LA FORCE DU SANG
La première figure de connaissance que Rafaël rencontra en arrivant à Alger fut celle de Cecco, — Cecco rouge, rayonnant, ses cheveux blonds, comme un soleil, sous le vaste feutre rejeté en arrière, et déjà un peu ivre, bien qu'il fût à peine dix heures du matin. Il ne portait pas la blouse ce jour-là. Il avait un complet de drap gris très propre et, sur une chemise de foulard, une cravate de soie toute neuve, dont le nœud, artistement fait, trahissait la main d'une femme.
Cecco, dès qu'il aperçut Rafaël, courut à lui, sa bonne figure d'ivrogne épanouie de plaisir et, avant que l'autre eût pu se défendre, il l'embrassa sur les deux joues, en pleine rue, riant de l'ahurissement de Rafaël, que ces démonstrations amicales choquaient un peu. Tout en prenant leur absinthe au café de la Bourse, sur la place du Gouvernement, Cecco déclara à son camarade qu'il ne travaillait plus depuis la veille, vendredi, et qu'il comptait s'amuser jusqu'au dimanche soir : c'était une chance d'avoir rencontré Rafaël !
— Et le patron?... dit celui-ci, qu'est-ce qu'il pense de ça !
— Oh! le patron !... on s'en fiche ! Voilà onze ans que je suis dans la maison et, comme il me doit plus de sept A cents francs sur nos comptes, c'est moi qui suis le
maître. Je mets un homme à ma place, quand je ne veux pas travailler.
Il tapa joyeusement sur la cuisse de Rafaël, il lui passa le bras sur l'épaule, sincèrement heureux de le voir à côté de lui :
— Allez, Rafaël ! tu viens dîner à la maison !... (Et il lui prit la main, qu'il ne lâcha plus.) J'ai une bourgeoise maintenant, ajouta le Piémontais en clignant ses petits yeux : tu verras, c'est une de ton pays...
Rafaël était hésitant, il ne bougeait pas de sa chaise. Il finit par dire :
— Non, Cecco, une autre fois ! II faut que j'aille voir ma mère ; voilà plus de deux mois que je suis parti...
— Allez, va ! Tu iras la voir ce soir... Pour une fois qu'on es\ ensemble !...
Cecco, lui tenant toujours' la main, l'entraîna jusqu'au tramway, et l'on partit pour Belcourt. Rafaël, plein de remords, lui disait en s'installant :
— Je vois qu'avec toi il faut faire ce que tu veux ! Très flatté, au fond, des politesses de Cecco, il était
content de ce déjeuner qui allait retarder sa rentrée au logis. Il prévoyait des explications désagréables avec sa mère, étant resté si longtemps sans donner de ses nouvelles. En même temps sa rupture récente avec Thérèse lui causait un malaise persistant, et il cherchait à s'étourdir.
Une fois descendus du traraway,ils durent s'arrêter dans deux ou trois estaminets. Les patrons, de leur porte, hélaient Cecco au passage ; des camarades offraient une tournée. La face rayonnante de Cecco mettait tout le monde en joie. On s'empressait autour de lui. Des gamins, quand il passait, criaient :
— Oh! Cecco!
i62 LE SANG DES RACES
Et le Piémontais, attendri, se retournait en les appelant : « Espèces de morveux ! » sur un ton paternel.
Dans ce quartier, où tout le monde le connaissait, où il était traité en enfant gâté, il était fier d'étaler sa popularité devant Rafaël. Jusqu'à la maison, il fallut s'arrêter presque à chaque pas. Tout le monde faisait fête à Cecco : c'étaient des poignées de main, des offres de tournées continuelles.
Il habitait le rez-de-chaussée d'une petite maison à un seul étage, avec une tonnelle devant la porte. Son frère Mini l'attendait, assis sous la tonnelle, sa pipe à la bouche, ses yeux bleus perdus dans la fumée, l'air absent suivant son habitude. Bien qu'il fût maçon, il portait une blouse comme les charretiers, afin de ressembler davantage à son frère. Arrivé depuis trois jours de l'intérieur, il se reposait en attendant de recommencer du travail au fort de la Bouzaréa.
Il se leva à l'approche de Cecco et de Rafaël, dont il toucha la main. Au même moment, une petite femme maigriote apparut dans l'encadrement de la porte, la figure pâle et tirée, avec deux petits yeux noirs comme des charbons et un léger duvet brun sur la lèvre :
— Tiens, dit Cecco, voilà ma nouvelle bourgeoise, c'est une race d'Espagnole^ une mangeuse de cacaouettes de ton espèce...
La petite femme se redressa comme une couleuvre et, d'une voix sifflante, elle traita Cecco de « tête carrée d'Italien » ; puis, se retournant vers Rafaël, elle lui dit en mauvais castillan :
— Moi, je suis Sévillane !... Oui, de Séville!... un autre pays que le sien !... Et puis, de quoi est-ce qu'il se mêle? Moi, je suis plus Française que lui, cette espèce de
LE SANG DES RACES lO:}
Calabrais ! Mon père était Français ; j'ai mon acte de baptême, moi !
Cecco, riant, appelait Rafaël à table. Celui-ci essayait de répondre par des plaisanteries à la Sévillane ; mais il s'embrouillait dans le castillan et, comme elle ne savait pas le valencien, ils furent obligés de revenir au français.
Quand ils se furent assis, Rafaël admira le bon air de la maison. Il y avait une nappe sur la table, des couverts de ruolz, des assiettes à personnages avec des légendes, et chaque verre était d'une couleur et d'une forme différentes. L'admiration de Rafaël n'échappa point à Cecco, qui dit d'un air satisfait :
— Maintenant ce n'est plus comme avant, c'est propre chez moi !...
Et comme la Sévillane était à la cuisine, il ajouta avec un geste de la tête de son côté :
— Qu'est-ce que tu veux ! 11 fallait bien quelqu'un ici pour nous faire la soupe !...
Cependant la seule présence de cette fille installée maritalement chez Cecco ne laissait pas que de choquer Rafaël, et le cynisme de ses manières achevait de l'indisposer contre elle. Avant qu'elle rentrât, il dit à son camarade :
— Tout de même, tu ferais mieux de te marier ! Un garçon comme toi, qui gagne de l'argent !...
Mini l'appuya du regard. Mais on entendit au dehors un bruit de voix, et la Sévillane rentra en coup de vent:
— Regardez, monsieur Rafaël, les belles fleurs que m'apporte mon amoureux !
Sans façon elle lui mit sous le nez une grosse botte d'œillets rouges. Un jeune homme en manches de chemise entra derrière elle. Le visage très brun, les yeux
hardis, il souriait en serrant contre sa poitrine une énorme brassée de roses.
— Entre donc, Gaétan ! cria Cecco ; tu manges avec nous!...
Le jeune homme eut beau affirmer qu'il avait dîné chez lui, Cecco le força à s'asseoir à ses côtés et commanda un nouveau couvert à la Sévillane, tandis que Mini, de sa langue pâteuse, essayait d'expliquer à Rafaël que Gaétan était un de leurs pays, un jardinier qui travaillait au Jardin d'essai.
La Sévillane, sitôt qu'elle eut mis le couvert de Gaétan, s'empressa de disposer les roses sur la commode. Elle avait apporté de la cuisine divers pots pleins d'eau. Chacun la suivait du regard ; mais celle-ci, ayant dérangé une photographie sur un chevalet, la tendit à Rafaël :
— Regardez, monsieur Rafaël, le portrait de mon mari !
De l'œil elle désignait Cecco, un petit rire méchant sur ses lèvres minces. Puis elle en passa une foule d'autres, qui encombraient la commode. Rafaël remarqua qu'il y en avait encore d'accrochées au mur, de manière à former un triangle, jusqu'à une chromolithographie du roi Humbert entre la reine Marguerite et le prince de Naples. Un drapeau italien enroulé autour de sa hampe dominait le tout.
— Ce vieux-là, c'est notre père, disait Mini, en tendant à Rafaël un cadre de peluche... Celle-ci, c'est ma sœur qui est mariée, et puis, voici notre autre frère, le plus jeune... Ça c'est un ami de Turin...
— Allez-vous nous embêter longtemps avec vos portraits ? cria Cecco, mécontent qu'on eût interrompu ie dîner.
Et il reprit les photographies des mains de Rafaël. Gaétan, le jardinier, se querellait avec la Sévillane :
— D'abord ça n'est pas pour vous; c'est pour Gecco que j'ai apporté les œillets...
Mais Rafaël s'attardait à considérer une grande photographie qui représentait Gecco et son frère en costume d'apparat. Ils l'avaient fait faire pour l'envoyer au pays et donner une idée avantageuse de leur « position ». Dans le fond, on voyait la mer avec des montagnes et des palmiers sur un rocher. Gecco, les moustaches cirées et coiffé à la capoul, un éventail de Mauresque à la main, se tenait très raide sur une chaise, étalant avec ostentation ses larges pieds chaussés de pantoufles en tapisserie, présent d'une connaissance déjà lointaine, tandis que Mini, en complet d'employé, le gilet orné d'une grosse chaîne de montre, s'appuyait d'une main sur l'épaule de son frère et de l'autre sur une magnifique canne-assommoir, plus massive et plus épaisse qu'une matraque.
— G'est vous, ce monsieur-là? dit Rafaël en regardant Mini d'un air moqueur... Cristo ! on ne vous reconnaît pas !...
— Si tu l'avais connu, il y a quatre ans, dit Gecco, tu jurerais que c'est son vrai portrait... Depuis qu'il a eu les fièvres à la Ghiffa, je ne sais pas, m.oi !... il n'est plus le même, il a toujours l'air de dormir. Tiens! regarde sa figure... si cet homme-là n'a pas l'air empoisonné !...
Rafaël examina Mini qui, les yeux vagues, disait:
— Oui, il parle bien !... c'est les lièvres, c'est les fièvres!...
Puis, montrant Gecco, il ajouta en bredouillant :
— Lui non plus, vous ne le reconnaîtriez pas, si vous
l'aviez vu à la maison ; on aurait dit une fille... Maintenant, il est rouge, gros !
Mini, du geste, exprimait la grosse tête, la carrure lourde de son frère.
— C'est vrai, dit Cecco, quand j'étais petit, j'étais si juli qu'à la procession du Corpo c'était toujours moi qui faisais le petit saint Jean, tout nu, avec la croix et la peau de mouton...
