‹ Le sang des racesChapitre 5 sur 10 · LA MAISOX DE THERESE · texte numérisé non relu

LA MAISOX DE THERESE

ôacanete, dès le matin, avait dit à Rafaël :

— Va-t'en charger des transports chez Alphonse!.,. Tu sais?... Une petite maison sur la route de THarch...

C'était un matin de printemps. Rafaël, avec son équipage, traversa les rues de Médéa. Il franchit la porte de Laghouat et se mit à chercher la maison, qu'il ne connaissait pas. Il la chercha longtemps, car elle était assez éloignée de la ville. Déjà il craignait de l'avoir dépassée, lorsqu'il aperçut, tout au bout de la route, Alphonse qui la lui montrait et qui l'appelait en agitant ses bras.

La maison était juste au tournant que' fait le chemin avant de se rétrécir pour s'enfoncer dans les montagnes. C'était l'ordinaire bâtisse algérienne, basse comme un gourbi et toute blanche de chaux. Un berceau de houblon, planté par l'ancien propriétaire alsacien, encadrait la porte étroite, et à gauche, dans un retrait du talus, se déployaient des hangars et des écuries.

x\lphonse, le maître du logis, vint toucher la main de Rafaël, dès que le chariot fut arrêté. Ils s'étaient rencontrés souvent à V Hôtel du roulage^ où le colon venait quotidiennement faire sa manille avec les charretiers de passage. Tous le connaissaient, et même ils s'amusaient un peu à ses dépens ; car, tout en étant très rusé, il avait un extérieur grotesque qui prêtait à rire. Perché sur de

longues jambes, son corps semblait agité d'une danse de Saint-Gui perpétuelle. Le nez rouge éclatait dans une figure presque imberbe, sans cesse grimaçante. Le visage était frippé et comme déteint ; et, de la bouche balbutiante, les phrases sortaient hachées et par saccades.

Au bruit de l'attelage, une jeune femme était apparue sur le seuil ; elle avait regardé, puis était rentréepresque aussitôt.

Le métayer espagnolet son fils, un grand garçon brun à profil de chèvre, avaient déjà roulé les transports devant la maison. Bien que les deux hommes fussent très robustes, Rafaël fut obligé de les aider à pousser les tonneaux sur le poulain; et lui-même les disposait sur le chariot. Pendant ce temps Alphonse tournait autour des bêtes, qu'il semblait examiner avec une grande attention, tout en bredouillant des mots inintelligibles, dont il ricanait tout seul.

Quand le chargement fut terniiné, il prit amicalement Rafaël par l'épaule et l'emmena devant le mulet Marquis, que Bacanete avait fini par ôter de son équipage, à cause de la méchanceté croissante de l'animal. Alphonse, qui l'admirait fort, voulut absolument savoir son âge. Alors Rafaël, retroussant les lèvres du mulet, mit à nu les mâchoires, pour faire juger de la longueur des dents. Mais les gencives étaient extraordinairement gonflées et, au premier attouchement de Rafaël, la bête eut un frémissement de douleur.

— C'est l'orge nouvelle qui lui a échauffé la bouche, <lit celui-ci. 11 faut que je lui pique le lampar* tout de suite ; autrement ce soir il ne pourra plus manger

* Lampar, palais, dans le dialecte valeucien.

Il tira de la poche intérieure de son gilet une corne de gazelle et, pesant de toutes ses forces sur la mâchoire du mulet, il enfonça la corne dans le palais congestionné. La bête broncha et voulut mordre ; mais Rafaël la maintenait solidement. Un flot de sang lui inonda la main et coula le long du bras jusque dans la manche de la chemise retroussée, tandis qu'Alphonse, avec sa figure de pitre et ses yeux brouillés, regardait couler le sang qui s'échappait en ruisseau. L'animal baissant le cou et avançant le mufle, d'où tombaient des baves en longs fils rouges, battait doucement des paupières, comme s'il allait mourir.

. — Viens te laver à la maison ! Après cela, nous boirons une bouteille de vin blanc, dit Alphonse à Rafaël. Ils entrèrent dans la salle. Sitôt qu'elle le vit, le bras rouge comme un boucher, le manche du fouet maculé de sang, la jeune femme poussa un cri :

— Vous avez battu une de vos bêtes? — dit-elle à Rafaël, qui souriait. — Mon Dieu ! Faut-il que vous l'ayez frappé, pour être plein de sang, comme vous êtes ! C'est mal cela !

Rafaël éclata de rire, puis il lui expliqua l'opération du mulet, tout en la suivant dans la cuisine, où elle remplit d'eau un grand bassin. Mais, en dépit de toutes les explications du jeune homme, elle s'obstinait dans son horreur :

— Vous êtes tous comme ça, vous autres les Espagnols !... Certainement ce n'est pas dans mon pays qu'on "verrait des choses pareilles !

Tout le temps que Rafaël et son mari furent à boire, elle affecta de ne pas leur adresser la parole, assise à l'écart et les yeux baissés sur un ouvrage au crochet, comme si elle attendait impatiemment que les verres

fussent vides. Quand Rafaël, avec un petit rire, lui dit adieu, elle ne leva point la tête en lui répondant. Celuici partit le soir même pour Laghouat, et de tout un mois elle ne le revit plus.

Cependant plusieurs fois dans la journée elle ressongea à lui, et souvent, en sortant de sa maison, elle revit sur la route la tache de sang du mulet, jusqu'à ce qu'elle se fût complètement effacée sous les pieds des Arabes. Puis elle oublia tout à fait Rafaël.

Lui ne s'était pas beaucoup occupé d'elle, par convenance d'abord (car c'est presque une insulte que de regarder la femme d'un autre), puis parce qu'il la jugeait trop loin de lui par son rang pour s'intéresser à elle. Il la crut fière et dédaigneuse et n'y pensa pas davantage.

Cette jeune femme était pourtant jolie, mais sans cet éclat triomphant qu'ont les Espagnoles, sorte d'émanation visible que forme autour d'elles Tardent de leur sang. Elle avait cette pâleur grise du nord qui rappelle les ciels brouillés de pluie et la teinte amortie du chanvre. Ses yeux paraissaient sans couleur, ses cheveux blonds se partageaient simplement en bandeaux à la Vierge ; mais, malgré son nez trop court, ses joues un peu rondes, l'ensemble de son visage avait une très fine élégance. Le regard limpide et sans profondeur exprimait une grande bonté et, à voir ses lèvres sérieuses et presque toujours closes, on la devinait parfaitement calme et raisonnable.

Elle s'appelait Thérèse. Elle était née à La Veuve, en Champagne, un petit village auprès de Châlons. Le pays est très pauvre, les maisons, bâties en planches et en torchis. Le sol crayeux se déroule en mornes étendues, sans autre accident que de géométriques planta-

lions de sapins, oîi passe de loin en loin un paysan sur une petite carriole traînée par un âne. Mais les tours de Notre-Dame-de-Chàlons, qu'on aperçoit dans le lointain derrière un rideau d'arbres et de verdures, relèvent la platitude des terres et prêtent une noblesse à l'horizon.

Elle avait épousé Alphonse tout à fait à l'improviste^ pendant un voyage qu'il avait fait en F'rance après la mort de son père. Comme ils étaient cousins et qu'on le supposait riche, ses parents, des fermiers assez besogneux, l'avaient poussée à ce mariage, qui ne lui agréait guère ; car Alphonse, même en ce temps-là, n'était pas bien joli. L'Afrique lui déplut tout de suite, elle ne put jamais s'y faire et s'aperçut bientôt que son mari était ivrogne et paresseux.

Petit à petit il abandonna son train de culture à des métayers espagnols, pour s'occuper uniquement de trafiquer sur le bétail et les fourrages. Il se mit à courir les foires-et les marchés, ce qui valut mieux pour ses affaires, car au contact des Arabes et des Juifs il était devenu extrêmement retors, et naturellement il était fort léger de scrupules. Son air niais lui servit aussi beaucoup. Mais, à rouler sans cesse les auberges et les cafés, son penchant à l'ivrognerie s'accrut d'une manière effrayante. Il s'en vantait lui-même, il avait besoin d'être ivre pour traiter une affaire ; et, presque tous les soirs quand il rentrait, sa femme n'avait plus qu'à le coucher. Il déclina ainsi d'année en année. Son dos se voûta, des rides lui vinrent, ses mains commencèrent à trembler. Maintenant ce n'était plus qu'un lamentable polichinelle aux propos incohérents et ridicules. Seul l'instinct de ruse persistait en lui et, quand il bâclait un marché, une lueur s'allumait dans ses yeux troubles.

