REBECCA
Le frère portier de la Trappe de Staouëli ne savait où donner de la tête ce matin-là. Une file de six chariots venait de franchir la grande porte du monastère. Dans la première cour, tout le long des chais, c'était un vacarme de grelots, de traits froissés, de piaffements d'impatience, qui montait comme un scandale dans la paix du couvent. On ne voyait que la cuculle brune du frère se multipliant de tous les côtés, tremblant quand le faux mouvement d'une roue menaçait d'accrocher un trottoir, guidant les hommes et les admonestant, lorsqu'il leur échappait un juron.
Au réfectoire, il y avait déjà toute une bande de charretiers attablés. Rafaël, embauché par Cecco dans les transports de vin, déjeunait avec les autres, la tête basse, à cause des moustaches rasées qui lui attiraient de continuelles plaisanteries. Mais Cecco, avec son entrain ordinaire, ne lui laissait pas un moment de répit. Sous prétexte de lui faire prendre goût au métier, il l'excitait à boire. Lui-même, vidant les fonds des bouteilles, remplissait une calebasse qu'il avait apportée.
— Allez, bois, Rafaelete! ne te gêne pas, tu n'es pas ici sur la route deLaghouat !...ily a du vin dans la cave, mon ami, il y en a de reste !
Cecco, faisant claquer sa langue, but un large coup à sa calebasse.
— Il est bon, le vin d'ici!... Le vin d'Afrique, vois-tu, il n'y a que ça; ça vous souffle du feu dans les veines !...
La large face de Cecco flambloyait, et, comme disait Rafa(!l, « le vin lui sortait des yeux ».
Quand ils se mirent en route, vers midi, il était ivre, mais toujours très ferme sur ses jambes, seulement un per: plus loquace qu'à l'arrivée. Rafaël se moqua de lui.
— Ah ! tu me fais rire, toi ! dit Cecco. Avec le métier que nous faisons, il ïaut prendre la tasse tous les jours. On passe des nuits sans dormir, toujours sur les chemins !... Situ crois que ça leur fait quelque chose, aux patrons, de nous esquinter!... Des espèces de Calabrais, plus Juifsque les Juifs ! Ils savent qu'ils auront toujours des hom.mes, qu'il n'y en a que trop par ici! Ils tapent dans le tas : ça leur est égal !... — Et il ajouta en riant:
^ — Tu feras comme les autres, mon ami ! Attends, attends un peu!... Moi d'abord, si je ne suis pas saoul, je ne puis plus marcher, je tombe...
11 fit semblant de se coucher par terre.
Rafaël, revenu auprès de son attelage, songeait encore aux paroles de Cecco : « Avec le métier que nous faisons ! »
Ah! oui, un triste métier, un métier de galérien, comme lui avait dit sa mère autrefois. Il maudissait son coupdetéte de Bougzoul,. sa rupture avec Bacanete, car, depuis ce jour-là, il avait été de mal en pis. 11 s'était brouillé avec Espartero, dont les tracasseries l'avaient exaspéré, et celui-ci, malgré ses menaces, avait refusé de lui payer ses gages. A Laghouat, il s'était repris de passion pour la fameuse Rébecca, cette Juive du quartier des mauresques, chez qui il avait passé la nuit à Bon dernier voyage. Elle avait tout faii pour le retenir,
lui offrant de l'argent, lui promettant de l'établir à Lagliouat. Et voici que, depuis trois jours, elle était venue le relancer à Alger. Maintenant il ne savait à quoi se résoudre. Bercé au balancement monotone de la marche, il sentait sa volonté fléchir, et le soleil de midi achevait d'accabler son corps épuisé de fatigue et d'insomnies.
Les premières pluies de l'automne avaient reverdi les campagnes du Sahel. Une végétation exubérante, presque aussi vivace que les pousses du printemps, luisait sous le vernis des couleurs plus tendres. Vers l'Est, le bleu de la mer semblait monter à l'horizon par-dessus les ondulations infinies des collines ; et vers le Sud, à la limite de Mitidja, la chaîne des montagnes se déployait ainsi qu'une muraille violette. Une lumière d'argent blanchissait le ciel, apaisait l'éclat des verdures, le scintillement des pins, la lueur diffuse des oliviers. De petites brises passaient par moments, un frisson courait dans les herbes, et la terre paraissait toute bleue, comme si elle reflétait le ciel et la mer.