— Pourtant, reprit Rafaël, depuis que je te connais, tu n'as guère changé, tandis que vous, dit-il, en se tournant vers Mini...
— Pourquoi est-ce que tu lui dis vous ? exclama Cecco? tu ne peux pas lui dire tu comme à moi? Moi et lui, c'est la même chose !
Mini étendit comme pour un serment sa pauvre main aux gros doigts écrasés, et il répéta :
— Moi et lui, c'est la même chose. Depuis que je suis dans ce pays-ci, jamais nous ne nous sommes quittés. Ainsi à Bône...
Cecco, singeant son balbutiement, voulut l'interrompre, sous prétexte qu'il empêchait Rafaël de manger. Mais Mini s'obstina et, comme il était lancé, les mots lui vinrent assez facilement :
— ... A Bône, nous nous sommes retrouvés... Il y avait si longtemps qu'il était parti que sa figure m'était sortie de la tête. Pourtant, selon ce que m'avait dit un du pays, je me doutais bien qu'il était là... Un jour, je le vois arriver. Il conduisait un chariot, et moi je travaillais à la jetée du port. Comme j'avais un soupçon sur lui, je m'approche et je lui dis : « Est-ce que vous n'êtes pas mon frère? » Lui, il me regarde, et.il me répond tout de suite: « Vous êtes mon frère Mini ! » Alors nous nous sommes embrassés tous les deux, et depuis nous ne nous sommes
jamais quittés, jamais... comme quand nous étions ensemble à la maison de notre père.
Mini plongea tout à coup sa main dans la poche de sa blouse ; il en retira une lettre toute froissée, et s'adressant à Cecco :
— J'oubliais de te dire !... Il y a une lettre de la maison : c'est ma femme qui a fait écrire au sujet des terrains... Luigi viendra la lire tout à l'heure avant d'aller à l'atelier...
- Tiens!... vous êtes marié, vous? demanda Rafaël à Mini.
— Oui, dit Cecco, un beau cocu ! On lui fait des enfants là-bas, tandis qu'il s'esquinte par ici...
Mini accepta sans mot dire la plaisanterie de son frère, qui lui versa une rasade de vin blanc comme pour se faire pardonner. Il emplit aussi le verre de Rafaël :
— Allez, va ! goûtez le vin de ma ferme, disait Cecco pouffant de rire et trinquant avec tout le monde.
Il avalait son verre d'un seul trait et, de temps en temps, il prenait à terre une calebasse pleine de vin rouge où il collait ses lèvres, déclarant que tous les autres vins n'étaient que de « l'eau de Seltz » et qu'il n'y avait que le rouge pour le soutenir.
Rafaël, mis en gaîté par les boissons, avait oublié tous ses ennuis. 11 se trouvait bien dans cette petite chambre proprette, entre Mini et Cecco, qui le recevaient comme un des leurs. Les photographies réinstallées sur leurs chevalets ou raccrochées au mur donnaient un air familial à la pièce. Les bouquets de roses et d'œillets apportés par Gaétan fleurissaient la commode et la cheminée, et leur odeur se mêlait à celle des vins. Seule, la Sévillane paraissait une étrangère dans cet intérieur honnête, bien que ce fût elle pourtant qui eût rais dans la maison un
peu d'ordre et d'élégance. Elle s'était piqué un œillet rouge au-dessus de l'oreille et, quand elle se levait de table, elle esquissait un pas de danse, roulait ses hanches et faisait claquer ses doigts comme des castagnettes.
— Ah ! voilà Luigi qui arrive ! — dit-elle, en écoutant marcher dans la cuisine.
Celui-ci fit son entrée en personnage d'importance. Il était mécanicien et, tout en se montrant bon camarade pour Cecco, il tenait à marquer les distances entre eux deux. Cecco s'amusait fort des airs de supériorité qu'il affectait; mais, comme il avait besoin de lui pour ses comptes avec le patron, ou bien pour écrire une lettre au besoin, il le supportait; et puis, enfin, ils étaient du même pays. La Sévillane mit un verre devant le mécanicien, tandis que Mini cherchait la lettre au fond de sa poche. On trinqua cérémonieusement ; Rafaël et Gaétan se mirent à rouler des cigarettes ; les deux frères s'accoudèrent sur la table ; et l'on écouta la lecture dans le plus grand silence. Luigi commença de sa voix d'Italien beau parleur :
« Très cher mari,
« J'ai reçu, dimanche, ta lettre si désirée à laquelle je réponds le plus tôt possible. Je suis bien contente d'apprendre que tu as fait un bon voyage et que tu es en bonne santé et toujours bien d'accord avec ton brave frère.
« Toute notre famille, grâce à Dieu, est aussi en bonne santé, excepté moi, qui, comme tu sais, ne suis pas encore guérie. Cependant, Dieu en soit loué, je puis te dire que je vais mieux ; mais je suis encore si faible que, si je ramasse seulement une cubasse de feuilles lèches, je rentre à la maison fatiguée et toute moite
LE SANCr DES RACES 1C9
de sueur. Le 20 courant, j'ai pu aller à la fêle Je la Madone des Sept-Douleurs, en compagnie de la cousine Sabine. Nous avons, grâce à Dieu, passé une belle fête, et je suis rentrée à la maison à trois heures de l'après-midi, n'étant pas fatiguée du tout. »
— C'est vrail c'est une jolie fête, ça, dans notre pays, dit Cecco, devenu tout à coup sérieux et se tournant vers Rafaël d'un air convaincu.
Luigi continuait :
« ... Votre père a arrangé l'affaire des deux pièces de terrain, et il me charge de vous dire que vous soyez tranquilles et que personne ne pourra toucher aux deux pièces, excepté Vous autres trois frères. L'écriture a coûté quarante francs... » /
En entendant le chiffre, Cecco commençait à s'emporter ; mais, sur un geste d'impatience du mécanicien, il se tut.
« ... Votre frère Fortunato vient de partir pour Bari pour faire le soldat. Il craint bien, et nous aussi, qu'on ne l'envoie à la guerre d'Afrique. Mini, le fils du boulanger, est revenu hier d'Afrique, où il faisait le soldat. Tous disaient qu'il né reviendrait plus. Sa pauvre fiancée était devenue comme folle. On ne pouvait plus la retenir, et elle voulait se sauver de la maison. Cela va bien la consoler.
« Jeudi prochain se célèbre le mariage de votre cousine Nunzia et de Battistin. Cette journée m'épouvante, parce que je verrai les autres dames tout heureuses à côté de leurs maris, tandis que moi je serai toute seule et pleine de confusion. Si seulement j'avais de tes bonnes nouvelles I Enfin! je prends patience...
a Je te prie de saluer ton frère de ma part et de celle de mes fils et de lui dire mille belles choses pour nous.
« Tu salueras aussi celui qui écrit tes lettres... »
— C'est pour toi, ça, dit Cecco à Luigi qui sourit avec fatuité.
u ... Tu lui diras que j'ai grand plaisir à le lire et que, plus il en écrit long, plus je suis contente et qu'il ne me fatigue jamais. Ah! si je savais écrire, tu verrais comme je t'enchanterais !...
« Votre père vous salue. Il vous dit de vous souvenir de lui et de ne jamais oublier le Seigneur, malgré que vous soyez si loin ! ^
« Adieu donc, mon cher Mini, vis heureux et en bonne santé, toujours bien uni avec ton brave frère, et reçois mille baisers de tes fils et un baiser de cœur de ta
« ViTTORIA. »
Comme tout le monde était un peu ému, surtout par le ton du lecteur, Cecco dit en éclatant de rire :
— Ah! le vieux!... il est toujours dans les curés!... Mini le regarda alors d'un air de reproche. Mais Cecco
parla tout de suite de l'affaire des terrains. Il ne voulait pas que les pièces achetées fussent mises au nom de leur père, ce qui aurait amené des disputes au moment des partages. Il demanda à Luigi s'il avait bien spécifié ses volontés dans sa lettre. Les deux frères se rapprochèrent pour écouter les explications du mécanicien; mais, comme il faisait des phrases, ils le comprenaient difficilement, et la discussion n'en finissait pas.
Un vacarme retentit à la porte ; une bande entra : deux charretiers qui faisaient la fête, un maçon sans travail, un mécanicien camarade de Luigi, un colon de Draria, dont Cecco serra la main avec une certaine déférence. Il n'y avait plus de chaises pour les nouveaux arrivants. On s'assit au hasard sur le lit de Mini, sur les malles qui occupaient le fond de la pièce, et la Sévillane,
enchantée de toutes ces visites, courait à la cuisine rincer des verres.
Rafaël, un peu étonné, dit à Gaétan qui était auprès de lui :
— En voilà, des clients !...
— Qu'est-ce que vous voulez ? C'est tous les jours pareil : la cave de Cecco est bien garnie. Vous connaissez ça, vous : vous êtes dans le métier, ajouta Gaétan en clignant de l'œil ; ce n'est pas pour le plaisir qu'il fait des transports de vin... Et puis, tous ces hommes-là sont de notre pays : c'est l'habitude de venir chez Cecco...
— Ce grand-là aussi est de votre pays ? demanda Rafaël en désignant le colon de Draria, un géant à tête carrée et à larges oreilles.
— Lui ? Je crois qu'il est Tyrolien ; c'est à peu près de chez nous ; il se comprend avec eux, — dit-il, en montrant un groupe de Piémontais. — Avec moi, non; moi, je suis de Procida, comme qui dirait Napolitain...
— Et il y a longtemps que vous le connaissez, Cecco ?
— Moi ? Je crois bien ! Un soir, — il y a de ça longtemps, longtemps, — je l'ai rencontré, avec sa charrette enfoncée dans un trou. Comme il était entre deux vins, je l'ai aidé à se sortir, et depuis nous avons toujours été amis... Ici, tout le monde l'aime, Cecco, — Italiens, Espagnols, Français, — tout le monde!...
La Sévillane, le poing sur la hanche, trinquait avec les hommes. Tous jargonnaient en piémontais ; la conversation devenait générale et assourdissante. Rafaël, qui ne comprenait qu'à demi, ne savait quelle attitude prendre, et il commençait à s'ennuyer. Il se leva, toucha la main de Cecco. Mais celui-ci voulut le retenir de force :
— Tu sais bien que j'ai à faire, dit Rafaël qui se débattait.