Thérèse souffrait beaucoup de tout cela ; mais sa plus grosse déception fut de ne pas avoir d'enfants. Au début, elle s'en affligea démesurément. Puis, avec les années, son caractère raisonnable et calme l'emporta. Elle se réfugia dans les soins du ménage.

Il y avait un vieux domestique arabe pour le jardin, 'les deux chevaux et les chiens d'Alphonse, car il était grand chasseur. Thérèse s'occupait de tout le reste, aidée par une petite Juive, qui venait de Médéa tous les matins et qui s'en retournait pour déjeuner, ses parents ne touchant pas aux nourritures des chrétiens. Elle s'appliquait à mettre autour d'elle une propreté méticuleuse et une élégance inconnue des autres femmes de colons.

Cette maison de Thérèse, malgré son peu d'apparence, était en effet confortable. En entrant, on trouvait une espèce de salle commune, où 1 on recevait les gens de journée et qui servait de salle à manger en temps ordinaire. Derrière étaient la cuisine et une grande pièce pour les domestiques ; à droite, une chambre d'amis ; à gauche, la salle à manger d'apparat, et tout au fond la chambre à coucher, éclairée d'une seule fenêtre qui donnait sur la route.

Elle aimait cette chambre, qui était sa chose, qu'elle avait ordonnée et décorée elle-même, où s'étalaient aux murs et sur les meubles ses menus ouvrages de crochet et de tapisserie. Elle avait fait venir d'Alger tout un ameublement Henri II. Le lit à colonnes torses occupait le milieu sous un baldaquin, et à côté, se dressait une massive armoire à glace, que le plafond trcp bas écrasait un peu.

Tandis qu'Alphonse courait le pays ou s'éternisait dans les cafés de Médéa, elle s'enfermait là presque

toutes les journées, s'occupant à coudre ou à broder. Elle avait le goût du beau linge, et toutes ses économies passaient en services de table, qu'elle ourlait elle-même; après quoi, pendant de longues après-midi, elle y brodait son chiffre.

Ces occupations méticuleuses l'absorbaient assez pour qu'elle ne sentît presque jamais la solitude. Elle ne fréquentait aucune de ses voisines, femmes de colons ou de petits propriétaires, celles-ci étant en général d'extraction fort basse et de manières communes qui choquaient Thérèse. Même chez les mieux élevées, le laisser aller algérien, l'exubérance du Midi lui causaient un véritable malaise. D'ailleurs, beaucoup d'entre elles passaient pour avoir une conduite très libre, dont chacun jasait et dont elles-mêmes ne faisaient pas grand mj'stère.

Thérèse n'avait de réelle sympathie que pour la femme d'un colon de Damiette, M""^ Schmidt : c'était une Espagnole, ancienne servante d'auberge, disait-on, qui jadis avait généreusement usé de ses vingt ans ; mais tout cela était bien oublié depuis qu'elle avait épousé ce gros Alsacien de Schmidt. Elle était fort sérieuse dans sa conduite, bien qu'à tout propos elle se mît à rire comme une folle ; et Thérèse sentait en elle un grand fonds de bonté. Devenue très grosse, elle avait gardé un petit visage de gamine, dont la naïveté désarmait.

Elle venait presque tous les jours à Médéa, sous prétexte de provisions à faire, mais en réalité pour tuer le temps et jaser avec d'innombrables connaissances, par besoin d'expansion, de bavardage et de bruit. Elle arrivait chez Thérèse en coup de vent, l'embrassait, lui prenait les mains en l'appelant ^oure/e.'' Puis elle se faisait offrir un verre de liqueur; elle accaparait Thérèse,

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lui reprenait les mains, se penchait vers elle en débitant mille enfantillages, et soudain des propos salés, qui faisaient rougir celle-ci ; mais, avant que Thérèse eût ouvert la bouche pour la gronder, elle poussait de tout son cœur un éclat de rire si^candide que l'autre n'avait le courage de rien dire.

Souvent elle s'installait pour des après-midi entières, sous prétexte d'apprendre un de ces jolis ouvrages où excellait Thérèse; mais ses gros doigts embrouillaient tout, et bientôt elle laissait tomber la serviette commencée. Alors, tandis que son amie lirait l'aiguille, elle commençait à jaser. Subitement elle prenait un ton presque mystique pour faire des confidences sur son mari, qu'elle aimait beaucoup. Elle se désolait comme Thérèse de ne pas avoir d'enfants ; et même le chagrin qu'elles en éprouvaient toutes deux était une des grandes raisons de leur sympathie. Elles y revenaient toujours, s'excitant l'une l'autre à espérer ; mais Thérèse secouait la tête, et I\I'"^ Schmidt, comprenant tout ce qu'elle taisait, se précipitait avec effusion sur ses mains et l'appelait 'povreùe d'un ton attendri. Pour elle, elle formait tous les ans le projet d'aller en pèlerinage à Lourdes, si le vin se vendait bien. Elle en parlait fréquemment à Thérèse, qui se montrait incrédule. Alors M'"^ Schmidt, impatientée, finissait par lui dire :

— Voilà ce que c'est que de se marier avec des Français!... des hommes qui n'ont pas de sang!...

Ces propos indignaient Thérèse, qui ripostait en attaquant la brutalité et la sottise des Espagnols. On se disait des choses très dures ; puis tout à coup M™* Schmidt poussait son gros éclat de rire, et l'on se réconciliait.

Cependant il y avait des jours où, malgré son activité et son habituelle résignation, Thérèse se sentait trè&

malheureuse. Elle avait de soudaines détresses, le mal du pays la prenait, et' elle se jugeait perdue dans cette petite maison déserte, au bord de cette route qui ne menait à rien, où personne ne passait sinon quelques Arabes en guenilles, les jours de marché. L'hiver était pour elle la bonne saison, et, lorsqu'à la tombée de la nuit elle voyait de la fenêtre de sa chambre les jardins de Médéa fumer dans le. brouillard et les lampes: des réverbères s'allumer, elle se croyait dans une de ces petites villes de l'Argonne, où elle allait autrefois avec son père, au temps des foires.

Mais en été, pendant les mois d'août et de septembre, il y avait des semaines entières de sirocco, où el'le se consumait, n'ayant plus de goût à rien, où elle se sentait comme flétrie et desséchée par, cette haleine infernale du Sud. Voilà près de dix ans qu'elle n'avait quitté l'Afrique. Maintenant, quand elle se regardait dans son miroir, elle se trouvait changée : ses yeux gris, autrefois si calmes, brillaient à de certains jours d'un éclat de fièvre, et sa pâleur, comme fouettée de bile, se fonçait d'une couleur d'ambre.

Un soir de mai. M"'' Schmidt était passée chez elle ; sonbreâk, qu'elle conduisait elle-même, attendait devant la porte, lorsque Rafaël, un paquet à la main, apparut dans l'encadrement de la tonnelle :

— Comment ! c'est toi, Rafaelete ! exclama madame Schmidt, de son ton jovial.

Rafaël salua Thérèse, puis se tournant vers madame Schmidt :

— Bonjour, Juanita !... Et alors?...

Leurs grands-parents s'étaient connus, ceux de M™^' Schmidt étant d'un village voisin d'Alicante. On avait joué ensemble au Faubourg ; puis, pendant de

longues années, on s'était perdus de vue. L'Espagnole examinait Rafaël de la tête aux pieds, sans nulle gène, ébahie de le voir si changé. Celui-ci, tenant toujours son paquet à la main, expliqua qu'il venait remettre à Alphonse un panier de crevettes de la part de Bacanete, qui les avait apportées d'Alger le matin même : c'était un luxe pour Médéa. Les deux femmes se récrièrent sur le cadeau de Bacanete.

— Donnez-nous un verre de vin blanc, madame Alphonse ! — dit tout de suite Juanita, avec un petit air suppliant d'enfant gourmande, dont elle rit elle-même à ne plus pouvoir s'arrêter. — 11 faut rafraîchir le commissionnaire... Assieds-toi, Rafaelete !... Que f... je veux trinquer avec mon pays/...

Thérèse apporta une bouteille et des verres. On s'assit autour de la grande table à toile cirée. Rafaël répondait aux questions de M™^ Schmidt, qui ne se lassait pas de le dévisager :

— Alors te voilà charretier, maintenant, disait-elle... Comme tu es grand !... et puis tu as des moustaches à présent!...

— Et toi, comme te voilà grosse !... tu es large comme une barque, Cristo !