Dans le miroitement continuel des reflets, la pensée s'éteignait, la m.ollesse des lignes conseillait la paresse. Les yeux de Rafaël se fermaient invinciblement. Il monta sur son chariot, s'étendit sur les transports et ne bougea plus.
Cecco le réveilla avant d'entrer à El-Biar, par crainte des gendarmes. Ce court repos lui avait rafraîchi les membres. Mais, lorsqu'il arriva aux portes du Sahel, un air humide le suffoqua, cet air d'alcôve, qui alanguit tout le golfe d'Alger et qui vous met en sueur comme sur les dalles d'un bain maure. Accoutumé à la sécheresse brûlante du Sud, Rafaël se sentait dissoudre dans cette vapeur.
Alger était à ses pieds. Des femmes, sur les terrasses.
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étendaient des linges éclatants. Des chants arabes s'élevaient de la haute ville et, par-delà les navires du port, la courbe merveilleuse des rivages pressait les eaux frissonnantes. Rébecca était là, dans une de ces maisons blanches que, de ces hauteurs où la distance s'abrège, il touchait presque de la main. Elle l'attendait ce soir. Alors, songeant qu'il faudrait se remettre en route avant minuit, il fit claquer son fouet avec colère ; il s'indigna contre l'esclavage de son nouveau métier et, un instant, il pensa à reprendre encore une fois sa route de Laghouat. Mais les offres de Rébecca lui revinrent, la tentation était trop forte. Il dit à haute voix, avec le geste de tout jeter par-dessus bord :
— Ah ! j'en ai assez, moi, de rouler dans le sable... A peine rentré, il demanda son compte à son patron,
malgré les conseils de Cecco, et il courut retrouver la Juive avec laquelle il passa la nuit et la matinée du lendemain. Elle était descendue dans le quartier arabe, chez une vieille femme qu'elle donnait pour sa tante.
L'après-midi, Rafaël, errant le long des rampes du Boulevard, rencontra Pepico, qui, lui aussi, s'était séparé de Bacanete. Il s'était fait camionneur et vivait maritalement avec cette femme de Malaga, qui avait été jadis la maîtresse de son ami.
Les deux hommes entrèrent dans un bar sous les voûtes du port. Ils saluèrent respectueusement la maîtresse du lieu, une grande femme parée comme une idole et supportant sur sa tête tout un échafaudage de faux cheveux. Un garçon napolitain, en chemise rose, leur apporta des verres. Rafaël se taisait ; il était fort perplexe et même un peu honteux. Il fallut que Pepico le décidât à parler.
— Eh bien! et Rébecca?... Ça va toujours?..
— Ça ne va que trop bien, répondit Rafaël.
Alors il confia à Pepico que la Juive, éprise de lui, ne voulait plus le quitter. Elle lui promettait de le défrayer de tout. Il ne tenait qu'à lui de ne plus travailler et de se promener du matin au soir...
— C'est le tort que tu as, de refuser, dit Pepico.
■ — Moi? me faire nourrir par une femme!... Il ne faut pas avoir de sang! J'aimerais mieux me couper...
Ah! bien, j'en connais plus d'un qui n'est pas comme toi!... Regarde un peu le petit Dominique, ce gamin qui venait dans le temps nous étriller les mulets à l'écurie; il est maintenant avec une Maltaise, une veuveet riche!... Elle a plus de trente chèvres, au moins quinze francs à dépenser par jour... Il aurait été bien bête de dire non! La Maltaise était tout le temps à lui courir après. Aussi il ne fait plus rien, on ne voit plus que lui dans les cafés, et il est mis comme un Anglais, des bagues aux doigts... il faut le voir !
— Chacun son goût ! dit Rafaël.
Puis après un silence :
— Sais-tu' ce que je voudrais faire?... Je voudrais avoir un camion à moi, trois ou quatre chevaux que je soignerais... Elle m'a proposé de m'avancer l'argent.
— Prends-le, prends-le! J'en connais, moi, des camions à vendre 1
— Oui, mais... je la vois venir. Si je fais cela, il faut que je me marie avec elle. Et moi, me marier avec une Juive, jamais! D'abord, qu'est-ce que ma mère dirait?...
— Pour ça, tu as raison, dit Pepico ; mais tu n'es pas forcé de te marier avec elle...
— Et si elle me fait faire un papier?...