Il dut accepter une dernière rasade et promettre de revenir le soir :
La Sévillane l'accompagna jusqu'à la porte en coquetant avec lui. Il sentit sa main caressante se glisser dans la sienne.
— Revenez ce soir, monsieur Rafaël ! Celui-ci se montra très froid.
« Quel goût il a, Cecco, pensait-il, de se mettre avec une tramée pareille!... »
Dans le tramway qui l'emmenait à Bab-el-Oued, il se remémorait la cohue des visiteurs, et le mécanicien beau parleur et Gaétan avec ses bouquets de roses. 11 fut un peu jaloux de la popularité de Cecco. Puis il se dit : « C'est tout de même un bon garçon ! » — Et il ajouta aussitôt avec une certaine satisfaction intérieure : « N'empêche que ce ne sera jamais un meneur do bêtes !... »
Il pensait maintenant à la maison, à sa mère, à sa sœur, surtout à son jeune frère Juanete. Il ne ressemblait guère à Mini, celui-là ! L'hostilité sourde que l'enfant lui avait toujours témoignée lui devenait plus pénible, maintenant qu'il avait si bien senti l'affection des deux frères. « Comme ils s'aiment! » songeait Rafaël, et il se rappelait la lettre de la femme de Mini, et cette dernière phrase lui revint: « Votre père vous salue... » Pour lui, cétait si différent ! Car il devinait que sa mère ne l'aimait pas beaucoup. Alors il songea à son père mort, à ce Ramôn qui l'avait si durement élevé. Il s'attendrit à son souvenir, et toutes ses appréhensions du matin se tournèrent en tristesse, quand il descendit du tramway, devant la maison de sa mère.
Des petites filles se tenant par la main lui crièrent :
— Bonjour, Rafaelete !
Et elles s'approchèrent de lui en faisant des grâces. II les écarta, il monta l'escalier, suivi par une foule de bambins qui le contemplaient de loin avec respect.
Quand Rafaël entra dans la cuisine, la lia Rosa était occupée à lui repasser une chemise. Une corbeille pleine de linge lessivé était à côté de la table :
— Ah 1 te voilà, — dit-elle, sans quitter son fer, ni l'embrasser; — il était temps que tu reviennes!... Il paraît que tu en as fait de belles, à Médéa ?
Rafaël soupçonna Pepico d'avoir bavardé ; mais, mécontent de cet accueil, il répondit sur un ton si bourru que la tia Rosa crut entendre Ramôn quand il rentrait après ses débauches :
— Qu'est-ce que tu as à te plaindre ?... Je t'ai donné de l'argent avant de partir, maintenant je t'en rapporte...
Il tira de son calepin son dernier billet de cinquante francs, et il le posa sur la table à côté des torchons.
— Tout de même, il me semble qu'on dépense beaucoup ici ; moi, j'ai moins dépensé que vous autres, làbas!...
La tia Rosa, épanouie à la vue de l'argent, évita de lui répondre ; puis, d'un ton plus caressant :
— Quand est-ce que tu pars? dit-elle.
— Je vais aller voir Bacanete ; je pense que c'est lundi dans la matinée...
— En ce cas, apporte-moi tout tonlinge; jene veuxpaj que tu manques de rien, quand tu voudras te changer.
Tout en disant cela, elle réfléchissait que ce Ralael n'était pas, en somme, si méchant :une mauvaise tête, comme son père ! mais sans lui, qu'est-ce qu'on serait devenues ?...
Alors elle se décida à lui faire une confidence qui la gênait un peu :
— Tu sais ? dit-elle, ta sœur va se marier ; elle fréquente.,.
— Comment ?... Et moi, on ne m'a pas prévenu !...
— Ne te fâche pas, Rafaelete ! C'est un beau mariage ! Lui, c'est un Espagnol, bon ouvrier, qui gagne de l'argent, un imprimeur... Comment est-ce qu'il dit cela ?... Un typographe ! oui, un typographe !...
La lia Rosa comptait éblouir Rafaël par ce mot extraordinaire. Mais celui-ci sentait sa colère grandir, de ce qu'on ne l'eût pas consulté : est-ce qu'il ne remplaçait pas le père, est-ce que ce n'était pas à lui à commander?
— La noce n'est pas encore faite, dit-il sèchement.
— Ne parle pas comme cela à ta sœur, elle te crèverait les yeux !.,.
Rafaël eut un mouvement de révolte. Le sang lui monta au visage. Il devint furieux ; mais il se contint. Tout lui déplaisait dans cette maison, et il aurait voulu ne pas y avoir mis les pieds. Il regarda le petit divan, où s'amoncelaient des couvertures en désordre et où Ton voyait encore marquée la place de son frère Juanete, qui, chaque soir, y couchait. Des jupons traînaient sur les chaises, le carrelage était tout sali de détritus de mangeailles et de tâches de graisse ; et, comme il apercevait au fond de l'autre pièce une grande glace arabe, au cadre en bois doré, que son père avait achetée jadis pour le café, il se rappela amèrement ce qu'était autrefois le ménage de sa mère ; ce n'était pas Ramôn qui aurait toléré des choses pareilles ! Il aurait plutôt roué de coups la lia Rosa...
Les mots injurieux lui venaient à la bouche. Il sorlit pour ne pas insulter sa mère.
— Tu soupes ce soir ? dit-elle.
— Et alors?... est-ce que je ne suis pas le maître ici?...
Sur ces paroles dites d'un air de défi, il claqua la porte.
Il s'acheminait vers l'auberge afin de voir Bacanete et de réclamer son linge au garçon d'écurie, lorsque quelqu'un lui frappa sur l'épaule. C'était le tio Martine, un ancien ami de son père, homme de grande prudence et très estimé dans tout le Faubourg. Rafaël, dans l'état où il était, aurait envoyé promener tout autre qui se fût approché de lui. Mais il répondit au salut àxxtio Martino, et, comme celui-ci lui faisait mille politesses, il accepta même son offre de boire quelque chose.
ils entrèrent dans une taverne espagnole, car le lio Martino, homme de l'ancien temps, n'aimait pas les cafés à ,1a mode française. Des tonneaux d'alicante étaient alignés au fond sur des gîtes. Le sol, formé de terre battue très inégale et ravinée, faisait boiter les tables et les tabourets. On ne voyait clair, comme dans une grange, que par la porte ouverte. Dans le fond, des pataouèles jouaient aux cartes avec une grande attention et, devant un comptoir très primitif, le patron, un « nouveau débarqué » lui-même, rinçait des verres dans un baquet. Le seul luxe était une vieille illustration de V Imparclal collée au mur et qui représentait le petit roi Alphonse XIII en uniforme. Cet aspect de rusticité déplut à Rafaël, habitué maintenant à tout le clinquant des estaminets français. Cependant il répondit poliment aux questions du tio Martino. Ce vieux, qui lui rappelait son père, lui inspirait un peu de confiance ; il aurait aimé s'épancher auprès de lui, et il cherchait à lui faire deviner ses ennuis de famille.
17o LE SANa DES RACES
Mais Martino était au courant de tout, et ce n'était pas sans intention qu'il avait arrêté Rafaël. Avec sa tête de moine aux lèvres minces, ses petits yeux en vrille, il paraissait très malin et très rusé. Autrefois joueur de pelote en Espagne, il avait couru beaucoup de pays sans amasser grand'chose ; et, au temps de la famine, il était venu s'installer à Alger, comme contremaître aux Carrières. Pour l'instant, il avait une place très chétive ; il était employé au marquage des galères, n'ayant d'autre occupation que d'enregistrer les entrées et les sorties. Sa fille, qui était couturière, gagnait presque tout l'argent de la maison. Néanmoins, comme il avait beaucoup voyagé, comme il savait lire et écrire, on faisait grand cas de ses conseils, et chacun le considérait. Il dit à Rafaël d'un air bonhomme :
— Tu as trouvé du nouveau à la maison, ehico?...
— Quoi ? dit Rafaël surpris de cette brusque attaque.
— Eh bien! mais... ta sœur fréquente maintenant... Rafaël prit son courage à deux mains :
— Voyons ! vous, tio Martino, vous le connaissez, celui qui fréquente...
— Si je le connais. Maria santisima ! . . . Tu sais? Je ne veux pas te faire de peine ; mais ta sœur a tort de lui courir après : Tout le monde dit qu'il veut s'amuser d'elle... Enfin! Tu verras sa figure, puisqu'il est tout le temps chez ta mère...
Deux inconnus, qui buvaient une anisette au comptoir, ricanèrent en écoutant les paroles du tio Martino. Ce ricanement fit rougir Rafaël. Il s'empressa de se lever, malgré les instances du vieux, qui aurait voulu le faire causer.
— Allons, adieu, Rafaelete! dit celui-ci... Viens nous voir de temps en temps à la maison, quand tu reviens
LE SANG DES RACES l'H
de Laghouat, tu trouveras de la compagnie et du plaisir. ..
Mais Rafaël était bien loin de toute idée d'amusement. Les yeux torves et le front serré, il marchait à grandes enjambées vers la rue d'Isly. La honte de sa sœur lui paraissait sûre maintenant. Son imagination lui faisait voir des choses abominables et, chemin faisant, il fouettait sa bile, il s'exaspérait. A l'auberge, comme Bacanete le plaisantait, il lui répondit par une bordée d'injures, et ils se seraient certainement battus si Pepico ne l'eût emmené à l'écurie.
Il revint au Faubourg, son sac à linge sur le dos ; et, arrivé devant la maison de sa mère, ne voulant pas entrer, il appela son frère Juanete, qui polissonnait sur le trottoir, et il lui donna le sac à monter. Puis il repartit vers Alger, toujours tout seul, évitant les cafés, où les camarades auraient pu l'appeler. Il finit par se planter devant les jeux de boule sur l'Esplanade Bab-el-Oued, et là, sans rien voir, sans changer de place, il se reput de sa colère jusqu'à l'heure du souper.
Les quatre couverts étaient mis lorsqu'il rentra. Le petit Juanete était assis devant son assiette vide, lançant des billes contre les verres. Sitôt qu'il vit Rafaël, il ramassa ses billes, se mit la tête entre les deux poings et ne bougea plus.
— Tu ne pouvais pas attendre les autres, toi, pour te mettre à table? — dit Rafaël en le menaçant de la main.
— Tu vois bien qu'il ne mange pas ! — dit la mère, et, le regardant en face, — tu vas t'en prendre à un enfant maintenant!...