M"^ Schmidt riait aux éclats. Cependant Rafaël regardait Thérèse à la dérobée. Leurs yeux se croisèrent, et tous deux se virent véritablement pour la première fois. Elle éprouvait en sa présence une émotion singulière et inexplicable. Son cœur se serrait à l'étouffer, et \\ les muscles de son visage bougeaient quand elle essayait f- de parler. « Pourquoi est-ce que je tremble ainsi? se I disait-elle, c'est un homme comme tous les autres. » \ Mais elle sentait qu'en disant cela elle se mentait à !? elle-même. Songeant à son mari, elle contemplait Ra-

fael. Sous le grand feutre noir, avec son visage de cavalier marqué de la cicatrice, sa petite blouse à broderies blanches, mais surtout l'aisance parfaite de ses mouvements et l'air souverain de sa personne, Rafaël lui apparaissait comme un être extraordinaire. Ce n'était plus le boucher de l'autre jour avec ses bras éclaboussés dé sang... Elle s'en souvenait encore : il y avait du rouge jusque sur le manche de son fouet !

M""" Schmidt proposa à Rafaël de la ramener dans son break jusqu'à Médéa. Il prit les guides. Thérèse les regarda partir et fut jalouse de l'Espagnole. Elle suivit longtemps ies yeux le grand feutre noir et la petite blouse aux beaux plis, qui se gonflait au vent de la course, et, quand elle disparut derrière les platanes de la route, Thérèse se sentit seule tout à coup, avec une amertume au cœur qu'elle n'avait jamais connue.

Alors elle se jeta de toute sa pensée sur l'image de Rafaël, elle s'y attacha de toutes ses forces comme à quelque chose de précieux. Elle se fatiguait en efforts d'imagination pour le revoir tel qu'il était tout à l'heure, à cette table même, à côté de M""^ Schmidt et, quand vint le soir, elle se sentit la tête lourde de ce vain et perpétuel travail. Sans attendre son mari, elle se décida brusquement à se coucher, comme si, dans les ténèbres, elle jouirait davantage de son souvenir. Au plus profond de sa pensée, elle allait se recueillir et s'exalter toute seule avec une joie d'avare.

Mais à peine fut-elle dans sa chambre, sous la lumière bleue de la veilleuse, au milieu de tous ces meubles ordonnés par elle, de ces menus ouvrages, auxquels elle avait passé tant de journées de calme, qu'elle eut conscience de l'extraordinaire agitation qui la bouleversait jusqu'au fond de l'âme. Elle se compara à ce qu'elle

était tous les jours : « N'était-ce pas absurde de se mettre dans un tel état pour un homme qu'elle ne connaissait pas, un Espagnol, le charretier de Bacancte ?... » Elle voyait d'avance tout ce qu'une telle liaison allait mettre de trouble et de honte dans sa vie ; elle devinait l'espèce de fièvre où il faudrait vivre désormais et qui allait rompre la dignité de son attitude : « Tout cela n'était point fait pour elle!... » Mais, au même instant, elle revoyait le visage de cavalier sous le grand feutre noir, et elle entendait la voix mâle de Rafaël : « Bonjour Juanita ! » et le rire épanoui de M""^ Schmidt. Alors elle ne sut plus à quoi se résoudre. Toutes ses idées s'écroulaient, ses répugnances mêmes ne lui paraissaient plus invincibles. Cependant, aufond de sa détresse, quelque chose continuait à protester en elle. Epuisée par la lutte, elle finit par ne plus penser, et elle s'endorfiiit d'un lourd sommeil.

Le lendemain, en se réveillant, elle se surprit avec stupeur à prononcer le nom de Rafaël Elle voulut chasser l'obsession, parce qu'elle la faisait inutilement souffrir; mais celle-ci devint si forte qu'elle s'inventa un prétexte pour aller à Médéa, elle qui ne sortait presque jamais ! Elle longea la place d'Armes, où sont les cafés, examinant les devantures et jetant un coup d'œil à l'intérieur; elle passa et repassa devant l'auberge du Roulage; mais elle n'aperçut pas Rafaël, qui avait dû partir le matin même. Elle revint, pleine d'une grande tristesse.

Puis, ne sentant plus sa présence, elle se calma peu à peu, bien qu'elle songeât toujours à lui. Quand la date de son retour approcha, elle redevint fiévreuse. Le têteà-tête avec son mari lui était chaque jour plus insupportable, sans qu'elle pût s'en justifier à ses propres yeux,

car, enfin, que prétendait-elle ? Mais elle s'avisa que les relations d'Alphonse avec Bacanete pourraient peut-être la servir, et un matin, sortant de la cuisine le panier aux crevettes, elle lui dit négligemment :

— Tu devrais bien rendre son panier à Bacanete... ou à Rafaël. C'est ennuyeux, ces cadeaux-là, cela vous oblige à des politesses... Il va falloir les inviter à la maison...

Le surlendemain, Alphonse ramena Bacanete et Rafaël pour souper.

A la vue de celui-ci, Thérèse, au lieu de la grande joie qu'elle espérait, n'éprouva que le trouble inexplicable qui l'avait déjà bouleversée, lors de sa dernière visite. De grands battements de cœur l'oppressaient, et, quand elle voulut parler, il lui sembla qu'un lien était sur sa bouche. Bacanete la plaisanta, suivant son habitude; il l'assaillit de galanteries grossières, auxquelles elle répondait avec un grand embarras, tandis que Rafaël, qui la sentait gênée, s'efforçait de détourner la conversation. Il la complimenta sur sa coiffure en termes naïfs et, bien qu'il fût naturellement très familier avec les femmes, il comprenait si bien la supériorité de Thérèse et il avait tellement conscience, en lui faisant ce compliment, d'accomplir quelque chose d'extraordinaire qu'il en parut gauche et presque timide. Thérèse alors s'enhardit, son trouble disparut, et ils se mirent à causer.

Visiblement Rafaël s'appliquait à lui donner de sa personne une idée flatteuse. Il surveillait ses paroles, s'observait en mangeant. Entre Bacanete, qui versait dans son potage un plein verre de vin, et Alphonse qui, encouragé par celui-ci, harcelait sa femme d'ineptes taquineries, il semblait leur maître à tous deux. Chaque fois qu'il baissait la tète, Thérèse le regardait, et quand

il la relevait, elle suivait de l'œil les mouvements de ses mains, dont la force et la rudesse 1 étonnaient. Tout à coup les yeux de Rafaël s'arrêtèrent sur elle et, l'espace d'une seconde, elle reçut son regard en plein visage. Dans cet instant si court, elle eut la claire vision de tout son être. Elle le connut dans un éblouissement, elle crut qu'elle le touchait enfin. Il lui sembla que l'air vibrait autour de lui, que la pourpre de son sang illuminait l'ombre. C'était une ardeur tellement intense que la chair de Rafaël paraissait fondue au souffle d'une flamme et qu'une lueur émanait d'elle. Comme emportée dans le flamboiement d'un soleil, elle se sentit terrassée, roulée par une énergie irrésistible : c'étaient la splendeur de la race et la force de la terre qui l'accablaient. Cette âme cruelle de l'Espagne, qu'elle détestait, cette Afrique brûlante qui détruisait son corps, elles éclataient dans les yeux de Rafaël, elles allumaient le feu de ses veines, elles courbaient et gonflaient son cou comme la sève d'un bel arbre, elles décoraient de grâce la robustesse de son torse et jusqu'au balancement de ses épaules. Qu'il était loin d'elle, cet homme, dont elle sentait pourtant le souffle dans ses cheveux et dont les pieds touchaient les siens ! Eut-elle conscience devant lui de la misère de sa chair et se rappela-t-elle avec dégoût la santé grossière et le sang lourd des hommes de son pays ? Mais elle s'humiliait, elle était triste à en pleurer.

Alors elle recommença à regarder Rafaël et, comme elle lui parlait de choses indifférentes, elle mit dans son regard toute une imploration, afin qu'il la comprît. Il la fixa lui aussi ; mais il n'y avait plus dans ses yeux qu'un rire moqueur. Il n'était que Rafaël, le charretier de Bacanete, celui qui avait saigné le mulet Marquis.

Cependant, quand il s'en alla avec les deux autres, le cœur de Thérèse battit de nouveau, à la vue de la petite blouse légère, dont le frissonnement TalTolait.

Le lendemain elle n'y tint plus. Elle courut à Médéa pour le rencontrer. On la vit même stationner sur un des bancs de la place d'Armes ; mais son maintien était si. correct que personne n'eût pu deviner le trouble intérieur qui l'agitait jusqu'au désespoir. Rafaël, qui passait, la salua avec cet irritant sourire qu'il avait toujours devant elle. Thérèse demeura convaincue qu'il se doutait de quelque chose.

