

Pendant ce temps, Bacanete, armé d'une pioche, avait dégagé la roue. Confiant dans la force des équipages, son idée était de passer par-dessus le quartier de roche. Dans un grand flux de paroles, il expliquait longuement son plan à Salvador, sans se presser malgré l'impatience des bêt.es qui piaffaient et secouaient leurs gr'elots, et, la plaisanterie toujours à la bouche, il paraissait s'amuser fort des mines éperdues des hommes.

n fit placer en tête sa propre branche pour doubler celle de Rafaël. De chaque côté du chariot, afin de le maintenir en équilibre, on accrocha les grosses chaînes des tours de roue, auxquelles on attela de nouvelles branches de mulets. Autour de l'énorme véhicule, la masse bruyante des quarante bêtes remuait dans l'ombre. Sous la lumière des lanternes, les croupes blanches ondulaient tumultueusement comme les grosses vagues des tempêtes. Le flot des énergies grondantes s'exaspé-

rait. Des ruades partaient tout à coup au milieu d'un hennissement de colère; un frisson de révolte parcourait toutes les échines ; les harnais et les traits s'agitaient et craquaient; une rumeur de bataille assourdissait les hommes, et la grande force frémissante des attelages les emportait à leur tour.

Ils se rangèrent par groupes aux côtés des bétes. Rythmant leurs commandements, frappant du fouet en cadence, ils essayèrent d'enlever l'équipage dans une clameur furieuse. Les mulets s'arc-boutaient violemment sur leurs jambes, mais le chariot ne bougeait pas. On leur cingla les jarrets et les croupes à pleine peau, de tout l'effort du bras. On s'enivrait du sifflement des mèches, on s'excitait l'un et l'autre et, à chaque coup, le vacarme des grelots s'élevait en une plainte frissonnante.

Bacanete, avisant un petit cheval arabe qui renâclait, se rua dessus et se mit à lui frapper la tête à coups de manche de fouet. La bête, morte de fatigue, dansait entre les traits, n'ayant pas la force de se cabrer et, à chaque geste du bras, elle relevait la tête en ouvrant des yeux pleins d'épouvante. Derrière elle, le mulet Marquis, un grand mulet blanc, d'une hauteur colossale, se dressait tout debout sur ses pieds de derrière. Retroussant ses lèvres sur ses longues dents, il se mit à braire d'une façon belliqueuse, comme s'il eût voulu faire honte à son compagnon et entraîner les quarante bêtes dans son élan. Bacanete, l'ayant menacé de la main, redoubla ses coups sur le cheval arabe, hors de lui, tapant en aveugle, excité par ia rage de son impuissance.

— Arrête ! Bacanete, dit Manolito, tu vas le tuer!

— Qu'il crève ! hurla Bacanete, puisqu'il ne veut pas marcher...

Et scandant chaque phrase d'un co,up de manche de fouet :

— Il faut que je lui casse la tête !... il faut que je lui casse la tête !... Tu ne connais pas, toi, la coquinerie des bêtes...

11 s'arrêta, épuisé, dégouttant de sueur, devenu presque aphone à force de crier. Le cou du, cheval arabe n'était plus qu'une plaie, et le sang ruisselait de son poitrail.

Ils s'obstinèrent. Ils reprirent leurs places aux côtés des branches, les commandements et les coups de fouet rythmés, recommencèrent. Un halètement formidable monta de toutes les poitrines, disant la peiné des hommes et le dernier sursaut de leur volonté pour vaincre l'inertie du chariot et l'entêtement des bêtes. Au milieu de la clameur, se distinguait, semblable à un râle^ la voix rauque de Rafaël. Il se déchirait la gorge^ comme si l'effort de son cri allait s'ajouter à l'effort de l'attelage. Mais les mulets ne faisaient que piétiner sur place. Son bras, las de frapper, se paralysait. Le découragement l'envahit. Au même moment, toutes les fatigues de la route, toute la détresse présente, toutes les craintes pour le lendemain l'assaillirent à la fois. Sa volonté s'effondrait ; mais, du milieu de sa défaite, s'éleva comme un tourbillon de révolte et de vertige. Sa rage se tourna contre lui-même. Il se maudit et le jour où il était né. Il maudit l'amour de son père et de sa mère, il se mit à leur prodiguer l'insulte et le blasphème avec une sorte de frénésie et comme une fureur de destruction. Les dures paroles valenciennes s'arrachaient péniblement de sa gorge, mutilées et hideuses par l'enrouement de la voix, et, dans l'excès de son désespoir, cette injure lui remontait sans cesse aux lèvres :