Rafaël était toujours hésitant. Le soir, il retourna chez la Juive ; il lui reparla de son projet, lui posa ses con-
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ditions. Elle consentit à tout ce qu'il voulut ; elle lui mit les billets dans la main. Les événements emportaient sa volonté. Sans qu'il sût bien comment ni pourquoi, la chose se trouvait décidée maintenant ; il renonçait à sa vie errante du Sud et se fixait à Alger.
Cependant il n'avait pas la conscience en repos: qu'allait-on penser de son changement de fortune et, encore une fois, qu'allait dire sa mère de son intimité avec Rébecca? 11 se figura l'instant comme très solennel et, avant d'entreprendre aucune chose, il voulut qu'une sorcière kabyle lui tirât les cartes. Elle lui prédit de l'argent, puis des démêlés avec la justice. Ses hésitations le reprirent. Finalement, énervé par ce vaet-vient perpétuel de sa pensée, il se convainquit que la chose était écrite et qu'il n'y avait pas à reculer.
Lorsque, dans la soirée, il descendit à la Marine, pour annoncer sa décision à Pepico, toute sa pensée était tendue sur cet acte qu'il allait accomplir et dont 11 s'épuisait malgré lui à deviner les conséquences. Il cherchait à immobiliser cet instant dans sa mémoire, afin de s'en souvenir toujours, conscient qu'une vie nouvelle commençait pour lui. Longtemps après, les moindres détails lui restèrent. Il se rappela qu'un marchand arabe lui avait offert des oranges au tournant de lescalier de la Pêcherie et que Pepico portait ce jourlà un grand pantalon de velours bleu à côtes, ballonné sur les mollets comme ceux des chasseurs d'Afrique. . Il s'agissait de racheter un attelage au meilleur prix. Pepico s'en chargea. Il confia son camion à son élève, un jeune garçon de quatorze ans, qui était son voisin et qui avait la passion des chevaux et des équipages. Puis ils se mirent, Rafaël et lui, à battre les quais, en quête d'une occasion.
Ce quartier du port, encombré de marchandises, tout bruyant du roulement des voitures et des wagons, c'était pour Rafaël comme un pays inconnu. 11 l'avait vu cent fois du haut des rampes du Boulevard ; mais maintenant qu'il allait y vivre et y travailler toute sa vie, — pensait-il, — il lui semblait seulement le découvrir.
Ils parcoururent les quais d'un bout à l'autre, s'arrêtant dans les estaminets, au hasard des rencontres, s'éternisant devant un attelage dans des débats interminables. On les vit le long du petit port militaire, où sont les torpilleurs de la flotte, les canots de plaisance, les barques des pêcheurs napolitains ou génois, avec leurs noms de saints écrits à l'arrière en lettres naïves, — étroit espace sans cesse envahi par de grands diables en vareuses et en culottes retroussées dont les pieds nus sonnent sur les dalles et où s'entend, du matin au soir, l'herminette des tonneliers raclant l'intérieur des foudres. Ils passèrent à côté du ponton de débarquement, des magasins de la Compagnie Transatlantique, des bâtiments de la Douane, heurtés par les portefaix, arrêtés à tout instant par des montagnes de sacs de blé empilés sous des bâches, trébuchant dans des tas de soufre et de ciment, des douves de tonneaux en paquets, des poteries et des briques amoncelées.
Ils traversèrent la région du charbon, espèce de royaume noir, qui se développe sur une longue bande de terrain entre la douane et les docks et qu'habite, même la nuit, une population spéciale. De grands bateaux anglais y stationnent sans cesse. L'eau de la mer, salie de détritus, y balance de larges taches huileuses qui chatoient comme des étoffes. Le moulinet incessant des treuils, le grincement des monte-charges, la poussière noire qui s'élève avec les écroulements de
houille sur les clialands, les noms barbares des ports d'attache, qui se lisent en grosses lettres sur l'enduit sombre des coques, Helsingfors^ Newhawen^ Glascoio^ font de cet endroit comme un petit coin de Nord à l'activité fébrile et triste.
Dans le brouillard du charbon circulait toute une pouillerie arabe de toute race et de toute provenance, biskris, kabyles et nègres, les uns vêtus de la défroque rouge d'un zouave, les autres portant, sanglé autour des hanches, un sac de rebut ramassé sur les quais, où se voyait encore la marque d'une minoterie. La taille mince, le buste large, ils allaient sans cesse, tenant à deux mains sur leurs épaules leur couflîn de charbon. D'un pas rythmé^ lentement, ils gravissaient une planche étroite, qui aboutissait au sommet du tas. Le couffin se renversait d'un geste automatique, et ils redescendaient dans le même ordre, sans hâte, sans bruit, sous l'œil des contremaîtres.