Puis il partit encore une fois. Une vie d'incessantes tortures commença pour elle et, à chaque arrivée et à chaque départ, sa souffrance s'exaspérait. Comme Alphonse s'était pris d'une belle amitié pour Rafaël, il l'amenait à la maison. Thérèse et lui se parlaient, se regardaient, et les choses en restaient là. Elle avait si peur de se trahir qu'elle mesurait ses moindres paroles. Malgré la ferveur de son accent, Rafaël avait l'air de ne pas la comprendre. Alors pourquoi s'obstiner à l'aimer ? Il n'y avait pas d'issue possible, pensait-elle.

Lorsque M""^ Schmidt venait la voir, elle brûlait de lui parler de Rafaël. Mais elle craignait toujours de laisser échapper une indiscrétion, et puis, qui sait? — peut-être en montrant de l'intérêt pour ce garçon, exciterait-elle un intérêt tout semblable chez cette grosse femme indolente. On serait jalouse l'une de l'autre ! Cependant un jour elle ne put résister à l'envie de lui dire :

— Votre 'pays est venu dîner avec nous, hier soir... Elle n'osait pas le nommer.

— Qui? demanda M"^ Schmidt de son ton bonasse.

— Le garçon de Bacanete !

— Ah! Rafaël!.,.

Et elle ajouta tout de suite dans son mauvais français :

— C'est un bon muchacho^ bien brave ; il est bien gracieux, Rafaël !...

Que voulait-elle dire par ce mot de gracieux! Thérèse n'eut pas le courage de le lui demander. Et M""= Schmidt, avec sa mobilité ordinaire, passa à un autre sujet.

Dans sa solitude, elle s'exalta de plus belle. Toutes ses pensées tournaient autour de Rafaël. Elle se faisait de lui une idée prodigieuse, et, pendant ses longues après-midi de désœuvrement, elle n'avait pas d'occupation plus chère que d'évoquer son image. Elle la parait en imagination, ainsi qu'une idole splendide.

Un matin, qu'elle le croyait de retour, elle se mit en route pour Médéa. Elle l'attendait depuis si longtemps qu'elle allait à sa rencontre comme au-devant d'un dieu.

Justement elle aperçut devant l'auberge du roulage une file d'équipages alignés. Les charretiers étaient occupés à dételer les bêtes devant un cercle de curieux et de petits mendiants arabes. Elle s'approcha, s'arrêta même, bien qu'elle jugeât la chose très malséante, et le premier qu'elle aperçut, ce fut Rafaël allant et venant au milieu des traits qu'il détachait. Son béret était blanc de poussière, son visage hirsute, des taches de cambouis maculaient son pantalon de velours bleu déteint, qui traînait sur les talons et d'où sortait à moitié une chemise sale. Il donna une claque sur la croupe du mulet de cheville :

— Hue, hô ! Marquis !

Les grosses bêtes s'ébranlèrent pesamment vers l'écurie, avec un grand bruit de sabots et de ferrailles. Rafaël suivait à distance. Il passa près de Thérèse sans la regarder, ni lui rien dire, dans la rudesse de son

accoutrement. La lanière tressée de son fouet accroché à son épaule pendait le long de son dos sur la toile bise du gilet. Elle regarda la mèche osciller entre ses jambes, jusqu'à ce qu'il disparût sous la porte cochère.

Voilà donc celui qu'elle aimait ! Thérèse en fut atterrée. Elle rentra à la maison, honteuse d'elle-même et, parce qu'elle se méprisait, son dégoût se tourna en exécration. Rafaël la révoltait comme au premier jour, lorsqu'il était entré chez elle les bras rouges de sang. Mais, à force de penser à cette scène de l'auberge, d'en ranimer les moindres détails, elle finit par s'apercevoir que, malgré tout, elle l'aimait toujours, peut-être davantage. Elle perdit la tête et, le soir, elle trouva un prétexte pour retourner à Médéa.

Plusieurs mois se passèrent ainsi. Rafaël revint à la maison. Chaque fois elle se promettait de tout lui avouer. Mais ses habitudes antérieures de réserve et de bienséance l'étreignaient à ce point devant lui qu'elle ne savait que lui dire des choses indifférentes. L'été, qu'elle redoutait toujours, achevait de l'épuiser. Elle pâlissait, avait des syncopes fréquentes. Mais son secret était trop bien gardé pour que personne au monde, pas même son mari, pût soupçonner ce qui se passait en elle.

Au commencement d'août, Rafaël vint s'installer en villégiature à Médéa, avec son ami Pepico. Comme ils avaient beaucoup gagné dans le Sud, en trafiquant pour leur compte sur les primeurs de Blida et aussi en majorant les notes de Bacanete, ils se trouvaient assez riches pour s'offrir deux mois de repos complet. Pendant ces deux mois de chaleurs accablantes, Alger étant intolérable, ils choisirent Médéa à cav.se de sa montagne et

de ses verdures. Et puis, en ce temps-là, c'était leur ville à eux. Les bals, les casinos, les filles, tout cela n'était que pour les charretiers de la route. Médéa, dans l'esprit de Rafaël, était un petit éden, le seul endroit de la terre où l'on ne pût vivre que pour le plaisir. Peutêtre aussi qu'il songeait à Thérèse, dont les prévenances pour lui devenaient de plus en plus significatives.

Il laissa une grosse somme à sa mère et partit avec Pepico.

A l'auberge du roulage, ils furent accueillis avec les plus grands égards, Rafaël surtoiit, car il était devenu l'homme de confiance de Bacanete. D'ailleurs le patron l'estimait pour ses talents de meneur de bêtes, qui lui avaient fait une réputation sur cette route de Laghouat. Il le consultait volontiers pour ses achats' de chevaux et de mulets, et la patronne, comme toutes les femmes, prenait plaisir à sa conversation.

Ils furent d'abord tout entiers à la joie de se lever tard, de se montrer sur la place et dans les cafés en costumes élégants. Ils goûtèrent si pleinement ces premiers jours de liberté que les servitudes de leur métier leur apparaissaient comme des souvenirs très lointains, dont le retour se perdait dans un avenir impossible. On les vit chaque soir au bal et au casino. Pepico était complètement grisé et commença par faire mille folies. Le premier dimanche, Rafaël dut le défendre contre trois spahis qui avaient dégainé et voulaient le tuer, parce que, dans une dispute, il avait fendu le crâne à un adjudant avec un fer de mulet, qu'il portait dans sa ceinture en guise de coup-de-poing. Cette aventure irrita si bien Rafaël qu'il finit par dire à Pepico :

— Dorénavant, tu iras de, ton côté et moi du mien l... Je vois que nous n'avons pas les mêmes amusements...

Ils ne se brouillèrent pas; mais ce fut à partir de ce jour que leur amitié commença de se refroidir.

Rafaël n'en fut que plus assidu chez Alphonse. Presque chaque matin, celui-ci le prenait, en passant, dans sa jardinière, et l'emmenait dans les environs, -où il allait pour ses affairés et même par désœuvrement Le soir, il le conduisait de force à la maison, et l'on dînait ensemble.

Cette maison de Thérèse lui plaisait par son élégance discrète et toute française, son ordre, sa propreté, l'as-pect riant de toutes choses. Il lui semblait que les meubles mêmes y étaient faits d'une matière plus précieuse qu'ailleurs, et les moindres inventions de Thérèse l'ébahissaient comme des choses inouïes et qu'on ne voyait que là. Thérèse, d'ailleurs, l'attirait de plus en plus, malgré la distance qu'il voyait entre eux deux et qu'il s'exagérait encore. Sa vanité était flattée de ces perpétuelles attentions. Maintenant elle lui serrait la main, et la pression de ses doigts était à ce point caressante et persuasive que Rafaël ne douta plus qu'elle ne l'aimât. Il en conçut beaucoup d'orgueil et en même temps, avec ses idées d'Espagnol, qui n'admet pas l'adultère chez la femme, il la méprisa un peu. Devant elle, son sourire devint plus triomphant; mais il ne se permettait aucune avance, étant convaincu, comme tous ceux de sa race, que c'est à la femme à commencer; et puis, n'en ayant jamais connu de la condition de Thérèse, il avait peur d'être ridicule à ses yeux, et cette peur le rendait timide.

Quant à Alphonse, avec son éternel tremblement et l'incohérence de ses propos, il le regardait comme un être inférieur et négligeable. Le colon était d'ailleurs si épris de sa société qu'il ne le quittait plus. Cette liaison

s'expliquait avix yeux du monde par la grande expérience de Rafaël en matière de mulets et de chevaux; il devait, pensait-on, conseiller Alphonse dans ses achats. En réalité, celui-ci ne faisait que subir l'ascendant d'une volonté plus forte. Chétif et usé comme il l'était, il éprouvait aussi une sorte de volupté à se chauffer à la jeunesse et à la force de son ami. Il pouvait avoir l'illusion qu'un peu de la joie et de la beauté de Rafaël passait en lui, et peut-être qu'il en oubliait sa laideur et la tristesse de son corps.