— La pida de mi mare !... La puta de mi mare! Manolito, scandalisé, lui dit :

— Tais-toi, Rafaeletel Laisse ton père et ta mère tranquilles...

Comme pour détourner un présage, il ajouta immédiatement la phrase consacrée :

— Que Dieu les repose^ s'ils sont morts!...

Rafaël, s'irritant davantage, ne l'entendit point. 11 leva le bras pour frapper un des limoniers. Les côtes soulevées, les muscles raidis de la nuque au talons, il voulut pousser contre ses bêtes, contre lui-même et contre tout une malédiction suprême dans un cri formidable ; mais une douleur aiguë lui troua la gorge. 11 crut que ses tempes allaient éclater, que les veines de son cou jaillissaient en ruisseaux. Il resta, la bouche ouverte, comme étranglé par son cri qui ne voulait plus sortir.

Son fouet lui glissa des mains. Les bras pendants, les yeux morts, il se retourna vers les autres qui, épuisi's avant lui, avaient cessé la bataille. Alors Alvarez le Castillan, demeuré impassible jusque-là, s'approcha d'eux, la cigarette aux lèvres, et de son air glacial, sans même les regarder :

— Je vous avais bien dit qu'il n'y avait rien à faire ce soir!... Occupons-nous maintenant de soigner les bêtes et de manger, s'ily a moyen...

Il faisait nuit noire. On entendait, tout près, les eaux du lac frissonner sous le vent, et les feux des lanternes formaient un petit cercle lugubre dans l'épaisseur de l'ombre. Perdus sous les ténèbres, au fond des terres désertes, les hommes sentirent plus que jam.ais l'horreur prochaine de la nuit. Encore tout frémissants de la lutte, ils eurent envie de se jeter sur Alvarez, dont le calme

les exaspérait. Mais, avec ses yeux froids et son visage hautain, il paraissait inaccessible.

Résignés, ils se mirent à dételer les bêtes, à étendre les mangeoires, à tirer les sacs d'orge et de fourrage. Chacun maugréait et jurait. Rafaël, toujours furieux contre lui-même, stimulait cependant sa paresse et mrait voulu faire double besogne. Comme il s'avançait, ployé sous un sac, Pepico, tenant par la bride une jouplée de mulets, le heurta au passage.

— Tu ne pourrais pas faire attention !... dit rudement Rafaël.

Pepico, qui l'avait heurté à dessein, répondit avec 3olère :

— Ah! mais tu nous embêtes, toi !... Comme si ce .l'était pas assez de nous avoir mis dans le bagalit!...

La méchanceté du reproche exaspéra la fureur rentrée de Rafaël. 11 jeta son sac par terre et, les poings levés, il se précipita sur Pepico en tirant du fond de sa gorge rauque d'effroyables injures. Celui-ci, en garde, se préparait à lui détacher un terrible coup de savate, qu'il avait appris du Rorrego. Mais on était accouru aux cris. On se mit entre eux deux ; Alvarez et Salvador maintinrent Rafaël, qui se débattait et vociférait d'une voix monstrueuse :

— Arrive ici, ruffian ! bâtard ! charretier de contrebande ! Arrive ici, si tu es un homme ! Mais tu es trop lâche pour ça ! Va-t'en plutôt casser des cailloux à la carrière, puisque c'est ton métier à toi, et ne viens pas nous insulter, nous autres !...