— Allez ! lève-toi, va-t'en me chercher une chaise, — dit Rafaël en bousculant son frère, sans même répondre à la tia Rosa. Il poussa la chaise brutalement et, avant de s'asseoir :
ils LE SANG DES RACES
— Où est Pepa ? dit-il d'une voix tonnante.
La tia Rosa était très inquiète de ne pas voir rentrer sa fille. Elle dit en affectant un grand calme :
— Qu'est-ce que tu as encore ? Elle va revenir, Pepa I Elle doit être avec des amies de la fabrique...
— Avec des amies de la fabrique ! — reprit rageusement Rafaël; — elle court avec son chiqueur, oui!... Si tu crois que mon père aurait passé ça!... Moi, il fallait que je mange à la maison et que je sois rentré pour neuf heures tous les soirs... Tu t'en souviens de ce temps-là ?
Rosa se retourna vers ses casseroles en poussant un soupir d'impatience. Pour calmer Rafaël, elle lui remplit son assiette de pâtes fumantes. Au même moment, on entendit un bruit de pas dans le corridor, puis des rires et des voix; on frappa à la porte et une bande de jeunes filles fit irruption dans la cuisine, en criant :
— Bonsoir tout le monde !
Une toute petite, un peu décoiffée et assez laide de figure, mais qui paraissait être la plus hardie, demanda à la lia Rosa :
— Et Pepa, où est-elle? Nous venons la chercher pour essayer sa robe chez Assompcion...
Assompcion, c'était la couturière, la fille du tio Martine. Rafaël s'était levé, malgré sa mauvaise humeur ; il offrait des chaises. Mais les jeunes filles refusèrent, puisque Pepa n'était pas rentrée. D'ailleurs la robe à essayer n'était qu'un prétexte ; elles n'étaient montées que pour voir Rafaël. Toutes le dévisageaient très franchement, mais sans nulle effronterie. Quand elles l'eurent bien vu, la petite laide dit :
— Bonsoir, tia Pepa ! bonsoir Rafaelete ! Elles reprirent, en un ramage assourdissant :
— Bonsoir, Rafaelete ! bonsoir, tia Rosa !
Et elles se précipitèrent vers la porte en se bousculant. Leurs rires sonnèrent dans le corridor et dans l'escalier, tandis que Rafaël, plus irrité par cette visite, se rasseyait devant son assiette.
Il n'avait pas le cœur à manger. Du bout de sa fourchette, il chipotait des morceaux de soubresade, les coudes sur la table, dans un silence farouche. 11 but une gorgée de vin, et, sans adresser une parole à sa mère, il s'en alla.
Il était tellement dégoûté de tout qu'il envoya au diable le rendez-vous de Cecco et, attendant le sommeil, il sattabla dans un café désert de l'avenue Bab-el-Oued. Puis il rentra à l'auberge en prenant des rues détournées.
Le lendemain, Pepico vint le retrouver. Ils passèrent la matinée ensemble. Celui-ci prit plaisir à lui « gonfler la tête », comme disait Rafaël :
— Tu sais ? c'est un nommé Louisot, que nous avons connu dans les temps... il est à moitié pourri! Il faut qu'elle en ait du goût, ta sœur, ^our se mettre avec lui !...
— Ne me parle pas ! Ne me parle pas ! — répétait Rafaël hors de lui ; ce soir, je veux lui manger le foie. Aussi vrai que je te le dis, je lui coupe le ventre comme une pastèque !...
— Ce soir, reprenait Pepico, tu vas le trouver à la maison; il vient souper chez vous tous les dimanches... Tu n'as qu'à demander dans le Faubourg...
A chaque mot, Pepico sentait Rafaël bondir comme sous la piqûre d'une banderille. Il se délectait à lu mettre en fureur, heureux pour une fois de le dominer. Rafaël finit par lui enjoindre de le laisser tranquille ; et il se mit à errer par la ville, s'arrêtant dans tous les cafés, où il but plus que de coutume, afin qu'un com-
mencement d'ivresse lui ôtât ses dernières hésitations. Comme Pepico l'avait dit, Louisot le typographe était arrivé dès six heures, selon son habitude. Pepa, qui avait mis sa robe neuve, l'attendait. Elle aurait voulu qu'il l'emmenât souper en ville, par crainte de Rafaël. Mais Rosa les pria de rester :
— Il n'est pas venu déjeuner, dit-elle; pour sûr il ne rentrera pas.
Elle commença même à disposer le couvert, un peu troublée néanmoins. Dans son amour aveugle pour sa fille, elle ne voyait aucun mal à ce que Louisot la fréquentât; et elle se souvenait de ce qu'elle-même avait fait autrefois pour Ramôn. Cette passion de Pepa, il lui semblait que c'était un peu la sienne. Elle l'encourageait d'autant plus qu'elle entendait par là faire échec à Rafaël, dont les façons autoritaires lui rappelaient le joug conjugal.
Cette Pepa lui ressemblait d'ailleurs d'une manière aussi frappante que Rafaël ressemblait à Ramôn. Elle était très grande comme sa mère. C'était la même allure masculine, le même visage aux traits un peu lourds, mais sans cette fermeté des chairs qui donnait à la figure de la tia Rosa le relief exagéré d'une statue colossale. A côté d'elle, Louisot faisait assez pauvre mine avec sa petite taille, son teint gris de buveur d'encre et sa bouche édentée. Aussi les gens du Faubourg se demandaient comment cette grande fille pouvait aimer cet avorton.
Lui, ne se sentait pas rassuré à cause des appréhensions des deux femmes, et même, par dignité, il se leva, disant d'un ton de dépit :
— Je m'en vais!... Je ne veux pas vous gêner en iUe...
Mais Pepa le fit rasseoir, et la tia Rosa lui dit :
— D'abord il n'y a rien à craindre, tu es chez moi ; et puis voilà que sept heures sont sonnées : il ne viendra plus...
On envoya Juanete regarder dans la rue. L'enfant remonta jusqu'aux Portes et n'aperçut pas Rafaël. On se mit à table plus tranquilles.
Cependant Rafaël, après avoir prsmené longtemps sa colère, s'était mis brusquement en route vers la maison.
Il allait tout droit devant lui, fendant les groupes de promeneurs. Monté comme il Tétait, la tête troublée par la boisson, il éprouvait le besoin d'assommer quelqu'un, et il se sentait sacré comme un justicier. Quand il fut devant la porte, une voisine lui dit en riant :
— Tu vas trouver ton beau-frère, Rafaelete...
Il entra dans la cuisine comme une bombe et, regardant Louisot avec des yeux flamboyants :
— Qu'est-ce que tu fais ici, toi ?... Tu vas me faire le plaisir de déménager tout de suite; sinon, si je t'allonge un soufflet, je veux que le poil des doigts ne me repousse pas!...
Il avait soulevé Louisot de sa chaise et, le prenant par les épaules, il le poussait vers la porte. Pepa se leva aussitôt, les ongles dressés; mais, d'une gifle formidable, son frère l'abattit sur sa chaise, où elle s'affaissa en sanglotant. Alors la tia Rosa, vociférant des injures, saisit un fer à repasser sur une planche, et elle le lança -; de toutes ses forces contre. Rafaël. Le fer lui e-ffleura la tempe et vint s'abattre contre le buffet, dont il fit sauter les vitres, au milieu d'un fracas de vaisselles brisées qui dégringolaient. Les voisins accouraient de tous les paliers. Louisot, sur le seuil, arrangeait sa cravate
froissée et, sans oser regarder Rafaël, il balbutia d'une voix blanche :
— Si tu es un homme, tu n'as qu'à descendre !
— Un homme ? C'est à toi qu'il faut demander ça, espèce de ruffian!
Il courait derrière lui, lorsque la iia Rosa lui barra le passage. Presque aussi forte que son fils , elle le prenait à bras-le-corps, elle le secouait à ie renverser :
— Ne me touche pas! hurlait Rafaël... tu sais bien que je ne peux pas te frapper, toi !...
D'un coup d'épaule, il se dégagea. Mais Pepa, la joue encore cuisante du souffiet, s'était jetée sur un couteau; elle lui criait :
— Si tu le tues, je te tue! .
Elle se lança à sa poursuite, malgré les voisines qui essayaient de la désarmer. Des hommes retinrent la tia Rosa, qui avait pris aussi un couteau. Rafaël, bousculant le monde, descendait les escaliers avec un bruit de tempête :
— Où est-ce qu'il est, le lâche? où est-ce qu'il est ?... Un rassemblement se fit immédiatement sur le trottoir.
Louisot avait disparu. Mais Pepa, furieuse, arrivait droit sur son frère, le couteau levé. En voulant le lui arracher, Rafaël se blessa à la main ; son sang coula. A ce moment, il ne vit plus rien. Il se mit à la souffleter comme un forcené, en l'accablant d'effroyables injures. Des hommes indignés se jetèrent sur lui.
— Mais tu es fou ! tu es fou ! Rafaelete I... Tu ne vois pas que c'est ta sœur?
On criait dans la foule :
— Battre une femme comme cela, ce n'est pas d'un homme !
Alors, pris au milieu de la cohue, les bras empri-
Sonnés, Rafaël se renversa le cou a la façon des aveugles, et, les yeux perdus, les lèvres violettes, il cria d'une voix déchirante, comme s'il allait pleurer:
— Laissez-moi, vous autres !... il faut que je la tue!...
— Mais c'est ta sœur, Rafaelele !...
— Que? mdi sœur?.. .je boirais le sang du Christ! Les femmes entraînaient Pepa, qui se roulait dans
une crise. Pepico accouru s'efforça de dégager Rafaël. Il le prit doucement par les épaules; mais celui-ci, sans le regarder:
— Lâche-moi, toi ! ou je te tape !...
Des larmes brillaient dans ses yeux. Sa figure livide était effrayante à voir. Un mouvement de peur se fit dans la foule, on se recula, des femmes crièrent. La tête basse, il passa devant les curieux et, après quelques pas, il se retourna d'un air menaçant : personne n'avait osé le suivre.