De temps en temps une toux sèche, — « la toux du charbon », — secouait la poitrine de l'un d'eux. Il ramassait à terre une gargoulette, se renversait le cou, buvait une gorgée et revenait prendre sa place dans la fde.
Les yeux brûlés par la poussière étincelante qui flottait dans l'air, Rafaël et Pepico se hâtèrent vers le terre-plein, où se pressait une foule de chariots et de camions. C'est le quartier du vin. Les tonneaux s'y alignent en rangées profondes et inextricables comme les rues d'une ville. Des rinçures s'y étalent en larges flaques couleur de bois de campêche ; des fûts roulent poussés par les manœuvres arabes et vous forcent à vous garer. Des contremaîtres marseillais ou bordelais cir^
culent, le crayon sur l'oreilla et des liasses de connaissements à la main. A de certains moments, la confusion est telle que les chariots ne peuvent plus avancer. Puis, après un grand tapage de grelots et de coups de fouet, les files d'attelages se débrouillent, et Ton voitles premiers démarrer lentement avec leur charge oscillante de tonneaux étages et s'acheminer l'un derrière l'autre dans la direction du bassin de radoub, parmi les grands coffres pleins d'outils des charpentiers, dont on entend les marteaux sonner sur les carcasses des chalands en construction.
Le peuple de travailleurs qui grouille sur ces quais en fait comme une Babel de toutes les langues. Des cris, des appels, des injures, des commandements se croisent, en arabe, en provençal, en espagnol, en français, en italien. Les sifflets des locomotives et des remorqueurs, la plainte stridente des sirènes augmentent le tumulte. Des équipes de manœuvres arrivent en bandes serrées ;-des matelots stationnent devant les buvettes et les cantines, tout ce monde formant une mêlée mouvante, où se distingue seulement la blancheur mate d'un torse nu, — le torse d'un chauffeur qui se lave à une fontaine, — ou bien la silhouette maigre d'un enfant à peau brune, qui, les reins ceints d'un mouchoir, pareil à un jeune dieu égyptien, fend brusquement la foule et s'élance, les mains jointes au-dessus de sa tête, pour plonger dans la mer.
Au milieu de tout ce monde affairé et bruyant, Rafaël se sentait étourdi et même un peu intimidé. Tous ces métiers n'avaient rien de commun avec le sien. Cette vie fiévreuse, cette agitation perpétuelle, lui causaient plutôt du malaise, à lui habitué aux lentes journées de marche à travers les sables du Sud. Si prompt à la décision,
quand il s'agissait de dégager un équipage, tout seul, en plein pays perdu, il n'arrivait pas à fixer son choix sur un camion ni à conclure un marché. Autant il était habile brocanteur sur la route de Laghouat, autant il était maladroit avec les marchands de chevaux et de mulets, ou les propriétaires de voitures, dont les moindres paroles lui semblaient receler des finasseries et dont les lenteurs l'irritaient. En fin de compte et malgré l'avis de Pepico, il jeta son dévolu sur trois petits chevaux arabes à la robe toute noire, qui l'avaient séduit par leur bonne mine.
Pepico les trouvait trop faibles et affirmait que Rafaël ne viendrait jamais à bout d'un chargement de vin avec trois bêtes de cette taille.
Rafaël n'aurait jamais conseillé à personne une pareille acquisition ; et cependant l'idée ne lui vint pas un seul instant qu'il était volé, tellement les trois petits chevaux lui plaisaient. Le premier jour, il se leva de très bonne heure pour aller les voir à l'écurie. 11 les étrilla longuement, comme il faisait du temps de son père ; il les drossa, leur cira les sabots, leur tressa la crinière avec des rubans rouges et leur mit à l'oreille une rose de papier. Quand il arriva à la Marine, il était plus de sept heures. Pepico, qui avait déjà récolté plusieurs commissions, se moqua de lui :
— Tu sais? si tu arrives tous les jours d'aussi boa matin tu ne fatigueras pas beaucoup tes bêtes...