L'emportement de ses gestes et la force de son élan

finirent par le dégager et, comme Pepico l'attendait,

une jambe détachée de l'autre et prête à se lancer, il tira

;e couteau fixé à sa ceinture par une lanière de cuir.

LE SANG DES RACES liT

Rapide, il fonça sur son ami. Alvarez n'eut que le temps de lui saisir le poignet, tandis que Salvador lui emprisonnait les bras. Alors les yeux de Pepico s'emplirent d'une douceur étrange et, s'avançant les bras ballants, il se mit à fixer Rafaël avec une expression de tendresse et d'affliction profondes :

— Tu veux me tuer, Rafaelete ? moi qui suis ton frère...

Les yeux de Rafaël rencontrèrent les yeux de son ami. Immédiatement toute sa haine se fondit. Il baissa la tête, resta un moment ainsi et, se jetant contre la poitrine de Pepico, il l'embrassa en éclatant en sanglots.

Il pleura longtemps, assis sur son sac renversé, la poitrine secouée de hoquets convulsifs, avec un tremblement de tout son corps. C'était la honte de sa défaite, le sentiment de sa rancune et de son impuissance, qui s'en allaient avec ses larmes. Pepico ne le quitta point, le consola, lui demanda pardon de ses reproches et, quand Rafaël se fut apaisé, il s'ingénia à partager son travail.

Les bêtes commençaient à broyer l'orge, et tout était en place. Alors on s'occupa de souper. Les provisions étaient maigres. On n'avait rien pu trouver à Bougzoul. Il ne restait dans les caissons que des boîtes de conserves et quelques livres de soubresade apportées d'Alger. Pour la faire griller, Alvarez alluma du feu dans un seau par précaution contre le vent et la terre mouillée On descendit le sac à pain, et Bacanete se mit à vider des bouteilles dans une vaste casserole pour préparer le vin chaud.

Un crible servit de table, des sacs et des doubles renverséç servirent de sièges. Avec la pointe des couteaux, on piqua les morceaux de soubresade, silencieusement ;

car, à peine assis, les hommes avaient senti une fatigue (le plomb leur couler dans les membres, en même temps qu'un invincible besoin de sommeil. Ce repas funèbre touchait à sa fin, lorsque Manolito, qui s'était levé pour fouiller dans son caisson, dit tout à coup : j

— Tiens!... Mais c'est aujourd'hui la veill • de Noël!...

Il tenait à la main un paquet soigneusement enveloppé :

— J'ai là une barre de nougat, que la patronne d'Aïn-Oussera m'avait commandée pour le réveillon... Ma foi! nous allons le manger, nous autres, pour le dessert...

A ces mots de Noël et de réveillon, chacun sortit de sa somnolence. Avec un serrement de cœur, ils songèrent à leurs parents et à leurs amis du Faubourg, qui, ce soir, étaient en fête. Ils se rappelèrent les petites sœurs et les grands-parents attablés autour de la mouna familiale, les romances des guitaristes, les fiançailles commencées, les femmes préparant les mantilles pour la messe de minuit et, dans Alger illuminé, les queues d'ouvriers endimanchés autour des théâtres, les tramways bondés de monde au milieu de la foule... Eux aussi, malgré l'humidité glaciale qui faisait claquer leurs lèvres, malgré le grand désert sinistre qui les noyait d'ombre et de silence, ils voulurent, cette nuit-là, leur part de bonheur. Salvador prépara du café. Bacanete, par besoin d'expansion, oubliait sa rancune contre Alvarez et commençait à le gouailler. Tous s'appliquaient désespérément à vaincre la fatigue et le sommeil. On buvait de pleins verres de vin chaud, afin qu'un commencement d'ivresse fouettât les nerfs et rouvrît les paupières tombantes. Mais les Gandoles étaient toujours

là, et les petites voix grêles des hommes perdues dans celte immensité les effrayaient eux-mêmes.