Cette admiration d'Alphonse paraissait à Rafaël une chose naturelle et presque due. l\ avait pour lui une pitié indulgente. Aussi l'idée de prendre sa femme lui apparaissait-elle comme une chose plutôt divertissante et nullement méritoire. Il y songeait quelquefois en le regardant quand il était assis près de lui dans la jardi- É nière ; mais c'était un projet sans consistance, auquel il ne s'arrêtait pas.

Cependant l'inquiétude de Thérèse augmentait sans cesse. Il ne lui suffisait plus de voir Rafaël presque tous les jours à sa table. Dès l'après-midi, une envie grandissante la prenait de courir à Médéa. Elle résistait de toutes ses forces ; les heures se passaient, et finalement, vaincue, elle s'habillait et se mettait en route. La même lutte et la même torture recommençaient quotidiennement. Les chaleurs accablantes du mois d'août l'anéantissaient. Bientôt sa volonté comme son corps seraient è bout de force.

Plusieurs fois, se trouvant seule avec Rafaël, elle fut sur le point de se jeter dans ses bras. Elle regardait son cou, les plis de sa blouse ; alors éperdue, tout son sang se précipitait, et l'aveu allait s'échapper de ses lèvres. Les mots se pressaient dans sa bouche. Encore une

seconde, et elle parlerait! Elle entendait déjà le son de sa voix, disant : « Je vous aime, Rafaël!... » L'instant d'après, elle était épouvantée à l'idée de ee qu'elle aurait fait, d'autant plus qu'il lui était impossible de s'expliquer ce qui l'avait retenue et pourquoi tout à l'heure elle n'avait rien dit.

Il ne voyait donc rien ! pensait Thérèse, il ne se doutait même pas de son angoisse ! Elle finit par lui dire :

— C'est drôle comme je suis avec vous ! Ce n'est pas du tout comme avec les autres...

— Eh ! je ne le vois que trop ! répondit sérieusement Rafaël.

Et, comme s'il était gêné, il changea brusquement de conversation.

Cette apparence de froideur acheva de la désespérer.

Mais, à chaque rencontre, Rafaël la conquérait davantage, la pénétrait de sa présence jusqu'à l'hallucination, et ce contact de tous les jours faisait naître en elle une soif encore inconnue de volupté. Un grand désir de choses coupables troublait obscurément sa conscience. Elle ne le voyait plus seulement comme autrefois avec des yeux émerveillés de sa beauté ; mais voici que ses moindres gestes, les moindres détails de son costume et jusqu'à la rudesse de ses mains prenait à ses yeux un sens luxurieux, oîi elle se complaisait avec une mauvaise joie.

Une après-midi de la fin d'août, comme elle n'avait pas vu Rafaël depuis deux jours, son mari étant parti le matin pour Blida, elle fut prise tout à coup d'un tel découragement et elle se sentit si faible qu'elle fut obligée de s'étendre sur le divan de la salle à manger. La chaleur écrasante brisait ses nerfs. Elle avait des

«ueurs soudaines, que le hâle séchait tout de suite, et des frissons la secouaient et lui donnaient froid.

Dans les gourbis voisins, résonnait toute la furie d'une noce arabe : des darboukas et des flûtes aigrelettes exaspéraient les oreilles, puis des coups sourds de tambourins retentissaient au milieu du hurlement sauvage des femmes qui se frappaient avec la langue les deux coins de la bouche. Étourdie, soulevée par le rythme brutal, comme si toute sa chair éclatait, Thérèse souhaita passionnément l'étreinte de Rafaël. Ses scrupules, ses pudeurs d'autrefois lui revinrent aussitôt, mais sans lui inspirer aucun remords. Toutes ces idées qu'elle avait apportées de France, elle les' fixait maintenant comme des étrangères, comme des choses bonnes pour là-bas. Elles n'existaient plus. Elles s'étaient fondues au souffle terrible du Sud. Le grand vent de volupté la roulait elle-même, l'entraînait dans son tourbillon. Elle se leva soudain, se sentant prise» emportée irrésistiblement.

En une hâte fébrile, elle s'habilla pour courir, pour retrouver Rafaël, pour le voir n'importe où. Un nouveau moi, un être force-né qu'elle ne connaissait pas, s'agitait en elle. Elle le regardait agir avec stupeur, mais impuissante à le maîtriser.

Afin d'arriver plus vite, elle passa par la traverse du moulin. Comme elle était presque au sommet du talus, elle reçut un coup en plein cœur. Elle venait de le voir ! Rafaël descendait de la porte de Laghouat.

Il suivait les lacets de la route, et il allait d'une démarche allègre et conquérante. Son grand feutre était rejeté en arrière, sa petite blouse brodée drapait ses épaules ; Thérèse vit le beau rythme des plis. Elle resta un instant L le contempler, s'effaçant pour ne pas être

iiperçue. La grâce virile de Rafaël enchanta sa pensée. Il lui sembla que le sol rebondissait sous la force de ses pas. Mais elle redescendit bien vite le talus afin de le devancer, tandis qu'elle écoutait affolée ses talons hauts sonner sur les cailloux du chemin.

Rafaël se hâtait en effet vers la maison de Thérèse. Il savait qu'Alphonse était à Blida, l'ayant appris de sa bouche le matin même, et, comme il ne doutait pas de l'amôur de la jeune femme, il voulait profiter de l'occasion pour la pousser à bout, sa vanité étant lasse de s'amuser d'elle et désireuse d'en finir.

Thérèse le reçut toute tremblante, avec le pressentiment qu'il venait pour cela, cette chose terrible à laquelle acquiesçait son cœur et que sa pensée ne voulait pas nommer. Elle éprouva encore une fois cette contraction des muscles de la bouche qui empêchait sa parole. Elle balbutiait, ses yeux n'osaient le regarder en face. Mais l'ardeur de sa fièvre prêtait une splendeur inaccoutumée au charme fragile de sa figure. Rafaël le vit et s'en réjouit comme d'un hommage:

— Il fait bien chaud ici, dit-elle.

Elle l'entraîna dans sa chambre, ce qu'elle ne faisait jamais. Les volets étaient tirés, la route déserte. La petite servante juive ne reviendrait que le soir, et le vieil arabe, l'homme de peine, s'était joint à ceux de la noce.

Rafaël s'assit ayant aux lèvres son étrange sourire. L'élégance de la pièce le surprit et le flatta. Il parlait d'Alphonse avec cette faconde intarissable et ces inflexions enjôleuses qu'ont les Espagnols du Sud. Le souvenir de son mari froissa Thérèse comme une allusion blessante, et le flux des paroles banales irritait son impatience : « Pourquoi me tourmcnte-t-il amsi, pensait-elle, puisqu'il sait tout? » Et Rafaël, comme s'il ,

LE SANG DES itAOES 145

ne voyait rien, ne comprenait rien, continuait à parler. 11 jouissait du trouble de Thérèse et de la séduction de sa voix à lui, il s'écoutait dérouler ses phrases chantantes, qu'il rythmait fortement comme des phrases espagnoles, et le contraste des inflexions câlines et des rudes accents toniques formait pour Thérèse un attirant mélange de violence et de douceur. Indifférente au sens des paroles, elle attendait frémissante et les yeux fixés à terre. La clameur aiguë des femmes qui s'élevait par moments exaspérait son désir et lui déchirait le cœur.

Tandis que Rafaël parlait, un geste qu'il fit avec la main entraîna ses yeux ; c'était cette main qu'elle avait vue rouge de sang, et c'était pour la laver qu'elle avait rempli d'eau le bassin. Pourquoi cette main l'émut-elle, ainsi ? Elle la suivait du regard et elle aurait voulu y coller ses lèvres. Toute conscience s'abolit en elle et, comme si la main rude la poussait, elle se jeta au cou de Rafaël en poussant un tel sanglot qu'on dut l'entendre de la route. A travers les larmes brûlantes, elle baisait sa chair avec l'avidité d'une longue soif qu'on étanche.

Voici maintenant que la chose redoutée était accomplie. Rafaël, sans paraître étonné de tout cet amour, rendait superbement ses caresses à Thérèse. Est-ce que leur rencontre n'était pas écrite? Est-ce qu'ils ne savaient pas depuis longtemps qu'ils s'aimeraient? Thérèse, ivre, ne s'étonna pas davantage. Comme pour une chose simple et belle, sans hésitation et sans remords, elle attira son amant vers le lit nuptial ; et là, pendue à la bouche de celui qu'elle aimait, elle comprit que c'étaient seulement ses noces...