11 marcha si longtemps, ce soir-là, et d'une allure tellement fiévreuse qu'il arriva jusqu'au Champ de manœuvres, où Gaétan l'aperçut. Comme pour user sa fureur parla fatigue de la course, il repartit vers Alger, il traversa Mustapha, franchit les portes, longea les rampes désertes du boulevard. Devant les lumières paisibles du port et le grand espace noir du golfe et de la mer, à mesure que tombait le bouillonnement de son sang, il prenait conscience de la sottise et de l'inutilité de sa colère. Mais aussitôt lui revenait comme un exemple le souvenir de son père, si terrible' quand il s'emportait ; et son orgueil, se révoltant, l'empêchait de reconnaître son tort. Accoudé sur le parapet, il se glorifiait de ce qu'il avait fait et, pour achever de s'étourdir autant que par bravade, il se décida à mon-
ter à la Casba. L'image d'une fille qui lui avait témoigné quelque affection venait de s'offrir à lui. D'ailleurs, depuis que la Gitana était morte, c'était elle qu'il prèle rai t.
il montait, en songeant, les petites rues étroites : oui, c'était bien le sang de Ramôn qui coulait dans ses veines ! Mais, si Ramôn se mettait en colère, il savait se faire écouter. Tandis que lui, qu'avait-il gagné avec sa scène de ce soir? Sans doute il fallait s'y prendre autrement, il n'avait pas su!... A cette idée, il se sentit si fort humilié qu'il eut envie de redescendre. Mais une mauvaise pudeur, un obscur besoin de se consoler auprès de quelqu'un l'en empêchèrent.
Cependant, quand il fut dans la chambre de la fille, il se montra de si méchante humeur que celle-ci ne put s'empêcher de lui dire :
— Mais qu'est-ce que tu as aujourd'hui?...
— Laisse-moi! Je ne peux pas me sentir moi-même. Je voudrais ne voir personne !
Et cependant il ne s'en allait pas, il éprouvait même un soulagement à l'avoir auprès de lui.
Celle-ci insistait, elle lui entourait les épaules de ses bras :
— Dis-moi ce que tu as, Rafaël ! On t'a fait quelque chose?...
Mais elle l'aurait plutôt tué que de lui arracher une parole. 11 s'endormit bientôt. L'agitation de ses nerfs le réveilla vers deux heures du matin. On n'entendait plus aucun bruit dans la rue. De temps en temps un grincement métallique arrivait du port : c'était le glissement des chaînes le long des monte-charges à bord des navires ; puis, tout à coup, le son lugubre d'une sirène s'éleva, se prolongea. La compagne de
Rafaël, réveillée en sursaut, poussa un cri d'épouvante et se jeta sur sa poitrine ; elle se serra contre lui en prenant ses mains dans les siennes :
— Oh! dit-elle, j'ai eu un rêve ! Je rêvais que j'étais morte : j'étais dans un cercueil de verre avec une robe blanche, comme une mariée...
Elle lui parlait sur un ton d'enfant peureuse. L'accent de sa voix et la douceur de ses caresses avaient quelque chose de si pénétrant que Rafaël en fut apaisé. Pour chasser le souvenir de son rêve funèbre, elle se pendait à lui et le couvrait de baisers.
Quand il sortit, le jour se levait. Sur la mer d'un gris de plomb rég-nait un calme stupéfiant. Le vent du Sud, qui s'annongeit, faisait flottera l'horizon un voile opaque de poussières blondes qui paraissait immobile, et sur le fond embrasé du ciel s'avançait comme un promontoire de gros nuages noirs sillonnés de flammes d'émeraude. >
Rafaël se sentit seul de nouveau et, repris par ses soucis d'hier, il descendit vers l'auberge en se demandant ce qu'il ferait.
Dans la matinée, il revint à la maison. La tia Rosa, qui l'attendait, terminait de lui préparer son linge. Chez elle, aussi, un grand changement s'était fait depuis la veille. Des voisines lui avaient monté la tête contre Louisot ; et Pepa, qui était allée le relancer à l'entrée de l'atelier, s'était vue éconduite et insultée par lui : ce qui avait achevé d'ouvrir les yeux à la mère. Mais surtout la colère de Rafaël, le ton de maître dont il avait parlé, la peur qu'il avait inspirée aux autres, tout cela avait fait une étrange impression sur la tia Rosa. Il lui semblait que Ramôn était revenu, et, de même qu'autrefois elle s'était éprise de la vaillance du père,
elle commençait à s'enorgueillir de la force de son fils. Toutes ces idées se mêlaient dans sa pauvre cervelle. Il s'en dégageait un sentiment si fort et si troublant que cette grande femme robuste, uniquement faite pour être mère, mais sans raison ni volonté, s'y laissait emporter comme une enfant.
Rafaël entra, le front baissé, sans regarder sa mère :
— Bonjour !
Ce fut tout. Encore le dit-il d'un ton bourru et comme à regret. Mais, la tia Rosa lui en ayant fait le reproche, il ajouta :
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Si tu ne m'as pas tué hier soir, ça n'est pas ta faute...
Elle n'y pensait plus, à ce fer lancé à la tête de Rafaël. I^udain elle le vit voler par-dessus la table et briser la tempe de son fils. Le sang de son enfant coulait, il gisait par terre, tué par elle. Alors, affolée par cette image, la tia Rosa se précipita en pleurant sur Rafaël et se mit à l'embrasser avec emportement. Elle ne pouvait rien dire, elle le noyait de ses larmes. Rafaël, enveloppé par ce grand amour, se débattait en vain ; et tout à coup, comme si un poids lui tombait sur le cœur, un sanglot terrible s'arracha de sa gorge, et son cœur se fondit:
— Pleure! disait la mère, pleure ! ça te fera bien... Par orgueil, il aurait voulu rentrer ses larmes, car il ne
savait pas pourquoi il pleurait, et il devinait déjà tout ce qui les séparerait encore. Mais, à sentir contre lui la chaleur du sein maternel, il lui semblait que sa mère l'enivrait d'un lait nouveau ; et voici qu'au fond de son creur, à lui, venait de jaillir la source de vie qui, à travers des amours sans nombre, l'unissait aux morts de sa race. Mille sentiments vagues l'agitaient et le troublaient, il entrait avec stupeur dans un monde inconnu
Mais la tia Rosa, s'essuyant la figure, lui dit :
— Tu avais bien raison de le chasser, ce Louisot! J'en ai appris, va! depuis ce matin; mais elle ne l'aura pas, Pepa, encore qu'elle l'aime... Je te le jure sur la tombe de ton père... que Dieu le repose!
! Elle dit cela d'une voix si solennelle que Rafaël crut voir Ramôn devant eux ; et, dans un même souvenir, la mère et le fils se réconcilièrent.
La tia Rosa, tout heureuse et perdue dans son passé, se mit à remplir le sac à linge de Rafaël. Elle allait et venait, cherchant les effets épars; et tout à coup elle dit:
— Mais toi, Rafaelete, il faudra bientôt que tu te maries !
— Oh! moi, j'ai autre chose à faire. Il y a le pain à gagner, d'abord.
Il annonça qu'il devait partir, l'après-midi même, avec Bacanete, et qu'ainsi il ne pourrait même pas déjeuner à la maison. La mère poussa un grand soupir :
— Ay de mi! nous ne pourrons donc jamais nous voir!...
Debout devant le sac, un paquet de linge à la main, elle regardait Rafaël avec des yeux navrés. Puis elle continua son travail, disposant au-dessus des autres effets les chemises amidonnées. En serrant la dernière, elle l'examina un instant, puis la montrant à son fils :
— Tiens ! dit-elle, ton père avait la pareille quand nous nous sommes mariés...
La Lia Rosa resta un instant songeuse...
Après les adieux, quand il fut dans la rue, Rafaël éprouva une grande joie. Il avait agi comme il l'avait dû, comme eût fait son père à sa place. Et une chose nouvelle lui était venue, cette affection de sa mère, qui
le liait maintenant au logis. Depuis l'amour de Thérèse, que de changements en lui !
Comme il sortait du Faubourg, une grande jeune fille qui passait le regarda. Elle marchait avec ce balancement gracieux des hanches qu'ont les filles de Valence. Elle portait une robe noire de coupe élégante, et elle avait une mantille de tulle sur ses cheveux blonds ; c'était Assompcion, la fille du Ho Martino.
BOUGZOUL
Le vent du Sud s'éleva tout à coup comme un souffle de colère. Des tourbillons de sable montaient en colonnes verticales, qui, depuis les montagnes de Boghar, s'avançaient d'une course furieuse à travers le désert de Bougzoul. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber. En un instant la chaîne de l'Atlas disparut sous la tourmente, la terre et le ciel se confondirent dans la poussière et les ténèbres.
Les équipages de Bacanete descendaient d'El-Krechen lorsque l'ouragan les enveloppa. Les bâches des chariots palpitèrent d'un grand frisson farouche, comme si elles allaient s'arracher, puis elles crépitèrent continûment sous l'averse des cailloux et des sables. Rafaël, qui ouvrait la marche, soudainement aveuglé, euffoqué par la poussière, n'eut que le temps de se boucher la bouche et les narines avec son mouchoir. Son attelage s'arrêtait, pris dans les ornières mouvantes, et le mulet Marquis, s'arc-boutant sur ses pieds de devant, les oreilles dressée's, avec un braiement d'épouvante, empêchait à lui seul les autres bêtes d'avancer. Rafaël claqua inutilement du fouet. Alors, tournant le dos à l'orage, il s'arrêta, lui aussi, découragé ; mais Bacanete arrivait, gris de poussière, gesticulant et criant :
— Nous n'allons pas coucher ici, je pense!... Moi
j'ai envie de voir ma femme demain soir!... A^' •*! commande tes bêtes I...
— Commande-les, toi, si tu veux ! — et, jetant son fouet avec emportement, — ah ! caguen Déul en voilà un métier !
Rafaël alla s'abriter derrière le chariot, s'entêtant à ne pas bouger. Bacanete, par peur qu'il ne l'abandonnât, regagna le sien, des injures entre les dents ; et, s'étant réfugié derrière la bâche, il se mit à exciter contre Rafaël Pepico qui l'avait rejoint.
Rafaël, de son côté, fermant les yeux sous la rafale, ne récriminait pas moins contre Bacanete. Pourquoi lui en voulait-il? D'où cette rancune lui était-elle venue ? 11 n'aurait pas pu le dire; mais il en avait assez de travailler pour lui. ir savait seulement qu'il avait quitté Laghouat à contre-cœur. \\ y avait fait la connaissance d'une Juive, une certaine Rébecca, dont le souvenir l'obsédait. C'était le soir de leur arrivée ; il l'avait aperçue devant sa porte, en compagnie d'une jeune Mauresque, dans une de ces petites rues qui avoisinent l'église. Les deux femmes, couvertes de colliers, de bracelets et de bagues, se tenaient enlacées et, de temps en temps, se passant la main sur le cou, elles se baisaient comme deux colombes. Il avait passé la nuit sur les tapis de leur terrasse et, au réveil, dans la fraîcheur du matin, Rébecca lui avait fait promettre de revenir. Mais Bacanete, pressé de rentrer à Alger, avait avancé d'un jour la date du départ.