Les autres tournèrent en ridicule ses moustaches rasées ; mais surtout on plaisanta se» harnais neufs, la mèche de soie rouge qu'il avait à son fouet, — une élégance apprise d'un postillon marseillais, — les bouffettes des crinières et jusqu'à la propreté méticuleuse de ses chevaux. Il entendit même un vieux camionneur dire touî.
haut derrière lui : « Ce sont des chevaux de cirque, ça!... ça n'ira pas loin!... »
Soit malveillance des autres, soit maladresse de sa part, il n'eut pas un seul transport de la journée. Il resta sur son camion, les jambes pendantes, à rouler d'interminables cigarettes ou à bavarder avec les camarades qui, comme lui, attendaient du travail. Des portefaix arabes le harcelèrent continuellement pour qu'il les embauchât. A naidi, comme il avait oublié d'apporter un couffin de provisions, — pour s'éviter la dépense du restaurant, — il dut se contenter de poissons frits dans le jaune d'œuf et de petits pains de semoule saupoudrés d'anis. Tandis qu'il achetait ce maigre déjeuner à l'étal en plein vent d'un M'zabite, on lui vola son caban.
Le lendemain, il recommença la même journée inoccupée, et ce fut lamentablement ainsi jusqu'à la fin de la semaine. Heureusement Pepico partagea avec lui le transport d'une cargaison de poterie et d'ustentiles de cuisine, arrivée par une balancelle espagnole.
Cette balancelle est fameuse dans le monde de la marine, des charretiers, des camionneurs et des portefaix. Ils l'ont baptisée le « bateau des gargouWtes » . C'est un petit bâtiment de forme primitive, la jîoque entièrement peinte en blanc avec un filet bleu. Une madone se voit à l'arrière dans une niche grillée, et à la pointe des deux mâts est lié un rameau d'olivier bénit. Pendant la saison d'été, le bateau des gargoulettes parcourt toute la côte d'Afrique, jetant sur les quais des tas d'alcazaras, de jarres, d'amphores, de lampes en terre, de pots et de marmites, d'une forme si antique qu'elle n'a plus d'âge ni de caractère et qu'on les prendrait pour des objets découverts dans une nécropole. Cet étrange bateau se montre à époques fixes, et les gens du port
en prédisent aussi sûrement la venue que les grandes tempêtes de l'équinoxe ou les passages de poissons. Il a l'air de savoir sa route depuis des siècles, — depuis les temps lointains où les marchands de Carthagène venaient apporter les poteries puniques aux barbares de la Maurétanie.
Les gargoulettes épuisées, Rafaël fît plusieurs voyages à la Trappe de Staouëli, grâce à Cecco qui l'avait recommandé à son patron et parce qu'il y avait une grande presse en ce moment-là. Mais Pepico avait deviné juste : les petits chevaux arabes étaient insuffisants pour des chargements aussi forts. Rafaël se vit forcé d'emprunter un mulet.
Ce fut pour lui une période de grandes fatigues : on partait dès deux heures du matin, après être rentré à la nuit, quelquefois très tard. Souvent même il ne se couchait pas. Pendant la montée d'El-Biar, il dormait, les guides à la main, risquant cent fois de tomber de son siège, jusqu'au moment où la fraîcheur de l'aube le réveillait tout à fait. A la sortie du village, il rejoignait Cecco et ses camarades, dont les charrettes stationnaient devant la porte d'un estaminet. D'autres, qui descendaient déjà des fermes du Sahel, s'arrêtaient aussi.
On prenait ensemble un verre de mauvais café sous l'auvent de la baraque. Le petit jour se levait en ce moment et, dans la lumière trouble, les visages fatigués des hommes apparaissaient peu à peu, avec leurs traits tirés, leurs pommettes verdâtres, leurs paupières bouffies d'insomnie. On se touchait la main, les fouets claquaient et, chacun partant de son côté, on se criait adieu comme jpour un grand voyage. Devant l'étendue vague des terres émergeant de la nuit, Rafaël, qui connaissait
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d'autres départs, songeait à la route de Laghouat, et son cœur se serrait.
Cependant il n'avait pas peur du travail, et même Cecco, qui s'attendait à le voir rendu au bout de trois jours, s'étonna de sa force de résistance. Mais Rébecca, mal satisfaite, ne cessait de le quereller. Tous les soirs c'étaient de nouvelles disputes. Aussi fut-il heureux d'en finir avec ces épuisants voyages à la Trappe.
Alors les interminables journées d'inaction revinrent encore une fois. Le long des hangars de la Compagnie, Rafaël stationnait des heures entières, à l'affût de commandes qui ne venaient pas, jetant un bout de cigarette pour en rallumer une autre, ou grignotant des fèves cuites, que le marchand, un vieil Espagnol, lui péchait dans un seau rempli d'une espèce de saumure. De loin C" loin, il faisait un transport que les autres lui abandonnaient, comme par charité. Ce désœuvrement forcé le décourageait.