Quand il s'en alla, elle l'accompagna jusque sous la tonnelle. Il était radieux. Elle implora ;

U6 LE SArra DES RACES

— Rafaël, vous reviendrez demain ?

Elle n'osa pas l'appeler Rafaelete; mais les syllabes de ce nom qui l'émouvait comme une caresse, elle les prononça tout au fond d'elle avec une tendresse infinie.

Le matin, quand elle se leva, une aube divine éclairait les hauteurs. Derrière les cimes du Nador, on devinait à peine la montée du soleil, et les flancs âpres des montagnes souriaient encore sous les voiles nacrés de l'heure crépusculaire. La fleur naissante de la lumière semblait émouvoir les choses comme une chair sous un baiser. La maison de Thérèse était une blancheur rayonnante au bord de la route.

Elle s'avança sur le seuil pour éclaircir, dans la fraîcheur matinale, ses yeux encore troubles de la nuit Elle pensait à Rafaël, et sa joie déborda tout à coup. Elle courut se voir dans la glace et, comme si toute la lumière de l'aube l'avait pénétrée, il lui sembla que des flammes jaillissaient de ses prunelles et que son corps flottait dans une clarté. Alors elle songea à son enfance sous ce ciel triste de Champagne, à son mariage sans joie, à ses jours monotones, et elle eut envie de pleurer sur elle et sur la pauvre vie qu'elle avait menée. Maintenant elle se sentait forte par ce grand bonheur qui lui était venu et qu'elle avait failli ignorer pour toujours. Entre les bras de Rafaël, elle avait pris un autre corps ; la flamme de sçs veines avait passé dans ses veines, la splendeur de sa chair éclairait sa chair. Elle le connaissait enfin ce rouge amour qui ne croît pas dans les pays pâles et qui se nourrit de fureurs plus ardentes que les morsures du soleil...

Le soir, son exaltation tomba. Après une longue attente pleine d'anxiété, elle vit arriver Rafaël accompagné d'Alphonse. En arrivant de Blida, celui-ci l'avait ren-

contré sur la place et l'avait emmené dîner à la maison, Rafaël toucha la main de Thérèse d'un air indifférent, sans même lever les yeux vers son regard qui cherchait le sien. Alphonse, en s'asseyant, dit au jeune homme :

— On dirait que tu as honte de venir ici... Il faut qu'on aille te chercher, à présent !...

Et regardant Thérèse avec son rire stupide :

— Si c'est ma femme qui te fait peur, tu as bien tort : c'est une religieuse, ma femme...

Savait-il quelque chose ? Ils en eurent peur^in instant tous les deux; l'attitude d'Alphonse les rassura. Cependant cette allusion à sa réserve d'autrefois tortura Thérèse comme un remords, et elle s'indigna de la froideur apparente de Rafaël.

Ils se revirent le jour suivant dans l'après-midi, et elle fut de nouveau conquise. Alors tout ce qu'elle avait prévu dans ses heures de lutte arriva. Une atroce existence commença pour elle, pleine d'angoisse et de doute, de fièvre et de révoltes, entrecoupée seulement de joies ardentes et brèves. Ces idées de France^ qu'elle croyait mortes pour toujours, qu'elle avait vues se déchirer et s'éparpiller comme des loques au grand souffle de ce soir brûlant, où elle avait consenti sa faute, voici qu'elles lui revenaient en foule et qu'elles faisaient monter en elle des flots de honte ; et ainsi elle ne jouit presque jamais de Rafaël.

Cependant elle tremblait chaque soir qu'il ne fût inexact au rendez-vous. Maintenant ils se voyaient presque tous les soirs, tandis qu'Alphonse faisait ses manilles à l'hôtel du roulage. Pepico, prévenu par Rafaël, se chargeait de l'entretenir jusqu'à l'heure du souper.

A mesure qu'elle le connaissait davantage, mille

choses, qui tenaient à la rudesse de sa race et de son métier, la choquaient en Rafaël, Quand ils causaient ensemble, il arrivait souvent que celui-ci se vantât des tours qu'il jouait à ses patrons et m.ême des petits vols qu'il commettait couramment à la façon des Arabes et des Juifs. Bien qu'il en parlât comme d'une ruse permise et qu'on y sentît surtout le plaisir de rouler l'adversaire, ce manque de scrupules blessait la probité de Thérèse ; et elle ne pouvait s'empêcher de le lui dire, en affectant d'en plaisanter. Sur quoi Rad 3I ripostait:

— Si vous croyez qu'Alphonse n'en fait pas autant !... Ah ! il est malin, le pays !...

La façon dédaigneuse dont il parlait ordinairement de son mari, les airs triomphants avec lesquels il entrait dans la maison, causaient encore à Thérèse une surprise pénible. Certain soir, qu'ils s'étaient rassasiés l'un de l'autre, Raphaël, tout glorieux de cette frénésie, laissa échapper ce mot brutal en sortant de la chambre :

— Pauvre cocu d'Alphonse !...

Thérèse en fut comme souffletée, et Rafaël vit bien qu'il avait mal parlé, car ce fut la première fois qu'elle ne lui prit pas la main en lui disant adieu.

Cette aventure fit beaucoup de mal à Thérèse. Elle s'enfonçait dans des rêveries pénibles ; des détails insignifiants lui revenaient à l'esprit, auxquels elle prêtait un sens outrageant pour elle : « 11 n'est même pas franc ! » pensait-elle, et elle songeait aux étranges prétextes qu'il lui apportait pour ses rendez-vous manques et où elle devinait d'impudents mensonges. Cette idée, qu'il lui mentait, la tortura plus que tout le reste.

Mais Rafaël n'avait qu'à paraître pour qu'elle oubliât aussitôt toutes ces pensées méprisantes. Bien qu'elle maudît sa lâcheté, elle se laissait terrasser par lui. Le

rayonnement de son sang l'enveloppait. Il redevenait l'unique foyer de vie où elle réchauflerait son pauvre corps. Alors, en ce moment très court, elle s'élançait vers lui éperdùment, et, dans l'angoisse persistante de son doute, elle lui disait : « Vous ne m'aimez pas, Rafaël ?» avec un immense désir qu'il laissât éciidpper un seul mot qui démentît son reproche. Mais Rafaël disait en riant : « Moi ?... pas du tout !... »

Elle croyait deviner dans cette réponse comme un demi-aveu ; et Rafaël, la voyant heureuse, redoublait l'ensorcellement de ses phrases chantantes. Tout à coup il la regardait ; leurs yeux se rencontraient, et il lui venait des mots enfantins d'une si étrange douceur qu'à travers leur regard confondu elle sentait son âme contre la sienne. Ces mots si doux dans la bouche de cet homme rude prenaient pour elle une profondeur de sens où elle se perdait. Elle comprenait maintenant ce qu'avait voulu dire M"^^ Schmidt : Il est bien gracieux^ Rafaël !

Depuis quelque temps, ils avaient l'habitude de se retrouver au bout du jardin dans un gourbi abandonné. Les visites presque quotidiennes de Rafaël pouvaient donner l'éveil à l'Arabe, et le mot brutal sur Alphonse, dont Thérèse se souvenait toujours, lui avait inspiré pour sa chambre une sorte de crainte superstitieuse. 11 suivait pour la rejoindre un sentier au milieu des vignes. Souvent, dans son impatience, elle allait audevant de lui, l'endroit étant désert à cette heure de la journée, et elle s'arrêtait au pied d'un calvaire, d'où l'on découvre tous les chemins jusqu'aux portes de la ville. C'est un monticule soutenu par une ceinture de pierres sèches, où se dresse une croix complètement cachée par un rideau de grands ifs, dont le profil rigide se détache sur l'azur lumineux. Ce calvaire, qui domine la cam-

pagne, s'aperçoit jusque sur la route, par-delà la maison de Thérèse.

La vibration de l'espace, étincelant pendant cette heure chaude, ajoutait à l'exaltation de la jeune femme, à l'angoisse fiévreuse de son attente. Le premier jour, quand elle vit paraître Rafaël, un tel élan l'emporta vers lui qu'il lui sembla commencer un autre amour. Son cœur regorgea de tendresse ; le sang de ses veines enveloppa son corps d'un réseau d'énergies inconnues et, du plus profond de son être, jaillirent des promesses de vie surhumaine. Jamais elle ne fut aussi complètement heureuse que ce soir-là.