Dès lors, ses plaisanteries, ses scies qui duraient des journées entières, ses farces continuelles et ses incongruités voulues avaient exaspéré Rafaël. Il y avait longtemps, d'ailleurs, que cette irritation couvait en lui. La futilité apparente de Bacanete, sa gaîté souvent factice,
répugnaient au sérieux de son caractère. Maintenant il en était arrivé au point que le seul contact de ce petit homme lui causait une véritable gène physique.
— Celui-là, je vas l'envoyer promener, et vivement! se disait Rafaël... Sitôt arrivé, je lui demande mon compte...
L'image de la Juive achevait de le troubler. Les résolutions qu'il avait prises l'été dernier en quittant sa mère l'abandonnaient. La poussière lui entrait dans les yeux, le vent lui coupait la respiration et lui brûlait la poitrine. Son ressentiment contre Bacanete, sa satiété du métiel*, devenaient de la colère et du dégoût.
Mais ces orages de septembre sont de courte durée. Quelques gouttes de pluie suffirent pour abattre l'ouragan ; et, après une demi-heure d'immobilité, les chariots purent se remettre en marche. Rafaël, sans l'aide de personne, avait dégagé son équipage. Il avait même renvoyé, avec des injures, Bacanete et Pepico qui amenaient, pour doubler, une branche de mulets.
Ils arrivèrent très tard au caravansérail. Au bruit des chariots, Carmen était accourue sur la roule. En touchant la main de Rafaël, elle éclata de rire, à le voir ainsi, les moustaches et les cheveux comme poudrés de poussière et les cils collés. Elle avait une robe de couleur claire qui semblait grandir sa taille. Sa pâleur splendide éclairait autour d'elle, et les cercles d'or de ses oreilles, où se brisaient les flammes du couchant, augmentaient l'éclat de sa figure. Toute seule, au milieu de la route, dans le crépuscule tombant et l'immensité de l'horizon, elle éblouit les yeux de Rafaël.
11 l'avait oubliée depuis Laghouat ; mais aussitôt tous ses désirs contrariés se précipitèrent vers elle, et sa colère tomba.
Elle le suivit dans la cour qu'encombrait une caravane de chameaux. Il fallut les refouler dans le fond, du côté des écuries, afin de faire de la place aux chariots. Les bêtes, qui s'étaient accroupies, se levèrent péniblement aux cris des chameliers, en balançant leurs longs cous d'un air de majesté offensée et en poussant de petits gloussements furieux. Au milieu du troupeau, des spahis indigènes en tenue de corvée allaient et venaient, des seaux d'eau à la main.
Les équipages de Bacanete et de Pepico, qui arrivaient, accrurent encore la confusion. Beaucoup de temps se passa à les mettre en place ; mais Rafaël, qui avait déjà dételé, se garda bien de venir en aide à ses camarades. 11 évitait Bacanete à dessein et, suisant de l'œil Carmen qui coquetait avec un maréchal des logis, il cherchait un prétexte pour le quitter tout de suite.
Bacanete, en revenant de son chariot, lui demanda, d'un ton assez calme, s'il n'avait pas pris une bouteille d'absinthe entamée le matin. Rafaël l'avait prise effectivement et serrée dans son propre caisson; mais, afin de provoquer une dispute, il répondit insolemment :
— Si tu crois que je m'occupe de tes bouteilles!... Je ne l'ai pas, ta bouteille !...
Bacanete, à sa grande surprise, ne répondit rien, ce qui le déconcerta ; et, se reprochant ce mensonge inutile, il eut honte de lui. Dans sa confusion, il crut entendre Thérèse qui lui disait t « C'est mal, Rafaël, de mentir comme cela! » Mais tout entier au désir de Carmen, il se promit de chercher une meilleure occasion.
On ne se mit à table qu'après huit heures, Bacanete ayant l'habitude de traîner. Le couvert était dressé dehors, sous une espèce de tonnelle sans verdure. De i 'autre côté de la porte, devant une table plus petite,
avaient pris place le maréchal des logis de spahis, un gros colosse à figure sanguine, et un jeune brigadier imberbe aux propos de loustic, qui lia tout de suite conversation avec Bacanete.
Aux charretiers s'étaient joints un maçon espagnol qu'on avait fait venir de Boghari pour recrépir le colombier, et un petit cordonnier italien, un enfant de quatorze ou quinze ans, qui se louait à la journée dans les fermes et les caravansérails. Violemment éclairé par la grosse lampe de cuivre, le visage de cet enfant apparaissait avec une beauté merveilleuse. Les cheveux noirs, rabattus également sur son front, le menton fin et les lèvres minces, le teint d'une pâleur chaude, de grands yeux de velours sous des cils très longs, il semblait vivre de la vie ardente et délicate des figures de portrait. A une demande du maçon espagnol, il répondit qu'il était de Sienne.
Comme il était très timide, Bacanete s'amusa à le faire rougir par ses plaisanteries. Mais l'enfant baissait la tête sans rien dire. Alors Bacanete, n'osant pas s'attaquer à Rafaël, se retourna vers le brigadier de spahis, dont la belle humeur lui plaisait. Celui-ci, qui se vantait d'être de Ménilmontant, étalait une faconde impertinente, et, dans tout ce qu'il disait, on sentait la sottise prétentieuse du Parisien avec la morgue du militaire. D'instinct Rafaël le détesta.
Cependant sa blague faubourienne sonnait faux devant" ces hommes rudes, entre ces grands murs blancs du caravansérail, Bacanete, qui ne brillait plus depuis que le Parisien parlait, changea tout à coup de conversation et, pour retrouver l'avantage, il se rejeta sur un de ses sujets favoris, où son genre de talent se déployait sans rivalité possible.
Tranquillement, n'ayant pas l'air d'y toucher, il se mit à décrire des mixtures ou des opérations tellement répugnantes que les fourchettes tombèrent des mains des convives dégoûtés ! Le petit Italien fut obligé de quitter la table; le brigadier n'osait plus rien dire, et Carmen, qui servait, riait aux éclats des airs écœurés de Rafaël et du maréchal des logis.
Bacanete, excité, ne tarissait plus ; il raffinait ses ordures, il les choyait et les faisait briller avec une complaisance d'amateur, une imagination de poète. Puis tout à coup il se soulagea de façon retentissante. Les' militaires très amusés se tordirent; mais Rafaël, se levant de table, jeta par terre son verre de café :
— J'en ai assez, moi, de tes cochonneries !
Il partit vers les écuries d'un air furieux. Bacanete 'salua son départ d'une véritable canonnade. Les détonations se succédaient avec fracas. Il en venait, il en venait toujours, au point que les deux spahis et Pepico lui-même s'enfuirent en riant dans la salle de débit. Bacanete, resté seul, dominait le champ de bataille en triomphateur, et, comme la patronne était accourue au bruit, il lui dédia le dernier.
Carmen aussi arriva du fond de la cuisine. Quand elle vit que Rafaël n'était plus là, elle rentra tout de suite et, s'esquivant par l'autre porte, elle se mit à sa recherche. Elle le trouva à l'écurie, occupé à passer de l'orge au crible :
— Tu viens ce soir, dit-elle, là-bas, près du puits?... Mais Bacanete la suivait. Inquiet delà sortie de Rafaël,
il essaya de l'amadouer par l'offre d'une bouteille de bière.
— Boire avec toi?... jamais de la vie! dit Rafaël d'un ton rogue. J'en ai plein le dos, à la fin, de tes bêtises et
de tes saletés! A partir de demain, je ne travaille plus, tu peux te chercher un homme à ta fantaisie...
— Tout de suite, si tu veux, mon ami ! Je vaste régler ton compte...
Et, suivi par Rafaël, il se mit à marcher comme un fou vers la cour, en criant au patron :
— Monsieur Emile, apportez de l'encre et du papier, que je lui règle son compte !...
Le patron, qui avait l'habitude de ces querelles, essaya d'abord de s'interposer. Il disait à Bacanete :
— Mais c'est de la folie de vous fâcher comme ça pour rien. Tu ne vois pas que Rafaël veut rire!...
Et se tournant vers Rafaël :
— Voyons, tu ne vas pas le laisser en plan... avec un homme de peine qui ne sait pas conduire!...
— Non, non ! monsieur Emile, apportez l'encre et le papier!... S'il croit me mettre dans l'embarras...
Bacanete, criant encore plus haut, entraîna le patron dans la salle de débit et le força de prendre la plume. Celui-ci ne cessait de raisonner Rafaël.
— Non! je ne veux rien entendre, hurlait Rafaël... Je me ferais plutôt couper un doigt que de travailler pour lui...
Bacanete ripostait, en levant sa cigarette en l'air:
— Que cette cigarette-là m'empoisonne si je te reprends !...
Il fouillait dans sa grande bourse de cuir et, quand le patron eut calculé le prix des journées de travail, il jeta l'argent avec colère sur le comptoir, et sans regarder Rafaël :
— Tu n'es pas bon à mener des bourricots 1...
— Mener des bourricots?... Et toi tu ne vaux pas seulement l'eau de ton baptême'
Ils allaient en venir aux gros mots, peut-être aux coups. Pepico, dans la crainte qu'il ne s'échauffât davantage, emmena Rafaël dans la cour.
Quand il se fut un peu calmé, il se mit à se dévêtir pour s'endimancher, afin de bien marquer à Bacanete que la rupture était définitive et qu'il quittait le travail. Sans nulle pensée de coquetterie pour Carmen, il fit longuement sa toilette devant le chariot, pendant que Pepico étendait des couvertures à côté du sien. Les chambres étaient chauffées à blanc ; les meubles craquant de chaleur, tout le monde dormait dans la cour. Le domestique arabe disposait un matelas pour ses maîtres sur la table de la tonnelle. Les chameliers, enveloppés de leurs burnous, étaient allongés auprès de leurs bêtes. Après l'agitation du souper, le grand silence des terres désertes recommençait à envahir le caravansérail. Seule, la chienne Saïda, sous le chariot de Pepico, se démenait continuellement en tirant sur sa chaîne. Comme un cri de mégère hystérique, elle poussait son aboiement enragé, qui excitait les chiens de la maison, puis ceux des tentes arabes. Au loin les chacals répondaient et, par intervalle, un hurlement prolongé montait d'un bout à l'autre de la plaine.