Mais ce qui le dégoûtait plus que tout le reste, c'était ce monde hétéroclite des quais, auquel il était forcé de se mêler. Les Arabes surtout lui répugnaient, à cause de leur malpropreté et de leur platitude. Tous ces déguenillés, qui agitaient autour de lui leurs linges sales, lui faisaient l'efTet d'une vermine se promenant sur son corps. Leur odeur l'écœurait. Leurs cuisines, installées dans tous les coins, exhalaient des relents d'huile, de beurre rance et de graillon. Sur des réchauds en terre, des poêlons fumaient ; des morceaux de foie saignants barbouillaient des assiettes ; des sardines frites s'empilaient sur des étals, des écorces de pastèques et de figues de Barbarie faisaient autour des vendeurs un tas d'ordures permanent; et ce que Rafaël trouvait de plus intolérable, c'était la puanteur de ces grands poissons
qu'on appelle des « chiens de mer » et dont le bas peuple se nourrit. Il y en avait des piles, tout écorchés et décapités, hideux à voir. Ces mangeailles se rencontraient avec des tranches de citron, des oranges, des bâtons de chocolat, des quartiers de fromage. Et quel étrange peuple se pressait autour de ces officines ! Rafaël, qui se rappelait la beauté et les grandes manières des Arabes du Sud, n'avait que du mépris pour cette canaille.
Du milieu de cette tourbe, surgissaient quelquefois deux ou trois voyous, Français le plus souvent, ou métis d'Espagnols, de Maltais, de Napolitains. Habillés de défroques, pustuleux et blêmes, pareils à de grands vers blancs, ils montraient quelque chose d'encore plus sinistre que le voyou parisien. Aucun n'osait approcher de Rafaël, qui les écrasait du regard. Il avait pour euxun^ horreur insurmontable, qui allait jusqu'à la haine et jusqu'à l'envie de cogner dessus.
Il ne se sentait guère d'amitié que pour un portefaix marseillais, un grand gaillard aux cheveux un peu grisonnants et le dos voûté par les fardeaux. De temps en temps ils causaient. Le Marseillais contait à Rafaël ses ennuis de famille ; il lui disait sa gêne et ses fatigues, le rude labeur des moments de presse et les longs jours de chômage, sans travail et sans pain. Par-dessus tout, il regrettait Marseille.
Une fois, il lui dit :
— Ah! si je n'avais pas la femme et les enfants, comme j'y retournerais, là-bas!...
Il tendait son bras vers la mer.
— Moi aussi, dit Rafaël, je voudrais bien retourner vers le Sud !... Qu'est-ce que je fais ici? Il n'y a pas un patron qui me donne de l'ouvrage. Je ne sais pas ce qu'il leur faut à ces gens-là. Il faut leur parler comme
au bon Dieu, se mettre à genoux devant eux... Est-ce que je sais, moi ?
— Ah! ah ! Rafaël, dit le portefaix, on voit bien que tu n'as jamais été domestique !...
Au même moment passait une galère des Carrières. L'homme qui la conduisait était si décharné que son corps flottait dans ses vêtements. Il avait une tête de squelette, les yeux éteints, et il marchait d'un pas automatique, comme par habitude, comme s'il ne sentait plus le poids de la fatigue qui, depuis des années, brisait ses membres, Rafaël reconnut le vieux Canete, l'ancien ami de son père :
— Si ce n'est pas à faire pleurer ! dit Rafaël... un homme qui a été fort autrefois ! Maintenant il n'a plus que la peau sur les os, on l'étranglerait avec un cheveu !
Et il pensait en lui-même :
— Voilà probablement ce que c'est d'être domestique !...
Il songeait de plus en plus à reprendre son chariot, chez Bacanete. 11 s'accoutumait déjà à cette idée, lorsqu'un matin il l'aperçut qui descendait les Rampes du Boulevard, derrière ses équipages. 11 en éprouva une telle joie qu'il s'en étonna lui-même. Il courut au devant de Bacanete, lui serra les mains. Celui-ci, aussi heureux que lui de le revoir, l'emmena tout de suite vers le café qui était en face, sous les voûtes, afin de causer plus à l'aise.