Lorsque Rafaël la quitta, elle voulut, malgré ses instances, l'accompagner à travers les champs. Elle le suivit jusqu'au pied du calvaire ; mais, chemin faisant, elle commença à sentir une lassitude si grande qu'en arrivant elle crut qu'elle allait chanceler. L'air brûlait ses poumons ; sa tête était toute bourdonnante, tous ses membres se déliaient. Il était quatre heures, et le soleil avait encore toute sa force. Au-dessus de leurs tètes, les branches des ifs crépitaient sous la chaleur. Devant eux, les roches fauves des montagnes, où se creusaient de grandes ombres, envoyaient des reflets aveuglants comme les parois d'un four. Depuis les cimes du Nador jusqu'à celles de l'Ouarsenis, c'était une immobilité effrayante, une immobilité de mort qui flamboyait.

Une grande tristesse envahit Thérèse avec l'accablement de cette journée de flamme et de volupté. Elle exagéra pourtant l'effusion de ses adieux ; mais tous ses dégoûts et tous ses remords lui revenant à la fois, elle rentra abattue à la maison. Dès lors, chaque jour, ella éprouva le même sentiment de défaite ; cet amour de Rafaël l'enivrait et la tuait comme un philtre trop fort

Rafaël avait pitié de sa faiblesse. Il ne l'aimait pas «ans doute, comme elle l'aimait elle-même, ne concevant pas d'amour possible en dehors du mariage. Mais elle avait su forcer son estime ; elle était si supérieure à toutes les femmes qu'il avait connues ! Et c'était pour son amour-propre une flatterie perpétuelle que cette adoration de Thérèse. Il aurait voulu répondre de son mieux à sa grande soif de tendr^se; mais une mauvaise honte d'homme fort le retenait. Les mots tendres qu'il était parfois tenté de lui dire s'écrasaient dans son gosier ou se tournaient en plaisanteries banales. Il ne savait que lui témoigner sa déférence, tandis qu'elle attendait de lui mille petits soins d'affection. Elle lui reprochait de ne pas penser constamment à elle, de même qu'à chaque minute elle pensait à lui, enfantillage qui irritait Rafaël.

Aussi, comme elle était sans cesse déçue, elle voyait dans ses moindres prévenances des intentions aimantes, et sa reconnaissance s'exprimait par une véritable folie de caresses, dont celui-ci était presque scandalisé. Il lui apportait souvent des fruits, qu'il achetait à des Arabes, ou qu'il se faisait donner par des colons. Une aprèsmidi, il arriva avec un couffin d'abricots, que Thérèse disposa immédiatement dans une corbeille sur la table de la grande salle. Elle en fut heureuse comme d'un cadeau royal, et le soir, à dîner, entre son amant et son mari, elle goûta un mauvais plaisir à voir Alphonse en manger et complimenter Rafaël.

Ces rares bonheurs la remplissaient d'une exaltation exagérée et maladive. Puis, l'instant d'après, un mot, un geste de lui, la précipitaient dans des désespoirs tels qu'elle croyait épuiser toute la souffrance possible. Rafaël qui, ne comprenait rien à ces chagrins sans

cause, la jugeait extravagante ; et, comme il avait conscience de la réelle bonté qu'il lui apportait à défaut d'amour, il trouvait très méritoire de supporter ses reproches sans rien dire. Il affectait de la traiter comme une petite fille capricieuse ; car elle lui faisait maintenant des querelles fréquentes. Dans ces moments-là, tout la révoltait en lui, jusqu'à son silence.

Un rendez-vous manqué la jetait dans de véritables crises. Le lendemain, quand Rafaël arrivait au calvaire, il la trouvait assise sur une pierre, la tête entre les mains et l'air accablé. Elle répondait à peine à son salut et lui touchait froidement la main. Un soir de la fin de septembre, comme il n'était pas venu la veille, ayant passé la soirée avec Bacanete, elle le reçut sans mot dire et des larmes plein les yeux, Rafaël, comme toujours, tourna la chose en plaisanterie:

— Qu'est-ce que vous avez encore, Thérèse, à être triste comme cela ?,,. Vous êtes toujours à penser ! Ce sont les idées qui vous font mal...

Thérèse le regarda :

— Si je n'étais pas si triste, dit-elle, je ne vous aimerais pas tant.

Mais Rafaël, pour détourner la crise de tendresse qu'il sentait venir, ajouta aussitôt :

— Je parie que c'est parce que je ne suis pas venu hier? Elle n'osa pas dire oui ! Elle répondit :

— C'est que je vois que vous ne m'aimez pas...

Cet éternel reproche exaspéra Rafaël. Avec sa violence ordinaire, il devint brutal tout à coup :

— C'est ça, j'allais quitter Bacanete pour vous ! . . . Pour une fois qu'il passe à Médéa ! Et puis, j'en ai assez de vos manières ! Vous vous faites des idées de choses qui n'existent pas. C'est vous qui jouez la musique et qui

dansez. Et après, vous venez me gonfler la cervelle ! Depuis que je vous connais, c'est un cassement de tête, comme si j'étais dans les écritures! Non ! jamais je n'ai été comme ça avec aucune femme, jamais 1

— C'est peut-être que je ne suis pas comme les autres, dit-elle avec un ton de fierté.

Rafaël se crut insulté. Le sang lui monta au visage. Il la regarda avec des yeux de colère et de mépris :

— Vous avez raison ! je ne suis pas fait pour fréquenter des dames comme vous!... Allons, n'en parlons plus ! Laissez-moi aller de mon côté avec ma misère...

Il cracha par terre, tourna les talons et, sans même songer à tout ce qu'il y avait entre eux, il partit en l'exécrant de toutes ses forces et bien décidé à ne plus la revoir.

Cette explosion de fureur aveugle, cette force de haine qu'elle avait lue dans ses yeux frappèrent Thérèse d'épouvante. Elle ne bougea pas, elle ne lâcha pas un cri. Stupide, elle le regardait s'en aller. Il allait bientôt disparaître au milieu des vignes. La soudaineté du coup, la rapidité de la scène, lui étaient jusqu'au sentiment de la réalité. C'est seulement lorsqu'elle ne le vit plus qu'elle commença à comprendre ; un déchirement se fît en elle. Tout à coup elle poussa un grand sanglot et s'affaissa sur la pierre où elle venait l'attendre. Ainsi donc, en l'espace d'une minute, tout avait été consommé. C'était fini, fini pour jamais, fini par sa propre faute ! Il s'en allait, il avait eu le courage de faire cela ei, comme un étranger, il la quittait sans un regret, sans un remords, le cœur aussi libre qu'au premier jour, alors qu'elle-même elle agonisait. Elle se sentait piétinée par lui, écrasée par sa force. Alors elle se révolta, elle se mit à le maudire et, soulevée par sa

colère, elle se leva précipitamment, et prit lechemin de la maison, en cherchant des vengeances impossibles

Alphonse, en rentrant, lui trouva la figure si bouleversée qu'il la crut malade et lui demanda ce qu'elle avait :

— C'est comme tous les ans, dit-elle. C'est l'été qui me tue !

Mais elle faillit pleurer quand il ajouta :

— Rafaël ne vient pas ce soir... je ne sais ce qu'il lui a pris ; il m'a paru tout drôle !

Ils dînèrent sans se parler, comme d'habitude. Par la fenêtre ouverte, on voyait pâlir les étoiles. Des brises venaient de la mer par-dessus les montagnes. Les figuiers de la route exhalaient une lourde senteur d'amour. Une nuit douce allait rafraîchir les choses, une langueur était partout répandue et, dans cette suavité de l'heure, Thérèse défaillante sentit qu'elle allait pardonner à Rafaël.

Toute pleine de son image, elle ne dormit pas ; et, à mesure qu'elle le désirait, l'atroce souffrance du déchirement irréparable remplissait sa pensée d'une plainte funèbre, continue, comme d'une bête blessée à mort. Une hallucination étrange s'emparait d'elle avec une fixité qui redoubla son angoisse. C'était le souvenir d'une scène vieille de bien des années. Tout au début de son mariage, elle était allée à Berrouaghia avec son mari, et, comme ils passaient devant la cabane qui sert d'abattoir, tout au fond du ravin, elle avait vu, au milieu d'une flaque de sang, un agneau égorgé dont le ventre ouvert fumait encore. Auprès se tenait un vieil homme à barbe sordide, en turban, avec une calotte noire et des gros bas de coton bleu ; c'était le rabbin qui venait examiner les viandes. Il avait plongé ses bras dans les entrailles de l'agneau, palpé rapidement et, sans essuyer ses

mains, il avait rejeté son caftan sur ses épaules, et il était , sorti très vite, en lançant à Thérèse un mauvais regard.