Sitôt habillé, Rafaël rentra dans la salle, où Bacanete, resté seul, achevait de fumer un cigare. Il demanda un peu de caféà la patronne, qui, aidée de Carmen, rangeait les bouteilles et les verres sur les rayons. A dessein, il prolongea l'entretien avec les deux femmes, pour humilier Bacanete tout poudreux par l'étalage de son linge blanc. Puis, ayant échangé un coup d'œil avec la jeune fille, il alla prendre au chariot son caban et une couverture, et il sortit sur la route.
Le puits était de l'autre côté, en face du caravansérail,
mais un peu caché par le remblai que forme la route en cet endroit. Rafaël s'assit sur la margelle en attendant Carmen. Un commencement de fraîcheur tempérait le hàle torride de la journée. C'était une nuit douce, limpide, aux rares étoiles pâlissantes, comme les soirs de vent. A demi effacé dans le ciel clair, le char de l'Ourse était en marche, et Rafaël, suivant les lueurs intermittentes des essieux, descendait en pensée vers le Sud. 11 revit Rébecca sur la terrasse, avec ses colliers, et Randja, la petite mauresque aux mains caressantes.
Mais le désir de Carmen était le plus fort : comme elle était belle, ce soir, dans sa robe claire, au bord de la route ! Et cependant un charme mauvais l'emportait sans cesse vers la Juive. Le souvenir de voluptés plus savantes et plus sauvages aussi faisait se précipiter le battement de ses veines. Il avait soif de plaisir, une soif irrassasiable. Il s'y jetait avec une telle violence qu'il ne voyait plus rien, que toutes les nécessités de sa vie disparaissaient au souffle luxurieux de ses pensées. Il oubliait son métier. Un instant il songea à sa mère ; mais il s'irrita contre elle, il lui en voulut de se dresser sans cesse comme un obstacle au-devant de sa jeunesse et des élans les plus magnifiques de son sang. Avec une sorte de colère, il s'enfonça plus impétueusement dans les images de volupté qui flattaient sa chair, et, se rappelant sa sœur, morte en couches six mois auparavant, avec l'enfant qu'elle avait eu de Louisot, il trouva dans son exemple un stimulant de plus à jouir sans remords de l'abondance de sa force et de toutes ces illusions triomphantes qui faisaient sa vie si belle.
Carmen, dans sa grâce de danseuse, traversa de nous veau sa pensée. Il revit ce triste soir, où, pour la première fois, elle l'avait aimé. Elle était presque une petite
fille en ce temps-là. Maintenant elle était devenue une superbe femme. Ses hanches s'étaient élargies, ses lèvres pâles s'étaient fleuries de pourpre et, bien qu'elle conservât toute sa finesse de race, quelque chose de plus robuste s'était épanoui en elle. Par la beauté de son sang, par son exubérance de vie et son emportement de volupté, elle était digne de lui.
Il la vit dévaler le long du talus de la route. Elle enjamba le fossé, elle courut vers lui et, le prenant à pleins bras, elle colla sa bouche contre la sienne. Rafaël sentit le frisson de désir qui faisait trembler tout son corps :
— Oh ! viens, viens vite ! murmura-t-elle à son oreille.
Ils s'unirent d'un mouvement farouche. Ce fut une brève étreinte, une secousse terrible qui les brisa. Aussitôt leurs mains inertes se dénouèrent, et tout à coup ils se virent seuls au milieu du cercle infini des terres, qui, s'élargissant autour d'eux, se perdait dans des profondeurs vagues. La molle haleine de la nuit achevait d'alanguir leur corps et d'engourdir leur pensée.
Rafaël étendit la couverture contre la margelle du puits et. ayant roulé son caban sous la tête de Carmen, il se coucha à son côté. Ils restaient silencieux l'un et l'autre, n'ayant rien à se dire. Rafaël goûtait une joie qu'il n'avait jamais connue. C'était une plénitude de bonheur, qu'aucune femme ne lui avait donnée ; et Carmen, ne souhaitant pas autre chose que de l'avoir près d'elle, se contentait de baiser ses lèvres. Elle passa son bras sous le cou du jeune homme ; puis, vaincus tous les deux par la fatigue de cette longue journée, leurs yeux se fermèrent sous le scintillement monotone des étoiles; et, caressés par les souffles, dans la paix de la terre, ils s'endormirent.
LE SANG DES RACES l9î^
Avant l'aube, un bruit pareil à celui des gouttes de pluie sur le sable les réveilla. C'était le piétinement des troupeaux, qui venaient boire aux puits de Bougzoul. Rafaël colla son oreille contre le sol, et il jugea qu'ils devaient être encore à une grande distance. Carmen et lui s'étreignirent de nouveau avec la même hâte fiéivreuse. Dans les écuries du caravansérail, les grelots des colliers sonnaient déjà au cou des bêtes, et l'on entendait les lourds sabots heurter les cailloux de la cour.
Carmen s'en alla vite pour préparer le café des hommes. Rafaël replia la couverture, secoua son caban, et il s'assit sur la margelle pour rouler une cigarette. 11 prêtait l'oreille aux bruits de ce départ qui s'annonçait et dont il ne serait pas. La joie de sa chair l'inclinait vers des pensées douces. Il ressentait ce petit frisson d'aise mêlé d'une vague appréhension devant l'inconnu, qui le prenait à chaque réveil, quand il fallait se lever dans la nuit pour partir. En ce moment, il regretta d'avoir abandonné Bacanete : « Comment celui-ci allait-il s'en tirer avec son homme de peine qui n'avait jamais conduit? » — Rafaël savait qu'ils rencontreraient une passe difficile avant d'arriver à Aïn-Sba, un torrent grossi par les derniers orages ayant rompu un pont. 11 fajcidrait couper dans le sable et passer à gué pour rejoindre la route...
Lorsqu'il rentra au caravansérail, sa résolution était prise. Il offrit à Bacanete de l'accompagner jusqu'audelà du port. L'autre, plus calme et convaincu maintenant qu'il avait eu tous les torts, s'empressa d'accepter. En réalité, il était fort embarrassé et se demandait ce qu'il allait devenir avec un conducteur novice. L'offre de Rafaël lui fit croire qu'il se repentait de l'aypir quitté et,
sûr qu'il allait le suivre jusqu'au bout, il ne fît aucune allusion à la scène de la veille.
Le torrent était presque desséché, ils passèrent sans trop d'efforts. Quand les équipages eurent repris la route, Rafaël rendit son fouet à l'homme de peine.
— Tu fais demi-tour, Rafaël ? dit Bacanete stupéfait.
— Je ne t'ai pas dit, hier, que je ne travaillais plus?...
— Tu ne feras pas cela, Rafaelete ! . . . amis comme nous le sommes !...
Rafaël aperçut une larme dans les yeux de Bacanete, qui ne lui lâchait pas la main. Il s'attendrit lui-même, il vit le moment où il allait céder. Mais il se domina tout de suite :
— Non, Bacanete! Ça n'est pas possible... D'abord, j'ai laissé mon linge à Bougzoul...
— L'Arabe va courir le chercher !...
Le croissant mince de la lune se fondait alors dans la lumière» de l'aube. La couleur de la terre et du ciel était suave comme une caresse. Rafaël revit la robe de Carmen.
— Non, n'en parlons plus, Bacanete ! Ce qui est dit est dit. J'ai juré que je ne travaillais plus pour toi.
La volonté de Rafaël était invincible : Bacanete le sentit. Ils se séparèrent en se serrant la main, un peu tristes l'un et l'autre, mais sans colère ni rancune.
Les montagnes de Boghar se revêtaient de lilas et d'or, les terres, à perte de vue, reflétaient les nuances changeantes de l'air, et la bande blanche de la route qui s'enfonce vers le désert de Bougzoul semblait conduire à un pays d'enchantements et de prestiges. Les reflets nacrés de l'Orient se muaient en opales et en améthystes aux transparences indécises. On ne distinguait pas encore les montagnes de Guelt-es-Stel. Cependant les
contours des choses restaient nets et lumineux. A travers le réseau frêle des vapeurs matinales, la courbe de riiorizon se dessinait sur le ciel comme les bords d'une mer calme.
Au milieu de tous ces voiles qui flottaient dans l'air à cette heure du crépuscule, Rafaël sentait son corps allégé et sa pensée plus agile. Le sang rafraîchi par l'aube, il voyait se lever devant lui des promesses de félicités si belles qu'elles faisaient bondir sa marche. Cette heure était vraiment féminine, enveloppante et tendre, comme si l'influence de Carmen se fiît mêlée aux délices de l'air, au jeu voluptueux des formes et de la lumière...
Au moment même où il arrivait, le courrier qui descendait de Laghouat venait d'entrer dans la cour du caravansérail. Lopez, un des charretiers d'Espartero, se montra à la portière, appelant Rafaël, et montrant une grande joie de le voir, ils allèrent ensemble prendre une anisette dans la salle de débit, et, tout en buvant, Rafaël lui expliqua qu'il avait quitté Bacanete.
— C'est comme moi, dit le Basque, j'ai planté là le Valencien !
— Pourquoi?...
— Est-ce que je sais?... Des raisons que nous avons eues!...
— Alors, je prends ta place?...
La chose fut décidée sur-le-champ. Rafaël attendrait à Bougzoul le passage d'Espartero, qui ne devait pas tarder ; ce serait un ou deux jours de plus à dépenser avec Carmen.
— Eh bien ! si tu restes ici, moi je reste, dit tout à coup Lopez. J'ai envie de me reposer un peu... encore que le pays ne soit guère plaisant.
Il alla reprendre son sac à linge sous la bâche de la diligence et, quand il eut déjeuné avec Rafaël, il proposa de partir en chasse à travers la steppe. Le patron du caravansérail leur prêta des fusils. Ils prirent sur la gauche de la route, et ils s'engagèrent dans le sable.