Dès le seuil, on leur fit signe de se taire. Un tonnelier, entouré d'une bande d'ouvriers en bourgeron, était en train de lire quelque chose dans un journal illustré. La patronne, la grande femme à faux cheveux et parée €n idole, était comme suspendue aux lèvres du lecteur.
La première page du journal, enluminée de couleurs
grossières, portait ce titre à sensation : Les Enfants marlyrs. L'image représentait deux enfants à moitié nus sur qui fonçait un homme armé d'une barre de fer rouge. Les plus proches se penchaient pour la regarder, tandis que le tonnelier, haussant un peu le journal afin qu'oc, vît mieux, déchiffrait l'article qui se trouvait au verso.
Tout le monde frémissait d'indignation; on renchérissait sur le réquisitoire vertueux qui terminait le morceau et qui demandait la tête du coupable :
— Oq devrait lui couper la main, lui ouvrir le ventre! affirmait la patronne.
— On aurait dû l'assommer tout de suite ! hurlèrent des voix.
L'émotion devenait presque furieuse. Des mains levées faisaient le simulacre d'écraser quelqu'un. D'autres, qui s'attendrissaient, avaient la larme à l'œil. Rafaël, gêné par cet étalage de sensibilité et qui, d'ailleurs, savait à quoi s'en tenir sur tous ceux qui étaient là, perçut très nettement le ridicule de la scène. Il entraîna Bacanete à une table écartée où se trouvaient des Espagnols.
Mais on voulut avoir leur avis. Les Espagnols, à qui on expliqua l'histoire, ne comprenaient pas bien pourquoi on s'indignait.
L'un d'eux ajouta même :
— Mais si c'était leur père, à ces enfants-là, il n'y a rien à dire ! Un père a le droit de faire ce qu'il veut...
Des huées accueillirent ces paroles. Le tonnelier prit Rafaël à partie :
— Et toi, qu'est-ce que tu penses de ça ?
— Moi ? est-ce que ça me regarde, ces histoires-là?
Il se refusa à dire un mot de plus. Comme tout le monde avait très peur de ses poings, personne ne risqua le moindre commentaire. Mais certains regardèrent
Rafaël avec des yeux féroces, et un homme, pour le braver, cria très haut au tonnelier :
— Relis-nous l'histoire encore une fois ! Ça fait toujours plaisir à entendre des choses comme ça!...
Bacanete, qui ne savait pas lire et qui avait un grand respect pour l'imprimé, écoutait, bouche béante, la lecture, bien qu'il l'entendît tout de travers. Rafaël se rongeait d'impatience. Cet incident venait d'exaspérer tous ses dcgoùts. Il excita Bacanete à vider son verre, et il l'entraîna dehors :
— On ne peut pas seulement parler tranquille, dans cette boutique-là!...
— Allez ! va ! dit Bacanete, tu te fais trop de mauvais sang ici. Vends ton camion et reprends ton équipage...
Rafaël hésita un instant ; il finit par dire :
— Non, Bacanete ; n'en parlons plus. Tu sais bien que j'ai juré : ce qui est dit est dit !
— Moi aussi, j'ai juré. Ce sont des paroles tout cela... — et montrant le camion inoccupé, — ce n'est pas un métier pour toi !
Lorsqu'ils se séparèrent, Rafaël garda longtemps dans la sienne la main de Bacanete, comme s'il ne pouvait se séparer de lui :
— Ah ! tu peux dire que je l'aime, cette route-là, tu peux dire que je l'aime !...
— Quand tu voudras revenir, dit Bacanete, l'équipage est à toi !
Les jours suivants, Rafaël fut au désespoir d'avoir manqué l'occasion. Il s'en plaignit à Pepico qui l'engagea au contraire à rester. Mais Rafaël se lamentait de ne rien faire.
— C'est ta faute ; c'est ta faute ! — Tu n'es pas assez souple, tu ne sais pas te débrouiller...
Rafaël s'indigna : «
— Donne-moi vingt bêtes à conduire dans un pays où il n'y a pas de route, tu verras si je ne sais pas me débrouiller !...
— Mais ici ce n'est pas la même chose, fit Pepico avec impatience... Tu es tout le temps à astiquer tes trois chevaux. Tu ne vois pas qu'il y a une concurrence terrible. Ils sont tous jaloux l'un de l'autre. Tiens, regarde ceux-là ! Ce sont pourtant des Espagnols comme nous : Eh bien 1 s'ils pouvaient, ils déboulonneraient les moyeux de mon camion pour me faire verser !...