Comme s'il voulait les arracher à l'obsession du silence et des ténèbres, Salvador alla prendre sa guitare, q.i'il emportait toujours avec lui, et il entonna une de se' romances valenciennes. Pour se tenir éveillas, tout k; monde reprit le refrain. Quand Salvador fut au bout, Manolito lui dit :

— Elle est jolie, ta chanson! mais c'est bien plus joli quand ça sort de la tête !

— Alors tu sais, toi, inventer des chansons? demanda Salvador, en jetant un regard dédaigneux sur la pauvre mine de Manolito.

— Moi?... un peu !...

C'était un défi. Salvador, piqué d'honneur, accepta sur-le-champ. Il se mit tout de suite à improviser le premier couplet d'une chanson d'amour. Manolito riposta, mais avec une pureté de langue que ne possédait pas le Valencien. Les charretiers, qui ne savaient pas le castillan, furent seulement ébahis de la facilité de Manolito. Alvarez, au contraire, hochait de temps en temps la tête d'un air de connaisseur.

Elle fut horriblement triste à entendre, cette chanson d'amour. On faisait de grands efforts pour écouter, et la lassitude des hommes gagnait les deux chanteurs.

Manolito se tut le dernier. Le vent faisait entendre une plainte de plus en plus basse, la lumière des lanternes se voilait dans l'ombre lourde de brouillard et de pluie. Les yeux se cherchèrent. Autour du crible qui servait de table, les visages décomposés, les prunelles éteintes, les vêtements boueux et rigides comme des linceuls leur apparurent. Bacanete, pour en finir, leur dit :

— Allons voir, maintenant, s'il y aura moyen de dormir!

La pluie se mettait enfin à tomber. Chacun se hâta de se préparer un gîte sous les chariots ; mais, avant de se coucher, Alvarez voulut savoir ce que l'on comptait faire !e lendemain. Il conseilla tout simplement de décharger le chariot. Bacanete et les hommes avec lui se récrièrent : « C'était une corvée qui n'en finirait pas ! et, avec l'eau qui tombait, on risquait de gâter la moitié du chargement. Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était d'attaquer le caillou avec le pic et la pioche... »

Rafaël, comme responsable de tout le mal, s'oiïrit spontanément pour cette besogne et, repoussant Pepico qui lui proposait de l'aider, il voulut être seul à faire le travail.

Les autres se couchèrent. Les lanternes s'éteignirent. On n'entendit plus que l'essoufflement de Rafaël, qui attaquait à coups de pic le quartier de roc. Sa sueur, mêlée à l'eau de pluie, lui picotait les poignets, et le poids de son caban de toile cirée lui cassait les reins. La gorge brûlante, il s'acharnait à entamer la pierre, et plus il s'épuisait, plus il s'exagérait sa faute et sa maladresse.

Le visage impassible. d'Alvarez le poursuivait comme un remords. Il commençait à comprendre que, dans son métier, la force n'était pas tout et que, jusqu'ici, il avait vécu comme un enfant. Des résolutions d'avenir s'ébauchaient dans la fièvre de son cerveau, à qui le surmenage des nerfs donnait une clairvoyance inaccoutumée... A la longue, ses bras retombaient inertes, entraînés par la pesanteur du pic. Il s'arrêtait, fouillant l'ombre du regard, et, tandis que le déluge de pluie flagellait les misérables couchés sous les chariots dans leurs couver-

tures de cuir, il entendait avec angoisse le petit bruit des roues qui s'enfonçaient lentement dans le sable.

Il ne se reposa que deux heures, cette nuit-là; et encore lui fut-il impossible de dormir. Des terreurs l'agitaient comme dans un cauchemar. Il lui semblait que des voix traversaient les ténèbres.

A l'aube, Bacanete voulut recommencer^la manœuvre de la veille; mais, comme l'avait prévu Alvarez, la cheville-ouvrière se brisa, et l'avant-train s'arracha du chariot.

Il fallut enfin décharger. Rafaël courut à cheval chercher un autre chariot à Boghari. Le sol étant détrempé, ils n'arrivèrent à l'étape que le surlendemain au soir.

Ils avaient mis quatre jours pour faire les cinq lieuca qui séparent El-Krechen de Bougzoul.

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