Le soleil était déjà brûlant, bien qu'il fût à peine huit heures. L'étendue fauve miroitait d'un éclat douloureux à l'œil. Mais, quand on se baissait vers le sol, on sentait une faible humidité sortir des crevasses, creusées profondément par les pluies d'hiver ou les ondées torrentielles des orages; et quand on soulevait les pierres, un air salin se déposait sur les joues et les lèvres. Aucune végétation, si ce n'est de loin en loin un peu de blé souffreteux semé par les Arabes et, — formant des plaques lépreuses d'un vert malade, — de petites plantes grasses pareilles à une moisissure qui, lorsqu'on les arrachait, s'écrasaient dans la main comme du plâtre. Des débris de coquillage craquaient sous les souliers. Des trous d'eau, recouverts d'une croûte de boue fendillée, s'élargissaient, et soudain la steppe tout entière prenait l'aspect d'un grand lac desséché. C'était la désolation et l'aridité d'une mer morte.
On eût dit que les eaux y régnaient toujours et que le lac ancien voulait retrouver son lit; car le mirage, pardelà les dunes roses d'El-Krechen, envahissait les terres de ses débordements illusoires. Entre les dépressions des montagnes, des golfes se creusaient, des navires surgissaient à l'horizon et, derrière Jes promontoires, des échappées lumineuses s'ouvraient dans un ciel d'une profondeur étrange.
Cette hallucination de 1 eau était d'autant plus décevante que la chaleur était âpre. Rafaël, qui supportait si bien le poids du soleil pendant les marches, se sentait la
tête lourde et vacillante. Etait-ce l'effet de son désœuvrement ? Il fut obligé de s'arrêter dans une tente, où on lui apporta du lait de chamelle pour se rafraîchir. Lopez, infatigable, battait la steppe. Ils rentrèrent au caravansérail avec un chapelet de gangas et de perdrix rouges.
Pendant le repas de midi, il faisait tellement chaud dans la salle que Rafaël croyait avoir un cercle de braise autour des tempes. Ses vêtements brûlaient au toucher, comme s'il sortaient d'un four. Il était en proie à une sorte d'ivresse, qu'excitaient encore les propos extravagants de Lopez et surtout la présence de Carmen. Un désir fou de l'avoir s'empara de lui et ne le quitta plus de la soirée.
11 fit une manille avec son camarade, puis tous deux, étant sortis dans la cour, se couchèrent sur un banc pour la sieste. Rafaël s'endormit d'un mauvais sommeil plein de rêves pénibles.
A quatre heures, un vol de ramiers qui passaient au. dessus de leurs têtes les réveilla. Pour secouer l'hébétude qui engourdissaient leurs membres, ils firent quelques pas sur la route. Le soleil, encore très haut, incendiait le désert devenu d'une platitude morne. La misère de la terre, ses plans heurtés et durs se montraient à nu dans la crudité delà lumière. Cependant les eaux trompeuses des mirages se couronnaient toujours de vapeurs à la limite des sables.
Ils revinrent chercher un peu de fraîcheur sous la tonnelle, qui était tournée vers l'Est. Le petit cordonnier s'y était installé avec son ouvrage. Carmen était assise à côté de lui, un crochet à la main par contenance :
— Veux-tu voir mon amoureux, Rafaelete ? — ditelle avec son rire sonore, en désignant l'enfant, dont les
beaux yeux se troublèrent. — Il ne me quitte pas de la journée, et il m'apporte des fleurs de Boghari... Ah! il ne pousse pas beaucoup de fleurs à Bougzoul !..,
Elle était flère de l'adoration muette de cet enfant, qu'elle considérait un peu comme un petit frère. Mais Rafaël la regarda avec de tels yeux qu'elle devint tout à coup sérieuse. Elle se fâcha même des familiarités de Lopez, bien qu'elle l'eût connu déjà, comme tous ceux qui passaient, et elle affecta de ne parler qu'à Rafaël, afin de bien montrer qu'elle entendait, ce soir, ne se donner qu'à lui.
Ils devaient se retrouver dans l'ancien caravansérail du père Juan, qui se trouvait presque en face. Depuis la mort de ce dernier, les patrons de Carmen l'avaient loué, à seule fin d'empêcher toute concurrence. On y remisait du fourrage et, quand il y avait de l'encombrement de l'autre côté, on y couchait les charretiers de passage. Des lits de fer avaient été disposés dans la plus vaste des chambres.
Lorsque Carmen en ouvrit la porte, une bouffée de chaleur torride lui coupa le souffle. Passer la nuit dans cette fournaise allait être intolérable. Rafaël voulut retourner auprès du puits. Carmen s'y opposa : il y avait marché le lendemain à Boghari, et l'on serait surpris, dans la nuit, par les Arabes qui s'y rendaient de très bonne heure. Elle l'entraîna, elle le força à se dévêtir, l'enveloppa de ses caresses et de ses baisers. Mais Rafaël la jeta brutalement sur le lit. Après cette journée de soleil et d'inaction, cette sieste énervante, il était gonflé du trop-plein de sa force, ivre de sa virilité, il allait à cette nuit d'amour comme à une rude besogne et comme à une revanche de sa paresse.
Pareils à deux lutteurs, ils se prirent à pleins Dras.
LE SANG DES RACES lOi
Au hennissement de désir qui sortait de leurs bouche» entr'ouvertes, ils comprenaient que leurs chairs se convenaient et qu'elles étaient faites pour s'épouser. L'un l'autre, ils s'éprouvaient. Ils se sollicitaient à des joies communes par' la pression toujours plus étouffante de leurs bras; et fermant les yeux, les ongles crispés, leurs entrailles jointes, d'une même haleine, d'un même élan furieux, comme deux chevaux sur la même piste, ils couraient ensemble verslesespacesd'amour. Alors, commesi un mûries eût séparés, ils s'irritèrent, une rage méchante les poussa pour se rejoindre. Leurs dents se mordirent, leurs salives se mêlèrent, le corps voulait pénétrer le corps,celui-ci se vidant jusqu'aux moelles, celle-là béante comme une mer jamais comblée. Un souffle de vertige les animait à s'entre-détruire et, s'embrassant désespérément, les muscles tendus à se briser, sans pouvoir encore rassasier leur désir, ils étaient sur le bord extrême où la luxure s'abîme dans la folie et dans la mort...
A la lueur de la lanterne qui les éclairait, Rafaël vit les yeux troubles de Carmen flotter entre ses paupières avec un étrange sourire, comme si elle l'humiliait jusque dans sa victoire.
Le lendemain, il était complètement dégoûté d'elle. Il ne pouvait plus ni la voir, ni l'entendre. Il aurait voulu qu'Espartero arrivât immédiatement pour s'en aller tout de suite de Bougzoul.
Pendant cette journée si longue, Lopez l'aida^ à tuer le temps. Ils se grisèrent d'absinthe, afln de lutter contre l'accablement du soleil et d'oublier la vie somnolente du caravansérail et la monotonie des horizons. Toute la matinée, ils firent des manilles, et ils recommencerez^»
206 LE SANG t>ES RACES
le soir, après la sieste. Mais cette reprise ne les amusa plus. Ils battaient machinalement les cartes l'un après l'autre, lorsque Lopez, pour raviver les émotions, proposa à Rafaël déjouer ses moustaches contre les siennes. C'était un enjeu que les raffinés du métier comme Salvador offraient pour étonner l'adversaire. Séduit par la beauté rare de la chose, étourdi surtout par la faconde de Lopez, dont les noces et les folies étaient fameuses^ Rafaël accepta.
Carmen, accourue, suivit la partie avec un intérêt passionné. Rafaël perdit. 11 jeta ses cartes d'un geste de colère.
— Ne te fâche pas, Rafaelete, dit Lopez en éclatant de rire ; tu me paieras un déjeuner à la Pêcherie : je n'y tiens pas, moi, à tes moustaches...
Mais Rafaël ne riait pas :
— Non, non ! Quand c'est sérieux, c'est sérieux ! J'ai perdu : les moustaches sont à toi !
Carmen, pour le consoler, lui dit:
— Tu vas ressembler à un torero, Rafaelete ! Ça m'amusera de te voir sans moustaches...
Lopez partit avec le courrier du lendemain, après avoir donné rendez-vous à Rafaël, lorsqu'il serait de retour à Alger. Dans la matinée, Espartero arriva avec les équipages. Il entra dans la salle en saluant à peine le monde. Les sourcils broussailleux, la tête énorme toujours baissée, comme s'il méditait un mauvais coup, il avait la réputation d'une véritable brute. Rafaël l'exécrait, et c'est à contre-cœur qu'il lui demanda de remplacer Lopez. S'il n'avait pas été dans l'embarras, Espartero se fût fait un plaisir de le refuser par jalousie de sa réputation. Il l'embaucha.
Rafaël quitta fort tristement Bougzoul. Il était mal à
l'aise, dégoûté de lui, et cependant plein de désirs irrassasiés. L'impétuosité de passion lui avait comme courbaturé l'âme, et cependant il la sentait toujours frémissante et prête à bondir. Pour se calnier, il se dit à lui-même : « Parce que j'ai pris du plaisir, je vais le regretter maintenant?... Ce serait trop bête !... » Il accéléra la marche de son attelage, ne pens|ant plus à rien.
Comme ils étaient tout près d'Aïn-Sba, un gros nuage noir occupa le milieu du ciel, un tourbillon de sable traversa la route. C'était un nouvel orage qui se formait.
Tout à coup l'ouragan s'abattit avec une violence inouïe.
Au tournant du rocher qui surplombe, on entendit une galopade éperdue, puis des troupeaux de chameaux et de moutons apparurent en une masse compacte, qui barrait tout le chemin et refluait jusqu'au-delà des fossés. Les conducteurs, pour les arrêter, agitaient devant eux leurs bâtons, les refoulaient sur les équipages, qui ne pouvaient plus avancer. Les brebis, avec des bêlements de détresse, se précipitaient, tête baissée, suivies de leurs agneaux ; des courants contraires se formaient et se choquaient dans une mêlée confuse.
Obligé de se garer contre les roues de son chariot, Rafaël criait vers les bergers. Il injuria un cavalier qui se tenait immobile sur sa haute selle, un petit mouton blessé caché sous son burnous ; mais celui-ci, sans même lui répondre, ne se dérangea pas.
Soudain un bêlement lamentable, comme la plainte d'une déroute, monta avec le sifflement farouche de l'ouragan, et le troupeau tout entier, — moutons et chameaux, — se jeta en avant d'une course effrénée, emporté parle déchaînement de cette grande force stupide qui écorchait les flancs des montagnes et qui obscurcissait le ciel de sa ragre inutile et sans but