Pepico avait raison. Tout ce monde-là s'exécrait. Il ne se passait pas de jour sans disputes, souvent même c'étaient des batailles, en tous cas des vols continuellement. Un soir, il y eut presque une émeute sur les quais à propos d'un Espagnol qu'on accusait d'avoir détourné une bonbonne de pétrole.
Des agents parurent, suivis de toute une multitude qui criait. Ils traînaient un misérable qui, les mains prises, se défendait à coups de tête et à coups de pied. Q ne voulait pas se laisser arrêter; il envoyait des ruades formidables et, bien qu'il ne parût pas très fort, les agents furent obligés d'appeler un douanier pour les aider. Ils lui avaient lié les poignets avec des ficelles et, à force de le tirer, il l'avaient presque sorti de sa chemise, au point qu'on voyait à nu la maigre échine qui se tordait. La foule hurlante le menaçait dans tous les idiomes. Des Arabes à mine patibulaire, qui étaient en tête, paraissaient les plus furieux et ameutaient les .autres.
Un commis arriva en courant, l'air échauffé. Rafaël qui le connaissait, lui demanda au passage :
— Mais qu'est-ce qu'ils ont contre cet homme-là? Ils sont à le traîner comme un Christ ! ...
Le commis, sans s'arrêter, lui cria :
— Est-ce que je sais, moi? Je cherche le plaignant ! On dit que c'est chez nous que l'homme a volé...
Et le commis, parcourant les groupes, répétait:
— Qui est-ce qui l'a vu voler? Qui est-ce qui l'a vu voler?...
Personne ne répondit : il n'y avait pas de plaignant.
Rafaël sut bientôt que le prétendu voleur était un Espagnol récemment arrivé d'Alicante avec toute une bande d'émigrants. Ils n'avaient pas tardé à envahir les chais, où ils avaient fait baisser les salaires. D'où la fureur de tous les manœuvres. Les Espagnols algériens n'étaient pas moins montés que les Arabes. L'un d'eux criait même à côté de Rafaël :
— Ah ! les bandits ! Ils ne peuvent pas rester chez eux, ces paiaouètes d'Espagne, en place devenir ici nous apporter leur misère et leurs poux!...
Perdu au milieu de tous ces gens qui ne cherchaient qu'à s'expulser ou à s'assommer, Rafaël n'avait plus qu'un désir, c'était de s'en aller le plus tôt possible. Il en avait assez de ce monde du port. Alger même l'excédait. D'ailleurs il ne reconnaissait plus sa ville, tellement les bâtisses nouvelles l'avaient changée. On avait jeté par terre presque tout le quartier arabe. Un soir que la fantaisie lui avait pris, ainsi qu'à Pepico, de monter à la Casba, ils cherchèrent une rue fameuse autrefois, la rue du Chat, celle où ils avaient fait leurs premières débauches au temps de leur adolescence :
— Te rappelles-tu V Italienne ? demanda tout à coup Rafaël. C'était ici !...
Ils essayèrent de retrouver la place de la maison. Mais
la rue n'était plus qu'un sentier abrupt, où l'on buttait dans des tas de décombres et d'ordures.
A quelque temps de là, il y eut un grand arrivage d'huile de Kabylie. Pepico conseilla à Rafaël de s'arranger avec un épicier maltais, le principal intéressé, afin d'avoir sa part dans les transports. Mais, soit que Rafaël s'y fût mal pris, soit que l'autre eût eu quelque contrariété, il reconduisit assez grossièrement. Ce fut le coup de grâce. Rafaël entra dans une violente colère Il répétait à Pepico :
— Un homme que j'ai vu aller pieds nus dans la rue !... quia emprunté de l'argent à mon père!...
De rage, il jeta son fouet par terre, écrasa d'un coup de poing une des lanternes de son camion. C'était fini maintenant : il n'en voulait plus, pour rien au monde ; il criait à tue-tête que son attelage, ses harnais, tout était à vendre. Pepico, le voyant hors de lui, s'efforçait de le calmer. Toutes les raisons furent inutiles. Pour une somme dérisoire, il adjugea son équipage à un Espagnol, qui le guettait depuis longtemps.
Comme il se défiait de Kébecca, il ne voulut même pas la revoir. 11 chargea son ami de lui rembourser l'argent qu'il venait de toucher et, séance tenante, il fit écrire à Bacanete qu'il était à sa disposition pour le prochain voyage