Pourquoi, dans sa détresse, ce souvenir la poursuivit-il ainsi? Elle songeait à son amour, et les mots : « L'agneau est égorgé ! » elle se les répétait sans cesse, elle en irritait sa souffrance et, comme si elle eût pressé sur les bords d'une plaie, elle y appuyait tout l'effort de sa pensée. « L'agneau est égorgé! » Elle voyait la blessure profonde s'ouvrir, des flots de sang en sortaient, lui remontaient jusqu'à la gorge, jaillissaient eu ruisseaux, en larges nappes rouges. Elle étouffait et se sentait mourir.

Quand elle eut bien joui de sa douleur, elle fut dans un grand accablement ; puis le matin, au réveil, un espoir fou de reconquérir Rafaël se déchaîna au travers d'elle €texcita de nouveau tout son être. Sitôt qu'Alphonse fut parti, elle s'élança sur la route de Médéa, avec l'idée fixe de retrouver Rafaël. Qu'importe qu'elle parût comme une folle aux yeux du monde, puisqu'elle ne voulait que lui, puisqu'elle ne pouvait plus vivre sans lui ?

Elle passa devant le moulin d'une course si rapide, d'un air si égaré, que la femme du contremaître en fit la remarque. Mais elle ne voyait rien; elle monta la pente raide du talus, comme par bonds, soulevée, emportée par la force de son désir. Elle fouilla de l'œil tous les cafés, elle parcourut toutes les rues, et elle finit par entrer dai s la cour de l'auberge, où elle trouva Rafaël occupé avec le patron à examiner les roues d'un chariot. A la vue des deux hommes, elle devint tout à coup timide, embarrassée, presque muette, malgré le tumulte de pensées qui s'agitaient en elle et dont les paroles lui montaient aux lèvres. Elle balbutia :

— Rafaël, j'aurais deux mots à vous dire de la part d'Alphonse...

Il la suivit jusque sous la porte cochère.

— Rafaël, je vous en supplie, venez ce soir, je voudrais vous parler : je vous attendrai près du Calvaire, comme toujours...

À sa grande surprise, il promit très simplement, sans ajouter un mot. Sûr qu'elle viendrait le chercher, il avait réfléchi depuis la veille : s'il rompait avec Thérèse, il fallait rompre aussi avec Alphonse ; ce qui donnerait à penser au monde. Comme il avait pris des engagements avec Bacanete pour le prochain voyage, il n'en avait plus pour longtemps à rester à Médéa. Il partirait sans scandale et ne la reverrait de sa vie.

Ils se rejoignirent le soir. Elle lui parla ; elle sut même l'émouvoir, et encore une fois elle l'aima éperdûment. Les deux jours qui suivirent, elle parut transfigurée. Sa pâleur était devenue rayonnante. Rafaël régna plus que jamais dans la maison.

Alphonse parlait d'organiser des équipages et de le prendre pour commis, projet que Thérèse encourageait de toutes ses forces. Rafaël, pour s'éviter des scènes de larmes, lui laissait croire qu'il accepterait.

Puis les mauvais jours revinrent. Les froissements, les tortures recommencèrent pour Thérèse, et de nouveau les remords lui empoisonnèrent toute sa joie. Sa tendresse s'usait peu à peu par ces blessures continuelles ; et, comme il avait su faire passer dans son sang toute sa force de volupté, elle commençait à se douter qu'elle ne l'aimait que pour sa chair. Cette pensée l'humiliait et la révoltait. Maintenant toute l'illusion était partie ; elle se sentait toute prête à se détacher de lui. Rien ne serait plus facile, pensait-elle, et, à de certains moments, elle

cherchait même des prétextes pour ne plus le revoir : comme elle serait heureuse alors de se venger, de lui montrer qu'elle le quittait sans chagrin ! Cependant, du plus loin qu'elle l'apercevait, elle courait à lui, comme une petite luciole à la lampe.

Elle avait de brusques sursauts de passion, où tout le charme qu'elle croyait évanoui se reformait de nouveau avec splendeur. Elle devenait jalouse de Rafaël, elle l'espionnait en ville ; et elle mettait dans sa poursuite un emportement qui aurait dû frapper le monde, si la dignité instinctive de son maintien n'eût caché son égarement.

Tous ces petits .manèges féminins achevaient de fatiguer Rafaël, et la satiété de cette liaison lui devenait insupportable. Ce qui l'irritait surtout, c'était cet envahissement du mari et de la femme. S'il écoutait les offres d'Alphonse, c'en était fait de sa vocation et de ses belles illusions de jeunesse. II perdrait sa liberté, il renoncerait presque à son métier. Or voici que ce métier, après ces deux mois de désœuvrement, il l'aimait plus que jamais. Il avait hâte de recommencer sa vie errante à travers les pays de lumière ; l'éternel mirage du Sud le fascinait. Alors il se décida à brusquer les choses. Au lieu d'attendre à Médéa le passage de Bacanete, il prit le parti d'aller le chercher à Alger. D'ailleurs sa mère le réclamait. Il avait reçu une lettre de sa sœur, qui lui disait la misère du ménage et leur grand -besoin d'argent.

Afin de se quitter en bonne amitié, il alla dire adieu à Thérèse dans la matinée, comme pour un voyage de quelques jours. Il avait pris ce prétexte pour ne pas lui causer une trop grande peine. En le voyant arriver à cette heure inaccoutumée, Thérèse eut tout de suite le

pressentiment qu'elle le voj-dit pour la dernière fois. Alphonse était absent comme toujours. La petite servante juive qui balayait sous la tonnelle était accourue lui annoncer la venue de Rafaël.

— Je viens de recevoir une dépêche de ma mère, dit-il en entrant... Il faut que je parte pour Alger.

Thérèse le regarda fixement et, sûre de deviner sa vraie pensée, elle reprit à mi-voix :

— Dites la vérité! Vous partez avec Bacanete!... C'est mal, Rafaël, de mentir comme cela...

En même temps elle tira la porte de la cuisine pour que la petite fille n'entendît pas ce qui allait se dire.

Rafaël, humilié de ce reproche, leva le masque immédiatement :

— Eh bien! oui, je pars avec Bacanete!...

— Alors vous ne voulez pas rester chez nous ?... Qu'est-ce qu'Alphonse va dire?...

— Rester chez vous ! Est-ce que je peux ! Moi, j'ai ma mère à nourrir. Il faut que je gagne de l'argent. Chez vous, je ne gagnerais pas assez.

— Alphonse vous donnera plus que Bacanete, je vous le promets, Rafaël !

— Et mon métier?...

— Alors vous aimez mieux votre métier que moi?

— En voilà une idée! fit Rafaël, étonné qu'elle pût en douter.

Cette réponse l'atterra, elle resta une seconde sans rien dire ; puis, tout en ayant conscience d'une affreuse hypocrisie, elle eut le courage d'ajouter :

— Après tout ce que j'ai fait pour vous!...

— Et moi, est-ce que je n'ai rien fait pour vous?.,. — Vous me déchirez le cœur, Rafaël!

— Moi aussi, j'ai le cœur tout noir...

Il tendit sa main qu'elle ne prit pas d'abord.

— Restez, je vous en supplie !

Alors elle lui saisit la main et la serra de toutes ses forces, comme pour le retenir, Rafaël se dégagea doucement :

— Puisque c'est dit, c'est dit.

Il s'efforça de donner à ces mots un accent très ferme. Quelque chose d'aussi fort que sa résolution s'élevait du fond de son âme et lui gonflait le cœur d'amertume. C'était cette pitié qu'il avait apprise de Thérèse et peutêtre aussi un peu de sa tendresse qui, pour la première fois, s'épanouissait en lui. Mais il mit un orgueil viril à vaincre cette faiblesse qui allait lui gâter sa vie et, bien qu'il en éprouvât une réelle peine, il dit avec effort :

— Adieu, Thérèse !

Et il s'en alla, cette fois pour toujours.

Comme le soir de leur première séparation, elle le regarda partir anéantie. A mesure qu'il s'éloignait sous les platanes, elle sentait tout son être se dissoudre. Elle n'était plus qu'une ombre, une forme vaine sur le point de s'évanouir elle-même. La petite blouse brodée, avec le rythme décevant de ses plis, flotta une dernière fois sous les arbres au tournant du chemin ; et tout fut fini pour elle.

Personne ne sut rien de son secret ni de son agonie. Mais, au commencement de l'hiver, ses cheveux blanchirent et, sous ses bandeaux gris, elle eut toute la beauté douloureuse dont son visage triste était capable. Puis» l'Afrique acheva de la défaire lentement.

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